Dernier été

Dernier été

Avec son dernier livre, Hotel Roma, Pierre Adrian part sur les traces des derniers mois du poète italien Cesare Pavese. L’auteur du Métier de vivre (posthume, 1952) s’est suicidé le 27 août 1950 à Turin dans la chambre 346 de l’Hotel Roma (orthographe italienne), place Carlo-Felice. Auparavant, Pierre Adrian était parti pour l’Italie et s’était livré à l’exercice passionnant d’un récit de voyage dans La piste Pasolini (éditions des Équateurs, 2015), ouvrage au cours duquel il se livrait à la recherche du « meneur d’âmes, meneur de nos petites âmes paumées du nouveau siècle ». Pierre Adrian opposera parfois dans son ouvrage les deux « P », tous deux géniaux et si dissemblables.

La fascination de la fin ?

« Pavese portait le suicide en lui comme une malédiction. Le suicide lui appartenait au même titre que sa pipe ou ses lunettes », explique Pierre Adrian, dans sa quête de sens. Deux citations du poète résonnent avec force : « tout cela me dégoûte. – Pas de paroles. Un geste. Je n’écrirai plus », note Pavese dans ses dernières lignes du Métier de vivre, journal intime qu’il tint de 1935 à 1950, puis, mots ultimes laissés à côté des boîtes de somnifère le 27 août, « Je pardonne à tout le monde et à tout le monde je demande pardon. Ça va ? Ne faites pas trop de commérages ».

Le choix de la mort n’est pas lié à un mépris de la vie.
Cette dernière est célébrée, aimée. Lorsque l’auteur/narrateur « (songe) aux écrivains qui (ont) choisi la mort et entretenu dans leur œuvre le « vice absurde », le suicide de Pavese (lui fait) naturellement penser à celui de Stig Dagerman » :
« il y avait chez Dagerman une tristesse acquise, un désespoir qui cohabitait avec un appétit pour la vie.
Une soif de liberté existentielle, l’absolu, le choix d’une vie qui ne transigeait pas avec les idéaux et finirait mal ».  
C’est sur ce paradoxe qu’insiste l’auteur : le déchirement, le désespoir indissolublement liés à un amour de la vie, de la beauté.
C’est de cette faille irréductible que semble éclore l’œuvre d’art.

Hotel Roma de Pierre Adrian

Un voyage dans l’intime

Les pérégrinations du narrateur le mènent sur les lieux qui ont marqué l’écrivain, Turin, les Langhes (Langhe en italien), Santo Stefano Belbo où il est enterré, Brancaleone où il fut exilé par les fascistes, Rome, les campagnes piémontaises… collines, villes, un peu de mer, mais si peu aimée… Ces paysages que Pierre Adrian sillonne avec « la fille à la peau mate » abritent leur amour naissant, signifient leurs retrouvailles. Leur mémoire palimpseste tisse de nouvelles trames, accordant aux endroits visités des strates de lecture neuves.

Ils suivent Pavese, lorsqu’il « partait marcher dans les collines avec son chien en fumant la pipe. » Pas de militantisme chez le poète ! « il avait déjà cerné le risque de la bêtise chez le militant, sa manière absolue d’être au monde, ses grands sermons définitifs, sa stérilité et le temps qu’il perdait ». Prennent une grande place les amours déçues : les femmes passent, n’osent lui dire « je t’aime », et Cesare Pavese ne les retient pas. Une seule, l’américaine Constance Dowling semble lui avoir apporté un bonheur éphémère. Délicat, subtil, Pavese traduit les grands textes, à l’instar de Giono pour la France, il fera la première traduction italienne de Moby Dick de Melville. Quel est son propre Léviathan ?

Pierre Adrian © XDR

Pierre Adrian/ Photo Francesca Mantovani © Gallimard

Les contemporains de Pavese apparaissent, silhouettes plus ou moins creusées, auteurs comme Italo Calvino, artistes telle Monica Vitti, cinéastes, dont Antonioni. Les poèmes, les extraits de lettres, de journaux intimes, émergent, points d’ancrage de réflexions, d’itinéraires. La tragédie se pare d’une dignité distante, délicatesse de dandy d’un autre monde. Le texte de Pierre Adrian est inclassable : dans l’orbe élégante des mots se dessine l’histoire de l’Italie, de ses intellectuels, du foisonnement de ses artistes et de leurs créations. On se laisse séduire par cette voix subtile qui transmute en art les remuements des âmes et de l’Histoire et affirme que « Cesare Pavese est mort pour que nous apprenions à vivre ». Et l’on se replonge avec délectation dans l’œuvre de celui qui voulait « donner la poésie aux hommes ».

Hotel Roma, Pierre Adrian, éditions Gallimard

« Hotel Roma » de Pierre Adrian  #booktube

Les Cassandre

Les Cassandre

Le troisième roman d’Abel Quentin, Cabane, s’inspire du fameux « rapport Meadows », ce rapport du Club de Rome en 1972, intitulé « Les limites de la croissance » évoquant une série de scénarios dont aucun ne peut être considéré comme « optimiste ». 

Non ! Il ne s’agit absolument pas d’un commentaire du rapport dont les pages, même dans leur version vulgarisée, sont déjà fastidieuses. L’un des personnages soupire « le livre était atrocement ennuyeux », tout en constatant qu’« à l’époque, le livre avait été un best-seller (…), le premier (à avoir ) apporté une vision panoramique et chiffrée du système-monde. Le premier, il avait démontré scientifiquement l’impasse de la croissance dans un monde fini ».

 

Les rédacteurs du « rapport 21 » de Cabane n’ont pas grand-chose à voir avec l’équipe réelle.

Ils ont été réunis à l’université américaine de Berkeley à l’initiative d’un mandarin en quête d’un prix Nobel qu’il n’obtiendra jamais.

Durant plus de deux ans, « les quatre », « comme les Beatles ou les évangélistes » vont trimer sur l’engrangement des données, leur conversion en modèles mathématiques et les livrer à « Gros Bébé » surnom de l’IBM 360, la machine la plus sophistiquée et performante de l’époque.

Les conclusions sont sans appel…

Limits-to-growth-figure-35.svg Reconstruction of Figure 35. page 124 of The Limits to Growth (1972) which is published under a Creative Commons Attribution Noncommercial license.

Limits-to-growth-figure-35.svg Reconstruction of Figure 35. page 124 of The Limits to Growth (1972) which is published under a Creative Commons Attribution Noncommercial license.

La fin du monde ?

Le roman s’attache aux conséquences de ce travail sur ceux qui l’ont mené jusqu’au harassement, mais aussi offre un panorama de sa réception dans le monde. Se dessinent alors les diverses strates de la société, leurs interactions, voire, leurs relations. Tous les milieux se divisent, tels un écho de l’affaire Dreyfus. Les milieux universitaires ne seront pas unanimes : les petitesses, les rivalités, les égos, viennent se greffer sur les appréciations, on voit même un avatar du prix Nobel d’économie Friedrich Hayek, « Halshey » qui condamne catégoriquement les résultats et la méthode employée. Les industries se déchaînent ou « passent au vert », tout en poursuivant leurs efforts effrénés de croissance. Les politiques s’emparent du sujet pour justifier telle ou telle position. Les gens oscilleront entre la volontaire ignorance, l’implication quasi fervente ou un déni aux allures de sagesse… Tous les mécanismes sont analysés par le biais des personnages qui sont suivis tour à tour avec une subtile acuité. Le rôle de la presse qui souffle le chaud et le froid est épinglé avec humour. Comment l’opinion se forge-t-elle face à une catastrophe annoncée qui demande de changer du tout au tout nos manières de vivre ?

L’écrit prend tout son sens ici : c’est par les paroles rapportées, les extraits de journaux publics ou intimes, les lettres, les récits transmis par les uns et les autres que se tisse la toile d’une vérité mouvante qui ne cesse de se remodeler au fil des nouveaux apports. La complexité de la réception de l’information d’un fait est mise en évidence d’une façon lumineuse. Peu importe ce qui est dit et par qui : le faisceau des réseaux sociaux ne met pas d’échelle et traite de manière identique les propos les plus extravagants et le fruit de raisonnements scientifiques précis. Quid des petits hommes verts qui pourraient colorer votre salade face à E= mc2 par exemple ? (ce n’est pas dans le livre, à part les petits hommes verts). La capacité à entrer dans une narration quelle qu’elle soit et y adhérer semble parfois sans limite !

Dennis Meadows (ici, en 1994) : « Les caractéristiques physiques de notre société vont décliner. » Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0/Jaromír Čejka

Dennis Meadows (ici, en 1994) : « Les caractéristiques physiques de notre société vont décliner. » Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0/Jaromír Čejka
(site Reporterre.net)

Un mysticisme mathématique ?

Étonnamment, le caractère rationnel du départ, – des scientifiques de haut niveau, des équations, un langage informatique…-, se transmute peu à peu et dérive vers les terres inconnues de l’irrationnel. Insensiblement l’œuvre nous guide au cœur de ce dérapage : les quatre chercheurs sont comparés aux « évangélistes », eux aussi opèrent des sacrifices sur l’autel de la science : « pendant un an ils avaient sacrifié leurs journées et une partie de leurs nuits ». Mildred Dundee, la chercheuse américaine, aura un « nouveau credo », Quérillot, le scientifique français, parlera de la « naïveté » et des « croyances » de ses collègues américains. Le ton du mythe s’immisce dans l’exposition des faits : la tâche « démesurée » des savants sera qualifiée de « prométhéenne », et l’ordinateur de « titan ».

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Dennis Meadows (à d.) et Josef Vavroušek (à g.) à Prague, le 26 août 1994. Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0/Jaromír Čejka

Dennis Meadows (à d.) et Josef Vavroušek (à g.) à Prague, le 26 août 1994. Wikimedia Commons/CC BYSA 4.0/Jaromír Čejka
(site Reporterre.net)

À ces voleurs de feu, le destin sera sombre : aucun ne se remettra vraiment de cette quête. Après s’être laissés séduire par les sirènes de la renommée, les Dundee (lui moins qu’elle) se replieront sur une vie à la campagne, Paul Quérillot choisira la voie d’un argent abondant qui le pervertira, Johannes Gudsonn, le génial mathématicien disparaîtra des radars, en proie à un mysticisme qui remet tout en cause.

Le personnage crucial du roman sera Rudy, le journaliste, qui enquête, cherche, trouve, rassemble documents, témoignages, s’imprègne des lieux, des êtres.

Sa course pour retrouver « le mathématicien disparu » est un road-movie passionnant, on y croisera crudistes, gourous, complotistes, néo-ruraux et l’on découvrira les « intellectuels à notoriété discrète qui avaient poussé au XXe siècle un cri réfractaire et têtu : critiquant l’emprise de l’homme sur la nature, et l’emprise de la technique sur l’homme ».

Le sujet est en effet celui-là : quelle est la place de l’être humain sur la terre, comment occuper cette planète sans la détruire, quelle relation avoir avec le vivant ?

La démesure, l’hybris des tragédies antiques, guette. L’apprenti sorcier se voit une fois de plus dépassé par ce qu’il a conçu : « le système technicien (…) aliène les êtres humains sans cesse davantage, interdisant que l’on questionne son utilité, et a fortiori sa participation au bonheur humain » : « Qui aurait osé mettre en question la sortie d’une nouvelle génération d’iPhone ? », « emprise invisible, mille fois plus sournoise que celle du fascisme. Contre elle, il était difficile de se révolter. Il aurait fallu, pour s’en libérer, nous révolter contre nous-mêmes ».
Sur fond de prédiction d’Apocalypse, se construit avec justesse, humour et pertinence un roman génial et percutant sur une humanité qui s’agite en funambule au-dessus des gouffres.

Cabane, Abel Quentin, éditions de l’Observatoire

Nés de la Terre

Nés de la Terre

La saison commençait en avance cette année au Grand Théâtre de Provence grâce à la première mondiale de la nouvelle création du chorégraphe Akram Khan, Gigenis, the generation of the Earth.

Chorégraphe de danse contemporaine et de kathak indien, cet artiste puise dans les deux domaines et en joue. Renouant avec les danses traditionnelles de l’Inde, il explore les mythes et redessine les fables qui ont construit nos imaginaires.

Précédemment il s’était inspiré de L’Épopée de Gilgamesh dans Outwitting the Devil, ici, il reprend un extrait du long poème épique, le Mahābhārata.

Sa poésie narrative servie par la danse kathak dont l’étymologie renvoie au mot sanscrit « katha » qui signifie « histoire », le ou la kathakara est celui ou celle qui raconte une histoire.

Il semblerait que ces conteurs étaient, au départ, attachés aux temples dans l’Uttar Pradesh en Inde du Nord où, dit-on, naquit Krishna.

Les textes sacrés étaient chantés et mimés pour que le public même illettré puisse en profiter.

Gigenis, Akram Khan © Maxime Dos Productions Sarfaty

Gigenis, Akram Khan © Maxime Dos Productions Sarfaty

Universalité des mythes

Avec Gigenis, Akram Khan transpose sur scène le récit de la vie d’une femme depuis son adolescence heureuse, son mariage, ses enfants, et les pertes tragiques que lui ont infligé la guerre, son mari, l’un de ses deux fils. Seule, elle revit son passé, et interroge sa perception du monde à chaque étape de sa vie : « in an other time in my life I’ve been»…

De part et d’autre de la scène, sont installés les musiciens (côté cour) et les chanteurs/narrateurs (côté jardin). Les voix et les instruments s’entrelacent, se taisent, s’arcqueboutent aux silences et aux ombres, font émerger le sens que transcrivent les gestes des danseurs. Chaque attitude, chaque mouvement des corps est signifiant, en un alphabet dont la symbolique envoûte. S’enchaînent au fil de la narration pirouettes virtuoses, postures « statuesques », mudrās, ces gestes symboliques des mains, très codifiés, qui donnent à voir émotions, sentiments, objets (une fleur invisible sera suggérée par telle ou telle position des doigts et des bras) : les corps parlent.

Akram Khan © Julien Benhamou

Akram Khan © Julien Benhamou

Sur le flux ininterrompu du temps se posent les sceaux magiques des signes qui permettent non seulement la transmission, mais grâce à elle, une permanence, une possibilité de réflexion dans toutes les acceptions du terme. La vulnérabilité et la puissance des êtres se conjugue ici : l’être se révèle la somme de toutes les époques de son existence qui, étrangement, coexistent, mouvantes incarnations. Trois danseuses interprètent tour à tour la jeunesse, le mariage heureux, les deuils qui ont scandé le parcours de la femme désormais solitaire. Au coeur du clair-obscur se dessinent les ombres de ce qui fut. La vieille femme retrouve les gestes accomplis autrefois, l’étreinte de ses fils, la rencontre amoureuse avec son époux… les pantomimes se répètent en miroir, mais n’étreignent plus que l’absence.

Pourquoi l’un des fils « prône l’harmonie » tandis que « l’autre se complaît dans le chaos », qui l’amènera à la mort ?

Le récit prend alors des allures de fable universelle : cette femme pourrait aussi bien être la Terre-mère dont les enfants sont dissemblables, les uns cherchant à vivre en osmose avec les beautés du monde, les autres s’acharnant à trouver des pommes de discorde et à tout détruire.

Les percussions lancinantes, mridangam (double tambour en bois évidé, classique de l’Inde du Sud) et mizhâvu (membraphone constitué d’un large pot sphérique en cuivre ou terre cuite et d’une peau animale) martèlent la virulence des émotions, que le violon vient appuyer de ses voltes mélodiques traditionnelles que souligne la contrebasse aux modulations plus « occidentales », bouleversante dans l’épaisseur presque tangible de ses sons.

Les évolutions des sept danseurs et danseuses, toutes et tous d’une impeccable maîtrise, empruntent aux techniques des danses traditionnelles, mettant en évidence les mimiques figées telles des masques du théâtre antique grec et les figures propres à chaque signification, avec fluidité et vivacité.

Gigenis, Akram Khan © Maxime Dos Productions Sarfaty

Gigenis, Akram Khan © Maxime Dos Productions Sarfaty

On se laisse séduire par cette esthétique qui ne s’enferme pas dans un passé révolu mais nous parle de notre monde, de l’amour, de la guerre, de la mort, de l’éternité…  Une fresque lumineuse s’élabore, humaine, tragique, saisissante de beauté.    

Spectacle donné les 30 & 31 août au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

Rêve d’orchestre

Rêve d’orchestre

La quarante-neuvième édition du Festival de Quatuors du Luberon était placée sous le double signe de Clara Schumann et Joseph Joachim. La sublime pianiste et compositrice et le génial violoniste et compositeur se connaissaient et s’appréciaient. « Que vous soyez une femme me semble n’avoir rien à faire là-dedans (…). De toute façon en ce qui concerne l’art vous êtes suffisamment homme » déclarait ce dernier à Clara Schumann afin de lui montrer son admiration musicale, souligne avec humour dans son éditorial, la présidente de l’association des Amis de la Musique du Luberon et du Pays d’Aix qui organise le festival, Hélène Caron Salmona. C’est sous le signe de ces deux immenses musiciens que se plaçait l’édition 2024 du festival : « lorsqu’on écoute une œuvre de la musique de chambre romantique allemande, on peut être sûr que Clara et Joseph l’ont entendue, interprétée, commentée et ont probablement pesé sur sa composition. » (Ibidem). 

Une force qui va !

Le concert de clôture était assuré pour la deuxième fois consécutive par le Quatuor Hernani dont le nom est un double hommage à Victor Hugo et Verdi. Louise Salmona, Lise Martel (violons), Marion Duchesne (alto) et Tatjana Uhde (violoncelle), toutes quatre solistes à l’Opéra de Paris, offraient un programme puissamment romantique, débutant par le Quatuor opus 41 n° 3 que Robert Schumann dédia à Mendelssohn.

Une infinie douceur teintée de gravité se mêle aux souffles du soir. Les élans lyriques alternent avec l’ombre de pensées tristes, échos des sentiments du compositeur qui fit entendre les trois quatuors -Schumann, très inspiré alors, avait achevé en cinq semaines les trois quatuors à cordes de l’opus 41- à Clara, son épouse, le soir de son anniversaire le 13 septembre 1842. L’originalité du style schumanien ajoute à l’hommage à l’écrasant héritage beethovénien de délicates digressions en forme de variations, s’emballe en une danse éperdue, tournoiements colorés peuplés de fulgurances…

Quatuor Hernani au Festival des Quatuors de Luberon

Quatuor Hernani, Silvacane © XDR

Suivait l’expressivité de Langsamer Satz d’Anton Webern, au romantisme post-brahmsien. L’excellent programme, qui joue aussi le rôle de feuille de salle, fouille les origines de la partition de ce Mouvement lent composé en 1905, et rappelle qu’elle fut égarée et retrouvée seulement « en 1960 dans le village de Pertoldsdorf, au sud-ouest de Vienne (…) et en sera créé qu’en 1962 » !  En effet, exigeant au plus haut point, Anton Webern qui aurait été inspiré par une randonnée printanière avec celle qui deviendra sa femme, rejeta ensuite son œuvre. Sans doute, la subjectivité de cette pièce ne correspondait pas au langage musical forgé par le compositeur qui chercha à la gommer dans son utilisation des douze sons chromatiques. Ici, c’est sa passion, les élans de son amour naissant qui transparaissent grâce à la finesse du jeu des interprètes : mélodies scandées par des pizzicati avant de se fondre dans la vaste respiration des quatre instruments. Cette musique d’effusions tendres répond aux propos que Webern écrivit lors de ce voyage : « marcher pour toujours parmi les fleurs, avec ma bien-aimée auprès de moi. Se sentir si puissamment ne faire qu’un avec l’Univers, sans inquiétude aucune, – oh, quelle splendeur… lorsque la nuit tomba, le ciel versa des larmes amères, mais avec elle je marchais le long du chemin. Un manteau nous abritait. Notre amour s’éleva et emplit tout l’Univers ». Bien loin de Schoenberg qui influença tant Webern !!!

Un orchestre à cinq !

Le pianiste Guillaume Sigier venait rejoindre le quatuor pour le Quintette avec piano opus 34 en fa mineur. 

L’histoire de cette œuvre est assez rocambolesque : au départ, Brahms avait écrit pour quintette à cordes avec deux violons, un alto et deux violoncelles, mais le merveilleux pianiste qu’il était n’était pas satisfait du rendu de l’œuvre, et transforma d’abord sa partition pour être jouée par deux pianos, mais il n’en fut pas content, et Clara Schumann lui suggèra : « l’œuvre est splendide mais elle ne peut pas être dite une sonate. C’est une œuvre si pleine d’idées qu’elle requiert un orchestre entier » (in la feuille de salle). Il revoit sa copie, y ajoute couleurs, matière, profondeur, et transforme la partition en un quintette pour piano, deux violons, un alto et un violoncelle.

Quatuor Hernani au Festival des Quatuors de Luberon

Quatuor Hernani, Silvacane © XDR

Les cinq interprètes s’unissaient à la manière d’un orchestre aux pupitres fortement caractérisés et accordaient par leur virtuosité une intensité et une élégance rare à ce chef d’œuvre absolu. Houle vivante aux clairs-obscurs veloutés, cette pièce en quatre mouvements semble croiser tous les registres en une richesse de thèmes et de structures qui lui donne les vertus d’un immense poème aux irisations mélancoliques d’une sublime évidence magnifiée par l’acoustique de l’abbaye de Silvacane.

Concert donné à l’Abbaye de Silvacane le 1er septembre 2024 dans le cadre du Festival Les Quatuors du Luberon

Quatuor Hernani au Festival des Quatuors du Luberon

Quatuor Hernani Abbaye de Silvacane  © XDR

Un art qui dévore

Un art qui dévore

Guillaume Perilhou aborde dans son deuxième roman, La Couronne du serpent, les destins entremêlés du cinéaste Luchino Visconti et celui qu’il présenta comme « le plus beau garçon du monde », Björn Andrésen. Plus encore que ses personnages, êtres réels dont il invente lettres et journaux intimes, l’auteur explore la relation entre le créateur et son œuvre, le démiurge et ses Galatée, mais aussi l’ambivalence de la beauté et l’irréductible dualité d’Éros et Thanatos.  

Le fil conducteur principal semblerait d’après la quatrième de couverture la mise à l’épreuve de la beauté dans le regard de l’autre qui la juge, la désire, la transcende. La nouvelle de Thomas Mann qui inspira Visconti pour Mort à Venise met en scène Gustav von Aschenbach, écrivain munichois dans la cinquantaine, troublé par Tadzio, jeune adolescent polonais qu’il n’osera jamais aborder. Il mourra de l’épidémie de choléra qui sévit alors sur Venise en s’obstinant à rester dans cette ville juste pour continuer à avoir la possibilité de voir le jeune garçon qui le fascine. Son obsession pour la beauté angélique du jeune garçon, « blond aux yeux clairs » participera à la vision d’un monde qui se noie, mirage d’un absolu. La fulgurance de l’instant d’éblouissement est transcrite paradoxalement par l’immobilité d’un temps qui se cristallise, sublimé par l’Adagietto de Mahler. La dégradation, sujet de la fiction de Thomas Mann, tournée au sein d’une Venise mortifère, y prend des allures lyriques aux fragrances aussi sensuelles que spirituelles où désir et mort se conjuguent.

Les armoiries de la famille de Luchino Visconti, une guivre dévorant un enfant, prennent l’allure de présage tragique : le créateur est aussi dévoreur d’âmes, sacrifiant tout à son art. Morte a Venezia (Mort à Venise) est le deuxième volet de sa trilogie allemande, précédé des Damnés (1969) et suivi de Ludwig : Le Crépuscule des dieux. Le jeune roi de Bavière, Ludwig, y est interprété par Helmut Berger qui sera le dernier compagnon de Luchino Visconti.

Les lettres et des extraits de journaux intimes tissent la trame d’un texte qui se construit de leur juxtaposition. Il ne s’agit pas d’un roman épistolaire à proprement parler, les lettres n’exigent pas de réponses, et n’en reçoivent pas. Chacune donne la photographie d’un état d’esprit, datant l’évolution des personnages, 1970, 1971, 1972, 2020, et les insérant dans l’écrin d’un lieu, Venise, Stockholm, Cannes, Rome, Tokyo…
Les mots d’Helmut Berger, Luchino Visconti, Björn Andrésen, Robine, fille de ce dernier, s’entrelacent. La mort hante l’œuvre, depuis la mère suicidée de Björn, à celle de Visconti, ou de Dirk Bogarde qui interpréta Aschenbach. Comment redevenir soi-même après le réel traumatisme de Mort à Venise ? Le jeune acteur, utilisé comme une marionnette muette par le cinéaste qui lui donne juste des indications de jeu, n’a pas conscience du rôle trouble qu’il joue, incarnation de désirs interdits, qui le placeront dans le rôle d’une icône gay qui l’insupportera toute sa vie. Il sera même modèle pour des mangas lors de son voyage de promotion du film au Japon, influençant les shōjo (partie des mangas destinés aux filles) de Keiko Takemiya et Moto Hagio.

Il n’est pas question uniquement d’œuvre d’art dans ce livre, mais aussi de l’impact de la création sur les êtres qui y sont impliqués au point de perdre leur identité propre : « Pourquoi l’appeler encore Björn Andrésen ? Il est Tadzio, maintenant. Seulement Tadzio. Une créature réelle, splendide, autant qu’une idée abstraite, un produit de l’esprit, dit Visconti ». Björn adulte se remémore les mots du cinéaste lors du casting auquel sa grand-mère Nanna l’a traîné : « tu vas voir ce qu’on va faire ensemble, Björn, la vie en mieux».

Parallèlement, Visconti prépare Ludwig avec Helmut Berger qui pourrait être Björn plus âgé. Il a quelque chose d’infiniment triste dans les lettres où le cinéaste se plaint des dépenses faites sur son compte par l’acteur qu’il chérit et qui lui est si souvent infidèle. Dans sa propre vie, semblent se développer les thèmes qui nourrissent ses films, déliquescence d’une société, d’une époque, avec ses sursauts, une fascination pour la beauté dans son absolu et les mœurs interdites alors. Les coulisses des âmes se dévoilent sous la plume fine et acérée de Guillaume Perilhou. Le biais des lettres et des journaux intimes permet une plongée directe dans les tréfonds des âmes qui se mettent en scène certes, mais se confient et cherchent à analyser profondément les remuements de leurs pensées. Le vocabulaire de chacun s’adapte avec une délicate précision à leurs univers particuliers. On retrouvera par exemple des échos de sa noblesse chez Visconti qui évoque les « porphyrogénètes » (surnom attribué aux princes et princesses nés alors que leur père était empereur, donc, « nés dans la pourpre », couleur des grands de ce monde).  

Affiche de Ludwig: Le crépuscule des dieux de Luchino Visconti  © XDR

Affiche de Ludwig: Le crépuscule des dieux de Luchino Visconti © XDR

On déchiffre dans le kaléidoscope dense des voix qui se croisent mais ne se rencontrent pas, les souffrances, les éblouissements, les attitudes face à la vie et à la création… Émergent les figures de La Callas, de Balthus, de Romy Schneider. La littérature est omniprésente, bien sûr, Thomas Mann, mais également Tennessee Williams et surtout Proust dont la Recherche hante Visconti.

L’ensemble est fascinant, érudit, pose la question des limites. Tout peut-il être admis au nom de l’art ? Björn, dans le post-scriptum d’une de ses lettres à sa fille rappelle les mots lus dans le journal Libération : « Quand Luchino Visconti s’attarde sur le petit cul potelé de son petit garçon d’amour, ça passe comme une lettre à la poste. Quand c’est d’époque, ça passe. Chez Visconti, ça passe. Il n’y a pas de détournement de mineur, juste un détournement de regard ».

Guillaume Perilhou, La couronne du serpent © Les éditions de l'Observatoire

Guillaume Perilhou © Les éditions de l’Observatoire

Dans Mort à Venise, Aschenbach déclare « l’artiste est un chasseur œuvrant dans l’obscurité »… Faut-il conserver cette vision si romantique soutenue par Visconti à la fin du roman avec des acceptions si terrifiantes si on prend les termes au pied de la lettre « l’art (…) était une divinité à qui l’on devait des sacrifices ». L’ombre du Booz endormi de Victor Hugo plane sur tout cela, lumineuse dans l’obscurité des étoiles.

La Couronne du Serpent, Guillaume Perilhou, Les éditions de l’Observatoire

Interview de Björn Andrésen en 2021 (source: DassCinemag, sur Youtube)

Présentation de son livre par l’auteur à la librairie Mollat (Bordeaux).