Sabrons le champagne!

Sabrons le champagne!

À l’issue du dernier concert du festival de Pâques, son cofondateur, Dominique Bluzet, conviait, comme il est de coutume depuis 2013, année de la fondation de cette manifestation internationale désormais incontournable du paysage de la musique, à « sabrer le champagne » avec le public et les artistes. Il annonçait aussi les trois ans de résidence du Münchner Philharmoniker qui a conquis les auditeurs.

C’est ce magnifique orchestre qui apporta sa verve au concert de clôture sous la houlette de Lahav Shani.

Comme en écho aux remuements du monde, le Concerto pour violon en la mineur opus 77 de Dmitri Chostakovitch donnait à l’assistance la conscience aigüe d’être au monde par la sublimation des souffrances de l’artiste contraint à se censurer. En effet, Chostakovitch qui avait débuté la composition de cette œuvre en juillet 1947 va se voir reprocher de créer une musique « bourgeoise » et « individualiste » selon les critères énoncés par le terrible Jdanov au même titre que Prokofiev ou Khatchatourian. Il devra prononcer son autocritique à plusieurs reprises, son propre fils sera obligé de le condamner publiquement. Son premier Concerto pour violon restera dans les tiroirs durant sept ans avant de pouvoir être enfin jouée par son dédicataire, David Oïstrakh, deux ans après la mort de Staline (5 mars 1953).

Carte blanche à Renaud Capuçon. Münchner Philharmoniker. Lahav Shani, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 12/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Le violon et l’orchestre tout entier sont un cri contre les exigences officielles qui les musèle. Lorsque l’œuvre est donnée le 29 octobre 1955, son succès sera tel que le final sera bissé !

Quel éblouissement ! On est saisi par l’intensité du jeu dès les premières mesures. Lahav Shani, souverain, donne à l’orchestre juste ce qu’il faut d’indications pour qu’il livre une lecture où intelligence et émotion se conjuguent, profondément. Tragique et introspection, révolte intime et affirmation de soi, lyrisme et retenue, densité et foisonnement ardent, tout est traduit par les différents pupitres de l’orchestre, gravité des cordes, éclat assombri des cors, poésie de la clarinette et du hautbois… 

Carte blanche à Renaud Capuçon. Münchner Philharmoniker. Lahav Shani, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 12/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

L’indicible passe par les phrasés et les rythmes, les paysages se créent, s’échappent dans l’imaginaire des danses populaires, retournent sur les ombres qui hantent la réalité des artistes jugulés par la dictature. Le violon soliste est flamboyant d’éloquence et de véhémence. Renaud Capuçon, habité, livre une interprétation fulgurante et puissante de la partition, offrant une cadence solo d’anthologie, percutante, bouleversante, tenant en haleine l’auditoire entier ainsi que tous les musiciens de l’orchestre. La qualité du silence de la salle ne trompe pas. La richesse architecturale de l’œuvre trouve ici sa clé de voûte.

En hommage à l’orchestre, le violoniste, à la suite de la foule de rappels par un public enthousiaste, jouera l’Étude en sol majeur, Daphné, de Richard Strauss. Ce bref poème débord écrit pour le piano, séduit par sa fluidité et une douceur qui vient calmer les affres du monument précédent, sublimes mais douloureuses…
En deuxième partie, brillait le diamant qu’est la Symphonie n° 4 en mi mineur de Johannes Brahms, chef d’œuvre absolu dont l’orchestre munichois rendit les couleurs et les nuances avec une élégance et une profondeur rares.

Carte blanche à Renaud Capuçon. Münchner Philharmoniker. Lahav Shani, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 12/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

La multiplicité des thèmes, leur entrelacement délicat, les élans passionnés et les temps méditatifs, captivent. Lahav Shani semble être capable de livrer de chaque œuvre une lecture particulière qui lui accorde une vie nouvelle. La pertinence de sa direction, la finesse de son approche rendent chaque interprétation unique et convaincante. Quelle chance d’avoir la certitude de retrouver le bel ensemble du Münchner Philharmoniker et ce grand chef les saisons prochaines ! Pour la route, la Cinquième danse hongroise de Brahms pétillait comme les bulles du champagne à venir!

Concert donné le 12 avril 2026 au Grand Théâtre de Provence en clôture du Festival de Pâques.

Photographies de l’article © Caroline Doutre

En résumé

Pour Dominique Bluzet et Renaud Capuçon : « Cette édition 2026 a été pensée comme un espace de rencontres : entre les artistes, les générations, les répertoires. La musique y circule librement, elle se transmet, elle se réinvente, et c’est dans ce mouvement que naît l’émotion. »

Quelques chiffres :
21 concerts payants
31 lieux investis
1 journée spéciale au Camp des Milles
Plus de 800 artistes accueillis
27 000 spectateurs

Poésie de haute volée !

Poésie de haute volée !

Plateau de rêve pour l’avant-dernier concert du Festival de Pâques qui réunissait les trois géants que sont Martha Argerich, Renaud Capuçon et Lahav Shani !
Les trois musiciens, rejoints par cinq solistes des Münchner Philharmoniker, firent la démonstration que même les partitions les plus connues peuvent prendre une dimension particulière lorsqu’elles sont jouées par des instrumentistes d’exception.
En ouverture, Lahav Shani au piano et Renaud Capuçon au violon s’attachaient à la Sonate pour piano et violon n° 18 KV 301 de Mozart, l’une de ses sept sonates dites « palatines » car dédiés à la Princesse Palatine en 1778. Mozart en pianiste mais aussi violoniste accompli, établit pour la première fois un réel équilibre entre les deux instruments et sut en marier les timbres avec bonheur. Les deux instruments s’accompagnent tour à tour et avec une légèreté espiègle se répondent, s’amusent sur un brin de comptine enfantine, sonnent parfois comme une entrée d’opéra.
Festival de Pâques 2026,Renaud Capuçon, Lahav Shani © Caroline Doutre
Certains suggèrent que la série des premières « palatines » coïnciderait avec la naissance de l’amour passionné que Mozart éprouvait alors pour Aloysia Weber vers 1777. Il aurait même exprimé le désir d’épouser la jeune femme qui le dédaigna et lui préféra un acteur et peintre amateur, Joseph Lange qu’elle épousa en 1780 (elle s’en sépara quinze ans plus tard). Mozart quant à lui se rabattit sur sa sœur, Constance et convola avec elle en 1782. Aucun nuage en tout cas n’assombrit alors les compositions enjouées du jeune musicien !
Attendue, bien évidemment avec impatience, Martha Argerich entrait en scène pour la partager avec son complice Renaud Capuçon dans la Sonate pour violon et piano CD148 que Claude Debussy alors gravement malade (on est en 1917 et il meurt en 1918) souhaitait inscrire dans la lignée de Couperin et de Rameau, par la fantaisie et la clarté de l’expression. Il aura la force de créer l’œuvre avec le violoniste Gaston Poulet lors de son dernier concert public. Il écrivit à propos de cette pièce au violoniste : « J’ai enfin terminé la Sonate pour violon et piano… Par une contradiction bien humaine, elle est pleine d’un joyeux tumulte. Défiez-vous à l’avenir des œuvres qui paraissent planer en plein ciel, souvent elles ont croupi dans les ténèbres d’un cerveau morose. Tel le final de cette même sonate, qui passe par les plus curieuses déformations pour aboutir au jeu simple d’une idée qui tourne sur elle-même comme le serpent qui se mord la queue !».
Festival de Pâques 2026 Renaud Capuçon, Martha Argerich © Caroline Doutre
Il complètera son propos en lui écrivant un peu plus tard : « Vous qui savez lire entre les portées, vous y verrez les traces de ce Démon de la Perversité qui nous pousse à choisir justement l’idée qu’il fallait laisser… Cette sonate est intéressante à un point de vue documentaire, et comme un exemple de ce qu’un homme malade peut écrire pendant une guerre ». L’écriture de cette sonate séduit par sa capacité à dessiner des paysages, des perspectives, croisant les motifs, les rythmes, les tempi, avec une élégance sobre. Les deux interprètes vont au-delà des mots et nous livrent un temps suspendu d’une sublime intensité.
Refermant la première partie du concert l’Andante et variations pour deux pianos, deux violoncelles et cor de Schumann rassemblait sur scène Martha Argerich, Lahav Shani, Marcel Johannes Kits, Floris Mijnders (violoncelles) et Matias Piñeira (cor). La réunion de ces instruments en musique de chambre est rare. On est touché par les sonorités, les phrasés, les interventions du cor qui éclairent l’impression nocturne produite par la conversation des violoncelles et les duos en réponds des pianos. On est proche d’une forme impressionniste, étonnante et émouvante.
Festival de Pâques 2026 GTP 11 avril © Caroline Doutre

La seconde partie du concert permettait d’écouter avec ravissement l’œuvre de musique de chambre sans doute la plus connue de Schumann, son Quintette pour piano en mi bémol majeur opus 44. Souveraine, Martha Argerich dirige (comme pour les morceaux précédents) de son piano les violons de Renaud Capuçon et Alexandre Möck, l’alto de Jano Lisboa et le violoncelle de Floris Mijnders. La légende veut que le musicien l’aurait composée en sept jours. On est ici aux frontières de la musique de chambre, l’œuvre flirte avec le concerto pour piano ou la symphonie par son ampleur, le croisement des instruments, la circulation des phrases, l’élan brillant des motifs. Comment ne pas tomber amoureux du Scherzo basé sur de simples gammes et pourtant, quelle vivacité ! Les instrumentistes servent cette pièce avec un talent fou. On se demande comment l’immense plateau du GTP peut contenir un grand orchestre tant il est déjà empli par les cinq musiciens. Irrésistible tout simplement !

Concert donné le 11 avril 2026 au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival de Pâques.

Photographies de l’article © Caroline Doutre

Festival de Pâques 2026 GTP 11 avril © Caroline Doutre
Soirée russe

Soirée russe

Évènement au Grand Théâtre de Provence parmi tous les fantastiques moments qu’a réservés le Festival de Pâques 2026, la venue d’Emmanuel Pahud, sans doute le plus sinon l’un des plus grands flûtistes actuels, a transporté l’auditoire.

La première partie du concert était consacrée au redoutable Concerto pour violon en ré mineur qu’Aram Khatchatourian dédia à David Oïstrakh et qui lui valut en 1941 le Prix Staline pour les arts. Encouragé par Khatchatourian lui-même, le flûtiste Jean-Pierre Rampal transcrivit le concerto pour flûte traversière. Pour des nécessités liées aux capacités différentes des instruments (la flûte et le violon n’ont pas le même ambitus et le souffle humain a des contraintes évidentes que l’archet ne connaît pas), l’instrumentiste changea la cadence du premier mouvement et adapta certains passages tout en en conservant l’essentiel et ne simplifiant en aucune manière les folles difficultés de la partition. Peu de musiciens sont capables de tenir une telle gageure ! Emmanuel Pahud si, et avec une telle aisance et un tel naturel qu’on ne se rend pas compte quel invraisemblable Himalaya est cette œuvre !

L’Orchestre Philharmonique Royal de Liège sous la houlette de Lionel Bringuier offrait un écrin luxuriant aux élans de la flûte qui esquisse les tonalités d’une danse populaire puis s’étire en sonorités qui défient la matière qui les a vues naître, aériennes, fulgurantes, tissant des phrasés vertigineux, s’envolant dans trille d’oiseau qui se mettrait à dialoguer avec une âme humaine. L’air est apprivoisé du fil le plus ténu aux houles les plus amples.  Le public est ébloui par un tel feu d’artifice de sons qui savent si bien conjuguer musiques populaires arméniennes et facture classique. 

Orchestre Philharmonique Royal de Liège. Lionel Bringuier, direction. Emmanuel Pahud, flûte traversière. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 08/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

En bis, Emmanuel Pahud, comme en réponse musicale aux déchaînements actuels, interprétait Pour une communion sereine de l’être avec le monde d’André Jolivet qui écrivait à son propos : « Je reste de plus en plus persuadé que la mission de l’art musical est humaine et religieuse (dans le sens de re-ligare) ».
La seconde partie, l’orchestre restait seul avec son chef pour la Symphonie n° 6 en si mineur « Pathétique » de Tchaïkovski. Évitant l’écueil du sentimentalisme, cette superbe phalange aux pupitres solides offrait une lecture lyrique et passionnée, avec des cuivres d’une impeccable justesse et des cordes dessinées avec la précision d’une eau forte.Le silence sur lequel le chef d’orchestre et l’orchestre tout entier se figèrent à la dernière mesure ménagea un temps de concentration et de paix d’une sublime intensité.
Pas de rappel, heureusement, tout était dit !

Concert donné le 8 avril 2026 au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival de Pâques.

Photographies de l’article: Orchestre Philharmonique Royal de Liège. Lionel Bringuier, direction. Emmanuel Pahud, flûte traversière. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 08/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Orchestre Philharmonique Royal de Liège. Lionel Bringuier, direction. Emmanuel Pahud, flûte traversière. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 08/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques
Faire son Show !

Faire son Show !

Il y avait quelque chose du show à l’américaine dans le fantastique récital que donna Nadine Sierra ce soir-là au Grand Théâtre de Provence, impeccablement accompagnée au piano par son complice Bryan Wagorn.

La première partie du concert était réservée à une promenade au cœur des chansons et des comédies musicales culte en débutant par l’incontournable Summertime du Porgy and Bess de Gershwin qui prend une belle ampleur, porté par la voix de soprano lyrique de la cantatrice. On apprécia ses beaux graves dans Maria (l’air de Tony dans West Side Story de Bernstein).
D’emblée, Nadine Sierra avait « brisé la glace », rappelant par son programme d’où elle vient et où elle vit, l’Amérique, « pas celle de Trump » sourit-elle en insistant « la musique est universelle ». 

S’appuyant sur les origines multiples de sa famille, Porto Rico, Naples, le Portugal, elle avouait avoir concocté un tour de chant qui évoque ces lieux. C’est pourquoi, après un superbe Beautiful dreamer de Stephen Foster et un théâtral I could have danced all night extrait de My fair Lady de Lerner and Loewe, elle passait à un répertoire convoquant le compositeur mexicain Manuel Ponce pour une Estrellita toute de délicatesse, puis de Gerónimo Giménez la zarzuela Me llaman la primorosa (El Barbero de Sevilla) qui permit à la chanteuse de jouer avec humour des passages grandiloquents, insistant sur une tombée de note, une reprise de souffle sur une tenue outrageusement allongée. 

Nadine Sierra, soprano. Bryan Wagorn, piano. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 07/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Le chant est un art et un jeu tout autant. Quelle maîtrise pour s’en amuser avec une telle virtuosité ! Après les trois chansons de Joaquín Turina, Homenaje a Lope de Vega, (hommage au poète, fondateur de la Comedia nueva ou tragi-comédie et surnommé par Cervantès comme « le Phénix, le monstre de la nature »), elle se livrait à l’exercice quasi obligé du Sole mio d’Edouardo di Capua et Alfredo Mazzucchi. Bon, « c’est d’habitude pour un ténor mais je m’en moque » (« Usually it’s for a tenor, but I don’t care »), s’exclama-t-elle.

Après l’entracte, si elle reprend par la Melodia sentimental de Villa-Lobos et Engheno novo d’Ernani Braga, variant ainsi les tempi entre le languide et le dansant, elle aborde, enfin, les œuvres d’opéra où sa voix se love avec délices. Sublime d’émotion dans le Vissi d’arte de Tosca (Puccini) sur lequel plane le souvenir de la Callas, que ce soit dans le timbre ou la gestuelle, elle laissera de côté le Casta diva de la feuille de salle pour un marathon au cœur du premier acte de la Traviata en un flamboiement qui subjugue l’auditoire. 

Nadine Sierra, soprano. Bryan Wagorn, piano. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 07/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Prouesses vocales, attitudes, expressivité, tout est là pour que le personnage de Violetta s’incarne sur scène, et que se laisse entendre en creux la voix d’Alfredo. La douceur de Care compagne … sovra il sen de La Sonnambula de Bellini devait refermer le concert… en réalité c’est à une troisième partie que les applaudissements nourris de la salle convièrent les musiciens qui offrirent un feu d’artifice de bis où ils arpentèrent La Bohème de Puccini, Je veux vivre (Roméo et Juliette) de Gounod mais aussi les chansons connues telles Cielito Lindo ou le célébrissime Bésame mucho… Un vrai festival par cette immense soprano colorature !

Concert donné au Grand Théâtre de Provence le 7 avril 2026 dans le cadre du Festival de Pâques

Photographies de l’article: Nadine Sierra, soprano. Bryan Wagorn, piano. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 07/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Nadine Sierra, soprano. Bryan Wagorn, piano. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 07/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques
Jongler avec les répertoires

Jongler avec les répertoires

Le festival de Pâques sait inviter des instruments qui ne sont pas toujours familiers de l’orchestre et pourtant… La guitare de Raphaël Feuillâtre est venue enchanter la salle Campra au Conservatoire Darius Milhaud.

Le jeune et brillant instrumentiste connaît déjà une carrière éblouissante, collectionnant les grands prix internationaux (premier prix de la Guitar Foundation of America, Révélation classique de l’ADAMI, sans compter les premiers prix prestigieux en Espagne, en Tchéquie, au Portugal, en France…) et signant une exclusivité avec Deutsche Grammophon dès 2022.
Le titre du programme du concert, De Bach à Piazzolla, soulignait l’infinie capacité de la guitare à arpenter les différents répertoires et permettait d’aborder une partie de la discographie déjà bien fournie du guitariste. 

En ouverture, c’est la douceur élégante des Barricades mystérieuses de Couperin dans un arrangement du guitariste Antoine Fougeray qui offrait à l’auditoire une avant-goût de la finesse élégante de ce grand guitariste : articulation déliée, phrasés délicats, sensibilité, impeccable technique qui sait se faire oublier dans les volutes mélodiques, travail en épure velouté… sans pause cette pièce s’enchaînait à un extrait de la Médée de Jacques Duphly, très allant en une narration vive et passionnée. Puis, dans un arrangement de Judicaël Perroy, le Concerto en ré majeur (d’après Vivaldi) de Jean-Sébastien Bach (quelle mise en abîme des transcriptions !) déployait ses accords avec une allégresse irrésistible. 

Raphaël Feuillâtre, guitare. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 07/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques


On changeait de continent et d’époque pour le chef-d’œuvre du compositeur paraguayen Barrios Mangoré, écrit pour la guitare, La Catedral (1921) en glissant un clin d’œil à la pièce précédente : la musique de Mangoré s’inspire des sons de la cathédrale de Montevideo et de l’œuvre de Bach. Arpèges méditatifs sur lesquels les notes tombent en gouttes de pluie, cloches qui résonnent, la vie s’orchestre peu à peu, gagne les voûtes de l’édifice, emplit de son alchimie tout l’espace en un mouvement virtuose. 

Dernier morceau composé par Astor Piazzolla dans son cycle Las Cuatros Estaciones Porteñas (Les Quatre Saisons de Buenos Aires) pour violon, piano, guitare électrique, contrebasse et bandonéon, Inverno porteña (Hiver à Buenos Aires) arrangé par Sérgio Assad, déclinait la variété de ses tempi, songes de tango, fulgurances, rêveries, enserrés dans le jeu subtil de Raphaël Feuillâtre. La Suite populaire brésilienne d’Heitor Villa-Lobos rappelait combien les musiques populaires comme le choro, né dans les faubourgs de Rio De Janeiro peuvent être complexes et effacent par leur verve et leur inventivité les frontières qui sont censées les séparer des musiques dites savantes. 

Raphaël Feuillâtre, guitare. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 07/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Les divers types de choro y sont représentés, rappelant combien les musiques voyagent : entraînent à leur suite Mazurkas, valses, Schottisch, Gavotte, sans compter le « Chorinho », « le petit Choro ». (Le Choro est né du triple héritage brésilien, c’est-à-dire, africain, autochtone et européen, Villa-Lobos le présentait comme « l’âme du peuple brésilien »). 
L’apport des musiques populaires était encore souligné par l’interprétation de Deux chants populaires catalans de Miguel Llobet Solès, El noi de la mare et Cançó del lladre, que Raphaël Feuillâtre liait à son arrangement de la dernière des 12 piezas caracteristicas d’Isaac Albéniz, Torre Bermeja, serenata. Le brillant et la mélancolie se jouent des six cordes de la guitare, s’ornementent, rêvent, s’étirent, se dévident en cascades perlées avant un dernier morceau de Solès, La Folia, Variations sur un thème de Sor, tout juste éblouissant. Le guitariste s’amuse même à jouer de sa seule main gauche sur le manche de la guitare, due au luthier australien Greg Smallman, à l’instar de ce que faisait parfois Manitas de Plata en concert.
En bis, Raphaël Feuillâtre, lui aussi « aux mains d’argent », rendait hommage à l’un de ses maîtres, Roland Dyens, en interprétant deux de ses compositions, Foco et Clown down. Somptueux !

Concert donné au Conservatoire Darius Milhaud le 7 avril 2026 dans le cadre du Festival de Pâques

Photographies de l’article: Raphaël Feuillâtre, guitare. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 07/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques