Sabrons le champagne!
À l’issue du dernier concert du festival de Pâques, son cofondateur, Dominique Bluzet, conviait, comme il est de coutume depuis 2013, année de la fondation de cette manifestation internationale désormais incontournable du paysage de la musique, à « sabrer le champagne » avec le public et les artistes. Il annonçait aussi les trois ans de résidence du Münchner Philharmoniker qui a conquis les auditeurs.
C’est ce magnifique orchestre qui apporta sa verve au concert de clôture sous la houlette de Lahav Shani.
Comme en écho aux remuements du monde, le Concerto pour violon en la mineur opus 77 de Dmitri Chostakovitch donnait à l’assistance la conscience aigüe d’être au monde par la sublimation des souffrances de l’artiste contraint à se censurer. En effet, Chostakovitch qui avait débuté la composition de cette œuvre en juillet 1947 va se voir reprocher de créer une musique « bourgeoise » et « individualiste » selon les critères énoncés par le terrible Jdanov au même titre que Prokofiev ou Khatchatourian. Il devra prononcer son autocritique à plusieurs reprises, son propre fils sera obligé de le condamner publiquement. Son premier Concerto pour violon restera dans les tiroirs durant sept ans avant de pouvoir être enfin jouée par son dédicataire, David Oïstrakh, deux ans après la mort de Staline (5 mars 1953).
Le violon et l’orchestre tout entier sont un cri contre les exigences officielles qui les musèle. Lorsque l’œuvre est donnée le 29 octobre 1955, son succès sera tel que le final sera bissé !
Quel éblouissement ! On est saisi par l’intensité du jeu dès les premières mesures. Lahav Shani, souverain, donne à l’orchestre juste ce qu’il faut d’indications pour qu’il livre une lecture où intelligence et émotion se conjuguent, profondément. Tragique et introspection, révolte intime et affirmation de soi, lyrisme et retenue, densité et foisonnement ardent, tout est traduit par les différents pupitres de l’orchestre, gravité des cordes, éclat assombri des cors, poésie de la clarinette et du hautbois…
L’indicible passe par les phrasés et les rythmes, les paysages se créent, s’échappent dans l’imaginaire des danses populaires, retournent sur les ombres qui hantent la réalité des artistes jugulés par la dictature. Le violon soliste est flamboyant d’éloquence et de véhémence. Renaud Capuçon, habité, livre une interprétation fulgurante et puissante de la partition, offrant une cadence solo d’anthologie, percutante, bouleversante, tenant en haleine l’auditoire entier ainsi que tous les musiciens de l’orchestre. La qualité du silence de la salle ne trompe pas. La richesse architecturale de l’œuvre trouve ici sa clé de voûte.
En hommage à l’orchestre, le violoniste, à la suite de la foule de rappels par un public enthousiaste, jouera l’Étude en sol majeur, Daphné, de Richard Strauss. Ce bref poème débord écrit pour le piano, séduit par sa fluidité et une douceur qui vient calmer les affres du monument précédent, sublimes mais douloureuses…
En deuxième partie, brillait le diamant qu’est la Symphonie n° 4 en mi mineur de Johannes Brahms, chef d’œuvre absolu dont l’orchestre munichois rendit les couleurs et les nuances avec une élégance et une profondeur rares.
La multiplicité des thèmes, leur entrelacement délicat, les élans passionnés et les temps méditatifs, captivent. Lahav Shani semble être capable de livrer de chaque œuvre une lecture particulière qui lui accorde une vie nouvelle. La pertinence de sa direction, la finesse de son approche rendent chaque interprétation unique et convaincante. Quelle chance d’avoir la certitude de retrouver le bel ensemble du Münchner Philharmoniker et ce grand chef les saisons prochaines ! Pour la route, la Cinquième danse hongroise de Brahms pétillait comme les bulles du champagne à venir!
Concert donné le 12 avril 2026 au Grand Théâtre de Provence en clôture du Festival de Pâques.
Photographies de l’article © Caroline Doutre
En résumé
Pour Dominique Bluzet et Renaud Capuçon : « Cette édition 2026 a été pensée comme un espace de rencontres : entre les artistes, les générations, les répertoires. La musique y circule librement, elle se transmet, elle se réinvente, et c’est dans ce mouvement que naît l’émotion. »
Quelques chiffres :
21 concerts payants
31 lieux investis
1 journée spéciale au Camp des Milles
Plus de 800 artistes accueillis
27 000 spectateurs














