Conquérir son humanité

Conquérir son humanité

Évènement au Festival d’Aix que la représentation de La Femme sans ombre de Richard Strauss !

Il est vrai qu’outre une mise en scène problématique tant l’intrigue est à la fois concrète, onirique et symbolique, la nécessité de réunir un plateau de voix d’exceptions est ardu ! La coproduction rêvée par Pierre Audi entre Aix, La Monnaie et l’Opéra national de Grèce offre une pépite musicale.

Une distribution de rêve !

Le Chœur (préparé par Richard Wilberforce) et l’Orchestre de Paris affirmaient leur excellence sous la houlette de Klaus Mäkelä qui, connu pour la virtuosité de sa direction du répertoire stravinskien, abordait l’œuvre avec une palette de nuances rare et insufflait un tempo tenant en haleine l’auditoire de bout en bout de ce marathon musical (3h45 avec deux entractes). Précis, il semble modeler les sons, les transmuer en phrases à la fluide éloquence, sculpte l’espace, accorde forme à l’invisible, donne à voir le cheminement des émotions et des interrogations les plus complexes, apportant de la clarté à ce qui pourrait apparaître hermétique. Parfois, musiciens et chanteurs interviennent depuis la salle, donnant une dimension nouvelle aux sonorités. Le tout s’équilibre à merveille avec les voix.  

Il était difficile de croire à l’annonce des soucis de santé de Nina Stemme qui endosse le rôle impossible de la Nourrice, écarts démesurés, variations tendues entre le Sprechgesang et la mélodie, descentes chromatiques vertigineuses. Puissante, dictatoriale, inquiétante, manipulatrice, elle est capable de tout sacrifier pour les seuls êtres qu’elle aime, ses enfants singes et l’Impératrice sans ombre. Cette dernière, Vida Miknevičiūté, par la fraîcheur de sa voix aux superbes contre-uts, fait ressentir sa fragilité, sa détresse puis, peu à peu, sa capacité à devenir indépendante, et à oser dire non aux projets de sa Nourrice, renonçant à acheter l’ombre de la femme du teinturier ombre qui lui permettrait d’accéder à l’humanité dont elle est privée, fille de Keikibald, roi des Esprits. C’est ce refus qui, paradoxalement, lui octroie une ombre (Petite Sirène d’un nouveau genre partie à la conquête d’une âme) et sauve son époux changé en pierre parce qu’il n’avait pas réussi à tenir sa promesse : faire de sa femme, en un délai de douze lunes, une humaine à part entière (l’acquisition d’une ombre en en étant le symbole). 

La femme sans ombre/ Festival Aix 2026 © Monika Rittershaus

La teinturière, Ambur Braid, campe un personnage puissant et attachant dans sa lutte contre le patriarcat et son amour pour son mari. Sa voix aux intonations souples et amples sait ajouter à la tension dramatique. Sa présence intense est magnifiée par celle de Barak, le teinturier, Brian Mulligan, dont la superbe voix de baryton se coule dans le rôle le plus humain de l’œuvre, bonté fruste certes, mais émouvante au plus haut point. Enfin, l’Empereur, Michael Spyres, est empli de doutes et sa voix de baryton-ténor apporte sa chaleur et son épaisseur belcantiste.  
Le reste de la distribution (on ne peut nommer tout le monde) est aussi habilement choisi et pertinent. 

Une mise en scène impressionnante

Le cadre du Grand Théâtre de Provence était particulièrement heureux pour la scénographie ingénieuse de Michaël Levine, gardant le plateau entièrement nu et saturé de blancheur lorsque les personnages se trouvent dans l’univers de l’Empereur ou, occupé par un énorme dispositif cubique montant et descendant des cintres pour installer sur la scène le décor du monde des humains, un ensemble de tubulures sur trois niveaux, surchargé de linges et d’objets tel un bidonville des temps modernes. 

D’un côté apparaissent des personnages mythologiques et étranges, formes dansantes sans tête vêtues de longues robes noires, tête géante montée sur un bouquet de jambes (…), de l’autre, des personnages miséreux, des enfants affamés… un manichéisme contemporain et universel à propos de la répartition des classes sociales.
Conscient des limites du livret aux relents machistes dont le propos simplifié pourrait consister dans le fait que l’idéal féminin est de faire des enfants, le génial metteur en scène Barrie Kosky intègre bien sur cette dimension mais ne concentre pas le propos sur elle. Il ajoute un danseur (Prince Mihai) recouvert d’argent qui symbolise le désir et les rêves des personnages, ajoute des êtres muets, digresse sur des danses qui semblent émaner de tableaux fantastiques, laisse l’image auditive du faucon venir de l’orchestre pour que l’auditoire s’imagine l’entendre venir de toutes parts. 

La femme sans ombre/ Festival Aix 2026 © Monika Rittershaus

Le cheval géant sur lequel l’Empereur chante son grand air, l’énorme tête qui occupe la scène, représentant sa pétrification, ajoutent au merveilleux. Tour de force d’avoir su rendre clair un opéra dont le propos est aussi dense ! Une magie opérante au GTP qui acclama debout l’ensemble des artistes.

Du 2 au 21 juillet 2026 au GTP dans le cadre du Festival d’Aix.

Photographies  © Monika Rittershaus

La femme sans ombre/ Festival Aix 2026 © Monika Rittershaus
Là où les continents se rejoignent

Là où les continents se rejoignent

Le Festival Charlie Free sous les auspices de la SPEDIDAM

Précédant le concert de Naïssam Jalal (flûte et voix), une page était consacrée à la présentation de la Spedidam, cette société de Perception et de Distribution des Droits des Artistes-Interprètes fondée en 1959 qui, organisme de gestion collective, œuvre activement pour les droits voisins des artistes-interprètes. (la soirée étant soutenue par la Spedidam).
Avec son nouveau spectacle, Landscapes of Eternity, résultat de dix mois passés en Inde du Nord en voyageant seule (mais elle a consacré les six dernières années à l’étude de la littérature, du cinéma et de la musique de l’Inde), Naïssam Jalal proposait, accompagnée au piano par Leonardo Montana, son frère, Élie Martin-Charrière à la batterie et Flo Comment au tanpura, un itinéraire intérieur et onirique. 

Le concert se décline en une série de paysages que l’artiste nomme « paysages d’éternité », nourris de son approche fine du « sous-continent » indien et des études menées auprès du flûtiste et maître du bansuri (grande flûte traversière indienne), Hariprasad Chaurasia, et de la chanteuse Indrani Mukherjee. Son approche sensible se traduit dans le répertoire impressionniste qu’elle livre, mêlant instruments occidentaux et instruments indiens, piano, batterie, flûte traversière, tabla, tanpura.
insistant sur la spiritualité de la musique unissant nature et âme, Naïssam Jalal sourit en présentant le tanpura qui offre une nappe sonore continue avec la même séquence de quatre notes en boucle « pendant une heure » et souligne l’abnégation de la musicienne qui s’attache à cette partition « ingrate » et si essentielle à ce flottement des sens et à la couleur enveloppant tout le reste.

Naïssam Jalal © X-D.R.

Naïssam Jalal © X-D.R.

Les rivières de l’aube, inspirées par ses promenades matinales, offrent leur modulation sur une syllabe, scandé par un piano ostinato en écho au tanpura. La douce pluie sur une rivière silencieuse répond aux insistantes cigales du parc, et propose ses réflexions sur la vie, enseignant une forme de lâcher prise, à l’image des gouttes de pluie qui tombent sur des eaux statiques : « si l’on ne peut plus nager, on peut flotter ». La flûte souple et délicate pose ses notes comme des pétales légers. Dans cette musique de l’immobilité, le piano étire ses notes à la manière d’Éric Satie et la flûte se livre à des fulgurances éblouissantes aux limites du souffle avant de retrouver une sérénité pailletée d’images.

Le chant et la mélodie de la flûte se lient en une continuité étonnante pour Les larmes dans le brouillard de Dehli. La voix de l’interprète semble se muer en instrument et l’instrument en voix tant les deux se fondent en une même pâte.
Le parcours mènera aux bords du Gange à Bénarès avec Le bain du pardon au clair de lune. La fin de cette pièce envoûte avec ses récitatifs ostinato, tels des mantras dont le tournoiement s’accélère, envoûtant. Ces paysages intérieurs constituent autant de refuges, où, lors de la conclusion du concert, les voix des quatre musiciens se tissent à l’unisson en gardant leur tessiture propre, libres, poétiques, puis s’effacent, laissant les dernières notes du tanpura s’éteindre et laisser la place au silence. 

La diva malienne

Après l’intermède joyeux du Big Butt Foundation et son univers qui croise Jamaïque et Nouvelle-Orléans, (ah ! le son du soubassophone !), entrait en scène une véritable diva, pour la première fois au festival de jazz de Vitrolles, Oumou Sangaré.
Comment ne pas être subjugués par la performance hors norme de cette immense artiste ! Précédée de ses intrumentistes, Julien Pestre (guitare), Louis Haessler (basse), Abou Diarra (Kamélé N’goni, la harpe-luth), Abraham Billy Goqui (batterie), Mamounata Guira et Emma Lamadji (danses et chœur), vêtue d’azur, Oumou Sangaré débute par l’une des chansons de son album Timbuktu, Degui n’kelena, « une chanson qui nous concerne tous, puisqu’elle nous invite à nous habituer à nous-même », sourit la chanteuse.

Elle rappellera les conditions de la création de Timbuktu : installée aux États-Unis durant la pandémie, elle occupe ses journées a composer ce recueil qui établit des ponts entre les instruments traditionnels ouest africains et ceux du blues, tissant des correspondances entre les continents et la violence de leurs histoires.
Si la langue des chansons est le Wassoulou, (parlé sur une aire géographique qui englobe une partie du Mali, de la Guinée et de la Côte d’Ivoire, l’ancien empire Wassoulou ayant été réparti par les occupations coloniales entre diverses puissances ne tenant aucunement compte des frontières originelles), le nom de l’album est celui de « la ville aux 333 saints, ville de science et de savoir, frappée par la guerre dans mon pays, plaie qui ne parvient pas à se cicatriser et se rouvre sans arrêt », Tombouctou (lu dans Le Monde 11/05/22, Patrick Labesse).

L’engagement humaniste et féministe d’Oumou Sangaré transparaît dans les textes, les mélodies, l’écoute de chaque musicien. Les deux choristes ne sont pas ici des faire-valoir, mais ont une magnifique présence sur scène, dansent, chantent avec talent.

S’il n’est pas de remède contre la mort, la seule manière de vivre est d’être bon : « de toute façon tu partiras un jour, mais c’est la manière dont on parlera de toi qui sera importante » rit-elle, défiant les sujets les plus lourds avec un humour et une puissance d’âme qui transparaissent dans sa voix dont la palette colorée aborde tous les registres. On sourit au « frisson d’amour » à la satire des « coureurs de jupons » (Kamelemba : « ne me baratinez pas ! Arrêtez de me mentir, play-boys »). Les spectateurs déchaînés montent danser sur scène. Rarement le domaine de Fontblanche avait été envahi par une telle vague d’enthousiasme ! Une énergie contagieuse et une leçon de musique et d’humanité !

Concerts donnés le 4 juillet 2026 au domaine de Fontblanche de Vitrolles dans le cadre du Charlie Jazz Festival

Le jazz en art de vivre

Le jazz en art de vivre

Ils aiment le Sud. C’est ce que répètent à l’envie les artistes invités par le Charlie Jazz Festival qui fêtait cette année sa vingt-huitième édition. 

Le 2 juillet, en ouverture, le public nombreux était accueilli par la Complèt’Mandingue et ses cinq musiciens (Stéphane Pardon, François et Vincent Domergue, Jérôme Burillon, Éric Houdart, Raphaël Petit) et leurs balafons portables. L’énergie joyeuse de l’ensemble se déchaînait avec un esprit potache et introduisait les concerts sous les platanes en défilés dignes du carnaval.

La première proposition donnait carte blanche au tromboniste Robinson Khoury, ses synthés modulaires, et ses complices, Isabel Sörling (voix, basses synthétiques), Lilian Mille (trompette et synthétiseur), Roxana Rastega et Yaoré Talibar (violons), Guillaume Latil (violoncelle) et Benjamin Flament (percussions).
Son spectacle Aria (prix Django Reinhardt 2024) se déploie entre les siècles et fait se rencontrer le baroque d’Henry Purcell, l’écriture sur le fil d’Arvo Pärt, et une inspiration personnelle qui voyage entre acoustique et électronique.

Le chant émerge entre les performances instrumentales, la voix d’Isabel Sörling se lance dans d’incroyables unissons avec le trombone, se dérègle, passe du murmure au cri, des aigus aux graves, de la mélodie fluide aux notes détachées, légères gouttes de pluie… Les deux violons répondent aux exacerbations du trombone qui parfois hésite entre souffle et voix, tandis que Robinson Khoury se tord comme un arbre, habité par ses créations électroniques, que clavier et percussions pulsent leur cœur battant et que le violoncelle s’enivre de courbes élégantes.  Matières et textures se marient en nouveaux envoûtements moirés d’une palette riche où jazz, Orient, électronique se fondent.

Après le lyrisme post-baroque de ce jeune septet, le légendaire guitariste Al Di Meola entrait en scène accompagné du guitariste Peo Alfonsi, compagnon de route de longue date et de Sergio Martinez aux percussions. Ce fantastique trio acoustique débutait par la douceur onirique de Vizzini (de l’album The Infinite Desire sorti en 1998 d’Al Di Meola). Les notes peuplent l’atmosphère de leur transparence. C’est l’été, on s’installe dans une bulle hors du monde où tout n’est qu’harmonie. Chaque vibration des cordes nourrit l’âme et l’auditoire est littéralement subjugué.

L’artiste le fait voyager où le souhaite, l’entraîne dans les variations du Fandango, les méditations contemplatives de Because (Tribute to the Beatles) et poursuit son hommage aux Beatles par In my life (Lennon/Mc Cartney) avec une guitare qui duettise avec les percussions en faisant sonner le thème sans aucune fioriture avant de l’emporter dans de subtils développements qui flirtent avec le flamenco avant d’aller déguster un Café aux côtés de Piazzolla, respirations lyriques éblouies…  L’élégance jazzy de That way before (Orange and Blue) précède la poésie hypnotique d’Azzura. Auparavant, l’enchanteur évoquait la danse de sa petite fille qui, à quatre ans, se plaisait à imiter les danseuses, Ava’s Dance in the Moonlight’, fragilité et enthousiasme espiègle de l’enfance

Peo Alfonsi & Al Di Meola © Festival Charlie Free

Peo Alfonsi & Al Di Meola © Festival Charlie Free

L’été s’invite dans les modulations d’Eden puis de Turquoise où la houle des notes s’élève soutenue par l’inventivité des percussions. Le fantastique Double Concerto, d’abord pulsé avec la complicité de l’auditoire, livre ses équilibres échevelés, ses duos de guitare virtuose, déclinant toutes les capacités des six cordes, des trémolos sur accords aux invraisemblables barrés, aux glissandi démesurés. Sa technique de picking rapide et précise, ses lignes mélodiques toujours fluides quelle que soit leur complexité donnent à son jeu un sentiment d’évidence. Conteur, il nous entraîne dans le flux de récits aux élans fous.
Peu importe le nom des pièces jouées, on se laisse happer avec délices. Instants d’éternité heureuse.

Concerts donnés le 2  juillet 2026 au domaine de Fontblanche de Vitrolles dans le cadre du Charlie Jazz Festival

L’école du Sud

L’école du Sud

Le bel ensemble des Voix Animées ne cesse d’explorer les répertoires de la musique de la Renaissance. Son travail de recherche, de recensement, d’étude historique, musicale, permet aux auditeurs une reconstitution sonore et vivante de ces années qui se révèlent d’une infinie richesse de compositions et d’inspirations. 

Le programme Soror Mea s’attache plus particulièrement à la figure de Marie-Madeleine, Sainte patronne de la Provence. Nombreux sont les compositeurs à s’être emparés du thème. Le baryton-basse Luc Coadou, directeur artistique des Voix Animées, s’est intéressé principalement aux œuvres de l’école d’Espagne du Sud (précisant qu’au Nord de l’Espagne, l’école était plutôt franco-flamande).
Les voix de Sterenn Boulbin (soprano), Esther Gutlub (mezzo-soprano), Vincent Candalot (contre-ténor), Damien Roquetty, Camille Leblond (ténors) et de Luc Coadou tissent alors dans la belle acoustique de la chapelle des Oblats les compositions de Cristobal de Moralès, Manuel Cardoso, Francisco Guerrero, Alonso Lobo et Raffaella Aleotti. Les thèmes des chants a cappella mais aussi les itinéraires des musiciens sont expliqués avec une fine sobriété par Luc Coadou.

Des rapprochements sont menés entre motet et messe-parodie (rien de comique là-dedans, mais une imitation mélodique et rythmique qui sonne comme un développement et un hommage à la pièce initiale), ainsi le Prudentes virgines de Francisco Guerrero sera suivi sans pause par la messe Prudentes virgines (les jeunes filles sages) d’Alonso Lobo qui fut l’assistant et le successeur de Francisco Guerrero à la cathédrale de Séville. Ce dernier fut aussi un grand voyageur et édita l’ouvrage à succès, El viage de Hierusalem, y relatant ses pérégrinations à Jérusalem (il fut capturé par des pirates sur le chemin du retour et libéré moyennant rançon).

Les Voix Animées © X-D.R

Les Voix Animées © X-D.R.

Poursuivant les filiations, l’ensemble interprètera en ouverture le Veni Domine de Cristobal de Moralès, né à Séville, organiste au service de Borgia, qui, de retour en Espagne sera maître de chapelle à Tolède où il eut Francisco Guerrero comme élève !
Les musiciens voyagent beaucoup déjà ! Aussi, le programme reprenait le Mulier erat in civitate de Manuel Cardoso, compositeur et organiste au couvent des Carmes de Lisbonne, ami et protégé du roi João IV. La beauté de la partition fait regretter la parte de la plus grande partie du travail de ce compositeur lors du tremblement de terre du 1er novembre 1755 de Lisbonne. 

Enfin, occupant une place centrale dans le concert avec quatre œuvres présentées, la compositrice Raffaella Aleotti de Ferrare. Jeune virtuose au clavecin, elle fut chef d’orchestre, compositrice, organiste, claveciniste, auteur, mais aussi moniale et prieure du couvent Augustin de Saint Vito à Ferrare. Son importance fut telle qu’elle a fait paraître ce qui est considéré comme la première partition de musique sacrée composée par une femme à être imprimée ! Roland de Lassus avait en haute estime cette compositrice qui l’influença. Raffaella était le prénom de nonne de cette musicienne talentueuse, aussi, elle signe selon les périodes de sa vie du prénom Vittoria (son nom de baptême) ou de Raffaella. 

Partition de la Renaissance © X-D.R.

Partition de la Renaissance © X-D.R.

Entrelacements, chants diffractés par chaque voix, échos, canons, tissage aux délicatesses d’enluminures, on se laisse prendre dans les orbes souples des mélodies dont la poésie enveloppe l’auditoire….

Concert donné le 26 juin 2026 à la Chapelle des Oblats, Aix-en-Provence (malheureusement un jour de match qui fit perdre une partie du public fasciné par le sort international d’un ballon disputé par l’équipe de France à celle de la Norvège, score, 4 pour la France et 1 pour la Norvège)

 

La suite de la programmation des Voix Animées ici: https://www.lesvoixanimees.com/

La dernière mère

La dernière mère

Création bouleversante que celle du dernier opéra de Francesco Filidei, Accabadora, au festival d’Aix !

Inspiré par le roman de Michela Murgia, Accabadora, paru en 2009, Francesco Filidei offre une œuvre toute de finesse et de poésie sur le thème de la fin de vie, de son accompagnement et de la compassion vraie qui peut l’entourer, le tout dans le cadre des rites anciens de la Sardaigne dont les couleurs affleurent avec une immense justesse. Le compositeur réussit à mêler intimement  les ramifications subtilement savantes d’une écriture personnelle, aux références traditionnelles des chants polyphoniques sardes (en sarde logudorais) où les voix masculines s’entrecroisent sur un bourdon ostinato.

Trois amples métiers à tisser occupent le mur du fond de scène, composés de fils et de tissus colorés aux textures irrégulières. Des femmes vêtues d’ombres s’affairent, telles des Parques, sur les barres de lisse. Dans la faible lumière qui éclaire la scène, une voix en coulisses s’élève : « Le vent à travers les vignes / apportait le souffle de la mer / et chantait une berceuse / pour nous garder éveillés ». Tout est posé, le mythe peut prendre forme.
Une femme s’avance, enfante un flot de farine à même le sol et le malaxe pour en faire un pain qu’elle enveloppera dans un tissu, comme un enfant.

Accabadora Festival d'Aix-en-Provence ©Jean-Louis Fernandez

La dualité est au cœur de la construction de l’œuvre. Bonaria Urrai est deux fois mère, elle adopte Maria, cadette d’une famille nombreuse désargentée, devenant ainsi sa « seconde mère », mais elle « accouche » aussi les âmes des moribonds, mettant fin, la nuit, aux trop longues agonies, faisant alors office de « dernière mère ». Sa « figlia de anima » (« fille d’âme ») va comprendre le rôle de celle qu’elle nomme sa Tzía (tante), grâce aux révélations de celui qui l’aime, Andría, après qu’il a assisté à la fin de son frère qui, amputé d’une jambe et se refusant à vivre une « moitié de vie », avait réclamé la mort à Bonaria Urrai.

Les deux frères transmettent à Maria les traditions liées à la terre, Andría lui explique les méfaits de l’araignée, veuve noire, et les rites qui contrent les effets de sa morsure, Nicola délivre le chien emmuré aux limites d’un champ, signe morbide des rivalités entre les familles du village. La tzía encourage Maria à apprendre l’italien même si la jeune fille proteste en arguant que seul le sarde est parlé dans leur région. « La Sardaigne est en Italie » lui fait remarquer Tzía Bonaria. « Nous sommes séparés ! Il y a la mer » rétorque Maria. Ce à quoi Tzía Bonaria répond : « Et toi qui vis ici, / n’es-tu pas séparée de ta mère ? ».

Accabadora Festival d'Aix-en-Provence ©Jean-Louis Fernandez

Maria est née « deux fois », a deux mères, vivra sur deux terres (le village puis Turin) avant de choisir, pratiquant les deux langues. Un cadre vide, tel un miroir, servira à la confrontation de son passé et de son présent, petite et grande fille, aux gestes en écho, laissant le temps se replier sur lui-même, enserré dans le cycle des saisons et des activités de la terre, vendanges, fabrication du pain… Des scènes de genre se déploient au fil de la narration, noces et leur pain rituel que l’enfant fera tomber, vendanges, travail… Les « mamuthones », personnages noirs et masqués du carnaval traditionnel sarde, faisant sonner leurs cloches et clochettes, sont des images de la mort et ils viennent pour emporter chaque défunt dans leur cortège.

La tragédie se love dans cet univers avec une simplicité et une justesse infinie. C’est le trajet des vies qui se dessine, âpre et sensible mêlé au sons naturels, vent, oiseaux, ruisseau, cloches. 
La scénographie (Valentina Carrasco) dépouillée se transforme : les tables servent de plan de travail pour pétrir le pain, coudre, ou accueillent les mourants. Quelques objets invitent à une lecture symbolique des lieux, croix, haies de vignes qui viennent scander le plateau de leurs lignes régulières, rideau de front de scène, composé de bandes sombres qui attendent le tissage… Ce dernier dessine les à-côtés, scène de la bicyclette où Andría fait sa déclaration d’amour, lecture des lettres qu’échangent l’institutrice et Maria lorsque cette dernière a fui à Turin. 

Accabadora Festival d'Aix-en-Provence ©Jean-Louis Fernandez

Les voix des interprètes sont particulièrement belles et justes dans cet univers qui semble avoir été taillé sur mesure pour elles. La contralto Noa Frenkel campe une Tzia Bonaria aux graves d’une profondeur saisissante, et offre à son personnage une palette riche d’émotions contenues tandis que la soprano léger, Rachel Masclet (Maria), apporte fraîcheur et spontanéité jusque dans la prise de conscience de ce qu’elle accepte finalement de devenir, la nouvelle Accabadora.

Lodovico Filippo Ravizza est un Nicola bouleversant, Hugo Brady, (Andría), est le pendant de Maria dans une légèreté que les circonstances lui feront abandonner. Mère des Bastíu (Andría et Nicola), Maestra Luciana (l’institutrice), une voix, la mezzo-soprano Victoire Bunel se glisse avec aisance dans chaque rôle, de même que Francesco Leone (basse), en Santino Littorra, Antoniio Vargiu ou Docteur Mastinu. Les chœurs sont d’une éloquente présence, commentant l’action à l’instar des chœurs antiques.

Accabadora Festival d'Aix-en-Provence ©Jean-Louis Fernandez

Mention spéciale à Lou-Biana Jousni Lalande qui du haut de ses sept ans joue Maria enfant avec une maturité et une présence confondantes. La superbe mise en scène de Valentina Carrasco est soulignée par les costumes de Mauro Tinti et les lumières d’Antonio Castro. Lucie Leguay à la direction musicale dirige avec bonheur les chanteurs et les dix-sept musiciens de l’Orchestre de l’Opéra Lyon et rend toute sa saveur à cette création magistrale !

Accabadora de Francesco Filidei. en création mondiale à Aix-en-Provence, Théâtre du jeu de paume, du 4 au 10 juillet. Diffusé le 12 juillet à 20 heures sur France Musique et les radios membre de l’UER.

photographies © Jean-Louis Fernandez

Accabadora Festival d'Aix-en-Provence ©Jean-Louis Fernandez