Les grands noms de demain

Les grands noms de demain

Grâce aux résidences destinées aux jeunes musiciens déjà reconnus accompagnés d’un mentor, le Festival de Pâques affirme, année après année, sa volonté de transmission et d’ouverture. Le rituel concert Génération @ Aix conclut au Jeu de Paume ces journées d’études fructueuses. 

L’édition 2026 accueillait ainsi Iris Scialom (violon), Héloïse Houzé (alto) et Krzysztof Michalski (violoncelle) sous la houlette de la merveilleuse pianiste Yulianna Avdeeva.
Afin de faire travailler les couleurs à ces jeunes interprètes multiprimés (la première a été nommée Révélation des Victoires de la musique classique 2025, la deuxième a séduit l’Académie Ravel de Saint-Jean-de-Luz et le troisième a reçu le deuxième prix du Concours international de l’ARD de Munich), l’artiste avait opté pour un répertoire du XIXème, romantique et passionné à souhait, convoquant des duos de Chopin, Clara et Robert Schumann avant de finir sur un « tutti » en quatuor de Brahms. Ainsi, chaque musicien était entendu seul avec le piano avant de se fondre dans l’harmonie générale des cordes pour un travail d’écoute et de fusion infiniment formateur.
Les partitions choisies ne cherchent pas la virtuosité technique à tout prix, mais incitent leurs interprètes à moduler leur expression, à élaborer une vraie lecture et à la rendre à l’auditoire. 

Le violoncelle de Krzysztof Michalski, un Nicola Bergonzi de 1785, abordait par un travail très incarné l’Introduction et Polonaise brillante de Frédéric Chopin, sculptant dans la masse sonore le fil mélodique. Puis, le violon d’Iris Scialom, un Guadagnini de 1773, accordait sa profondeur au velours du piano sur les Trois romances op. 22 de Clara Schumann, ajoutant une touche d’espièglerie dans l’Allegretto. Enfin, Héloïse Houzé, sur un alto Michele Deconet de 1766, déclinait les phrasés éblouis du Märchenbilder de Robert Schumann. 

Génération @ Aix. Yulianna Avdeeva, piano et mentor. Iris Scialom, violon. Héloïse Houzé, alto. Krzysztof Michalski, violoncelle. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 06/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques


Ces « présentations » permettaient d’entrer dans l’univers chambriste qui se rapproche le plus de la composition orchestrale, le quatuor. Les trois jeunes musiciens se retrouvaient sur scène menés par le piano de Yulianna Avdeeva qui, sans jamais écraser les autres parties, leur transmettait la capacité de découvrir en eux la justesse du ton, des nuances, des intentions. Après les rêveries des trois premières pièces, on avait soudain l’impression d’entrer dans un monde vivant, habité, foisonnant. Le lyrisme et la fièvre du Quatuor n° 3 en ut mineur opus 60 de Brahms déploient leurs reflets dansants. Le compositeur évoquait dans ses lettres « l’atmosphère à la Werther » de son quatuor. En effet, on suppose souvent que par cette œuvre Johannes Brahms aurait exprimé son amour malheureux pour Clara Schumann (elle fut d’ailleurs la pianiste de la création de nombreuses œuvres du musicien qu’elle conseilla et aida beaucoup), d’où son allusion aux Souffrances du jeune Werther de Goethe. Il n’alla pas jusqu’au suicide fort heureusement et transmua sa déception amoureuse dans les replis somptueux de sa partition !
L’interprétation vive et intelligente, conjuguant puissance et délicatesse avec un soupçon d’acidité pour relever le tout, transporta le public du Jeu de Paume. À suivre!

Ce concert a été donné le 6 avril 2026 au Jeu de Paume dans le cadre du Festival de Pâques

Photographies de l’article: Génération @ Aix. Yulianna Avdeeva, piano et mentor. Iris Scialom, violon. Héloïse Houzé, alto. Krzysztof Michalski, violoncelle. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 06/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Génération @ Aix. Yulianna Avdeeva, piano et mentor. Iris Scialom, violon. Héloïse Houzé, alto. Krzysztof Michalski, violoncelle. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 06/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques
Les oubliées du Baroque

Les oubliées du Baroque

Sous le nom de Destinées, titre du concert concocté par la violoniste Sophie de Bardonnèche accompagnée de Lucile Boulanger à la viole de gambe et de Florian Carré au clavecin (remplaçant au pied levé Justin Taylor), se cache la question de l’accès à la création des femmes et à leur postérité. 

La jeune violoniste qui est également membre des Arts Florissants, et l’une des fondatrices du Consort, a mené un patient travail d’enquête dans les archives pour réunir plus d’une dizaine de femmes compositrices de l’époque baroque. 

Bien sûr, le nom d’Élisabeth Jacquet de La Guerre n’est pas inconnu, mais que dire de Madame Talon, Mademoiselle Duval, Mademoiselle Laurent, Anne ou Marguerite Bocquet, Élisabeth-Louise Papavoine, Madame de la Chaussée, Anne-Madeleine Guesdon de Presle, Mademoiselle Blondeel, Marie-Christine de Fumeron ou de Françoise-Charlotte de Senneterre, dite La Ménétou ? Sophie de Bardonnèche sourit en évoquant ses recherches, la maigreur des documents, le peu de partitions qui subsistent encore : l’effacement des femmes par la postérité est sidérant alors que nombre d’entre elles étaient célèbres et appréciées à leur époque tandis que d’autres l’étaient sous le nom de leurs maris qui signaient les compositions de leurs épouses…

Destinées. Sophie de Bardonnèche, violon. Lucile Boulanger, viole de gambe. Justin Taylor, clavecin. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

On file consulter le livre de Guillaume Kosmicki, Compositrices, L’histoire oubliée de la musique, et l’on se rend compte que la liste pourtant impressionnante de femmes citées dans son ouvrage n’est pas exhaustive… C’est une foule serrée de créatrices qui émerge de l’oubli. 

Sophie de Bardonnèche, en petite fée espiègle, apporte la finesse de son approche musicale et la virtuosité de son jeu aux partitions retrouvées : voici Mademoiselle Duval surnommée « La Légende » qui dirigeait les orchestres de son clavecin et a même joué au Jeu de Paume d’Aix-en-Provence. Le Rondeau puis la Sarabande et la Passacaille, extraits de son opéra Les Génies ou les caractères de l’amour (1736) séduisent par leur vivacité et leur équilibre. 

Destinées. Sophie de Bardonnèche, violon. Lucile Boulanger, viole de gambe. Justin Taylor, clavecin. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

D’après Kosmicki, « la période qui va de 1770 à 1820 est marquée par le chiffre exceptionnel et inégalé de cinquante-quatre ouvrages lyriques dus à vingt-trois compositrices ou librettistes, parfois même les deux à la fois pour une même œuvre ». 
Certaines partitions ont connu des voies de préservation détournées, ainsi, le « Concert de Mlle Laurant donné à Mme la Dauphine, dans les grands appartements de Versailles recueilly par Philidor Laisné (1690) » a été conservé par le bibliothécaire (susnommé) de Louis XIV ! 

Le travail de Madame Talon ou celui de Madame de la Chaussée connurent le même privilège : « plusieurs belles pièces de symphonies copiées, choisies et mises en musique par Philidor Laisné » indique l’épigraphe d’un Menuet de la première et « Suite des danses pour les violons et hautbois. Qui se jouent ordinairement à tous les bals chez le Roy, recueillis par Philidor Laisné »… (on a conservé l’orthographe variable de la finale du participe passé du verbe « recueillir » !). 


Destinées. Sophie de Bardonnèche, violon. Lucile Boulanger, viole de gambe. Justin Taylor, clavecin. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Comme pour les poètes, les dramaturges ou tous les autres artistes, la volonté du Roi est primordiale dans la réussite des musiciens ou des musiciennes. Élisabeth Jacquet de La Guerre (1665-1729), évoquée par Le Mercure galant, revue incontournable de l’époque, comme un « miracle », un « prodige », une « merveille », et même « la première musicienne du monde » (in Compositrices de Kosmicki), enthousiasma le Roi Louis XIV à l’âge de cinq ans au point qu’elle eut le privilège d’être publiée tout comme ses collègues masculins !

La profondeur des attaques de la gambiste Lucile Boulanger, la délicatesse du clavecin de Florian Carré qui remplace un orchestre nimbant les voix solistes, rendent leur pertinence et la puissance créatrice à ces « ombres errantes » disparues des histoires officielles.
Les trois musiciens se délectent visiblement de ce répertoire qui se pare d’une certaine mélancolie jusque dans ses manifestations les plus brillantes. 

Destinées. Sophie de Bardonnèche, violon. Lucile Boulanger, viole de gambe. Justin Taylor, clavecin. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Il y a les pièces « préférées » telle l’Ariette dans le goût nouveau d’Anne-Madeleine Guesdon de Presle, un parfum de Couperin dans une page de Mlle Ménetou, la narration d’une vie marquée par les deuils et la résilience dans la Sonate en ré mineur pour violon et clavecin d’Élisabeth Jacquet de La Guerre, la verve quasi vivaldienne de la Tempête d’Élisabeth-Louise Papavoine… Le jeu lumineux des interprètes sert avec une intelligente passion la poésie et les élans de ces œuvres qui renaissent ici.

Concert donné au Jeu de Paume lors du Festival de Pâques le 2 avril 2026

Photographies de l’article: Destinées. Sophie de Bardonnèche, violon. Lucile Boulanger, viole de gambe. Justin Taylor, clavecin. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Sur la pointe des mots ou de la gardianne et de la glottophobie

Sur la pointe des mots ou de la gardianne et de la glottophobie

Parler pointu d’Hélène François et Benjamin Tholozan séduit les publics par le rire et l’intelligence

Sur scène une marmite attend entre poireaux, carottes, bouteilles de vin et le chant continu des cigales. Pour « dégeler » l’atmosphère, Benjamin Tholozan propose d’emblée de partager un verre de Pastis, ou « pastaga » avec les spectateurs volontaires. Les doses varient et font passer le « 51 » au « 102 » (autrement dit un double verre !). La saveur des mots va avec celle que découvrent les papilles.

Le comédien explique les origines de l’expression « parler pointu ». Sans doute, le terme « pointu » est hérité de la Corse, le terme « pinzutu » définissant par un stéréotype les soldats de Louis XV affublés à l’époque d’un tricorne pointu et leur présence n’était guère pacifique (La célèbre bataille du Ponte Novu eut lieu en 1769) qui imposait la loi du « pays pointu ». Déjà les langues régionales « pointent » le bout de leur nez. Tant de manières de dire bonsoir ! Un petit sondage de la salle permet de découvrir les origines plus ou moins lointaines de chacun, les provinces se révèlent avec leur vocabulaire, leur accent. 

Parler Pointu © Marie Charbonnier

Parler Pointu © Marie Charbonnier

On rit, on sourit. Benjamin Tholozan élabore une délicieuse autofiction, évoque ses débuts à Paris, lui qui arrive tout droit de Nîmes. Qui a l’accent ? Le parisien qui se moque de la prononciation venue du Sud, ou l’être du Sud et les intonations de sa langue d’Oc maternelle ? Comment se passe le retour dans sa région après avoir désappris son accent pour se plier aux normes des théâtres « nordiques », c’est-à-dire en parlant « pointu » ? Bref, le Nord ici commence à Valence, (pour Aix, sans doute déjà à Avignon)… Une complicité joyeuse se tisse entre les spectateurs et l’artiste.

La figure attachante du « Pépé » devient la pierre de touche de toute la réflexion. Benjamin Tholozan raconte l’hommage funèbre qu’il prononce lors de son enterrement, avec sa voix si débarrassée de son accent que personne ne le comprend ! L’intime et l’histoire de la langue française se mêlent.
La saga familiale rejoint celle de la langue française et de l’effacement politique des langues régionales ravalées au rang de « patois ». 

Parler Pointu © Blokaus 808

Parler Pointu © Blokaus 808

Reprenant d’étymologie du mot « province », Benjamin Tholozan choisit celle qui unit le préfixe « pro » (pour) et le verbe vincere (vaincre), considérant du coup la province comme une région devant être vaincue (certains disent aussi que ce serait de vincire (lier, donc « pour être liée »).  

L’histoire des Cathares, l’influence du pape Innocent III, le roi Philippe Auguste, les lois jacobines qui décrètent l’usage d’une seule langue pour un même peuple… quelle corrida infernale ! 
L’acteur endosse même la tête de l’animal emblématique des arènes. Occitan, italien, castillan, catalan, breton, basque, corse, sont convoquées dans la ronde folle de ce génial conteur qui vitupère contre la glottophobie qui envoya les enfants sous leur bonnet d’âne, et interdit l’emploi de toute autre forme d’expression que française.
Les anecdotes viennent illustrer le propos, ainsi le narrateur rappelle l’incendie de l’opéra de Nîmes en 1952, provoqué par la cantatrice Éva Closset qui voulait se venger du renvoi des chœurs de son beau-fils, José Faès dont le trop fort accent déplaisait !

Parler Pointu © Blokaus 808

Parler Pointu © Blokaus 808

L’épopée des langues trouve dans ce récit flamboyant une dimension politique et économique, nous parle des flux de populations, des déracinements, des enjeux de pouvoir, de la centralisation exacerbée de la France. C’est passionnant, vif, drôle, intéressant, mené en un tempo sans faille que soutient la guitare de Brice Ormain. 
Un morceau de bravoure et un grand moment de théâtre !

Spectacle donné du 18 au 21 mars 2026 au théâtre du Jeu de Paume.



Pas si simple!!!

Pas si simple!!!

C’est si simple l’amour de Lars Norén, une partition exigeante au Jeu de Paume 

 Deux couples, milieu bourgeois, nuit alcoolisée, langues qui se délient, on pourrait croire que l’on va assister à une énième pièce de boulevard dont l’intérêt ne serait guère évident : rien de bien passionnant que d’assister à l’étalage des infidélités des uns ou des autres, de leurs atermoiements confortables, de leurs pénibles crises de jalousie et de remise en cause de leurs histoires respectives !

Mais il y a la plume de Lars Norén, la mise en scène de Charles Berling. L’écriture du dramaturge suédois est tirée au cordeau, huilée comme une mécanique de haute précision, et Charles Berling adapte cette horlogerie dans un huis clos ébouriffant. Les acteurs sont enserrés par une partie du public installé sur scène. Alma et Robert (clin d’œil aux Schumann ?) viennent de jouer une première et accueillent leurs amis Hedda et Jonas qui y ont assisté. Tout repose sur la rapidité des dialogues qui écorchent, se reprennent, déchirent avec férocité les relations des uns et des autres, et si les « je plaisante » tentent au début de rattraper les violences verbales, bien vite les masques de sociabilité et d’amitié se fissurent jusqu’à l’irréparable.

C'est si simple l'amour © Vincent Bérenger

C’est si simple l’amour © Vincent Bérenger

En bord de plateau, Charles Berling rappelle que la pièce, C’est si simple l’amour de même que Lost and Found dont il prépare une prochaine tournée, sont des œuvres qui font partie du cycle des quatorze Pièces de mort écrites par Lars Norén entre 1989 et 1995, toutes, sortes de fragments d’une ample fresque, traitent du temps et de la mort. 

Les névroses des personnages se croisent dans la partition serrée de l’écriture.

Le mensonge et la réalité se confondent en un miroitement dont chacun est prisonnier dans cette fulgurante et démesurée mise en abime du théâtre.

« Je joue ce que je suis, on joue celui qu’on est » affirme Robert (Charles Berling).

C'est si simple l'amour © Vincent Bérenger

C’est si simple l’amour © Vincent Bérenger

Et tout est dit dans cette entreprise qui se moque du langage, se complaît dans le trivial dont la vulgarité n’est qu’une mise en scène de plus au cœur des dialogues portés avec une inépuisable verve par Charles Berling, Alain Fromager, Caroline Proust et Bérengère Warluzel, souverains dans leurs élans, leurs lâchetés, leurs sarcasmes, leurs frustrations, leurs jalousies, leurs colères.  
Quelle virtuosité !


C’est si simple l’amour
a été joué du 3 au 7mars 2026 au Jeu de Paume, Aix-en-Provence

Et si ?…

Et si ?…

Bien sûr, avec des si… les fantaisies se rêvent concrètes quoiqu’impossibles. Une exception est à signaler ! Le spectacle Tu connais la chanson ? concocté par Charlotte Adrien et Louis Caratini qui articule sa note d’intention autour de quatre questions débutant par « Si », puis une succession de « Et si », fait entrer concrètement son public dans univers inoubliable de mots, de rires, de parodies, d’inventions, d’improvisations, de réflexions pas si légères malgré les apparences… Dans cette même note, les termes du jeu (« s’amuser », « jouer ») côtoient à égalité ceux plus didactiques de l’apprentissage (« apprendre »x2) et c’est ce qui se passe dans cet inclassable spectacle. 

Seul sur le plateau, Louis Caratini arbore une large surchemise à carreaux sur kilt et t-shirt noirs : clin d’œil aux robes noires de nombreuses chanteuses, Piaf et Barbara en tête?  « Je souhaitais surtout être à la fois féminin et masculin dans ce spectacle qui évoque des chanteurs et des chanteuses, une manière d’être à la fois les uns et les autres, sans cultiver d’ambigüité, le kilt est malgré tout un vêtement masculin… » expliquera-t-il après le spectacle. On le voit évoluer avec aisance dans la mise en scène fluide, rapide, pertinente de Charlotte Adrien avec laquelle l’artiste a concocté le texte du spectacle, ton léger pour une architecture documentée qui mène le public dans les méandres de la chanson française, interroge cet art populaire et savant à la fois et nous fait percevoir l’infinie richesse des textes et des mélodies et le petit miracle qui les fait s’accorder entre eux. 

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Pourquoi une chanson ? À quoi sert-elle ? Qu’est-ce qui fait « chanson » ? Où commence et s’arrête la propriété intellectuelle alors que les chansons « courent dans les rues » ?
Entre réflexions, anecdotes, « blind test », improvisations géniales et pastiches tordants, les standards de la chanson francophone défilent. Au détour d’un accord, on découvre de nouvelles paroles, on se remémore d’autres que l’on croyait oubliées.  


« On a tendance à croire en France qu’une chanson, ça se fait tout seul ; mais est-ce qu’on écrit vraiment jamais tout seul ? Comment ça se fabrique une chanson ? » demande le musicien qui invite la salle à lui répondre. Peu à peu les mots fusent, les explications s’esquissent… complexe le sujet ! « La chanson se situe entre la poésie, le théâtre, la mélodie », sourit-il, convoquant un florilège (il ne s’agit pas de mettre en œuvre un dictionnaire de la chanson francophone, il faudrait y passer des semaines !) de pièces. Certaines chansons seront jouées intégralement, d’autres juste effleurées lors de blind test auxquels la salle participe avec passion (l’artiste rebondit avec aisance sur les suggestions des spectateurs qui sont autant de sources de rires et de complicité partagés), d’autres encore fusionnées en medley vertigineux lorsque leurs mélodies seules ne sont pas cousues ensemble afin de nous raconter de véritables histoires.

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Tout commence après une introduction vocale débridée par Les Mots de La Rue Ketanou (« Un mot pour tous, tous pour un mot ! »). La fascination pour les textes conduira le poète de la scène à aborder une phalange d’auteurs, de Brassens à Diane Tell, d’Higelin à Angèle… après être « tombé du ciel » (Jacques Higelin), Louis Caratini au piano offrira une très belle version de Sur mon chemin de mots d’Anne Sylvestre. La question sera posée : pourquoi Barbara est plus connue qu’Anne Sylvestre alors que cette dernière est le premier modèle de femme à avoir produit la quasi-totalité de son travail? « Women Power » et poing levé !

Le rire n’est jamais loin pourtant et les zygomatiques sont mis à rude épreuve, que ce soit lors de l’introduction parodique à la guitare de Ma philosophie d’Amel Bent, de l’inénarrable moment de raggamuffin délirant ou le pastiche des accompagnements instrumentaux, en passant par la guitare, la contrebasse ou le piano, moment de haute voltige !

« Dans ce lieu hors du monde » qu’est la scène, tout peut se produire. Le public chante, devine, s’esclaffe, se laisse aller aux réminiscences… « Il faut savoir que la musique est un meilleur vecteur de mémoire que le langage. Regardez si ça va réveiller certaines zones de votre mémoire … » sourit Louis Caratini qui passe du piano à la guitare, au clavecin miniature ou à la machine à écrire, fantastique instrument percussif !

Les musiques voyagent… où commence le plagiat, l’hommage, l’involontaire reprise tant certains airs font partie de nos imaginaires ? 
Un exemple illustre le propos : l’un des thèmes de la 3ème Symphonie de Brahms qui sera utilisé dans Quand tu dors près de moi (Françoise Sagan pour le film d’Auric, éponyme de son roman, Aimez-vous Brahms ?) chanté par Yves Montand, puis dans Baby Alone in Babylone de Gainsbourg pour Jane Birkin, et ainsi de suite… 


Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

,Où sont les droits d’auteur alors ? Louis Caratini cite les propos de l’écrivain Alain Damasio : «bientôt, avec le droit de propriété, sera incalculable le nombre de mots qu’il faudra payer pour les employer ! ».
 Peu importe d’où viennent les chansons, est-ce le Kairos grec, ce symbole de l’occasion à saisir, les mouvements des arbres ou les rêveries d’un promeneur, le souvenir d’une chanson corse ? Trenet, Higelin, Roda Gil, Angèle, Mylène Farmer, Alexandre Poulin, et tant d’autres dessinent les constellations d’un art réellement populaire : la salle entière fredonne leurs couplets. Au détour d’une volte de l’artiste, on écoute aussi pour la première fois ses chansons. De véritables pépites !
 Rarement on a vu le public du Jeu de Paume se lever avec un tel enthousiasme, et un tel sourire aux lèvres !

Spectacle donné au Jeu de Paume, Aix-en-Provence, les 17 & 18 décembre 2025

Pour l’amour de la vérité

Pour l’amour de la vérité

Georges Lavaudant met en scène Le Misanthrope de Molière avec une fine intelligence.
Le choix des comédiens est tout simplement idéal, Eric Elmosnino campe un Alceste tiraillé entre son amour pour la coquette Célimène, magnifique Mélodie Richard, et celui de la vérité, Philinte, François Marthouret, tente de ramener son ami vers une voie « moyenne », aimer la vérité certes, mais aussi se plier aux politesses du monde sans en être dupe, soutenu en cela par la lumineuse Éliante (Anysia Mabe). Astrid Bas brille dans le difficile rôle d’Arsinoé qui pourrait être un écho dans le temps de ce que serait Célimène plus âgée… On rit aux répliques et aux tenues d’Oronte (Aurélien Recoing), ampoulé à souhait et des « petits marquis », Clitandre (Luc-Antoine Diquéro) et Acaste (Mathurin Voltz) qui ramènent avec un talent fou la pièce dans le registre de la comédie avec les valets de Célimène et d’Alceste, Basque (Bernard Vergne) et Du Bois (Thomas Trigeaud).   

« Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur, /On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur. » déclare, péremptoire, Alceste à Philinte au cours de la première scène de l’Acte I. Qui est plus éloigné de lui que celle qu’il aime !
Célimène cultive le plaisir des mots, sacrifiant tout à un trait d’esprit, une image, une saillie. Peu importe celui ou celle qui est écorché au passage, la société est un vaste jeu dans lequel elle se meut avec élégance, ne s’appesantissant jamais, papillonnant toujours. Pourquoi choisir alors que tous les possibles s’offrent à elle ? La vérité est bien trop austère à ses yeux et elle lui préfère les jeux de miroir, les tenues qui sont autant de déguisements, les parures qui permettent la théâtralisation de soi. Célimène est théâtre. 


Le Misanthrope / Georges Lavaudant © Ephrem Koering

Le Misanthrope / Georges Lavaudant © Ephrem Koering

Le décor, génialement conçu, offre un mur de scène pivotant sur deux longues faces, l’une est composée de vingt-sept miroirs plus ou moins dépolis, l’autre présente un long portant sur lequel toutes les robes de la jeune femme se pressent, colorées, vaporeuses dans leur profusion de tissus et de dentelles.


Autres dentelles, celles des alexandrins, superbement portés par la troupe, dans leur rythme si proche de celui de la respiration, leurs délicates diérèses, leurs coupes, leurs échos internes. « On pourrait dire qu’Alceste et Célimène croisent les vers comme on croise le fer », écrit Georges Lavaudant dans sa note d’intention qui souligne à quel point c’est autour du soleil de Célimène que tout s’orchestre et non de celui d’Alceste, sombre et emporté dans la galaxie des satellites de la belle qui se sert des mots avec la virtuosité d’un prestidigitateur. Au cœur des multiples facettes du langage, les liens se diffractent, les destinées se tissent, monde subtil des apparences où le moindre reflet devient signifiant. La pièce devient une danse, un oratorio qui s’achève sur une pirouette. 

Le Misanthrope / Georges Lavaudant © Marie Clauzade

Le Misanthrope / Georges Lavaudant © Marie Clauzade

Les derniers mots de Célimène semblent préfigurer la réponse (popularisée par la chanson de Brassens) que Tristan Bernard fit aux « Stances à la Marquise » de Pierre Corneille. (À « Souvenez-vous qu’à mon âge / Vous ne vaudrez guère mieux », la jeune femme rétorque : « J’ai vingt-six ans, mon vieux Corneille, / Et je t’emmerde en attendant ! »). 
Le tout est mené avec un rythme sans failles, osant les flashes d’appareils photos en arrêt sur image. Un théâtre enlevé, vivant, spirituel, profond et ironiquement léger, une version de maître !

Le Misanthrope a été joué du mardi 18 au samedi 29 novembre 2025 au Jeu de Paume, Aix-en-Provence.

Le Misanthrope / Georges Lavaudant © Ephrem Koering

Le Misanthrope / Georges Lavaudant © Ephrem Koering