Les contes nous font grandir

La Petite Sirène devient un opéra dans la partition de Régis Campo. L’ensemble Télémaque dirigé par Raoul Lay se love dans les décors de Christophe Ouvrard et la mise en scène toute d’intelligente délicatesse de Bérénice Collet. 

Oui, les contes nous font grandir. Chaque génération y trouve ses propres réponses, ses propres échos. La Petite Sirène d’Andersen n’échappe pas à la règle : dans sa version première, est mise en évidence une aspiration mystique de la quête d’une âme et du salut éternel (les sirènes n’ont pas d’âme et la seule manière d’en obtenir une c’est de susciter l’amour inconditionnel d’un être humain). Ce conte suit le schéma traditionnel mettant en place les obstacles, les difficultés du personnage principal et une fin qui l’amène à un degré supérieur (la Petite Sirène, après son sacrifice, fait partie des Filles de l’air et au bout de trois-cents ans gagnera une âme). 
Raoul Lay sourit en coulisses : « enfin, on dit aussi que la Petite Sirène serait une image d’Andersen lui-même et symboliserait l’une de ses amours impossibles. » 

Peu importe, le conte nous parle et nous permet de comprendre de nous-mêmes ce que nous n’arrivons pas à exprimer ou à réaliser dans la « vraie vie ». Le conte montre à l’enfant le chemin à suivre sans passer par le rationnel et c’est sans doute pour cela qu’il ne cesse de nous émerveiller.
Régis Campo, compositeur qui a été sur les mêmes bancs d’école que le chef d’orchestre de Télémaque, choisit d’enchâsser les récits. Une jeune fille d’aujourd’hui a décidé de commettre l’irréparable en suivant un amoureux qui l’a convaincue de tout abandonner, reniant sa famille ses amies et détruisant jusqu’à ses papiers d’identité. On la voit communiquer par SMS avec sa meilleure amie et lui signifier son départ.

La Petite Sirène/ Régis Campo @ D. Jaussein

Dans son sommeil, le conte surgit grâce à la superbe mise en scène de Bérénice Collet et des créations vidéo de Christophe Waksmann. La grande armoire de la chambre (ce meuble est un élément clé de tant de contes !)  s’efface dans une atmosphère bleutée, soulignée par les effets de lumières d’Alexandre Ursini. Les vagues de l’océan l’absorbent et ses portes s’ouvrent sur le palais du roi des mers, l’antre de la sorcière, ou le château du prince.

Le conte est cruel : la Petite Sirène s’entête au point d’en mourir dans sa dévotion au mirage de la perfection du monde des humains et de celle du prince, abandonne sa voix et toute possibilité de retour chez elle en renonçant à sa queue de poisson pour deux jambes. Se renier, renoncer à tout ce qui nous constitue, ne peut être gage d’amour ou de bonheur. Au petit matin, la jeune fille se réveille et décide de rester : la leçon du conte a été comprise…

Bérénice Collet explique le déplacement du point de vue de l’histoire : « je ne souhaitais pas transformer le conte ni le dénaturer, mais il était important de lui trouver un ancrage contemporain et, en soulignant sa terrible cruauté, encore fois exercée sur un personnage féminin, amener les jeunes filles d’aujourd’hui à réfléchir sur ce qui les constitue et leur donner des arguments pour refuser de renier leur être pour être acceptée par les autres ».

Poésie des profondeurs

La musique de Régis Campo souligne par son infinie nostalgie, ses descentes chromatiques même lorsque le personnage principal doit s’élever, insistant par là sur le caractère inacceptable de ce qu’elle entreprend, se mutilant pour suivre la chimère de ses désirs.

Les six instruments, installés sur scène, sont intégrés à la scénographie de Christophe Ouvrard qui signe aussi des costumes féériques.
Les flûtes (en sol et piccolo) de Charlotte Campana, la clarinette et basse de Linda Amrani, le clavier électronique de Hubert Reynouard, les percussions de Christian Bini, le violon de Yann Le Roux-Sèdes et le violoncelle de Jean-Florent Gabriel savent rendre avec finesse les mouvements ondoyants des âmes et des eaux sous la direction précise et intelligente de Raoul Lay.

Les mélodies se croisent en un climat dont l’esthétique se joue des codes, poétique espiègle où se dessine un certain sentiment de malaise, ambigüité subtile entre les affres des profondeurs, les aspirations à la lumière et une dérision cocasse des élans romantiques. Le prince (Étienne de Bénazé) est magnifiquement ridicule dans ses accoutrements et ses propos : si après le naufrage, il pouvait faire illusion grâce à une émouvante fragilité, il s’avère plus attiré par la profusion des nourritures que par la jolie jeune muette aux « yeux qui parlent ».

La dichotomie entre l’être rêvé et la réalité saute aux yeux et rend d’autant plus tragique l’attitude de la Petite Sirène qui a sacrifié ce qu’elle est pour accéder au mariage avec un humain.
La sorcière lui a fait miroiter l’apparence comme essentielle, autre leurre dans lequel tombent tant de personnes !
Ne suffiront pas les mises en garde des deux mezzos, la sœur (Elsa Roux Chamoux), consciente des dangers, ou de la grand-mère (Marion Vergez-Pascal qui campe aussi le personnage de la sorcière avec des glissandi ironiques et des vibrations de contralto).

Le lyrisme des voix amies, décliné par une partition lancinante emplie d’une douceur désespérée, se mêle aux enthousiasmes clairs de la Petite Sirène (Charlotte Bozzi). Cette dernière sera bouleversante dans son refus de tuer le prince, « je ne peux pas » et son air final, « le soleil », se sacrifiant une seconde fois par amour.
Tous les publics sont touchés par la poésie et la délicate mise en abîme du récit.

Concert vu le 24 avril 2026 au GTP, Aix-en-Provence

Nota bene : Rareté de la conception de cet opéra : il fait partie d’une initiative de la Région Sud (depuis 2018), unissant quatre opéras (Marseille, Toulon, Avignon, Nice) autour de nouvelles productions lyriques afin de co-produire, via l’agence de la Région Sud, Arsud, des spectacles de qualité.

Du théâtre et du hic et nunc

Du théâtre et du hic et nunc

Le Collectif OCTA signe sa deuxième création après L’homme qui rêvait d’être malheureux (2023) inspiré de l’œuvre d’Orwell, 1984. Le mythe fondateur d’Œdipe est exploité dans leur nouvelle pièce, Ici et maintenant, à travers des références à Sophocle (Vème siècle av.J.-C.) et à Jean-Pierre Vernant dans son Œdipe sans complexe (paru en 1967). Ouf ! on échappe au ressassement freudien (lecture « psychologisante » selon Jean-Pierre Vernant qui souligne bien qu’Œdipe n’a jamais eu le complexe qui porte son nom).

 Les deux complices du collectif OCTA, Arthur Combelles (auteur du texte de la pièce) et Robin Denoyer font assaut de facéties potaches qui ne sont pas sans profondeur, arpentant les arcanes de ce qui fait le théâtre autour de trois grandes parties indiquées à grands coups de feutre sur un paperboard aux feuilles vivement retournées : « Partie I, La maquette, Partie II, Rendez-vous, Partie III, Radio ».  

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Le pas de côté nécessaire à la création est ici pris « au pied de la lettre », Œdipe n’est-il pas le petit-fils de Labdacos, le « boiteux », et fils de Laïos, le dissymétrique, le « gauche », lui-même est celui qui a le pied enflé ? Les deux comédiens, nommés « Un » et « Deux », iront jusqu’à présenter une « répétition » au cours de laquelle, effectivement, l’un répète en se l’appropriant les phrases énoncées par l’autre, se disputant lorsque le texte devient trop long à restituer ! 

Bref, le rire s’immisce dans tous les interstices des mots et des attitudes, flirte avec l’absurde, se complaît aux syllogismes qui se tordent maladroitement dans un esprit qui rappelle celui de Molière lorsque Sganarelle tente de faire une démonstration de bon sens à Don Juan et que son raisonnement se casse le nez. 
Le titre est programmatique : Ici et maintenant (rien à voir avec le livre que François Mitterrand fit paraître en 1980 !). La forme latine de l’expression, « hic et nunc » était familière des philosophes de l’antiquité qui cherchaient à définir le fait de vivre en étant ancré dans la réalité présente, se refusant aux mirages de l’illusion et insistant sur l’acceptation rationnelle de la réalité. Quel goût du paradoxe si l’on songe au théâtre comme lieu même de l’illusion…

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Après leur tentative de travailler sur Œdipe, les deux compères deviennent, l’un un programmateur de théâtre, l’autre un metteur en scène. « Dans mon spectacle, les acteurs entrent sans tenir compte du public. Ce sera un non-jeu. (…) Ce n’est pas pour les spectateurs qu’ils sont là à la base : les acteurs ne sont plus à la disposition du public » affirme ce dernier, au grand effroi de son interlocuteur qui, à force d’essayer de saisir la logique de ses propos, s’exclame « vous voulez faire du théâtre indé ! ». Le mot se décline alors en diverses finales, indélébile, indestructible jusqu’à devenir « indépendant » (comme les musiques rock « indé »). Bref, le public pleure de rire devant ces acteurs qui, « comme des enfants, jouent tout seuls dans leurs chambres » (dixit le metteur en scène)

Se pose alors la question de qui parle, à quelle personne, à quel genre… « je ne suis pas un, je suis multiple ».
Le tout dérape encore dans une scène de possession et d’exorcisme délirante.
Tout s’emballe dans ce théâtre pourtant si écrit et qui est en train de se faire…
La réplique culte « j’ai été agi » résonne avec la thématique tragique du début : « le sens (tragique) que nous faisons des choses, nous sommes des personnages et en même temps nos actes et nous-mêmes échappons à nous-mêmes ».

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Renforçant le caractère génialement absurde des répliques, signale le passage à une nouvelle partie le tube de Tom Jones, « It’s not unusual ».
L’interview qui suit est un modèle du genre, pompeux, embrouillé, pédant. Le journaliste radio devant son « public en présentiel » se livre à une critique verbeuse et floue à souhait convoquant Œdipe sans complexe de Jean-Pierre Vernant, posant des questions qui n’en sont pas et noyant ses mots dans des borborygmes incompréhensibles qui semblent cacher la pensée supérieure de ce Trissotin contemporain.
Ce qui entoure la pièce, ses répétitions, sa programmation et sa diffusion, est ainsi transmué en objet théâtral : les conditions de production de l’œuvre deviennent l’œuvre elle-même.
On rit beaucoup, on savoure, on voudrait revenir, réécouter. Un petit bijou de fantaisie et d’humour.

Spectacle joué au théâtre de l’Ouvre-Boîte les 27 & 28 mars 2026

À venir
  Le 05 mai 2026 / Collège Sacré Coeur – Aix en Provence (13)
  Le 06 mai 2026 / Le 3C – Aix en Provence (13)
  Le 07 mai 2026 / Le Grain de Sable – Barcelonnette (04)
  Le 08 mai 2026 / L’Alternateur – Seyne (04)
  Du 04 au 22 juillet 2026 / Festival Off Avignon – Le Train Bleu (84)

 Photographies de l’article © Collectif OCTA

Les notes bleues du serpent d’étoiles

Les notes bleues du serpent d’étoiles

En sortie de résidence au Chantier de Correns (Centre de création des Musiques du monde), le Sâbir Quintet présentait son nouveau spectacle intitulé « Nomade sur le bleu ». 

Lors de la rituelle et passionnante présentation d’avant-concert menée par Frank Tenaille, directeur artistique des lieux, explicitait le nom choisi par le quintet réuni autour de Raphaël Benyoucef (oud, bouzouki, compositions) : « le Sâbir est la langue véhiculaire des ports de la Méditerranée permettant aux marins de toutes origines de communiquer. Arabe, grec, turc, espagnol, italien, français, se trouvaient mélangés de telle sorte que tous se comprenaient. C’est un peu comme dans le livre de Jean Giono, Le serpent d’étoiles. Les bergers rassemblés sur le plateau où leurs bêtes se retrouvent durant la transhumance développent un sabir particulier qui mêle leurs dialectes différents ». 

Des itinéraires passionnés


Chaque musicien est alors invité à se présenter, retraçant son itinéraire. Raphaël Benyoucef explique qu’il a constitué le Sâbir Quintet afin de remonter les parties de lui-même, sorte de puzzle, français, piémontais, kabyle, comme une réappropriation culturelle intime, apprenant à jouer du oud et du bouzouki auprès de différents maîtres, après avoir aimé les Pink Floyd.

Avec cet ensemble, il recherche ce qui unit les différents morceaux de la Méditerranée, leurs différents timbres et sonorités où l’Orient et l’Occident se lovent, faisant se croiser les maqâms (modes orientaux) et la musique modale.
« Dans la musique turque, par exemple, sourit-il, entre le do et le ré il peut y avoir neuf commas (intervalles entre deux notes), d’où une grande richesse d’expression, c’est comme si l’on donnait au musicien une palette de peintre infiniment subtile ». 


Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

Sözdel Garcias qui a grandi dans une famille de musiciens à Damas, cultivant les musiques kurdes et arméniennes, décryptait ensuite les arcanes du qanun, cet ancêtre ou voisin du psaltérion. « Inventé par le philosophe Al-Fârâbî, le qanun (ou kanoun) a été nommé « la loi » car c’est autour de lui que s’organisent les autres instruments. Sur ses trois octaves, chaque note dispose de trois cordes. Ce qui rend l’accord très compliqué !

Ensuite, la main droite donne la mélodie et la main gauche peut soit jouer la même à l’octave au-dessous, ou l’arpéger, ou venir à la rescousse de la main droite pour les trilles et les passages virtuoses ou encore ajouter des ornementations.
Ce qui est fantastique avec le kanoun, c’est que l’on peut jouer tous les types de musique ! J’en joue depuis l’âge de sept ans et désormais je l’enseigne aussi ». 

Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

Christophe Montet partageait sa passion pour les percussions qu’il apprend depuis vingt ans : « je continue sans cesse d’apprendre ! La darbouka, son petit frère le rak fabriqué le plus souvent en peau de raie (en mouton, cela sonne plus mat) entouré de ses cymbalettes, le tombak (dont la darbouka serait un dérivé), qui tire son nom des sons produits par les frappes principales, « tom » (grave obtenu par une frappe au centre de la peau), et « bak » (joué au bord et plus aigu). « Zarb » pour les arabes et « tombak » pour les iraniens, cet instrument est d’origine perse (l’Iran actuel). Amoureux des musiques grecques, iranienne, turque, Christophe Monet reste très attaché à la mélodie, « c’est elle qui décide des rythmes que je vais jouer ». 

Le violoncelle de Marie Tournemouly pourrait détoner dans cet ensemble d’instruments orientaux. Il n’en est rien. La musicienne a d’abord découvert le bonheur de l’improvisation en travaillant avec Didier Lockwood, puis la variété des maqams qui l’ont obligée à désapprendre les techniques « classiques occidentales » : « je dois désapprendre les gestes, les écarts des doigts (l’équivalent d’un doigt entre deux pour le « classique ») qui doivent se resserrer pour les quarts de tons orientaux. 

Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

Pierre Lassailly pour sa part évoque sa formation classique à la clarinette : « classique, mais avec des profs très ouverts qui m’ont fait aborder beaucoup de répertoires différents. Je me suis rendu compte que cet instrument d’orchestre est aussi utilisé dans plein de musiques traditionnelles, grecque, malgache… le travail contemporain avec les partitions d’Aperghis m’ont aussi fait sortir de l’opposition majeur/mineur en développant une énorme palette de couleurs. »

Héritages et création contemporaine

Chaque musicien présentera à tour de rôle les morceaux interprétés, la plupart étant dus à Raphaël Benyoucef.  Le concert débutera par la vivacité de Kyklos et ses cycles rythmiques, puis, en hommage à tous les émigrés de tous les temps et de tous les pays qui ont dû changer de nom pour s’intégrer, Dis-moi ton nom, la Tarentelle de l’exil qui dépeint l’histoire familiale du compositeur : « c’est l’histoire de mes grands-parents qui ont quitté la région de Naples pour la France. Trois grands maqams sous-tendent la composition afin de retracer les paysages d’un village d’Italie où la joie se teinte de la prémonition de départs futurs, l’exil et ses parfums jazzy, les difficultés de la vie d’émigré avec la barrière de la langue. Les maqams permettent d’exprimer sans les mots… on peint avec de la musique ».

Des villes émergent au fil du voyage porté par les « semelles d’Hermès ». La course s’accélère, un détail l’arrête, on savoure une rencontre, un lieu, puis le violoncelle s’envole. Ses pizzicati initient le rythme que reprennent la darbouka et les plectres alertes du qanun pour brosser le portrait foisonnant d’Istanbul en mouvements chaloupés que viennent éclairer quelques notes de jazz manouche à la clarinette.
Un parfum de Grenade se dessine dans la chaleur qui inonde la ville de Lorca et esquisse quelques pas de flamenco.

Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

À l’amie des poètes, Mahmoud Darwich, Jean Genet, Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine auprès de l’Union européenne à Bruxelles, récemment disparue, sont dédiées les amples vagues lumineuses de Chahid (« martyr »). Pour la première fois en concert se déploient les houles d’un monde qui s’emballe avec ses brusques changements rythmiques, ses théâtralisations, ses voix contrapuntiques qui se tressent, se fondent en un air fredonné, puis s’emportent en volutes ornementées d’où sourd une inextinguible nostalgie. 

L’accord avec le monde est scellé dans le « Doux matin » où les silences s’ourlent de polyphonies délicates tandis que la clarinette s’orientalise sur les ostinatos du oud dans le Clair-obscur. La silhouette de Ziryab (le « merle »), géographe, astronome mais aussi musicien qui introduisit le oud après lui avoir ajouté sa cinquième corde en Andalousie et fonda le conservatoire de Cordoue, se glisse dans les folies enthousiastes des instruments déchaînés qui offrent une partition où Occident et Orient fusionnent avec bonheur. « Ziryab, c’est aussi le nom de mon petit chat », note, espiègle, Raphaël Benyoucef. 

Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

La clé (avec une vraie forme de clé de porte!) du qanun 

Enfin c’est le tempo du zeybek (turc) ou zeïbekiko (grec) qui s’empare de Linissa et mêle les voix de tous les instrumentistes, entrechoquant les langues de la Méditerranée en une vaste toile colorée.

Concert donné le 10 avril 2026 à la Fraternelle de Correns sous l’égide du Chantier.

Photographies © M.C. (À noter le costume traditionnel « fait main » par Sözdel Garcias, Là encore les tenues d’Orient et d’Occident se rencontrent et c’est un enchantement!)

 

Sabrons le champagne!

Sabrons le champagne!

À l’issue du dernier concert du festival de Pâques, son cofondateur, Dominique Bluzet, conviait, comme il est de coutume depuis 2013, année de la fondation de cette manifestation internationale désormais incontournable du paysage de la musique, à « sabrer le champagne » avec le public et les artistes. Il annonçait aussi les trois ans de résidence du Münchner Philharmoniker qui a conquis les auditeurs.

C’est ce magnifique orchestre qui apporta sa verve au concert de clôture sous la houlette de Lahav Shani.

Comme en écho aux remuements du monde, le Concerto pour violon en la mineur opus 77 de Dmitri Chostakovitch donnait à l’assistance la conscience aigüe d’être au monde par la sublimation des souffrances de l’artiste contraint à se censurer. En effet, Chostakovitch qui avait débuté la composition de cette œuvre en juillet 1947 va se voir reprocher de créer une musique « bourgeoise » et « individualiste » selon les critères énoncés par le terrible Jdanov au même titre que Prokofiev ou Khatchatourian. Il devra prononcer son autocritique à plusieurs reprises, son propre fils sera obligé de le condamner publiquement. Son premier Concerto pour violon restera dans les tiroirs durant sept ans avant de pouvoir être enfin jouée par son dédicataire, David Oïstrakh, deux ans après la mort de Staline (5 mars 1953).

Carte blanche à Renaud Capuçon. Münchner Philharmoniker. Lahav Shani, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 12/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Le violon et l’orchestre tout entier sont un cri contre les exigences officielles qui les musèle. Lorsque l’œuvre est donnée le 29 octobre 1955, son succès sera tel que le final sera bissé !

Quel éblouissement ! On est saisi par l’intensité du jeu dès les premières mesures. Lahav Shani, souverain, donne à l’orchestre juste ce qu’il faut d’indications pour qu’il livre une lecture où intelligence et émotion se conjuguent, profondément. Tragique et introspection, révolte intime et affirmation de soi, lyrisme et retenue, densité et foisonnement ardent, tout est traduit par les différents pupitres de l’orchestre, gravité des cordes, éclat assombri des cors, poésie de la clarinette et du hautbois… 

Carte blanche à Renaud Capuçon. Münchner Philharmoniker. Lahav Shani, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 12/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

L’indicible passe par les phrasés et les rythmes, les paysages se créent, s’échappent dans l’imaginaire des danses populaires, retournent sur les ombres qui hantent la réalité des artistes jugulés par la dictature. Le violon soliste est flamboyant d’éloquence et de véhémence. Renaud Capuçon, habité, livre une interprétation fulgurante et puissante de la partition, offrant une cadence solo d’anthologie, percutante, bouleversante, tenant en haleine l’auditoire entier ainsi que tous les musiciens de l’orchestre. La qualité du silence de la salle ne trompe pas. La richesse architecturale de l’œuvre trouve ici sa clé de voûte.

En hommage à l’orchestre, le violoniste, à la suite de la foule de rappels par un public enthousiaste, jouera l’Étude en sol majeur, Daphné, de Richard Strauss. Ce bref poème débord écrit pour le piano, séduit par sa fluidité et une douceur qui vient calmer les affres du monument précédent, sublimes mais douloureuses…
En deuxième partie, brillait le diamant qu’est la Symphonie n° 4 en mi mineur de Johannes Brahms, chef d’œuvre absolu dont l’orchestre munichois rendit les couleurs et les nuances avec une élégance et une profondeur rares.

Carte blanche à Renaud Capuçon. Münchner Philharmoniker. Lahav Shani, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 12/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

La multiplicité des thèmes, leur entrelacement délicat, les élans passionnés et les temps méditatifs, captivent. Lahav Shani semble être capable de livrer de chaque œuvre une lecture particulière qui lui accorde une vie nouvelle. La pertinence de sa direction, la finesse de son approche rendent chaque interprétation unique et convaincante. Quelle chance d’avoir la certitude de retrouver le bel ensemble du Münchner Philharmoniker et ce grand chef les saisons prochaines ! Pour la route, la Cinquième danse hongroise de Brahms pétillait comme les bulles du champagne à venir!

Concert donné le 12 avril 2026 au Grand Théâtre de Provence en clôture du Festival de Pâques.

Photographies de l’article © Caroline Doutre

En résumé

Pour Dominique Bluzet et Renaud Capuçon : « Cette édition 2026 a été pensée comme un espace de rencontres : entre les artistes, les générations, les répertoires. La musique y circule librement, elle se transmet, elle se réinvente, et c’est dans ce mouvement que naît l’émotion. »

Quelques chiffres :
21 concerts payants
31 lieux investis
1 journée spéciale au Camp des Milles
Plus de 800 artistes accueillis
27 000 spectateurs

Poésie de haute volée !

Poésie de haute volée !

Plateau de rêve pour l’avant-dernier concert du Festival de Pâques qui réunissait les trois géants que sont Martha Argerich, Renaud Capuçon et Lahav Shani !
Les trois musiciens, rejoints par cinq solistes des Münchner Philharmoniker, firent la démonstration que même les partitions les plus connues peuvent prendre une dimension particulière lorsqu’elles sont jouées par des instrumentistes d’exception.
En ouverture, Lahav Shani au piano et Renaud Capuçon au violon s’attachaient à la Sonate pour piano et violon n° 18 KV 301 de Mozart, l’une de ses sept sonates dites « palatines » car dédiés à la Princesse Palatine en 1778. Mozart en pianiste mais aussi violoniste accompli, établit pour la première fois un réel équilibre entre les deux instruments et sut en marier les timbres avec bonheur. Les deux instruments s’accompagnent tour à tour et avec une légèreté espiègle se répondent, s’amusent sur un brin de comptine enfantine, sonnent parfois comme une entrée d’opéra.
Festival de Pâques 2026,Renaud Capuçon, Lahav Shani © Caroline Doutre
Certains suggèrent que la série des premières « palatines » coïnciderait avec la naissance de l’amour passionné que Mozart éprouvait alors pour Aloysia Weber vers 1777. Il aurait même exprimé le désir d’épouser la jeune femme qui le dédaigna et lui préféra un acteur et peintre amateur, Joseph Lange qu’elle épousa en 1780 (elle s’en sépara quinze ans plus tard). Mozart quant à lui se rabattit sur sa sœur, Constance et convola avec elle en 1782. Aucun nuage en tout cas n’assombrit alors les compositions enjouées du jeune musicien !
Attendue, bien évidemment avec impatience, Martha Argerich entrait en scène pour la partager avec son complice Renaud Capuçon dans la Sonate pour violon et piano CD148 que Claude Debussy alors gravement malade (on est en 1917 et il meurt en 1918) souhaitait inscrire dans la lignée de Couperin et de Rameau, par la fantaisie et la clarté de l’expression. Il aura la force de créer l’œuvre avec le violoniste Gaston Poulet lors de son dernier concert public. Il écrivit à propos de cette pièce au violoniste : « J’ai enfin terminé la Sonate pour violon et piano… Par une contradiction bien humaine, elle est pleine d’un joyeux tumulte. Défiez-vous à l’avenir des œuvres qui paraissent planer en plein ciel, souvent elles ont croupi dans les ténèbres d’un cerveau morose. Tel le final de cette même sonate, qui passe par les plus curieuses déformations pour aboutir au jeu simple d’une idée qui tourne sur elle-même comme le serpent qui se mord la queue !».
Festival de Pâques 2026 Renaud Capuçon, Martha Argerich © Caroline Doutre
Il complètera son propos en lui écrivant un peu plus tard : « Vous qui savez lire entre les portées, vous y verrez les traces de ce Démon de la Perversité qui nous pousse à choisir justement l’idée qu’il fallait laisser… Cette sonate est intéressante à un point de vue documentaire, et comme un exemple de ce qu’un homme malade peut écrire pendant une guerre ». L’écriture de cette sonate séduit par sa capacité à dessiner des paysages, des perspectives, croisant les motifs, les rythmes, les tempi, avec une élégance sobre. Les deux interprètes vont au-delà des mots et nous livrent un temps suspendu d’une sublime intensité.
Refermant la première partie du concert l’Andante et variations pour deux pianos, deux violoncelles et cor de Schumann rassemblait sur scène Martha Argerich, Lahav Shani, Marcel Johannes Kits, Floris Mijnders (violoncelles) et Matias Piñeira (cor). La réunion de ces instruments en musique de chambre est rare. On est touché par les sonorités, les phrasés, les interventions du cor qui éclairent l’impression nocturne produite par la conversation des violoncelles et les duos en réponds des pianos. On est proche d’une forme impressionniste, étonnante et émouvante.
Festival de Pâques 2026 GTP 11 avril © Caroline Doutre

La seconde partie du concert permettait d’écouter avec ravissement l’œuvre de musique de chambre sans doute la plus connue de Schumann, son Quintette pour piano en mi bémol majeur opus 44. Souveraine, Martha Argerich dirige (comme pour les morceaux précédents) de son piano les violons de Renaud Capuçon et Alexandre Möck, l’alto de Jano Lisboa et le violoncelle de Floris Mijnders. La légende veut que le musicien l’aurait composée en sept jours. On est ici aux frontières de la musique de chambre, l’œuvre flirte avec le concerto pour piano ou la symphonie par son ampleur, le croisement des instruments, la circulation des phrases, l’élan brillant des motifs. Comment ne pas tomber amoureux du Scherzo basé sur de simples gammes et pourtant, quelle vivacité ! Les instrumentistes servent cette pièce avec un talent fou. On se demande comment l’immense plateau du GTP peut contenir un grand orchestre tant il est déjà empli par les cinq musiciens. Irrésistible tout simplement !

Concert donné le 11 avril 2026 au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival de Pâques.

Photographies de l’article © Caroline Doutre

Festival de Pâques 2026 GTP 11 avril © Caroline Doutre
Soirée russe

Soirée russe

Évènement au Grand Théâtre de Provence parmi tous les fantastiques moments qu’a réservés le Festival de Pâques 2026, la venue d’Emmanuel Pahud, sans doute le plus sinon l’un des plus grands flûtistes actuels, a transporté l’auditoire.

La première partie du concert était consacrée au redoutable Concerto pour violon en ré mineur qu’Aram Khatchatourian dédia à David Oïstrakh et qui lui valut en 1941 le Prix Staline pour les arts. Encouragé par Khatchatourian lui-même, le flûtiste Jean-Pierre Rampal transcrivit le concerto pour flûte traversière. Pour des nécessités liées aux capacités différentes des instruments (la flûte et le violon n’ont pas le même ambitus et le souffle humain a des contraintes évidentes que l’archet ne connaît pas), l’instrumentiste changea la cadence du premier mouvement et adapta certains passages tout en en conservant l’essentiel et ne simplifiant en aucune manière les folles difficultés de la partition. Peu de musiciens sont capables de tenir une telle gageure ! Emmanuel Pahud si, et avec une telle aisance et un tel naturel qu’on ne se rend pas compte quel invraisemblable Himalaya est cette œuvre !

L’Orchestre Philharmonique Royal de Liège sous la houlette de Lionel Bringuier offrait un écrin luxuriant aux élans de la flûte qui esquisse les tonalités d’une danse populaire puis s’étire en sonorités qui défient la matière qui les a vues naître, aériennes, fulgurantes, tissant des phrasés vertigineux, s’envolant dans trille d’oiseau qui se mettrait à dialoguer avec une âme humaine. L’air est apprivoisé du fil le plus ténu aux houles les plus amples.  Le public est ébloui par un tel feu d’artifice de sons qui savent si bien conjuguer musiques populaires arméniennes et facture classique. 

Orchestre Philharmonique Royal de Liège. Lionel Bringuier, direction. Emmanuel Pahud, flûte traversière. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 08/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

En bis, Emmanuel Pahud, comme en réponse musicale aux déchaînements actuels, interprétait Pour une communion sereine de l’être avec le monde d’André Jolivet qui écrivait à son propos : « Je reste de plus en plus persuadé que la mission de l’art musical est humaine et religieuse (dans le sens de re-ligare) ».
La seconde partie, l’orchestre restait seul avec son chef pour la Symphonie n° 6 en si mineur « Pathétique » de Tchaïkovski. Évitant l’écueil du sentimentalisme, cette superbe phalange aux pupitres solides offrait une lecture lyrique et passionnée, avec des cuivres d’une impeccable justesse et des cordes dessinées avec la précision d’une eau forte.Le silence sur lequel le chef d’orchestre et l’orchestre tout entier se figèrent à la dernière mesure ménagea un temps de concentration et de paix d’une sublime intensité.
Pas de rappel, heureusement, tout était dit !

Concert donné le 8 avril 2026 au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival de Pâques.

Photographies de l’article: Orchestre Philharmonique Royal de Liège. Lionel Bringuier, direction. Emmanuel Pahud, flûte traversière. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 08/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Orchestre Philharmonique Royal de Liège. Lionel Bringuier, direction. Emmanuel Pahud, flûte traversière. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 08/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques