Du théâtre et du hic et nunc

Du théâtre et du hic et nunc

Le Collectif OCTA signe sa deuxième création après L’homme qui rêvait d’être malheureux (2023) inspiré de l’œuvre d’Orwell, 1984. Le mythe fondateur d’Œdipe est exploité dans leur nouvelle pièce, Ici et maintenant, à travers des références à Sophocle (Vème siècle av.J.-C.) et à Jean-Pierre Vernant dans son Œdipe sans complexe (paru en 1967). Ouf ! on échappe au ressassement freudien (lecture « psychologisante » selon Jean-Pierre Vernant qui souligne bien qu’Œdipe n’a jamais eu le complexe qui porte son nom).

 Les deux complices du collectif OCTA, Arthur Combelles (auteur du texte de la pièce) et Robin Denoyer font assaut de facéties potaches qui ne sont pas sans profondeur, arpentant les arcanes de ce qui fait le théâtre autour de trois grandes parties indiquées à grands coups de feutre sur un paperboard aux feuilles vivement retournées : « Partie I, La maquette, Partie II, Rendez-vous, Partie III, Radio ».  

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Le pas de côté nécessaire à la création est ici pris « au pied de la lettre », Œdipe n’est-il pas le petit-fils de Labdacos, le « boiteux », et fils de Laïos, le dissymétrique, le « gauche », lui-même est celui qui a le pied enflé ? Les deux comédiens, nommés « Un » et « Deux », iront jusqu’à présenter une « répétition » au cours de laquelle, effectivement, l’un répète en se l’appropriant les phrases énoncées par l’autre, se disputant lorsque le texte devient trop long à restituer ! 

Bref, le rire s’immisce dans tous les interstices des mots et des attitudes, flirte avec l’absurde, se complaît aux syllogismes qui se tordent maladroitement dans un esprit qui rappelle celui de Molière lorsque Sganarelle tente de faire une démonstration de bon sens à Don Juan et que son raisonnement se casse le nez. 
Le titre est programmatique : Ici et maintenant (rien à voir avec le livre que François Mitterrand fit paraître en 1980 !). La forme latine de l’expression, « hic et nunc » était familière des philosophes de l’antiquité qui cherchaient à définir le fait de vivre en étant ancré dans la réalité présente, se refusant aux mirages de l’illusion et insistant sur l’acceptation rationnelle de la réalité. Quel goût du paradoxe si l’on songe au théâtre comme lieu même de l’illusion…

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Après leur tentative de travailler sur Œdipe, les deux compères deviennent, l’un un programmateur de théâtre, l’autre un metteur en scène. « Dans mon spectacle, les acteurs entrent sans tenir compte du public. Ce sera un non-jeu. (…) Ce n’est pas pour les spectateurs qu’ils sont là à la base : les acteurs ne sont plus à la disposition du public » affirme ce dernier, au grand effroi de son interlocuteur qui, à force d’essayer de saisir la logique de ses propos, s’exclame « vous voulez faire du théâtre indé ! ». Le mot se décline alors en diverses finales, indélébile, indestructible jusqu’à devenir « indépendant » (comme les musiques rock « indé »). Bref, le public pleure de rire devant ces acteurs qui, « comme des enfants, jouent tout seuls dans leurs chambres » (dixit le metteur en scène)

Se pose alors la question de qui parle, à quelle personne, à quel genre… « je ne suis pas un, je suis multiple ».
Le tout dérape encore dans une scène de possession et d’exorcisme délirante.
Tout s’emballe dans ce théâtre pourtant si écrit et qui est en train de se faire…
La réplique culte « j’ai été agi » résonne avec la thématique tragique du début : « le sens (tragique) que nous faisons des choses, nous sommes des personnages et en même temps nos actes et nous-mêmes échappons à nous-mêmes ».

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Renforçant le caractère génialement absurde des répliques, signale le passage à une nouvelle partie le tube de Tom Jones, « It’s not unusual ».
L’interview qui suit est un modèle du genre, pompeux, embrouillé, pédant. Le journaliste radio devant son « public en présentiel » se livre à une critique verbeuse et floue à souhait convoquant Œdipe sans complexe de Jean-Pierre Vernant, posant des questions qui n’en sont pas et noyant ses mots dans des borborygmes incompréhensibles qui semblent cacher la pensée supérieure de ce Trissotin contemporain.
Ce qui entoure la pièce, ses répétitions, sa programmation et sa diffusion, est ainsi transmué en objet théâtral : les conditions de production de l’œuvre deviennent l’œuvre elle-même.
On rit beaucoup, on savoure, on voudrait revenir, réécouter. Un petit bijou de fantaisie et d’humour.

Spectacle joué au théâtre de l’Ouvre-Boîte les 27 & 28 mars 2026

À venir
  Le 05 mai 2026 / Collège Sacré Coeur – Aix en Provence (13)
  Le 06 mai 2026 / Le 3C – Aix en Provence (13)
  Le 07 mai 2026 / Le Grain de Sable – Barcelonnette (04)
  Le 08 mai 2026 / L’Alternateur – Seyne (04)
  Du 04 au 22 juillet 2026 / Festival Off Avignon – Le Train Bleu (84)

 Photographies de l’article © Collectif OCTA

Le théâtre se conjugue à tous les temps !

Le théâtre se conjugue à tous les temps !

La nouvelle création de Macompagnie, Quand j’étais dans le futur, a fait  ses premiers pas au théâtre de L’ouvre-Boîte. 

« L’enfance, ce n’est pas un âge, c’est un autre espace, et les enfants sont bilingues, ils parlent à la fois enfant et adulte. J’aurais comme envie de traduire le parler de l’enfance de façon littérale. Ce que j’espère c’est que mon accent sera supportable » déclare Jeanne Béziers dans sa note d’intention. « Jamais je n’avais écrit pour des enfants. Mes spectacles « pour enfants » étaient plutôt destinés aux adolescents. Avec Quand j’étais dans le futur, je m’adresse à des enfants à partir de six ans, ce qui est un autre exercice ! »

Le « solo à deux » concocté par la talentueuse actrice, metteuse en scène et dramaturge correspond parfaitement aux ambitions de « clowneries métaphysiques » de l’artiste dont l’univers est fortement marqué par Beckett (le sous-titre du spectacle, « clowneries métaphysiques » se réfèrent au sous-titre éponyme de En attendant Godot) Le spectacle emprunte à toutes les disciplines avec humour et profondeur. Pas de niaiserie dans un spectacle pour enfant ! Laissons-les à ceux qui ne savent pas ou plutôt refusent de se rappeler et de percevoir à quel point les enfants comprennent vraiment tout, sont sensibles au langage et à tout ce qui titille leur jeunes et pertinentes intelligences !

Quand j'étais dans le futur / L'Ouvre-Boîte © Ma Compagnie/L'Ouvre-Boîte

Quand j’étais dans le futur / L’Ouvre-Boîte © Ma Compagnie/L’Ouvre-Boîte

Musique, jeux sur les mots à la manière de Raymond Devos, pantomimes délirantes, clownerie, danses cocasses, sont passées au crible par le duo déjanté que constituent les deux complices, Jean-Jean et Jean-Jeanne, (Jeanne Béziers et Jean-Philippe Barrios).

Au début, ils ne sont qu’un, même silhouette engoncée dans un long manteau et surmontée d’un bonnet à pompon terminé par une longue chevelure brune. Jean-Jean, on le saura par la suite, est assis, dos au public, sur une malle. Torsions, étirements, le voici qui se lève, s’approche d’un rideau sombre, tendu au milieu de la scène sur une corde à linge et maintenu dessus par des épingles du même nom, comme un pied de nez facétieux au sage et classique rideau de scène. Ce simple déplacement de l’attirail « normé » de la représentation entraîne tous les autres.

Quand j'étais dans le futur / L'Ouvre-Boîte © Ma Compagnie/L'Ouvre-Boîte

Quand j’étais dans le futur / L’Ouvre-Boîte © Ma Compagnie/L’Ouvre-Boîte

De la malle s’extrait le second personnage. Qui est l’un, l’autre ? La confusion tente de s’entretenir, le rideau devient le miroir sans tain où chacun se cherche, doute de sa propre identité, se trouve, se perd, dessine enfin une altérité. 
En dix numéros pluridisciplinaires la pièce déroule sa logique de folie douce. Alors que son comparse se met à la batterie, Jean-Jeanne procrastine le moment où elle doit chanter par l’invention d’une multitude d’entrées possibles, et spectaculaires de préférence. Que dire d’une entrée à cheval ou une apparition en cracheur de feu, en acrobate… ? autant d’occasions de parodies, de distorsions, qui font naître le rire.

Un rire au présent tandis que se pose la question des boîtes du passé, du présent et du futur.
Le passé peut se concrétiser par la malle dans laquelle Jean-Jeanne était enfermée, le futur par la salle d’accueil du théâtre par laquelle les spectateurs sortiront « peut-être », et le présent, évident, le moment de la parole, mais les trois éléments peuvent se bousculer, se confondre, s’intervertir, et les mots en quête de sens se façonnent en élucubrations qui se noient dans l’infini pour le plus grand régal des zygomatiques du public.
Ils seront mis à rude épreuve lors du hoquet de l’enfant sage, de l’inénarrable concerto pour marteau piqueur (on se rendra compte alors des vertus du balai brosse !), de la « mouche quantique », si invisible et pourtant « vue » par certains enfants du public, du numéro d’hypnose inversé…
Bien sûr les références à Chaplin, Buster Keaton sont convoquées, mais les deux acteurs créent leur propre forme d’humour, de décalage, invitent le public à créer avec eux un nouveau vocabulaire, à jouer avec les constructions lexicales et c’est juste savoureux !

Quand j'étais dans le futur / L'Ouvre-Boîte © Ma Compagnie/L'Ouvre-Boîte

Quand j’étais dans le futur / L’Ouvre-Boîte © Ma Compagnie/L’Ouvre-Boîte

Il y a un plaisir infini à plier et déplier les mots, les situations, les gestes du théâtre, et Jeanne Béziers sait à merveille le rendre sensible à tous. Ce partage de fins gourmets s’achève par « la chanson du début », composée par Jeanne Béziers et « lacrymoboy », alias le batteur et comédien Jean-Philippe Barrios. Le public est invité à tout reprendre en chœur. Ici encore sont parodiées les fins de spectacles musicaux qui réclament la scission du public afin de le faire chanter en plusieurs voix. Sera citée aussi Madeleine, nièce de la dramaturge, qui du haut de ses dix ans lui inspira titre et matière ! Le tout dans les lumières de Pierre Béziers et les costumes de Christian Burle avec la contribution de Gerhard Willert pour la direction d’acteurs. 
Une pépite de rires, de fulgurances, d’espiègleries.

Quand j’étais dans le futur a été joué les 10 et 13 décembre à L’Ouvre-Boîte et y sera joué le mercredi 17 décembre à 17h30

Du réalisme magique au théâtre

Du réalisme magique au théâtre

La metteuse en scène Nanouk Broche s’inspire de deux nouvelles tirées de Onze rêves de suie de Manuela Draeger, d’un extrait de Germinal de Zola et d’un travail d’improvisation au plateau mené avec talent par les deux comédiennes de sa compagnie Ma voisine s’appelle Cassandre, Lea Jean-Theodore et Sofy Jordan.
Le titre, « Et l’éléphante », est développé par un ajout aussi contradictoire que cocasse : « …ou Le bonheur universel dans un contexte mondial défavorable ».  
Au début de la pièce, debout derrière un pupitre, une comédienne fixe le public, souriante, dans ce premier lien qui nourrira la relation entre les spectateurs et ce qui se passera sur le plateau. Et le récit commence…  

Elle marche sans fin parcourant existences et reliefs tandis que le monde est quasiment dépeuplé d’animaux, êtres humains compris. On ignore par quelle catastrophe naturelle ou née des mains des hommes la terre s’est ainsi désertifiée. Quoi qu’il en soit, Marta Ashkarot, l’éléphante, marche et nous parle, décrivant ce qui l’entoure, les arbres, les accidents de terrain, les routes inégales, elle parle d’elle aussi, d’un univers perdu. Mais est-il à regretter ce monde totalitaire de réunions, de jugements, de guerres, d’affiliations plus ou moins contraintes au « parti » ? Cette éléphante évolue dans une fiction « post soviétique » et reste d’un optimisme et d’une empathie magnifiques.

Et l'éléphante:Cie Ma voisine s'appelle Cassandre / L'Ouvre-Boîte © M.C.

Et l’éléphante:Cie Ma voisine s’appelle Cassandre / L’Ouvre-Boîte © M.C.

Au fil de ses pérégrinations, elle va croiser des survivants, un couple militant épuisé, une soldate révolutionnaire qui rêve de reconstruire le monde et de le « réindustrialiser » en une frénésie qui laisse deviner de quelle manière le monde s’est éteint, même si elle est portée par l’utopie d’un « monde sans classes », un paléontologue, un symbole du capitalisme, Henri Ford… (entre la « confection manuelle » des objets et celle à échelle industrielle, le fossé est tel que la rencontre en est tordante!)

On découvre les hominidés dans leurs premières œuvres, séquences hilarantes où Sofy Jordan, vêtue de « peaux de bête », se met à taper sur des cailloux. Les mots dérivent, des passerelles entre les époques se façonnent, cultivant les échos et les analogies.
Dans les lumières de Thibault Gambari, les deux actrices passent d’un personnage à l’autre, humain ou animal, avec la même aisance, se prennent au jeu en un plaisir communicatif.
Pas de dialectique ici, juste le bonheur de jouer, de taquiner l’actualité, de pointer les dysfonctionnements des raisonnements des absolutismes.  Une infinie légèreté se glisse dans cette pièce dominée par la fantaisie, l’irrationnel et des voltes comiques dignes d’un Cinémastock de Gotlib et Alexis.
On y rejoint le caractère inclassable des écrits d’Antoine Volodine, autre alias de Manuela Draeger, qui se réclame du « post-exotisme » en donnant à lire « une littérature étrangère écrite en français (…), une littérature de l’ailleurs qui va vers l’ailleurs ».

Et l'éléphante:Cie Ma voisine s'appelle Cassandre / L'Ouvre-Boîte © M.C.

Et l’éléphante:Cie Ma voisine s’appelle Cassandre / L’Ouvre-Boîte © M.C.

Le livre lui-même est construit sur le modèle de L’Heptaméron de Marguerite de Navarre : des personnages réunis en un lieu à part à cause d’une catastrophe quelconque se racontent des histoires pour occuper le temps. Dans le recueil de Manuela Draeger, un groupe de jeunes gens se retrouvent piégés dans un bâtiment en flammes à la suite de l’opération qu’ils ont tentée de mener à l’occasion d’une manifestation interdite, la « bolcho pride ». Ils invoquent la figure de Mémé Holgolde, immortelle et qui les a formés à la révolution mondiale et au merveilleux. Leurs souvenirs se mêlent à des contes, comme celui de l’éléphante Marta Ashkarot. Ils deviennent à leur tour des créatures féériques, des sortes de cormorans qui maîtrisent l’écoulement du temps et vivent dans le feu. C’est à cette fin que la pièce fait allusion, emplissant ses personnages d’un indicible bonheur alors que le monde se consume. Le rêve s’érige alors comme seul remède à la folie du monde… Une étrange joie sourd de cette fin tragique qui aurait peut-être gagné à être plus orchestrée dans la trame même de la pièce. Ce qui n’enlève rien à ses indéniables qualités de jeu, de fantaisie, d’inventivité, de passion.

La pièce Et l’éléphante a été jouée au théâtre de L’Ouvre-Boîte le 16 mai 2025

Et l'éléphante:Cie Ma voisine s'appelle Cassandre / L'Ouvre-Boîte © M.C.

Et l’éléphante:Cie Ma voisine s’appelle Cassandre / L’Ouvre-Boîte © M.C.

Inexpulsables spectres

Inexpulsables spectres

La compagnie des spectres de Lydie Salvayre (1997) a connu plusieurs adaptations théâtrales dont celle du théâtre du Maquis en 2008 dans une mise en scène de Pierre Béziers pour Florence Hautier costumée par Christian Burle. 

Le découpage des quelques deux-cents pages du roman de Lydie Salvayre est d’une époustouflante clarté. Le texte garde ici sa rugosité, sa désespérance, sa drôlerie, son flamboiement politique et poétique, servi par une actrice qui endosse tous les rôles avec un rare brio. La manière dont Lydie Salvayre conçoit son travail littéraire s’applique aussi à cette adaptation théâtrale : il s’agit d’une « résistance à l’aplatissement de la langue, résistance aux valeurs marchandes, résistance à la pensée unique ».

Florence Hautier © Théâtre du Maquis

Florence Hautier © Théâtre du Maquis

L’argument est très resserré : un huissier se présente chez Rose qui vit avec sa fille Louisiane dans une cité de banlieue. Il doit procéder à un inventaire avant expulsion. Silencieux le plus souvent, il ne répondra jamais à quelque question que ce soit, se contentant, mécanique, d’énumérer les maigres possessions des deux femmes. Si Louisiane tente de l’étourdir de mots et de combler les vides par un enthousiasme de façade, sa mère s’échappe régulièrement de sa chambre et voit dans l’huissier un envoyé de Darnand ou du Maréchal « Putain ».


Tous ses fantômes ressurgissent.

Pour elle, le temps s’est arrêté en 1943 lorsque des monstres fascistes ont assassiné ignominieusement son frère de dix-huit ans.
La description précise de sa fin, livrée au tout début de la pièce, bouleverse : aucun pathos cependant, seuls sont énoncés les faits avec une précision terrifiante.
La lucidité de la mère qui semble percevoir les mécanismes souterrains des êtres est aussi un élément de sa folie. On ne sait si sa fille qui tente sans cesse de l’excuser et de la renvoyer dans sa chambre ne laisse pas finalement à sa mère la charge de dire ce que son éducation lui interdit de formuler devant la violence de la prochaine expulsion alors que toutes deux sont démunies.
Le manque d’humanité de la mesure résonne autrement en regard des exactions passées, en apparaît comme un écho, un prolongement.

Florence Hautier © Théâtre du Maquis

Florence Hautier © Théâtre du Maquis

Ces deux femmes sont seules : la mère est enfermée dans un passé qui la hante, la fille âgée de dix-huit ans se sent désaimée occultée par cet autre jeune homme éternellement tué au même âge. Elle occupe par la parole le vide créé par la présence de l’huissier, esquisse des confidences qui jamais ne pourront émouvoir l’homme de loi déshumanisé par ses intonations aigrelettes et mécaniques.

« Nul n’est puissant, dit (la mère dans le roman), s’il n’empêche la parole de l’autre par quelque moyen que ce soit. » Le texte porté par la fille narratrice prend un tour plus véhément alors et audacieux : les mots sont dotés d’un pouvoir qui, face aux injustices, témoigne, dénonce, se dresse contre l’oubli, subversif et résistant. Se ployant à toutes les nuances, ils passent du trivial à la perle rare, naissent ainsi les « paralipomènes » qui désignent les informations omises dans un texte et mentionnées en contenu complémentaire d’un ouvrage.
Florence Hautier, seule en scène, dans un décor minimaliste, (une table, une chaise, une éponge qui peut aussi être un téléviseur, un tableau sur lequel les chapitres sont inscrits, une coiffeuse de théâtre dans un angle symbolisant les loges) incarne tous les personnages dans cet inquiétant huis clos. Un détail physique, un ventre rentré, une démarche particulière, une intonation, un débit, suffisent à l’apparition de chaque protagoniste. Le jeu, brillant d’intelligence et de sobriété, sait entrelacer avec une époustouflante fluidité les fils de l’intrigue.

Florence Hautier © Théâtre du Maquis

Florence Hautier © Théâtre du Maquis

On est saisi par cet exercice superbement mené de liberté et de folie qui dépasse la simple réflexion sur les tragédies du passé. Le présent en est éclaboussé et notre regard s’aiguise, établissant des parallèles… le mutisme zélé de l’officier ministériel qui « ne fait que son travail » a des échos sombres et convoque les fantômes de l’Occupation. Un moment éblouissant de vérité !

Trois représentations ont été données à L’Ouvre-Boîte les 30, 31 janvier et 1er février 2025 après 12 jours de résidence.

La compagnie des spectres © M.C.

La compagnie des spectres © M.C.

Souverain en son royaume

Souverain en son royaume

Si on lui demande pourquoi avoir choisi de jouer le roman de Robert Pinget, Baga, plutôt que la pièce que l’auteur en avait tirée, Architruc, le comédien Pierre Béziers sourit : « c’est parce que nous avons, au Théâtre du Maquis, un goût particulier pour l’adaptation et qu’un roman à la première personne peut s’inviter naturellement sur la scène ».

Commande de 1988 par le Centre Pompidou pour son exposition « Années 50 », la lecture théâtralisée de Baga est reprise aujourd’hui à L’Ouvre-Boîte en gardant les coupes de l’époque (seule la première partie du texte est utilisée, le départ pour la guerre et ses conséquences sont laissés de côté) dans une mise en scène de Jeanne Béziers espièglement efficace dans les décors et costumes désopilants de Christian Burle, rideau forcément rouge, robe de chambre clinquante, tapis en « vigogne » et pantoufles en « plumes de cygne », un ensemble réduit au minimum mais diablement efficace. Tout porte à la dérision, cet art de masquer les vides tragiques d’une condition humaine dominée par des êtres sots, gonflés de suffisance.

Baga à L'Ouvre-Boîte, Pierre Béziers © X-D.R.

Baga à L’Ouvre-Boîte, Pierre Béziers © X-D.R.

Architruc pourrait être une caricature de roi fainéant. Souverain d’un royaume imaginaire, il reste dans sa chambre, confie toutes les tâches et responsabilités à son ministre du palais, Baga. Sa paresse n’est pas celle dont Paul Lafargue défendait le droit, elle est celle des renoncements, consécutive à la découverte de l’absurde, du manque de sens toute chose.

Les mots remplissent ce vide. Pas de dialogue théâtral, ni de progression dialectique, un soliloque suffit : les mots font le théâtre et le personnage est tissé de paroles qui ne cessent de se nier : « il y a des idées qu’on aimait, et puis on s’est aperçu que ce n’étaient pas des idées » explique Architruc en préambule après avoir affirmé « Je suis un roi. Oui, un roi. Je suis roi de moi. De ma crasse. Moi et ma crasse on a un roi. Je veux dire la crasse de mon esprit. Car j’ai un esprit ».
Le discours progresse ainsi entre drôlerie et sagesse, burlesque et gravité.

Baga à L'Ouvre-Boîte, Pierre Béziers © X-D.R.

Baga à L’Ouvre-Boîte, Pierre Béziers © X-D.R.

Pierre Béziers s’empare avec talent de ce personnage de fantaisie, revient au texte en plongeant régulièrement dans les poches intérieures de la robe de chambre pour feuilleter son cahier, celui des mémoires d’Architruc ? Les mots naviguent ainsi entre leurs différentes incarnations : inscrits dans le carnet du roi et consultés comme pour installer la confirmation d’une certitude ou, prononcés en un monologue quasi méditatif, ils sculptent l’invisible et donnent forme à cet univers imaginaire.
Le jeu de Pierre Béziers accorde au personnage une vérité touchante et cocasse en une auto-dérision lucide et désenchantée. Il s’adresse au public comme le roi à ses neveux dans le roman, établissant une familiarité complice qui nous interroge sur notre propre relation au monde, au pouvoir, aux autres. Un texte qui résonne parfois tragiquement dans les folies tragiques actuelles.

Spectacle vu à L’Ouvre-Boîte le jeudi 21 novembre 2024

L’art comme acte de résistance

L’art comme acte de résistance

La compagnie théâtrale PADAM NEZI s’attache à garder vivants les lieux, les moments, les faits de société qui sont nos héritages afin de les faire échapper à l’oubli. Les éléments sont abordés avec une réelle exigence d’historien, (Yvain Corradi, auteur et metteur en scène, sort d’un cursus universitaire d’histoire), se refusent aux simplifications manichéennes et tentent de mettre en lumière la complexité des trames, soulignant les différents niveaux et l’épaisseur de ce qui constitue une époque. 

Certes, parfois le schéma narratif peut être plus dépouillé, lorsqu’il s’agit de suivre un personnage.

Le 7 mars dernier, à l’occasion de la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, la troupe avait accompagné avec finesse la conférence de l’historien Robert Mencherini par des lectures mises en espace et des interludes musicaux autour de son livre sur la résistante et féministe Berty Albrecht.

Au fond des ténèbres, l'étincelle © Yvain Corradi

Au fond des ténèbres, l’étincelle © Yvain Corradi

Un double enjeu

La pièce, Au fond des ténèbres, l’étincelle, présentée comme une « quête théâtrale », s’articule autour d’un double propos, celui de la fonction de l’art et celui de l’histoire des artistes aux temps de la dernière guerre mondiale, au camp des Milles et dans la région marseillaise. Le tout est mis en regard avec notre époque, suivant le travail érudit et terriblement inquiétant mené par Alain Chouraqui, directeur du mémorial du Camp des Milles et son équipe de chercheurs et spécialistes (à lire ou relire ne serait-ce que le « petit manuel de survie démocratique »,  extrait du passionnant « Pour résister… à l’engrenage des extrémismes, des racismes et de l’antisémitisme » publié sous la direction d’Alain Chouraqui).

,Un « meneur de jeu » émerge de l’ombre et expose à son auditoire l’ambition « en toute humilité et sans vouloir donner de leçon » du spectacle : l’art et la culture nous sont-ils essentiels ?
Après ce pied de nez à des considérations émises lors de la dernière crise pandémique, le questionnement prend tout son sens par sa contextualisation.
La pièce observe le sort des artistes durant la seconde Guerre mondiale et plus particulièrement ceux qui furent arrêtés dès les débuts de la guerre car allemands alors qu’ils avaient fui le nazisme qui les considérait comme « dégénérés » (il faut rappeler la campagne contre l’art dégénéré (« entartete Kunst ») menée par le régime nazi qui considérait comme nuisible tout ce qui ne le servait pas et qu’il considérait comme décadent.
Ainsi, fut bannie des bibliothèques et des concerts la musique écrite par des compositeurs juifs ou communistes.

Au fond des ténèbres, l'étincelle © Joran Tabeaud

Au fond des ténèbres, l’étincelle © Joran Tabeaud

On vit même la statue en bronze de Mendelssohn (1809-1847) déboulonnée à Leipzig !). L’absurde de leur situation les fit enfermer avec ceux-là mêmes qu’ils avaient fuis !

Enfermements et attentes

Grâce au brio des acteurs, Jacques Maury, Cécile Petit, Julien Pastorello, Marie-Pierre Rodrigue, les personnages émergent du passé, les artistes Max Ernst, Hans Bellmer, Leonora Carrington, mais aussi ceux qui ont lutté pour les sauver, le journaliste américain Varian Fry qui parvint à arracher à la déportation plus de 2500 intellectuels, la comtesse Lily Pastré, amoureuse des arts qui mit sa fortune au service des artistes réfugiés chez elle, mais à qui on reprocha d’avoir « choisi » les êtres à sauver, uniquement des artistes et aucune autre personne dans le besoin.

Trois lieux principaux se partagent le plateau, le Camp des Milles et son cabaret, « die Katakombe » (que l’on peut visiter encore aujourd’hui), où se retrouvaient les artistes internés, la Villa Air-Bel qui accueillit des artistes surréalistes en attente de leur départ pour les Amériques sous la protection de Varian Fry, la demeure de Lily Pastré… Des fils tendus et entrecroisés rythment l’espace scénique, inspirés d’après la feuille de salle par Sixteen Miles of String (installation « First Papers of Surrealism » de 1942 à New-York) de Marcel Duchamp. Une bobine de cordelette blanche passera d’un personnage à l’autre, tendant le fil de destinées qui se désorientent au gré des évènements subis.

Crédits "Gift of Jacqueline, Paul and Peter Matisse in memory of their mother Alexina" Duchamp<br />
Sixteen Miles of String installation at "First Papers of Surrealism" exhibition en 1942<br />
(Artiste Duchamp Marcel , Photographe Schiff John)

Crédits « Gift of Jacqueline, Paul and Peter Matisse in memory of their mother Alexina » « Sixteen Miles of String » installation at « First Papers of Surrealism » exhibition en 1942 (Artiste Duchamp Marcel , Photographe Schiff John)

Les voix racontent, s’indignent, passent au discours direct, abolissant les frontières du temps. Les visages d’une expressivité rare donnent vie aux êtres, bouleversants dans leur fine exploration de l’intime, sublimés par les éclairages de Marie-Jo Dupré. Le grotesque sert de contre-point à la tragédie, inquiétant dans sa représentation d’Hitler ou de membres actuels de l’extrême droite dont les discours aussi vides qu’ineptes condamnent toute prise de conscience humaine en niant l’art et les artistes.

Les comédiens travaillent avec un véritable de troupe théâtrale, s’épaulent, se complètent. Un changement d’accessoire, une attitude plus marquée, une ébauche symbolique de costume (de Sara Bartesaghi Gallo), et voici Lily Pastré drapée dans son châle, un tablier, et le peintre s’éveille avec ses doutes et l’urgente nécessité de continuer à créer…
 La musique y est un véritable personnage, distillée par le violon de Christian Fromentin, rempart sensible contre la déshumanisation.

Au fond des ténèbres, l'étincelle © Joran Tabeaud

Au fond des ténèbres, l’étincelle © Joran Tabeaud

Les pages de l’autobiographie de Lion Feuchtwanger (Le diable en France) alternent avec les dialogues pris sur le vif, la très belle lettre de Paul Éluard qui permit le départ de Max Ernst émeut.
Il n’est pas de conclusion nécessaire, le regard est mis en éveil, un sens est recherché jusque dans ce qui nous révolte. Les origines de l’art se dessinent dès la Préhistoire… alors essentiel ? En tout cas, signe de notre humanité à laquelle ce spectacle dense rend hommage : l’art comme ultime et nécessaire étincelle ?

Sortie de résidence à L’Ouvre-Boîte le 31 octobre.
Le 9 novembre 2024 « Au fond des ténèbres, l’étincelle », sera donné à l’auditorium Maurice Ripert de l’Idéethèque des Pennes-Mirabeau

Au fond des ténèbres, l'étincelle © Joran Tabeaud

Au fond des ténèbres, l’étincelle © Joran Tabeaud

Au fond des ténèbres, l'étincelle © Joran Tabeaud

Au fond des ténèbres, l’étincelle © Joran Tabeaud