Transcrire: une vraie relecture et un acte créateur

Transcrire: une vraie relecture et un acte créateur

Le concert de 18 heures demande au pianiste le talent de la concision (pas d’entracte) et celui de soutenir l’intérêt malgré la chaleur que viennent agiter les éventails d’un auditoire placé du côté ombre des gradins du parc de Florans. Florian Noack se glissa dans cet exercice de style avec brio!

Son programme invitait à un voyage dans le temps et la géographie qu’éclairèrent les commentaires précis et clairs de l’interprète. Le récital vagabondait entre les transcriptions, la plupart de Florian Noack lui-même, revisitant pour commencer Jean-Sébastien Bach et, au fil de ses explorations, s’aventurant jusqu’au jazz de Fats Waller. C’est dans cet esprit onirique que se tisse le récital qui pourrait reprendre en exergue les mots mots de Jorge Luis Borges que Florian Novak a utilisés pour son Travel album paru chez La Dolce Vita en 2018: «  L’esprit rêvait. Son rêve, c’était le monde ».

Et c’est sans doute ce qui reste de ces instants, un sentiment de légèreté, d’harmonie, de compréhension des êtres, grâce à un piano fluide, élégant, sobre, d’une virtuosité qui ne cherche jamais à paraître, mais laisse la musique parler.
L’instrument se coule dans les œuvres, orchestre au grand complet, formation symphonique, ensemble chambriste, groupe de musique ancienne et populaire… Le Concerto pour quatre clavecins en la mineur de Bach est un condensé en abîme de la transcription: «  Bach avait lui-même transposé un Concerto  pour quatre violons de Vivaldi en inversant les rôles des instruments par un Concerto pour quatre clavecins! Et voilà que je le transpose pour le piano et tente de conserver le côté pétillant et grésillant des clavecins » sourit Florian Noack.

Florian Noack / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

On est séduit par la finesse du phrasé, la subtilité du jeu que l’on retrouve dans la Suite d’après Le Lac des Cygnes de Pyotr Ilyich Tchaïchovski. Les couleurs de l’orchestre sont là, dans leur nuances, leur foisonnement. On découvre encore des airs qui ne sont pas donnés avec ce ballet: une danse russe apporte sa vivacité et son imagerie joyeuse. Le piano danse encore avec l’une des oeuvres les plus célèbres de Borodine, « ce génial chimiste qui écrivait de la musique simplement quand il en avait le temps », les Danses Polovtsiennes. Une Russie populaire se déploie, vive et enthousiaste dans ses exubérances.

« Il s’agit de découvrir l’identité qui se révèle sous les costumes, d’effectuer un travail sur les textures », explique encore Florian Noack. Musique savante ou populaire, la question ne se pose pas.
On repart déjà vers les « années folles », grâce à un détour malicieux par le pastiche dû à la plume de Maurice Ravel qui « se plaît à utiliser tous les matériaux », À la manière de Borodine, puis un arrangement de Gil-Marchex (ami de Ravel) du Five o’click Foxtrot extrait de L’Enfant et les Sortilèges où Ravel faisait se rencontrer avec la complicité de Colette un mug américain et une théière chinoise…

Florian Noack / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

Le swing de George Gershwin éclot ensuite avec trois pièces dont la liberté et l’allant sont décuplés par les arrangements Noack. Sa lecture précise et intelligente sait rendre compte de l’esprit d’une époque, d’un compositeur et des matières qu’il sculpte. Morphium de Mischa Spoliansky, grand compositeur de musique de cabaret dans les années 1920, est « une valse un peu planante » avec une main gauche qui semble souligner avec une emphase taquine les évolutions des danseurs.

Enfin, c’est le jazz de Fats Waller, l’un des musiciens les plus marquants du jazz dans l’entre deux guerres et qui influença Art Tatum, Count Basie, Thelonius Monk, qui refermait le concert avec son Squeeze Me et Bye Bye Baby, petits bijoux d’inventivité. « C’est lui qui m’a donné envie de faire des transcriptions de ces années-là, raconte Florian Noack. Le paradoxe entre une époque sombre et la joie de la musique m’a beaucoup touché ». La légende veut que Fats Waller était si célèbre et doué qu’il fut enlevé par des gangsters à la fin d’un de ses concerts… il était « invité » à jouer pour l’anniversaire d’Al Capone!

Florian Noack / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

S’inscrivant dans la grande tradition de la transcription, Florian Noack offrait ici un condensé de son art, créatif, vivant, subtil… en bis, il livrait une courte transcription ou évocation de deux danses de la Renaissance, extraites de La Danserye, recueil de soixante danses populaires écrites pour quatre instrumentistes par le compositeur belge (« alors que la Belgique n’existait pas ») Tielman Susato, installé à Anvers en 1551. Pour quoi et Dont vient cela transportaient ainsi l’auditoire dans la douceur d’un autre temps « au parfum archaïque », mais si beau!!!

Concert donné le 13 août 2026 au parc de Florans dans le cadre du Festival de piano de La Roque d’Anthéron

Photographies de l’article © Franck Denis

Gouttes d’eau et airs de printemps

Gouttes d’eau et airs de printemps

La Roque d’Anthéron collectionne les pianistes primés! Le 10 août, l’écrin de la célèbre conque accueillait le pianiste américain, Eric Lu, lauréat du 1er Prix du Concours de Leeds en 2018 et du 1er Prix du Concours Chopin de Varsovie 2025. Déjà, le BBC Music Magazine le définit comme le nouveau Radu Lupu! C’est dire l’impatience du public du festival de le découvrir!

Bien sûr, le programme présentait un important corpus dédié à Frédéric Chopin, mais le jeune pianiste débutait par deux auteurs qui lui sont aussi chers, Brahms et Schubert dont il a gravé déjà des enregistrements salués par la critique.

Échos chambristes

Avec son jeu très au fond des touches, puissant et aérien à la fois, Eric Lu débutait par Thèmes et Variations en ré mineur opus 18b que Johannes Brahms dédia à sa muse, la pianiste virtuose Clara Schumann, qui le créa sur scène. Cette pièce est un arrangement que le musicien composa à partir du deuxième mouvement de son premier sextuor à cordes, baptisé « Sextuor du printemps ». Ce mouvement noté Andante ma moderato tient du style populaire de la Folia, marche lente et un peu grave, des chansons populaires allemandes avec un soupçon de folklore hongrois. Le romantisme était alors « paneuropéen » et scellait dans ses œuvres l’espoir d’une union généreuse des peuples… La fraîcheur et le lyrisme de cette pièce trouvent une transcription qui a les allures de l’évidence sous les doigts d’Eric Lu. Définitivement, oui, on ne peut qu’aimer Brahms!

Le pianiste poursuivait, espérant ne pas être interrompu (mais comment en vouloir à ceux qui manifestent à des moments peu opportuns, certes, rompant la succession naturelle des mouvements, par des applaudissements nés de leur enthousiasme!), par trois Impromptus de Schubert. Eric Lu faisait le choix du corpus posthume D935 et sur les quatre pièces qui le constituent, laissait de côté le troisième morceau, célèbre, mais peu goûté par Schumann qui voyait dans leur succession « une sonate inavouée, avec allegro à deux thèmes, menuet et trio, variations, finale », (ainsi que le rapporte  Guy Sacre qui préfère cependant « le titre plus suggestif d’Impromptus, (…) que le compositeur adopta pour ceux-ci » car « il exprime au mieux leur liberté, leur fantaisie « ).

Eric Lu / Festival 2026 La Roque d'Anthéron © Franck Denis

Publiés dix ans après la mort du compositeur, ces trois Impromptus sont un sommet dans l’œuvre de Schubert, concentré de lyrisme, de douceur et d’éclats fulgurants. Schumann s’extasiant devant sa force expressive nota que c’était « comme si le musicien se penchant sir son passé », évoquant la nostalgie d’un monde heureux. Sur le frémissement arpégé de la main gauche la main droite dessine une mélodie ample, tricotant un tissage serré entre graves et aigus, puis un air délicatement ciselé évoque des paysages mélancoliques où semblent s’esquisser des pas de danse vaporeux. L’allant du quatrième Impromptu s’emporte en figures aux déploiements fantasques avant la fulgurante coda.

Une dernière Ballade…

La première partie du concert s’achevait sur l’exaltation de la Ballade n° 4 en fa mineur de Frédéric Chopin. Beauté, harmonie, fantaisie, se conjuguent en une écriture contrapuntique qui laisse entrevoir toute la complexité de l’âme de son compositeur.

Le temps s’arrête comme en apesanteur entre la douceur rafraîchissante d’une courte cadence, les vertiges d’arpèges où se métamorphose le monde. La respiration d’une pensée aux mille détours se pose sur les volutes sonores qui, irrésistibles s’emballent en une pyrotechnie fantasque. Les prouesses se poursuivent après l’entracte avec la Polonaise en si bémol majeur opus 71 de 1828: un esprit flamboyant épouse les acrobaties techniques virtuoses. L’évocation du pays natal est aussi celle de la danse, jamais descriptive, toujours dans la suggestion, dans l’émotion, la délicatesse des souvenirs, des mots que l’on ramène avec soi, sonorités chères qui sont prétexte à une certaine nostalgie où la joie domine.

Eric Lu / Festival 2026 La Roque d'Anthéron © Franck Denis

Lui répond celle, ardente de la Sonate n° 3 en si mineur où tout semble disposé à chanter et nous enchanter. Le piano nous enveloppe de ses spirales éblouies, sa vélocité scintillante, ses passages aériens, sa poésie subtile. l’ensorcellement s’achève en une cavalcade effrénée.
À son auditoire sous le charme, le jeune pianiste offrait en bis la sublime Rêverie des Scènes d’enfants de Schumann et la Goutte d’eau si poignante et sereine du Prélude en ré bémol majeur (op. 28 n° 15) de Chopin… Comment s’en lasser?

Concert donné au parc de Florans dans le cadre du Festival de piano de La Roque d’Anthéron le 10 août 2026

Photographies de l’article © Franck Denis

Comme il n’a pas été donné en concert, voici l’Impromptu n° 3!

Sous le signe de la danse

Sous le signe de la danse

Attendu désormais de façon rituelle sous la conque du parc de Florans depuis sa première venue en 2015 juste après l’obtention du prestigieux Prix au Concours international Chopin de Varsovie, Seong-Jin Cho proposait un programme dominé par la danse.

Correspondances

La première partie était construite sur un jeu d’échos entre les époques et les formes. À la Partita n° 1 en si bémol majeur de Jean-Sébastien Bach répondait la Suite pour piano opus 25 d’Arnold Schoenberg, représentant majeur de la Seconde École de Vienne et s’achevait sur le Carnaval de Vienne de Robert Schumann, refermant ainsi la boucle!

Sous les doigts du jeune pianiste, la Partita n° 1 déployait sa grâce, petite merveille d’équilibre et de douceur. Le piano, velouté jusque dans les trilles, avait une légèreté lumineuse: un Praeludium tout de marches harmoniques, suivi des danses, Allemande, Courante, Sarabande, Menuets, Gigue. Les ornementations et les trémolos semblent souligner une méditation contemplative. Les notes invitent à une danse devant le miroir comme éblouie d’elle-même. L’auditoire se laisse emporter dans le flux des danses, l’Allemande avec son mouvement perpétuel de doubles croches, la Courante et ses élans espiègles, la Sarabande et ses arabesques élégantes, les Menuets et leurs voix qui se répondent, la Gigue enfin et sa vivacité.

Seong-Jin Cho / Festival de La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

En petit clin d’œil par dessus les siècles, la Suite pour piano de Schoenberg reprenait une construction similaire, Prélude, Gavotte-musette, Intermezzo, Menuet-trio, Gigue, le tout en une écriture dodécaphonique magistrale. Parodie des danses anciennes? Morcellements, légers staccatos, syncopes, mesures percussives, pages ressemblant davantage à des toccatas qu’à des danses, c’est à un véritable feu d’artifice que nous conviait Seong-Jin Cho dans une interprétation puissante et nuancée!
Puis, la fête viennoise du Carnaval de Vienne de Robert Schumann livrait ses saynètes contrastées, où masques de carnaval, danses, retrait mélancolique, se parent de citations musicales, dont une phrase de la Marseillaise. Évocations de voyages, d’instants? Masques sous lesquels le compositeur s’avance avant de se livrer à la joie de la fête?

Ivresse des valses

Quatorze des Valses de Chopin furent jouées sans pause en deuxième partie. Leur ordre ne suivait pas le défilement numérique. Toute liberté d’organisation est possible, les valses n’ayant pas été toutes publiées du vivant de leur auteur (seulement huit). Peu importe les numéros, on s’abandonne au vertige des trois temps, à la magie aux multiples recoupements de ces « valses-poèmes » où la danse n’est qu’un prétexte à la rêverie.

La succession était peut-être un peu longue de l’avis du jeune pianiste. Mais tout y est si bien amené: nuances, pianissimi délicats comme pour donner du sens aux ombres du parc, frivolités enlevées, voltiges arpégées, pages virevoltantes, mesures désinvoltes, enthousiasmes de salon, rires, micro-portraits, tandis que le corps entier du pianiste épouse les rythmes, les jambes s’agitent, puis une sourde nostalgie naît, s’efface dans le papillonnement d’une série de croches…

Seong-Jin Cho / Festival de La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

On pensait toutes les connaître ces valses, et pourtant elles acquièrent ici une nouvelle vie, épousent les conversations d’un salon, offrent un contrepoint au sérieux d’un propos, dissolvent les pensées les plus graves dans l’évanescence de l’air du soir.
Espiègle, Seong-Jin Cho donnera en bis dans un arrangement de Grünfeld, Soirée de Vienne opus 56 (extrait de La Chauve-Souris de Strauss).

Concert donné le 8 août 2026 au parc de Florans dans le cadre du Festival de piano de La Roque d’Anthéron

Photographies © Franck Denis

Lire en liberté

Lire en liberté

Un public resserré à l’ombre et la magie peut opérer sous la conque en fin d’après-midi avec David Kadouch particulièrement fin et émouvant !

« J’ai un secret: quand je lis un livre, je commence souvent par dernière page car j’aime bien savoir à quelle couleur, à quelle direction m’attendre ». David Kadouch, à peine entré en scène, a pris le micro afin de s’adresser au public. Le dernier morceau du programme, Vers la flamme de Scriabine donne le ton: « pour arriver au feu et au renouveau qu’il implique, on passera par les éléments qui s’opposent à lui, l’eau, la forêt terrienne… »

Ondes mouvantes

Extrait des Préludes, La fille aux cheveux de lin que Debussy composa en s’inspirant de la Chanson écossaise des Poèmes antiques de Leconte de Lisle, égrenait d’abord sa mélodie, toute de clarté. « Sur la luzerne en fleur assise, / Qui chante dès le frais matin? / C’est la fille aux cheveux de lin, / La belle aux lèvres de cerise. / L’amour, au clair soleil d’été, / Avec l’alouette a chanté. »

Le calme et la douceur dissimulent un esprit mutin, et prend un tour de danse légère. Le pianiste ne cherche pas à asséner les éblouissements, mais laisse parler le piano avec une grande finesse.
La même délicatesse accompagnait les méandres de la Mélisande de Mel Bonis. « Elle s’appelait Mélanie Bonis, et signait Mel, plus « masculin », pour être publiée et prise au sérieux ».
Il y a quelque chose de Reflets dans l’eau de Debussy dans l’expressivité mélancolique de l’œuvre et ce mouvement ondoyant trouve une conclusion naturelle dans le lyrisme de la Romance sans paroles n° 3 de Fauré, puis le tableautin élégant tissé par la Barcarolle n° 1 en la mineur de Rita Strohl dont si peu de pièces ont été éditées alors qu’elle était reconnue par ses pairs masculins comme Saint-Saëns, Vincent d’Indy ou Fauré.

David Kadouch / Festival de piano de La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

L’invention subtile et foisonnante de Lili Boulanger déploie sa verve dans Cortège, tandis que les cascades éblouies des Jeux d’eau de Ravel se multiplient, virtuoses en reflets changeants. David Kadouch évoque à leur propos l’épigraphe de la partition empruntée au poète Henri de Régnier. : « Dieu fluvial, riant de l’eau qui le chatouille ».

Des arbres échos des âmes

Sont rapprochés ensuite les Schumann: le Scherzo n° 2 de Clara Schumann, brillant, puissamment structuré, précède l’évocation de la forêt par Robert Schumann grâce à trois extraits de Waldszenen et la représentation fantasmée des bois et des animaux parfois fantastiques qui la peuplent, comme son étrange « oiseau prophète ». « Parler de la forêt pour parler de soi », sourit David Kadouch, « il s’agit d’un adieu de gratitude »… La virtuosité de l’interprète est encore sollicitée par la somptueuse partition de Liszt, Réminiscences de Lucia de Lammermoor, sous-titrée, « fantaisie dramatique pour le piano ». L’ampleur de la fresque est irriguée de longues respirations, de mouvements souterrains, d’éclats sublimes dans le passage transcrivant le sextuor de l’opéra de Donizetti, « six personnages pour mes deux petites mains! » s’exclame l’artiste.

Transcrire : une évocation personnelle

Passant au XXème siècle, le pianiste émeut par l’Hommage à Édith Piaf composé par Poulenc qui appréciait beaucoup la chanteuse: la musique populaire et la musique savante fusionnent ici, se moquant des catégories et portant la simplicité à un degré de raffinement d’une exquise élégance, conjuguant les qualités « du moine et du voyou ». Autre lettre d’adieu, celle de la Mélancolie de Poulenc bouleverse par ce qu’elle dévoile de l’intime, grave et poignante.

S’attachant avec délices aux transcriptions, le pianiste interprétait celles de Tchaïkovski par Earl Wild, Le Lac des Cygnes-Pas de quatre et la Valse des Fleurs (paraphrase de Percy Grainger). Les doigts dansent sur le clavier, l’arpentent plus vifs que les chaussons des danseuses, démonstration amusée avant le dernier acte, Vers la flamme de Scriabine. L’idéal de l’œuvre musicale comme un art total prôné par ce dernier  est exprimé ici avec brio. La fragilité des premiers accords traduisant l’élévation de la lumière depuis les profondeurs des ombres se transmue au fil des rythmes divers pour atteindre une tension dramatique où trémolos et fanfares se multiplient jusqu’au fulgurant incendie « orchestral ».

David Kadouch / Festival de piano de La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

L’art de David Kadouch atteint ici une forme de plénitude et une profondeur d’expression nouvelle qui rendent ce pianiste encore plus attachant.
À ces tourbillons répondait en bis le Menuet en sol mineur opus 72 de Haendel dans sa transcription de Wilhelm Kempff. Enivrants tournoiements….

Concert donné le 5 août au Parc de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d ‘Anthéron

Photographies de l’article © Franck Denis

Mieux que virtuose!

Mieux que virtuose!

Parmi les étoiles de la programmation de La Roque d’Anthéron, Alexander Malofeev occupe une place de choix !

Le festival l’a adopté alors qu’il n’avait que treize ans et déjà une grâce virtuose époustouflante! On se souvient de lui, donnant la réplique à l’Orchestre tonitruant du Tatarstan, et domptant les orages des phalanges instrumentales menées de main de maître par leur chef, Alexander Sladkovsky (lui-même lauréat du Concours international Prokofiev)!

Le jeune pianiste semble pouvoir déjà tout se permettre: il ne lui est plus nécessaire de faire la démonstration de sa technique, elle est éblouissante, point. Aussi, il peut désormais offrir des récitals au cours desquels son inspiration voyageuse se love avec une folle élégance dans des pièces moins clinquantes (quoique d’une difficulté non négligeable) mais qui demandent une grande finesse d’interprétation. La musique alors devient le lieu du sens, de l’expression de ce que les mots ne sont pas capables d’exprimer. L’allegro assai des Klavierstücke D 946 de Schubert fait entrer l’auditeur dans l’urgence par ses attaques initiales, ses frémissements et sa mélodie dont l’évidence chante.

Alexander Malofeev / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

Comment songer que cette partition aurait, selon la légende, été découverte par Brahms, alors installé à Vienne, sur un marché où les feuillets allaient envelopper des salades! Le jeu d’Alexander Malofeev se coule dans la simplicité perlée des notes, leur matière lumineuse, leurs instants évasifs, leurs envols, leurs respirations.

Se refusant aux pauses réservées aux applaudissements entre les morceaux, car ils font oublier la logique interne de la construction du programme, le jeune pianiste enchaînait sur Au temps d’Holberg que Grieg composa « en perruque » (selon les propres termes du compositeur) pour commémorer le bicentenaire de la naissance de Ludwig Holdberg, le Molière du Nord. L’évocation est une suite de danses après un Prélude rayonnant, rappelant les danses de l’époque d’Holdberg, Sarabande, Gavotte, Rigaudon autour d’un Air au caractère baroque, écho du passé sur lequel la musique se retourne avec une mélancolie douce, une certaine espièglerie et un indicible allant.

Alexander Malofeev / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

La seconde partie s’ouvrait par les Cinq pièces pour piano opus 75 de Sibelius, sous-titrée Les Arbres. Sorbier, pin, tremble, sapin, bouleau, dessinent leurs silhouettes solitaires, miniatures qui renvoient aux œuvres plus amples du compositeur finlandais, Valse triste du sapin, moments aériens, images en suspension dans un recueillement tendre et nostalgique.

On s’approche du mystère, émouvant , vivant, tandis qu’un grillon encore stridule vers l’allée des grands séquoias du parc. La fusion entre le cadre et la musique est rarement aussi forte. La délicatesse fluide de l’interprétation de Malofeev rend naturel le passage à la Valse de Scriabine, avec ses trois temps moirés de dentelles, sa grâce, sa tendresse, ses tournoiements vertigineux, son achèvement brouillé dans un rêve où tout n’est que fragilité afin qu’éclosent les Cinq Préludes fragiles d’Arthur Lourié (quelle merveilleuse découverte !) dont les indications pourraient être celles d’un Satie: Lento, Calme pas vite, Tendre, pensif, Affabile (« aimable » en italien), Modéré. Divines lenteurs! Le piano est un confident sur lequel le pianiste se penche. L’éloquence se replie dans l’intime, nuancée dans la fragrance évanescente des choses et les nuances qui murmurent.

Après ce passage suspendu et quasi mystique, les premiers accords de la 2ème Sonate de Rachmaninov éclaboussaient de leur passion l’espace sonore. Plongeons acrobatiques, tumultes, contrastes, orbes lyriques et fragments de romance, dissonances, harmonies, martèlements, flamboiements et retours vers une intériorité inquiète, tout semble résumé dans le creuset subtil de l’interprétation du poète.
Au public subjugué deux bis seront accordés, Ground en do mineur de Purcell et la « rituelle » (souvent les concerts de Malofeev la présentent en bis!) Toccata en ré mineur opus 11 de Prokofiev. Éblouissements sonores qui réussissent à garder couleurs et respiration! Une rareté! Quel pianiste et quelle conscience du jeu, de l’esthétique, de l’histoire musicale et du tissage des œuvres!

Concert donné le 6 août 2026 au parc de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron

Photographies de l’article © Franck Denis