Sept d’un coup!

Sept d’un coup!

Le premier concert de la saison du Grand théâtre en souligne les ambitions: proposer des spectacles accessibles à tous et d’une irréprochable qualité. Exigence, éclectisme, transmission, toutes ces valeurs trouaient leur illustration dans le travail de Gautier Capuçon et ses Capucelli, six lauréats de sa classe d’excellence.

Amoureux de son instrument tout autant qu’épris de découvertes, le médiatique violoncelliste qu’est Gautier Capuçon, contribue, outre grâce à sa Fondation philanthropique (créée le 3 janvier 2022) qui vise à accompagner de jeunes artistes de talent dans leurs débuts professionnels, à faire connaître les jeunes violoncellistes par le biais de sa classe d’excellence, née en 2014 à la Fondation Louis Vuitton à Paris. (On compte parmi eux Aurélien Pascal, Léo Ispir, Anouchka Hack, ces deux derniers faisaient partie de la distribution du concert du 28 septembre au GTP)

 

Sept violoncelles aux éclats d’orchestre

Très didactique, Gautier Capuçon présentait succinctement chaque pièce interprétée, en insistant sur son originalité ou sa particularité. « Le violoncelle est le seul instrument, sourit-il, qui, par l’étendue de son spectre sonore, sonne en ensemble comme un orchestre ». Le programme très éclectique mène de Verdi à Ravel en passant par des compositions écrites spécialement pour les Capucelli. Le violoncelliste livre l’origine du nom de l’ensemble: une contraction entre Capuçon et celli (les violoncelles). Les pièces du répertoire sont arrangées par divers compositeurs d’aujourd’hui, James Barralet, Samuel Parent, Jérôme Ducros, Blaise Desjardin et Gautier Capuçon lui-même.

On est surpris par le choix du premier morceau, la Marche triomphale d’Aïda de Verdi, célèbre pour ses trompettes rutilantes, puis séduit par l’interprétation de cet air guerrier célébrant le retour de Radamès le capitaine égyptien qui a vaincu l’armée d’Éthiopie. Si le clinquant cuivré ne peut être que suggéré par les vaillantes attaques des violoncelles, une certaine profondeur se creuse et livre une intimité nouvelle dans le jeu des traces sonores. Une certaine mollesse préside à la Valse des fleurs de Tchaïkovski mais un jeu de perspectives donne à voir les danseurs qui se rapprochent et s’éloignent en forte et pianissimi avant une conclusion échevelée. On se laissait porter par la magie d’un court extrait de la Suite Le Taon que Chostakovitch composa pour le film soviétique du même nom (d’Aleksandr Faïntsimmer), basé sur le roman éponyme d’Ethel Lilian Voynich, écrivaine, musicienne et suffragette née en 1864 en Irlande, puis par le délicat Duo des Fleurs de Lakmé de Léo Delibes. Le violoncelle, au risque d’assener pour la énième fois la même platitude, épouse à merveille les intonations de la voix humaine. La vivacité de La muerte Del Angel de Piazzolla métamorphose les violoncelles en instruments percussifs qui respirent comme des accordéons. Cette conclusion enflammée de la première partie du spectacle donnait envie de réduire la durée de l’entracte!

Les Capucelli/ Sept 2026/ GTP © Marina Lhuillier

Avec raison! La seconde (il faudrait dire la deuxième, car les rappels constituèrent une véritable troisième partie!) portion du spectacle débutait par la dynamique Ouverture de Guillaume Tell de Rossini qui fait chanter les instruments et leur accorde des allures de cavalcade effrénée… « Un art consommé de chauffer la salle, sourit mon voisin ». Un autre soupirera « ce n’est pas gai! » à l’annonce du thème de l’œuvre suivante, Lasst Mich allein, premier lied des Quatre Lieder opus 82 de Dvorak. Ce chant d’amour écrit pour Josepha, sa belle-sœur qu’il n’aura pas la possibilité de revoir alors qu’elle vient de lui annoncer sa fin prochaine. Il rend hommage à celle qu’il a aimée d’un amour à sens unique, (il épousera même sa sœur pour se rapprocher d’elle!) dans son Concerto pour violoncelle en reprenant le thème de de lied (laisse-moi à ma solitude.). les sept violoncelles sonnent ici comme un orchestre symphonique, amples et sensibles. Le Boléro de Ravel viendra conclure le concert, version acrobatique de l’un des airs les plus joués au monde!

 

Chaises musicales

Chaque pièce entraine un mouvement parfaitement réglé des musiciens qui changent de place, endossant plusieurs « rôles » dans l’orchestration générale, percussions, « voix de tête », solos et tenue de la ligne mélodique principale, ombres de contrebasse… Grâce à ces « pupitres volants », tous les instrumentistes abordent ainsi les diverses facettes de la composition. Entre les « arrangements », se glissent les pièces écrites pour leur formation. Le superbe alliage de lyrisme et de mise en scène dramatique de Javier Martinez Campos dans Fantaisie pour la classe d’excellence où se devinent des citations de Dvorak, Prokovief, Haydn, offre aux instruments des voix qui passent de celles de l’orchestre aux sonorités d’instruments traditionnels, le violoncelle solo peut ainsi s’exalter en volutes mélodiques sublimes et se parer des accents de la guimbarde!

Reprenant la métrique des fables de La Fontaine dans ses Heptasyllabes, Richard Dubugnon instaure une forme stéréophonique autour d’un axe principal, virevoltant entre le post-romantisme, le jazz et les musiques électroniques. Ici, on croit voir danse Fred Astaire et Ginger Rogers, là, une contrebasse jazz se livre à une improvisation inspirée, là encore, un tissage digne de Dvorak entre en scène. Les styles se succèdent, se mêlent, les univers s’enchainent avec fluidité. Les frontières entre les genres musicaux et les époques s’abolissent et le résultat est somptueux.

Les Capucelli/ Sept 2026/ GTP © Marina Lhuillier

Enfin, Gautier Capuçon met en avant quelques pièces de son album Gaïa, réunissant dix-sept créations mondiales signées par seize compositeurs contemporains. Il s’agit d’explorer les relations entre les êtres humains et la nature et rendre hommage aux beautés de la Terre. Les pulsations de Wake par Jean-Benoît Dunckel, l’un des fondateurs du duo Air, rendent compte de celles d’une forêt peuplée des souvenirs d’enfance du compositeur. Les houles de la canopée instaurent un rêve adossé aux ondulations ostinato des souffles qui animent les frondaisons. Of Wind and rain de Quenton Xavier Blache déploie l’élégance des courbes d’une partition ponctuée de gouttes de pluie. Enfin, Life in sunshine de Jasmine Barnes s’illumine de scansions jazziques en élans vifs. Les fragilités et les forces du monde qui nous entoure se concentrent là dans ces moments d’une intense poésie.

Chut! Il ne faut pas le dire!

Les bis se multiplient sous la pression d’une salle enthousiaste et qui finira debout (une rareté au GTP!). Gautier Capuçon, Anouchka Hack, Léo Ispir, Charlotte Miles, Caroline Sypniewski, Francesco Tamburini et Jeein You, arpentent la distance entre la scène et les coulisses, sortent, reviennent, pour la plus grande joie du public. d’abord, un clin d’œil à Frank Sinatra et son Strangers in the night (doubidoubidou…) finit de conquérir ceux qui auraient pu ne pas l’être encore, velouté à souhait tandis que les violoncelles prennent des voix de crooner. Puis le public sourit à l’écoute d’un « animal qui ne vit pas en Provence » (dixit Gautier Capuçon), la célèbre Panthère rose d’Henri Mancini (bon sa famille serait originaire des Abbruzes, mais avouons tout de même que Mancini ça sonne Corse aussi!!!).

Les violoncelles s’amusent avec brio. C’est fini??? Mais non découvre-t-on avec délices! « Ne le dites pas! Confie Gautier Capuçon. Ce morceau va être joué en création mondiale demain à Paris au Philharmonique! » Gâtés, les auditeurs aixois ont la véritable primeur de Canzone de Thierry Escaich, pour sept violoncelles.

Les Capucelli/ Sept 2026/ GTP © Marina Lhuillier

Le travail en échos, les phrases fluides sur des notes qui parfois semblent s’étirer à l’infini, les ruptures rythmiques, les archets qui scandent les mesurent sur les cordes et le bois du corps des instruments, les progressions chromatiques sur des frémissements ostinato, la voix solitaire d’un violoncelle solo lyrique tandis que les tensions s’exacerbent, tout cela suit la trame d’un subtil tissage où le pair et l’impair dessinent des orbes étonnés. À la suite de ce petit bijou, le Mambo de West Side Story (Bernstein) libérateur déferle sur une assistance qui se prend des envies de danser.

Concert donné le 28 septembre 2026 au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

Photographies © Marina Lhuillier 

Around the Blues

Around the Blues

La huitième édition du Blues Roots Festival de Meyreuil était placée sous le signe de l’émotion. En trois soirées, grâce à André Carboulet, directeur artistique du festival et Jean-Pascal Gournès, maire de la ville de Meyreuil et instigateur passionné de l’évènement, sans compter les équipes de la mairie, les bénévoles et tout un faisceau de bonnes volontés, le blues déclinait une fois de plus à l’ombre de la Sainte-Victoire ses différentes facettes en un voyage éclectique autour des berceaux américains du blues, Louisiane, Arkansas, Chicago et Harlem et des styles nés à Londres ou en France.

Six concerts réunissaient du 10 au 12 septembre devant un auditoire toujours plus dense (la dernière soirée affichait complet avec mille spectateurs!).

Femmes puissantes

En ouverture, c’est le le blues-rock d’Elise Frank, pour l’un de ses rares concerts dans l’hexagone, qui déclinait ses rifts, ses sourires, son énergie. La jeune artiste arpente la scène avec conviction, secondée par le bassiste Josselin Fleury et le batteur Sébastien Gaschard. Elle insiste sur son nom de scène, Frank, en hommage à un ami disparu, et sourit sur la volonté de son nouveau label, Ruf Records, de la nommer Élise Frank.

L’une de ses chansons raconte ce changement de nom et le sentiment de perte qui l’a accompagné. Il est touchant de la suivre dans la transformation de la perte en décision positive: si le génial guitariste qui complétait le groupe l’a quitté, il n’a pas été question de le remplacer, mais de vivre sa musique sans. « Il s’agit finalement d’un véritable choix artistique », sourit-elle, évoquant les réflexions qui lui sont faites sur l’absence de soliste guitare. Le manque est compensé par des détours par le rock, la pop et le punk. Derrière son apparente fragilité se dessine une personnalité forte qui se moque des conventions, avec le malicieux Twice on Sunday ou I didn’t pay for it.

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

Celle qui voulait jouer comme Kurt Cobain raconte ses déboires en van, véhicule vendu par un escroc et qui a tenu immobilisé le groupe en pleine campagne irlandaise (Car Dealer). Féministe, elle ironise sur les envies d’un garçon qui souhaite une femme aussi jolie que bonne ménagère et lui souhaite ne jamais la trouver… faisant par la suite l’éloge de la liberté, She’s a Bird (et non a Beach!). prônant un « blues artisanal », elle s’amuse à jouer avec les mots et « mieute » ses mélodies et ses rythmes…

Seconde femme puissante du festival, la diva Shemekia Copeland mettait au service de la musique sa voix puissante. « Elle incarne l’idée de la rédemption et de la renaissance après des épreuves difficiles, ce qui est l’esprit même du blues », expliquait à l’auditoire André Carboulet, lors de sa présentation. Avec elle, chaque chanson devient une histoire dont elle scande les temps forts par des gestes de gospel.

Sans doute l’une des plus belles voix du blues, cette fantastique artiste rappelle ses trois nominations aux Grammy Awards, invite à applaudir John Hahn, son parolier depuis ses premiers morceaux et présent ce soir-là à Meyreuil, admiratif du parcours de l’artiste qu’il a toujours suivie. Cette dernière commence son récital par la chanson du groupe folk-rock américain, Delta Rae, Dance in the Graveyards (sortie en 202 sur l’album Carry the Fire): « When I die, I don’t wanna rest in peace. I wanna dance in joy. I wanna dance in the graveyards » (quand je mourrai, je ne veux pas reposer en paix. Je veux danser de joie. Je veux danser dans les cimetières).

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

Tout devient célébration de la vie, du passage des générations, de leur souvenir qui ne s’éteint pas. Si la chanteuse peut s’écrier « Let me cry », elle défend avec humour et conviction les droits de la femme dans le monde et dans l’univers du blues (« lorsque les femmes gagneront autant que les hommes pour le même travail!… »).

Blame it on Eve dénonce la stupidité de la croyance en un péché originel condamnant toutes les femmes: « Since the Garden of Eden They have you believin’ / When somethin’ goes wrong / You can blame it on Eve »!
Elle ne se contente pas d’une vision réductrice et chante aussi l’entente et le respect des êtres qui s’aiment avec le sublime Nobody but you que son père, le génial chanteur et guitariste Johnny Copeland écrivit pour son épouse. Elle poursuit avec des chansons issues de ses trois disques America’s Child consacrés à l’état du monde.
Son blues s’élève, énergique, nourri d’influences rock and roll, de pop, mais surtout d’une âme qui se livre, généreuse, intense. Ses acolytes, Ken Scandlyn et Arthur Neilson (guitares), Kevin Jenkins (basse)), Dan Hickey (batterie), apportent leur fougue efficace aux mélodies et à une rythmique sans faille.

Qui ne peut être touché par l’émotion vraie qui réunit la chanteuse et son invité, le guitariste-chanteur Jamiah Rogers, son « petit frère » qui doit jouer le lendemain sur la même scène!

La relève

Curieux mélange de fragilité, d’inspirations fulgurantes et de riffs acrobatiques à la Jimmy Hendricks, Jamiah Rogers emballait l’assistance par une performance aux flamboiements inspirés, arpentant l’espace scénique à grands pas, abolissant le quatrième mur en s’asseyant sur le bord de scène, afin d’établir une complicité magique avec le public, sautant au milieu des spectateurs, reprenant sa guitare, entonnant un chant aux résonances graves, déployant une mélodie douce sur les nappes sonores de la batterie de Tyvon Rice JR et de la basse Tony Rogers, puis accentuant son jeu, l’emportait en rythmes effrénés.

« Sa guitare, c’est le prolongement de son âme », affirmait André Carboulet. En effet, ses doutes s’expriment aussi par le biais de son instrument avec des revirements inattendus, des morceaux qui s’achèvent en falaise, comme si, soudain, le fil du discours se brise, pensée inachevée avant qu’une autre idée ne vienne combler les doutes et les incertitudes. Assurément, « le bluesman n’est pas un musicien comme les autres! » (André Carboulet). Une profonde mélancolie unit parfois guitare et voix avant de longs chorus de l’instrument.

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

« Nous sommes coincés dans le blues, nous ne pouvons pas jouer autre chose » sourit le jeune musicien de Chicago qui se livre à une reprise éblouissante de Come together des Beatles. Joueur, il expérimente diverses façons de jouer, place la guitare derrière sa tête, joue avec les dents, se sert d’une baguette de batterie comme d’un archet qu’il offrira ensuite aux spectateurs!

D.K. Harrell occupe ensuite la scène avec son accent de la Louisiane dont il joue: « pour la vigne c’est le terroir qui fait le vin, pour la musique, c’est la même chose, les différentes versions du blues sont nourries par leurs terroirs! Ce n’est que de l’émotion aux USA, explique André Carboulet. D.K. Harrell voulait faire de la musique, son père non, mais à treize ans, le jeune garçon a remporté un concours. Son père lui a dit que c’était bien et c’est ainsi que sa carrière a démarré ».
Avec les soufflants, Daniel Herrero Alvarez (saxophone) et Josue Garcia Duque (trompette), l’ensemble prend une tournure brillante nouvelle au cœur du festival.
Les mélodies se cuivrent et les « Misfits »,Orlando Henry (claviers), Ted Gould (basse) et Joseph Bruster (batterie), ainsi que les baptise leur leader, développent de superbes accompagnements. Soudain au milieu d’un accord, tout s’éteint. Pas de volonté esthétique cette fois, mais une panne électrique! Sans s’émouvoir, D.K. Harrell opte pour des cheminements plus intimes. Le gospel prend le relais: le public est convié à un chœur autour du célèbre The saints go marching in. D.K. Harrell danse dans la pénombre de la salle, anime avec une indéfectible passion la soirée, se propose de changer totalement son programme puisque l’électricité semble ne pas vouloir se rétablir. « Fiat lux! » tout peut recommencer!

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

La musique devient un jeu libérateur, on sourit à When I’m Young, l’auditoire bat des mains, « c’est une prise de conscience d’un collectif, et ça c’est déjà l’amour » insiste D.K. Harrell. Le « Funk Master » qu’est le bassiste entraîne le concert vers des moments où le blues se mâtine de funk, de pop. La voix du chanteur suit un groove funky séduisant. On fait un détour par une adaptation « louisianaise » de La mer de Trenet. Une bonne humeur et une joie de faire de la musique se distille. Qui pourrait penser que le blues est has been!!!

Le duo des géants

Le samedi soir voyait deux légendes se succéder sur scène: Errol Linton et Larry McCray.
Sans doute seul « véritable » concert de blues dans la grande tradition du genre, emporta les suffrages celui de l’harmoniciste Errol Linton et son inspiration londonienne. Le musicien passe de la voix chantée à l’harmonica et vice versa avec une fluidité stupéfiante, comme si un même souffle animait son approche mélodique. La basse de Lance Rose, la batterie de Gary Williams et la guitare de Richey Green s’en imprègnent et l’ensemble est unit par un époustouflant brio qui fait se lever et danser les spectateurs dans les rangs. Le blues voyage, passe par les Caraïbes, s’attarde dans une salle de danse, se fond dans les grands espaces.

Piano et harmonica dialoguent, virtuoses, le bassiste danse, le claviériste s’en donne à coeur joie.
En hommage aux grandes musiciennes pionnières du blues, Errol Linton reprendra ‘Tain’t Nobody’s Bizness if I do de Bessie Smith (1894-1937) qui fut surnommée « the Empress of the Blues ». Les rythmes puissants charrient les notes dans leur houle. Le musicien raconte l’histoire de sa famille, glisse un soupçon de reggae, revient au blues et ses mouvements amples et chaloupés, s’amuse avec un Boogie des Rolling Stones. Les notes de l’harmonica s’envolent, retournent à leur émetteur, puis l’une d’elle s’évade, invitant Errol Linton à l’appeler au loin.
Une courte attente, et la saynète se met en place, le « boogie » répond au téléphone. Le musicien modifie sa voix, mime le personnage. Le « boogie » revient, les accords sonnent, triomphants. Des éclats improbables se déploient, la magie irrigue l’ensemble, superbe!

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

La guitare impeccable de Larry McCray offrait en deuxième partie la perfection de ses accords électriques et sa voix soul. Et si sa « baby never comme back », ce n’est pas bien grave, la musique domine tout.

Les influences de BB King, Luther Allison et Little Milton se conjuguent avec le groove du musicien.
Coincé sur sa chaise par une hernie, il joue le célèbre Good Die Young ou remonte à ses origines avec Arkansas (paru dans son album Blues without You sorti en 2022). La nostalgie des racines et du retour dans le Sud des États-Unis se décline alors… « Take me back to Arkansas ».
Le vibrato de la guitare qui lui donne parfois des allures de guitare hawaïenne, la dextérité du jeu, son lyrisme qui englobe tout dans une même pâte sonore rendent l’ensemble hypnotique.
On quitte alors les rives proprement dites du blues pour des ailleurs oniriques d’une grande richesse.

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

Suivant la tradition du festival, lui qui avait été invité la veille au concert de D.K. Harrell, Larry McCray conviait auprès de ses sidemen, Joseph Veloz (basse), James Alfredson (claviers) et Da’Veonce Washington (batterie), Errol Linton dont l’harmonica réenchantait la soirée.
Impossible d’avoir le blues à cette magnifique fête du Blues!

Concerts donnés du 10 au 12 septembre 2026 au domaine Valbrillant dans le cadre du Blues Roots Festival de Meyreuil

Crédits photos © : C Colin – Ville de Meyreuil

Et si l’on partait en « Ballade »?

Et si l’on partait en « Ballade »?

La Vague Classique offre ses derniers concerts dans le cadre enchanteur de la Maison du Patrimoine de Six-Fours-les-Plages, située face aux îles Paul Ricard. Les jeunes artistes de l’Académie Philippe Jaroussky (académie qui devait signer un partenariat avec La Vague Classique sur le modèle de celui signé par Gautier Capuçon et son Académie avec le festival) partagent leur jeune talent avec un public privilégié, non par l’argent (ces spectacles sont gratuits) mais par la qualité de ce qu’il est convié à écouter.

C’est là qu’Antonin Bonnet invitait l’assistance à une série de Ballades délicatement conjuguées au coucher de soleil sur la mer (oui, quel bonheur de se trouver à l’intérieur de la carte postale!). Le jeune pianiste sourit, il est né en 2001 le jour de la fête de la musique. Un bel augure! Admis à seize ans au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris dans la classe de Denis Pascal, il a déjà été remarqué au Festival de La Roque d’Anthéron et à La Folle Journée de Nantes et a été lauréat de plusieurs concours internationaux (Carles & Sofia, Piano Campus, Stasys Vainūnas). C’est dans le cadre du partenariat entre l’Académie Philippe Jaroussky qu’il a intégrée en 2023 et la Vague Classique que son concert a été programmé.

Le jeune musicien, palliant à l’absence des feuilles de salle papier qui (autrefois) faisaient partie du rituel des concerts, présentait avec humour les pièces interprétées. Ouvrait le voyage la Ballade L. 78 de Debussy, originellement intitulée Ballade slave. Il s’agissait sans doute, expliquait le pianiste, d’une manière de rendre hommage à Chopin qui fit de la ballade un genre à part entière. La finesse du jeu d’Antonin Bonnet donne aux flots d’arpèges la délicatesse d’une pensée qui se complaît à la complexité des mouvements du monde, tandis que le deuxième thème, selon les termes de Guy Sacre « fait pressentir les futurs mirages aquatiques, les ondes marines, le poudroiement d’or de la lumière; on y respire plus large, et l’épisode en mi majeur est l’un des plus beaux moments de ce ‘premier Debussy’ ».

Antonin Bonnet, La Vague Classique 2026 © MC

Suivaient les deux premières Ballades de Chopin qui laissent transparaître le génie de l’improvisation qu’était ce compositeur. Ces deux pièces d’un genre nouveau sont construites comme des poèmes à l’architecture narrative puissamment bâtie. « La Première Ballade est un grand poème épique », sourit Antonin Bonnet qui rappelle combien les « dissonances » qui ne choquent pas nos oreilles contemporaines, furent suffisamment déplaisantes à celles de l’un des éditeurs de la partition au point qu’il tenta de les enlever pour préserver les faveurs d’un public parfois chatouilleux. La Deuxième Ballade fut dédiée à Schumann qui a écrit souvent sur Chopin.

Cette pièce reprend les oppositions chères à l’époux de Clara: le calme introspectif d’Eusebius le contemplatif et la violence des émotions de l’impétueux Florestan. Le jeune musicien sait avec une grande maîtrise livrer l’esprit des œuvres sans s’appesantir ni chercher un pathos facile.
Son jeu en épure se glisse avec élégance dans le cœur des mélodies et des rythmes, se livre à une virtuosité qui sait se faire oublier pour ne donner à entendre que les voix mêlées des mélodies tissées dans l’étoffe chatoyante des songes.
On peut imaginer dans les orbes de cette musique la légende narrée dans le poème de Michiewicz à propos du lac lituanien, Le Switez: alors que les Lituaniens se battent contre les tsars, les jeunes filles d’une ville engloutie se transforment en fleurs aquatiques pour échapper aux hordes russes…

Antonin Bonnet, La Vague Classique 2026 © MC

S’insérait entre les Ballades de Chopin la Ballade en fa dièse majeur opus 19 que Gabriel Fauré dédia à Camille Saint-Saëns. La légende veut que Liszt rencontrant Fauré à Weimar en 1877 aurait déchiffré cette Ballade en présence de son compositeur et se serait arrêté en déclarant « je n’ai plus de doigts! » ou, selon les versions, « c’est trop difficile! » (ce qui laisse dubitatif lorsque l’on évoque la difficulté des œuvres du musicien!). Le caractère mouvant des mélodies, leurs broderies délicates, leurs exubérances, leurs variations rythmiques, est traduit avec une verve qui ouvre des espaces lyriques où respire une intense lumière.

Tout naturellement alors pouvait éclore la plus lumineuse des Ballades de Chopin, la Troisième en la bémol majeur, radieuse dans ses élans de bal. Également inspirée d’un poème de Mickiewicz, elle évoque le sort d’un jeune homme entraîné par les flots, condamné à poursuivre l’ondine qu’il aime et ne parviendra jamais à atteindre.
Après une interprétation solaire, Antonin Bonnet abordait la plus sombre de ces Ballades, la Quatrième en fa mineur, somptueuse jusque dans ses fantaisies, profonde, émouvante, avec la répétition de son sol, son premier thème aux consonances mystérieuses, ses contrepoints comme un clin d’œil à Bach, ses effleurements, ses respirations, ses envols acrobatiques, ses alanguissements paisibles.

Antonin Bonnet, La Vague Classique 2026 © MC

L’harmonie entre le piano et les lieux du concert ourle le monde d’une conscience apaisée. Les couleurs bruissent, exacerbées, éblouissantes dans leurs chromatismes. L’émotion est palpable, l’indicible prend forme.
En bis, il ne pouvait être joué alors que la nuit enveloppait la scène qu’un Nocturne, le dernier. Magie sensible!

Le concert d’Antonin Bonnet a été donné à la Maison du Patrimoine de Six-Fours-les-Plages dans le cadre de La Vague Classique le 5 septembre 2026

Nota Bene
Revenons sur les dires entourant ce merveilleux festival: Non, il ne coûte pas un million d’euros! Son budget représente un pour cent du budget de fonctionnement de la commune, (la somme variant selon le nombre de concerts, cette année, 28 ont été donnés). Tous les concerts payants sont accessibles à 10€, tous les concerts des jeunes de l’Académie Jaroussky ou ceux de l’Académie Gautier Capuçon sont gratuits. Il est même à noter que plus de trois mille places gratuites ont permis au public de Six-Fours d’écouter le concert de Gautier Capuçon au Parc Méditerranée le 27 août dernier. Place est faite aussi aux jeunes talents de la région et de Six-Fours. La recherche de qualité n’est pas, n’est jamais, dans la volonté des organisateurs, volonté d’élitisme, mais bien de partage, d’accessibilité à ce qui se fait de mieux pour tous. Gérald Laïk-Lerda, directeur artistique du festival, insiste sur ce point : « le rôle des collectivités est de rendre la culture accessible à tous, il y va de leur responsabilité. L’excellence ne doit pas, ne peut pas être réservée à une élite! ».

La musique en cadeau

La musique en cadeau

Le cycle Entre Pierres et Mer concocté par le bel ensemble a cappella des Voix Animées proposait un deuxième volet consacré au composteur Giovani Pierlugi Palestrina à l’occasion des 500 ans de sa naissance (1526). Le concert était accueilli par la cinquième édition des Musicales de l’abbaye du Thoronet, manifestation organisée par le Centre des monuments nationaux.

Le programme intitulé Musica Dei Donum (la Musique, Don de Dieu) faisait se rencontrer « Stile antico » et « Stile nuovo » de la grande polyphonie de la Renaissance: la musique de Palestrina et celle de l’école napolitaine de la fin de la Renaissance, « une confrontation entre l’eau e tel feu, entre la fluidité contrapuntique et l’émotion tellurique de l’élan harmonique », selon les propres termes de Luc Coadou, directeur artistique de l’ensemble dans le hors-série du magazine Cité des Arts (entièrement consacré aux Voix animées et à leur saison 2026) qui sert aussi de feuille de salle, richement documentée.

Présentations

En amont du concert, dans la salle du chauffoir, l’équipe des Voix animées en présence de Jean-Marc Bouré, administrateur des monuments nationaux du Var, et du compositeur Fabio Marra (accompagné par sa traductrice et répétitrice de l’ensemble), attendait le public pour une présentation du concert.  « Il s’agit d’un programme pour cinq chanteurs, Anne-Sophie Honoré, soprano, Laurence Recchia, mezzo, Cyrille Lerouge, contre-ténor, Damien Roquetty, ténor et de moi-même, basse. Il y a des compositeurs morts et un compositeur vivant, ici présent, Fabio Marra. Une unité, donc : la musique italienne ».

D’abord, sera chantée la musique universelle de l’église catholique romaine, par les œuvres de Palestrina, grand compositeur de la papauté (il meurt en 1594). Ce sont des musiques qui n’étaient jamais données en concert, puisque liturgiques. (Elles le seront plus tard grâce aux Concerts Spirituels fondés par le compositeur et hautboïste à La Chapelle royale, Anne Danican Philidor, le 17 mars 1725). Le concert dans sa première partie se place dans une situation de cérémonie. Luc Coadou resitue les travaux du musicien dans le contexte d’une époque marquée par le Concile de Trente, engageant une manière de résister à la Réforme par la musique.

Musicales de l’abbaye du Thoronet/ Les Voix Animées, août 2026 © MC

Le travail est complexe: il s’agit de préserver des désirs de tissages mélodiques tout en respectant la position rigoureuse de la papauté qui cherche à rendre la musique proche du texte et le garder toujours intelligible, refusant pour cette raison la polyphonie du grégorien qui brouillerait le sens. La légende veut que Palestrina composa une messe en quelques heures (la fameuse messe du Pape Marcel dont les Voix Animées ont fait un enregistrement) et convainquit son auditoire de prélats que la polyphonie pouvait être parfaitement compréhensible et « audible »!

« La première partie du concert suivra les traces de Palestrina avec en thème conducteur l’Ave Maria » explique le directeur artistique des Voix Animées qui sourit par avance des surprises de la seconde partie consacrée à la musique napolitaine de la fin du XVIème et début XVIIème avec ses maîtres de chapelle qui voyagent par toute l’Europe au gré des engagements que leur offrent les puissants de ce monde. On verra ainsi Giovanni de Macque, fondateur de l’école napolitaine, être maître de chapelle du Vice-Roi d’Espagne à Naples.

Musicales de l’abbaye du Thoronet/ Les Voix Animées, août 2026 © MC

Carlo Gesualdo, prince de Venosa, neveu par sa seconde épouse de Saint Charles Borromée, archevêché-que de Milan et grand protagoniste du concile de Trente fera évoluer son art vers des audaces musicales et des univers tourmentés. D’autant plus tourmentés que le musicien était tout de même auréolé d’un passé sulfureux: découvrant en plein adultère sa première épouse, il l’aurait tuée lui-même et fait tuer l’amant de celle-ci. On ne riait pas avec ces choses-là à l’époque! Et pourtant ce prince aux comportements peu civilisés mena l’art du madrigal à des sommets, avec une expressivité jamais atteinte jusqu’alors et une poésie proche du pétrarquisme . Bref, le règne des sentiments et de leur délicate expression! (On peut rappeler à ce propos le roi Henri VIII d’Angleterre qui, tout modèle de Barbe Bleue qu’il fût, jouait fort bien du luth, de l’épinette et d’autres instruments, chantait et composa musique et poésie….). Les anecdotes fleurissent, rendent ces époques éloignées proches, instaurant une familiarité joueuse avec la complexité des relations de l’Europe de la Renaissance.

Les vies des compositeurs joués sont évoquées, les formes musicales mises en œuvre aussi, chromatismes, liaisons par progressions harmoniques, musiques dramatiques « toujours à se percer le cœur » qui sont dans l’école napolitaine les germes de l’opéra, polyphonies qui vont au bout de leurs possibilités, et accomplissent tout ce que les voix seules peuvent atteindre…
Inspiré par cette apogée expressive, Fabio Marra expliquait ensuite les principes de son motet, composé pour les Voix Animées, Gloria Domini in Saeculum. Comme ses prédécesseurs de la Renaissance, il utilise les chromatismes avec leur demi-tons qui « frottent », s’émerveille des résonances des voix et des pierres de l’abbatiale, privilégie l’expressivité, les contrastes et les nuances, laisse percevoir sous la sérénité une tension dramatique comme animée par une force intérieure.

Musicales de l’abbaye du Thoronet/ Les Voix Animées, août 2026 © MC

Seul terrible bémol : l’annonce de l’annulation des représentations du troisième volet des concerts dédiés à Palestrina, faute du budget nécessaire (les feux, la chaleur, tant de critères ont vidé les lieux de concerts et grévé les compagnies des fonds indispensables à leur survie!)

La musique est le meilleur don des dieux! (et des êtres humains)

Suit le concert sous les voûtes familières de l’abbatiale du Tholonet. Les voix des cinq chanteurs s’élèvent, pures, amples, expressives, se croisent, s’envolent, s’emportent, se poétisent avec une élégance rare dans le phrasé. Naît la messe de Palestrina après le Mirabile mysterium de Jacobus Handl, surprenant de modernité avec ses accords aux fines dissonances et ses tissages incroyablement contemporains. On a l’effet que peuvent produire les statuettes des Cyclades qui, bien que datant de l’âge du Bronze ancien (entre 3300 et 2000 avant JC), frappent par leurs formes géométriques en épure.

La Missa « Salve Regina » de Palestrina offre sa clarté, la scansion précise de son Kyrie, l’enthousiasme du Gloria avec ses joies et ses notes qui s’élèvent vers les astres, l’affirmation nette du Credo et ses douceurs vocales qui s’emportent peu à peu en crescendos éblouis, le brillant du Sanctus avant les effets de sfumato des voix qui dessinent des perspectives lointaines à l’Agnus Dei afin de mettre en relief les silhouettes du premier plan.
Après les exaltations mystiques, les tourments des amours terrestres entrent en scène.

Musicales de l’abbaye du Thoronet/ Les Voix Animées, août 2026 © MC

Les pièces de Giovanni de Macque, Carlo Gesualdo, Scipione Lacorcia, Pomponio Nenna, Ettore della Marra, déploient leurs palpitations, leur espièglerie, la complexité de leurs accords aux dissonances fruitées, leurs narrations qui font revivre toute une société qui, malgré ou grâce, à la rigueur de ses codes, n’oublie pas la fantaisie, les élans, les danses, les rires, les tristesses. Déjà s’ébauchent des thèmes d’opéra. Comment ne pas songer au Là ci da me la Mano du Don Giovanni de Mozart lorsque l’on écoute Della piu Bella Mano de Pomponio Nenna!!!!

Le Gloria Domini in saeculum du contemporain Fabio Marra (rien à voir avec son homonyme de la Renaissance), chanté dos au public dans l’abside principale de l’abbatiale prend des sonorités bouleversantes. Les chanteurs sont cinq et l’on croit entendre une multitude. Les expansions vocales sous les voûtes sont démultipliées. Peu importe alors le sens (pourtant tout est parfaitement articulé), le travail sur les voyelles est juste sublime, le temps s’arrête, saisi dans la magie des orbes sonores. Une forme de transcendance se déploie au cœur de cette grammaire finement ciselée dont l’ampleur semble contenir en elle des sources de mystères que les mots ignorent.

Musicales de l’abbaye du Thoronet/ Les Voix Animées, août 2026 © MC

En bis, après un retour à la simplicité de Palestrina, le motet titre du programme rappelle à une assistance séduite, que la musique est le plus beau don de Dieu, Musica Dei Donum!

Concert des Voix Animées donné à l’abbaye du Thoronet dans le cadre des Musicales de l’Abbaye du Thoronet le 29 août 2026

Photographies © M.C.

Retours attendus

Retours attendus

Les festivals se multiplient sur les territoires du Sud, il y a les « grands », à portée internationale, et ceux, plus modestes mais d’une irréprochable qualité qui perdurent contre vents et marées et maintiennent une programmation originale et sans compromis. Indubitablement Les Soirs d’été Durance Rive gauche (auparavant Soir d’été de Silvacane) font partie de ceux-là.

Grâce à eux, on découvre des ensembles qui ne sont pas familiers des grands médias, et qui pourtant empoignent les foules et les font danser!
Rappel de la première soirée de ce festival dans le cadre idyllique du parc de l’abbaye de Silvacane alors que la chaleur oppressante du jour s’atténue.

Faire chanter les rossignols

Initialement attendu en première partie de soirée, le groupe Neskoh Akustik avait dû déclarer forfait (son leader ayant subi une lourde opération), mais, relevant le défi à guitare levée, le quintette folk marseillais Rascal Saloon investissait la scène avec ses mots et ses musiques avec un talent fou. Autour de Nicolas Coutier, (guitare folk, guitare électrique ou mandole) se déployaient les talents de ses complices, Thierry Vaudé (mandoline, guitare folk, banjo, chant…), Victor Steil (Accordéon, mellow tone, harmonica, guitares, chant), Raphaël Rossignol (Cajon, bodhran, cuillères, chant…) et Emmanuel Rossignol (Basse, contrebasse, violon, chant).I

Les textes de Nicolas Coutier viennent scander le spectacle. On le voit arpenter les rues de Dehors, sous un « ciel qui se fout du temps qui passe » dans Attendre avec des chromatismes descendants à la guitare sur des mélodies celtiques tandis que les ostinatos des cordes semblent mettre le temps en pause, l’enserrant dans leur boucle où se greffent les rêveries de l’accordéon. Ce dernier prend des accents de cornemuse dans une danse irlandaise que les percussions rythment avec une fougue bienvenue. Les poèmes de Nicolas Coutier prennent un tour mythologique, embrassent les mondes dans un imaginaire aux ramifications proches de celles des BD de Philippe Druilhet avec un personnage qui « se baigne tous les matins dans le sang d’un animal (…) et peut se transformer en cheval ».

Rascal Saloon Silvacane 2026/

On plonge dans l’univers des westerns d’Ennio Morricone où galopent les chevaux soulevant des nuages de poussières… On croise Jacques Brel lorsque « La route toute droite, se pend entre le ciel et un canal ». Alors, « les corbeaux s’envolent en prière dans la lumière ». On s’attable au banquet de la vie même si « un jour (je) sortirai de moi »… Entre Irlande et Amérique, les musiques voyagent, airs traditionnels, improvisations, mots, se coulent dans une forme de récit aux couleurs de blues et de folk. Le public est conquis par ce poètes déjantés!

 

Retrouvailles jubilatoires!

L’année 2026 a tout de même connu une véritable bonne nouvelle: le retour du groupe mythique Poum Tchack qui, après plus de mille concerts en Provence et dans le monde entier avait fait une longue pause de plusieurs années. 25 ans!
Les voici de nouveau réunis : Alexandre Morier (guitare), Manu Reymond (contrebasse), Jean Philip « Pee Wee » Steverlynck (violon, chant), Samuel Bobin (batterie, chant) et Olivier Dambezat (guitare, chant).

Si on leur demande comment ils ont eu envie de renouer avec leur répertoire, ils sourient, espiègles. Le récit change selon les narrateurs, mais il est toujours question d’une soirée bien arrosée et festive et d’une décision prise vers trois heures ou trois heures et demie du matin. Rien n’a changé de leur verve, de leur humour malicieusement potache, de leurs improvisations déjantées, de leur occupation scénique, avec les bonds de Per Wee, les solos éblouissants de chacun, les pauses bière, (mais chut! Il ne faut pas le dire!), les tenues acrobatiques des instruments, les invitations à danser adressées au public qui ne se le fait pas dire deux fois et envahit l’espace herbeux qui fait face à la scène. Il y a les enfants qui caracolent, les couples qui retrouvent des pas oubliés, des solitudes qui se déhanchent pour le plaisir, les amis qui se retrouvent et discutent tout en levant bras et jambes en des rythmes parfois approximatifs (le terrain n’est pas aisé!), mais cultivant tous un art de Lal joie communicatif qui fait écho à celui développé sur le plateau.

Poum Tchack Silvacane 2026/

On voyage dans les souvenirs, les danses d’Europe de l’est, une Hora bulgare, une milonga, une valse, un swing, une espagnolade au cours de laquelle les interprètes miment une corrida fantasque, une nostalgie klezmer, un détour par le « petit jardin » de Jacques Dutronc, une rêverie sur une Gnossienne d’Erik Satie, un détour par le classique Tico Tico du jazz manouche, une anthologie musicale sur le thème du Bésame Mucho de Consuelo Vélasquez (1935, mais déjà initié par l’un des thèmes du Concerto pour piano en la mineur op. 54 de Robert Schumann!) mais aussi de célébrissime Andante du Trio n° 2 opus 100 de Schubert (celui que tout le monde connaît grâce à Barry Lindon de Kubrick!).

Victor Steil (des Rascal Saloon) et son accordéon sont appelés sur scène pour des duos et trios époustouflants et des tutti somptueux, dont une version mémorable du Libertango de Piazzolla.
Bien sûr une chanson russe offrira ses volutes mélancoliques, sublime avec son violon, ses accords de guitare, les sonorités de sa langue, suivie par un air tsigane. C’est en bis que les paroles de la dernière chanson seront traduites : « C’est l’histoire d’un petit oiseau qui marchait dans la neige laissant les traces de ses pattes. La neige a fondu et l’écriture a disparu. Le peuple tsigane cherche toujours cet écriture et cet oiseau qui sans doute était une alouette ». Le violon devient alors l’oiseau, flirte avec celui de Pierre et le Loup de Prokofiev, danse sur le fil de tous les styles des musiques traditionnelles et populaires, jazz, swing, accents de limonaire et Kiss me d’Elvis Presley. Comment s’arrêter!!!

Poum Tchack Silvacane 2026/

« Si vous voulez des disques, on doit en avoir quelques uns, de toute façon ils sont en libre accès sur le web! Nous n’avons pas l’intention de faire de l’argent avec ça ! Nous n’avons pas des envies de yacht! » sourient-ils. La grâce de la décontraction, du bonheur de partager la musique, de jouer dans toutes les acceptions du terme, et d’être toujours d’excellents musiciens, quel combo! On en redemande!

Concert donné le 3 juillet 2026 à Silvacane dans le cadre des Soirs d’été Durance Rive Gauche

Photographies © M.C.