Théâtre au cœur

Théâtre au cœur

66 pulsations par minute de Pauline Sales a fait battre à l’unisson les cœurs du théâtre des Ateliers  dans une mise en scène de Noëlie Giraud

Depuis 2024, le théâtre des Ateliers a ajouté un nouvel outil à sa démarche de transmission grâce à l’atelier de création adolescents ouvert à des jeunes gens qui pratiquent déjà le théâtre dans différents cours à Aix-en-Provence (conservatoire, option théâtre…). À la direction artistique et pédagogique, Noëlie Giraud amène ces acteurs en herbe à développer leurs talents, à prendre conscience des enjeux du plateau et du travail collectif.
À la suite de séances préparatoires permettant de découvrir les textes et de les distribuer à chacun des protagonistes, le travail de mise en place s’effectue très vite : trois journées de répétition intense, une journée de filage et les quatre représentations s’enchaînent, suivies toutes par une analyse de ce qui s’est passé, des points forts, des choses à améliorer ou à réfléchir davantage.
L’artiste associée au théâtre des Ateliers la saison précédente, Pauline Sales, dont la Compagnie d’entraînement avait interprété Les deux Déesses (lire ici )  a accepté que la pièce qu’elle avait écrite spécialement pour des adolescents, jeunes acteurs de la promotion 28 de l’École de la Comédie de Saint-Étienne dont elle est la marraine, 66 pulsations par minute, soit reprise par l’atelier de création adolescents 2025-2026.

Parcours initiatique

Avec un langage juste, le récit nous installe sur une placette de village, « un trou », où se croisent les adolescents du coin et ceux qui sont en vacances. Les cousins, Alba et Jacques aiment leurs étés à Saint-Evroult dans l’Orne, il y a les souvenirs, leur grand-mère Mamita. Avec l’adolescence, tout commence à leur sembler un peu vide, les adultes sont creux quelle que soit leur envie d’être proches des adolescents dont ils ne comprennent bien évidemment rien, sans doute et surtout quand ils affirment qu’ils l’ont été aussi !
Une jeune fille sauve d’un accident de la route une enfant prénommée Alice. Le père de cette dernière  lui offre en remerciement un coup à boire ainsi qu’aux autres « jeunes » disséminés sur la place. Le groupe se forme. Ils sont neuf: cinq filles, quatre garçons. Chacun est la cible des autres, leur répond, justifie… les portraits émergent, fragiles, emplis d’interrogations.

Autour de la piscine de Mamita, toute la troupe, cette « accumulation arbitraire de gens qui n’ont rien à faire ensemble », se réunit pour une beuverie libératoire. Alors, la surface des choses est grattée afin de révéler ce qui ne va pas de soi. Est-ce qu’arracher le film transparent qui protège cette surface des choses va permettre l’accès à leur vérité ou est-ce la fin d’une époque : « sans cette membrane, plus rien n’avait de sens : aimer ses parents, la tarte aux fraises, les vacances». 
Évoquant l’accident et le sauvetage, ils se posent la question du courage, de ce que représente cette notion.

66 pulsations par minute : Pauline Sales :théâtre des Ateliers 2026 © Noëlie Giraud

66 pulsations par minute / Pauline Sales / théâtre des Ateliers 2026 © Noëlie Giraud

S’esquisse alors une réflexion sur les rites de passage, appuyée sur des références antiquisantes (l’une des protagonistes est passionnée d’archéologie), prônant une éphébie (présentée en amalgame entre traditions grecques et romaines) permettant une transition entre l’enfance et l’âge adulte.
Un rite s’invente, à la fois cruel et transgressif. Il s’agit de rompre un équilibre ancien. Les adolescents plongent après l’acte dans une sorte de sommeil à la Belle au Bois Dormant. Leur victime veille, celui qui restera au village et emporte le souvenir du rituel dans la solitude future d’après l’été.

Une mise en scène efficace

La profondeur du propos irrigue la superficialité des formes verbales et la crudité du vocabulaire, qui sonne comme l’amorce d’une transgression libératoire.
Ce travail entre le dit et le non-dit est amorcé par le premier temps de la pièce, conçu comme une murmuration d’oiseaux : les neuf comédiens se massent dans le noir et leurs voix bourdonnent, enflent lors des passages de lumière, se rétractent lorsque l’ombre les recouvre en un mouvement somptueux. Cette image théâtrale, puissante, scelle toute la pièce, livrant les clés d’un âge où tout hésite malgré une vision manichéenne des êtres et du monde. Pas de conditionnel dans les formulations : les phrases sont affirmatives ou négatives et ne connaissent pas de « peut-être ». 
Les corps jubilent dans des danses pour lesquelles l’ensemble des acteurs se retrouve sur le plateau. Les musiques d’une époque correspondant à l’adolescence des « vieux » spectateurs envahissent l’espace sonore. Les adolescents se titillent, se jaugent, se heurtent, se séduisent, s’éloignent, reviennent. Il y a là-dedans l’attraction contagieuse du groupe avec ses émulations, ses paris, ses provocations. L’intime devient objet du commun, se dévoile comme malgré soi avant la « catastrophe comiquement sinistre qui s’appelle la vie adulte ».
Quel exercice périlleux accompli avec verve et fraîcheur ! Bravo !

66 pulsations par minute, vu le jour de la dernière, dimanche 17 mai 2026 au Théâtre des Ateliers.

Casting:
Arthur Bouché, Lou-Ann Diaferia, Axel Godin, Éloïse Gouilloux, Anna Guizier, Rose Housson, Billie Noël, Mathilde Trouillet, Esteban Vazeille
Lumières : Margot Noël
Mise en scène : Noëlie Giraud

Le texte de 66 pulsations par minute de Pauline Sales est édité chez Les Solitaires Intempestifs.

66 pulsations par minute : Pauline Sales :théâtre des Ateliers 2026 © Noëlie Giraud

66 pulsations par minute / Pauline Sales / théâtre des Ateliers 2026 © Noëlie Giraud

De la fée Clochette et du bar du coin

De la fée Clochette et du bar du coin

Avec ses différents espaces, le théâtre du Bois de l’Aune prend parfois des allures de terrain de jeu pour les artistes. Les travaux menés à l’étage ont dégagé un lieu qui tient de la friche avec ses piliers de soutènement et la géométrie froide de ses murs peints en blanc. Pas très théâtral pourrait-on penser ! Mais l’expérience du théâtre sait échapper aux conventions avec esprit. Carte blanche était donnée à Alain Béhar qui nous avait déjà séduits avec Les Vagabondes, La clairière du Grand n’importe quoi ou La Gigogne des tontines.

Face à ces textes amples, Clochette a raté sa vie tient une place à part. pas de flux continu d’un récit où tout s’enchevêtre en une poétique, implacable et dadaïste logique, mais une série de vignettes, de courtes saynètes qui pourraient sortir d’un album de Bretécher. Les dialogues minuscules s’arc-boutent sur les petites choses du quotidien, taille d’un appartement, réflexions sur le football, projets imaginaires, omelette à mettre sur le feu, remarques sur le vocabulaire…

La liste peut être infinie. Alain Béhar sourit à la fin de la représentation en clin d’œil à Patrick Ranchain, directeur du théâtre du Bois de l’Aune, (ils sont complices depuis le début!) : « je me suis tenu dans les limites des trente-huit minutes ! ». En fait, confiera-t-il plus tard, le spectacle aurait pu tout aussi bien durer deux heures : « il a fallu couper, choisir, adapter au lieu, au moment, au public ». Il sourit encore : « c’est plus léger que les pièces précédentes, mais on a besoin de bulles de fantaisie aujourd’hui ! ».

Cette fantaisie se dessine dans les noms des protagonistes qui sont peut-être compagnons de vie, êtres d’une rencontre arrangée, amis qui cherchent sans cesse à sonder l’autre, à s’éprouver à son contact… 

Clochette a raté sa vie / Alain Béhar © X-D.R.

Clochette a raté sa vie / Alain Béhar © X-D.R.

Elle s’appelle Clochette (géniale Cécile Saint-Paul) et sans vouloir tirer la métaphore du côté de Peter Pan, elle fait s’envoler les mots par ses questions et sa manière de les faire rebondir. Il répond au nom de Torpille (référence au surnom qu’un personnage de bar haut en couleurs attribuait à Alain Béhar, « mais ce n’est guère important, raconte ce dernier, le sobriquet m’a plu et je l’ai gardé ! »). Les deux comédiens habitent littéralement le « plateau », se concentrent sur côté cou ou jardin, viennent s’asseoir au milieu du public, déplacent une petite table, deux chaises, des légumes, poursuivant leurs échanges, tels deux joueurs aguerris.

Il y a quelque chose des dialogues de En attendant Godot de Beckett, leur manière d’arriver de nulle part et pourtant de nous ancrer immédiatement dans la familiarité d’une scène ordinaire de la vie de tous les jours.

La représentation débute ainsi :
« C’est vraiment petit, comme endroit, je dis.
Oui.
En même temps on ferait quoi dans plus grand ?
On aurait plus d’espace, simplement.
On en a eu déjà, on faisait quoi d’autre ?
Je ne sais pas, on bougeait un peu… il y avait de l’air entre les choses, des trucs inutiles…
Et ?
Rien, c’est vrai… Enfin, je ne suis pas sûre.
En tous cas, c’est petit.
Il doit manquer quelque chose.
C’est comme pour le foot.
Quel rapport ?
Les supporters qui se foutent sur la gueule en permanence… »

Clochette a raté sa vie/ Alain Béhar & Cécile Saint-Paul © Lise Agopian (BDL)

Clochette a raté sa vie/ Alain Béhar & Cécile Saint-Paul © Lise Agopian (BDL)

Le glissement d’un thème à un autre peut s’effectuer sur un jeu de mots, une analogie, une rupture franche signifiée par un jingle négligemment actionné par l’effleurement d’une touche sur l’un des deux ordinateurs portables qui se situent de part de d’autre de l’espace scénique, l’affichage d’un mot sur le mur de scène, « brinquebalant », « concupiscent » (…).
On se pose des questions sur l’argent à propos d’un emprunt à un ami qui pourrait être remboursé par celui fait à un autre ami mais qui ne pourra sans doute jamais rendre la somme due, ce qui permet de parler du thème de la dette : « Ça n’est pas seulement une question d’argent, enfin pas seulement celui que tu as ou celui de quelqu’un d’autre, que tu lui dois… ça n’existe pas vraiment. / Personne n’a cet argent au fond, celui de la dette je veux dire… Ça n’est pas si injuste, puisque personne ne l’a. / Mais si, justement… » 

Les remuements du monde affleurent, épuisent leurs vagues contre la bulle de ces instants. On se pose de grandes questions : « « Liberté égalité fraternité », selon toi, c’est plutôt une utopie ou une chimère ? » mais on se demande aussi si l’oiseau entendu est une mésange, quelle sera la taille d’un chêne tricentenaire dans un an, on se plaint des pleurs des bébés et des arêtes des daurades. Les mots se grivoisent parfois, les corps se touchent. 


Théâtre du Bois de l'Aune © X-D.R.

Théâtre du Bois de l’Aune © X-D.R.

Une somptueuse omelette est promise : deux œufs se retrouvent cassés sur le sol… moment d’approbation extatique sur le résultat ! Il ne faut jamais oublier que l’on est au théâtre que l’illusion y est reine et que les mots donnent leur sens à ce qui nous entoure.
C’est toute la vie qui se retrouve là dans ses petitesses, ses drôleries, ses inconstances, ses engagements, ses inconséquences. 
Que de tendresse dans ces échanges où tout signifie que malgré tout l’essentiel est l’être aimé au cœur des éléments décousus du sketch infini de la vie. 
Les deux acteurs sont d’une ineffable justesse, vrais et profonds jusque dans l’insignifiance des choses. Pas si raté ce blues délicat d’un théâtre cousu main !

Clochette a raté sa vie de la Compagnie Quasi vu le 12 mai 2026 au théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence

Où commence le théâtre ?

Où commence le théâtre ?

 La création universitaire, Audition Fiction, de Johana Giacardi soulève l’enthousiasme du Vitez

« J’espère que personne n’est venu ici ce soir pour voir un spectacle ! » déclare Johanna Giacardi, rieuse, alors que le public vient de s’installer dans la salle du Théâtre Antoine Vitez.

La représentation est particulière puisqu’elle est insérée dans le cursus universitaire des étudiants de l’AMU (Arts de la scène).
Outre le travail d’acteur, tous les autres métiers qui entourent la représentation sont déclinés : scénographie, mise en scène, régie, production, médiation, fabrication des costumes, bref, cette foule invisible « sans laquelle rien ne se passerait » (selon la formule rituelle qui accompagne la présentation de ceux qui ne se retrouvent pas sous les feux de la rampe).
Chaque année, le théâtre Vitez accompagne cette formation placée sous l’égide d’un (ou d’une) metteur(e) en scène invité(e).
La session 2025-2026 a bénéficié de la collaboration de Johana Giacardi, actrice, dramaturge, metteure en scène et cofondatrice de la compagnie Les Estivants (2026).

Plutôt que de choisir une pièce à travailler, l’artiste a préféré placer les acteurs en herbe dans un espace à la fois de création et d’interprétation, mêlant adroitement une réflexion intime sur ce que représente pour chacun le théâtre et la liberté d’adapter les mots des auteurs à des lectures nouvelles.
Quelle gageure que de choisir en création universitaire précisément le moment de l’audition ! Cette épreuve, comparable à un entretien d’embauche, demande aux postulants de tout mettre en œuvre pour être choisis, bref, « être les meilleurs » (lors de l’une des nombreuses saynètes qui composent la pièce, les pancartes brandies par les candidats soulignent avec humour leur supériorité, les prédisposant à être les « élus »).

Molière avant toute chose

Sur le mur de fond de scène, sont affichés les rôles dont la metteure en scène, Johana Giacardi, a besoin pour ses prochaines pièces, L’Avare et L’école des femmes. Les jeunes prétendants passent l’un après l’autre, accompagnés par un complice plus ou moins attentif à leur donner la réplique. L’une de ces dernières répondra au téléphone sans se soucier de la candidate qui blêmit lorsqu’elle voit sa prestation dévastée par cette nonchalance inopportune.  Par ses mimiques cocasses, un autre volera l’attention du public à son interlocuteur.

Chacun donnera ensuite sa version d’une autre pièce dans laquelle il pense briller particulièrement. On rit à la tirade excessive de Don Diègue, aux exubérances des personnages de Don Juan, une Elvire tordante (oui, selon la manière de dire le texte, elle peut facilement entrer dans le panthéon des Cinémastocks de Gotlib et Alexis !), un Sganarelle désopilant, des effets de fumée grandiloquents, telle tirade du Misanthrope sera génialement pulsée sur un thème de I am, Scapin déambulera sur l’air de La Panthère rose, tandis que le Commissaire de L’Avare se transformera en héros de Western… 

L'Audition Fiction : Johana Giacardi : Création universitaire 2026 © MC

Tout devient objet de jeu. Qu’y a-t-il de plus sérieux ! Les costumes même nous font entrer dans les problématiques actuelles : la traîne d’une Elvire est constituée d’une vingtaine de sacs plastique roses recyclés ! 
Les scènes, finement redécoupées par Johana Giacardi, gardent tout leur sel et se voient imbriquées avec talent dans l’irrépressible mouvement qui pousse chaque étudiant à se dépasser.

Rythmant fortement les solos et duos, d’amples scènes d’ensemble rassemblent la foule débridée des acteurs qui s’emportent en chorégraphies efficaces et libératrices. Entre les « actes » de cette pièce qui refuse son nom de longues banderoles traversent le plateau, brandies par les candidats. On pourra retenir l’une des citations inscrites sur ces insignes de manifestation : « L’art ne doit pas permettre de masquer ses faiblesses mais peut s’avérer le moyen idéal pour les manifester. » (Robert Filliou, artiste, scientifique, inclassable, qui chercha à détourner les « principes d’économie politique » du penseur libéral du XIXème, John Stuart Mill, en Principes d’Économie Poétique, fondés non sur les critères du rendement mais sur la création d’un nouvel art de vivre).

L'Audition Fiction : Johana Giacardi : Création universitaire 2026 © MC

Le théâtre entre illusion d’un monde et vérité intime

Chaque candidat était aussi invité à la fin de sa prestation à expliquer ses relations au théâtre. La profondeur des réflexions, leur caractère intime avaient quelque chose de bouleversant. Le théâtre prenait alors une tournure révélatrice, comme si le lieu lui-même et la manière de l’investir avaient une fonction cathartique.

« Je ne m’aime pas. Mais au théâtre, je veux parler avec les mots des autres, c’est plus facile. Être sur scène permet de ne pas être jugée », déclare l’une, « c’est le lieu où je peux enfin être bizarre » sourit l’autre. « Je joue Arnolphe, car il représente tout ce que je déteste. Le théâtre, c’est ce qui me fait le plus peur et en même temps j’ai l’impression d’y retrouver mon âme d’enfant ». « Faire du théâtre, ça a du sens » … Les mots hésitent, puis se bousculent, il y a un bonheur indicible à dire, chanter, danser, exprimer par les corps, les voix, ce qui est vraiment important.

L'Audition Fiction : Johana Giacardi : Création universitaire 2026 © MC

Saisissante, la scène finale voit débouler sur le plateau tous les métiers du théâtre, chaque personnage arrive avec sa pancarte, énonce ce qu’il veut être, pleinement, couturière, ingénieur du son, des lumières, scénographe, médiateur, acteur, souffleur, metteur en scène…
Et on leur souhaite de réussir, de trouver dans ces professions tout le bonheur qu’ils manifestent ce jour-là devant le public du théâtre Vitez qui les ovationne.
Le théâtre, ce fantastique lieu de l’illusion, s’avère ici être celui de la vérité des êtres.

Audition Fiction, le 2 mai 2026 au théâtre Vitez, Aix-en-Provence (la pièce a été jouée du 28 avril au 2 mai)

Photographies © MC

Le casting:
Mise en scène de Johana GIACARDI
Assistante à la mise en scène : Romane GASTEBOIS, Camille BEY
Avec Céleste BARRAT, Emma BLASCO, Evan BOIS FOLVILLE, Anna-Léna BOYE, Manon CAILLAT, Valentine CUEFF, Lisa DAVID, Antoine DEPONT, Plume ESTEVE , Lou FONTAINE, Manal GATFY , Jaëlle HINGANT, Laurine LALOUX, Emma MARC, Alice MENOU, Yasmine OUSBOU, Ugo REGOLI, Mathieu SCATTARELLI, Adèle ZOCHLAMI
Création lumière et son : Laurène JEAN, Hal MOREAU
Régisseur son : Bachir LAHMOUDI
Scénographie : Lise ANANIKIAN, Juliette GALAN-NGUYEN
Production et Médiation : Alicia NOTTEAU-DELAIGUE
Texte : Johana GIACARDI, d’après Molière

 

L'Audition Fiction : Johana Giacardi : Création universitaire 2026 © MC

Grammaire du poil et chiens sans collier

Grammaire du poil et chiens sans collier

Petite grimace des quelques adultes de la représentation du jeudi après-midi : la salle du Jeu de Paume est emplie d’enfants des écoles primaires d’Aix-en-Provence. Le niveau sonore est élevé. Le plaisir de la représentation semble bien compromis. Les regards échangés de part et d’autre des balcons sont sans équivoque : Thélonius et Lola de Serge Kribus, mis en scène par Agnès Régolo s’apprête à un exercice de haute voltige !

 Miracle de la scène, de l’excellence des acteurs, du texte, de l’efficacité de la scénographie, toute simple avec ses immeubles construits en caisses de transport, de la musique qui vient cueillir les rythmes scandés par les mains juvéniles :  Ligia Arenda Martinez qui interprète Lola entre sur le plateau, s’arrête devant l’assistance, la regarde avec une empathie non feinte, lumineuse. C’est gagné! Rien ne s’oppose à la convention théâtrale qui unit dans le même propos acteurs et public : la jeune femme affirme qu’elle s’appelle Lola, qu’elle a onze ans et demi. Les spectateurs décident d’y croire et se laissent emporter par le récit. 

Tout commence comme dans un conte, par la transgression de l’interdit qui vient modifier le cheminement du protagoniste. Lola se promène dans la rue, seule, alors qu’elle a affirmé à sa mère qu’elle se rendant chez sa tante pour faire ses devoirs.
Un chant modifie son parcours, c’est celui d’un chien des rues, (Antoine Laudet).
À ses applaudissements, le chien se cache, refuse d’abord de lui adresser la parole. Comme l’expliquait Antoine de Saint-Exupéry dans Le Petit Prince, il faut le temps de s’apprivoiser… temps court bien sûr, on est au théâtre. Thélonius (clin d’œil à Th. Monk ?), c’est le nom du chien, est musicien.
Les deux nouveaux amis dansent, chantent (dans les enthousiasmantes compositions du violoncelliste Guillaume Saurel).
Lola veut absolument l’aider à devenir célèbre.

Thélonius et Lola, Serge Kribus / Agnès Régolo/ Photo de répétition © Fred Saurel

Les conversations des deux personnages musent entre les mots, leurs jeux, leurs correspondances. Parler « chien », « chat », français, aller d’une langue à l’autre dépendent finalement de la qualité d’écoute, et leur compréhension tient de la bonne volonté de chacun dans cette espiègle «grammaire du poil ». Lola s’étonne de la facilité de ces apprentissages dans une sorte de mise en doute de la réalité du conte. Elle est une petite fille, discute avec un chien qui chante et philosophe. Invraisemblable, certes, mais l’imaginaire de l’enfance ne se soucie guère de telles incohérences, privilégiant la logique imparable des cœurs et de l’humanité.

Cette humanité est mise à l’épreuve :
une nouvelle loi vient de passer, interdisant la circulation des chiens sans collier et exigeant leur expulsion.
Alors que la petite fille percevait les autres comme ses égaux, la voici scandalisée par le sort qui attend son compagnon à quatre pattes et elle s’embarque avec lui dans un road-movie épique qui les mène du quai où ils se sont rencontrés, à une station-service, un camion, à Ostende enfin sur la côte belge, port plus aisé pour le départ vers l’Angleterre que Calais. Le décor qu’ils remodèlent au fur et à mesure du déroulement de l’action figure avec efficacité les lieux. Là encore, la metteuse en scène fait confiance au public à ce jeu des illusions qui participe tant à l’intérêt porté aux propos.

Thélonius et Lola, Serge Kribus / Agnès Régolo/ Photo de répétition © X-D.R.

Pour le public adulte la question si tristement actuelle des migrants et des sans-papiers est évidente. Pour les enfants, il s’agit d’abord de réveiller un sentiment de justice, d’accueil, depuis la musique, cette langue sans frontières que pratiquent les deux amis, à leur coexistence amicale, riche de découvertes et d’affirmation de soi. 

La fantaisie rend compte avec acuité du réel et se défend bien d’imposer une morale. Celle du cœur en est évidente et cela suffit. « La réponse est le malheur de la question » sourira Thélonius. Agnès Régolo dans son livret de présentation cite Serge Kribus : « le théâtre et les histoires que nous racontons ne sauvent pas le monde. Elles n’apportent même aucune solution et je ne crois pas qu’elles soient faites pour ça. Mais elles nous permettent l’essentiel : échapper à la solitude, à l’isolement, à la honte parfois. Elles nous permettent de nommer les évènements vécus. Elles nous permettent d’échanger, partager nos expériences. Par ce partage, elles nous accompagnent, nous aident à avoir envie de continuer et, parfois, nous ouvrent l’accès à l’idée du choix ».

Thélonius et Lola, Serge Kribus / Agnès Régolo/ Photo de répétition © X-D.R.

Bien sûr, la fin est emplie d’optimisme et d’espoir et la danse enivrante de Lola est une ode à l’amitié et à la vie.
La rencontre avec le public sera, elle aussi, subtilement orchestrée. Avant toute question, les enfants seront invités à compléter un début de phrase, sur le modèle de la dernière chanson : « qu’est-ce que vous souhaitez à votre meilleur ami ? ».
Les réponses fusent, originales parfois, tendres, drôles, gourmandes, généreuses. On se demande ce qui se passe en coulisse, quels sont les effets du trac, quelle est la durée des répétitions, ce que cela fait d’être un personnage. Les deux acteurs revenus à « la normale », si l’on excepte le nez toujours grimé de noir d’Antoine Laudet, répondent avec finesse, sincérité, rappellent dans des anecdotes les origines de certains mots du théâtre (les coulisses, issues du verbe « coulisser » qui rappelle que les décors et rideaux délimitant l’espace scénique étaient placés sur des rails ou des tringles).
Si les explications ramènent à du concret, elles n’enlèvent rien à la magie du théâtre qui peut faire dialoguer humains et animaux, évoquer les lieux immenses, des paysages avec trois fois rien, voire, rien du tout. S’esquisse alors une ébauche de différenciation entre théâtre et cinéma. Mais c’est une autre histoire. Ici, la salle du Jeu de Paume a été sous le charme d’une écriture, d’un jeu, d’une mise en scène, d’un espace mouvant, d’un esprit aussi facétieux que profond. Le théâtre reste bien le lieu de tous les enchantements…

Spectacle vu le jeudi 30 avril 2026 au théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence

Voies souterraines et angoisses existentielles

Voies souterraines et angoisses existentielles

La Compagnie Les Faiseurs de pluie présentait sa lecture performance de Der Bau (Le Terrier) de Franz Kafka au théâtre des Ateliers. 

Le goût des mots, de leurs résonances va jusqu’à l’explicitation de l’entreprise annoncée : la feuille de salle précise que le terme « performance » est « pensé comme une action éphémère trouvant son sens dans son immédiateté et son impossible reproduction à l’identique ».
Dans un dispositif simple et pourtant chargé de sens (la table devant laquelle le lecteur s’assied est construite à partir de décors métalliques des ateliers du Festival d’Aix), Alain Fabert, nous plonge dans le texte posthume de Kafka, Der Bau, en français, Le Terrier. En allemand, le champ sémantique de Bau est large, désignant aussi bien le terrier des petits carnassiers que toute activité de construction et tout édifice qui en résulte (après le spectacle, certains se poseront la question de l’origine du Bauhaus fondé par Gropius en 1919).  

 « C’est moi qui ai agencé le terrier, et il semble que ce soit une réussite ». Ainsi débute le petit conte inquiétant de Kafka. Cette satisfaction première va se voir défaite au fil du récit en un acharnement aussi méthodique que terrifiant et ironique. La taupe paranoïaque qui rêve de bâtir le terrier parfait, à l’abri des dangers du monde voit surgir des menaces inattendues. De petits bruits ou frôlements inquiétants révèlent des présences inconnues qui font s’emballer l’imagination. La défaite s’orchestre entre celle de la construction du terrier protecteur et celle d’un esprit qui peu à peu se délite. 

Der Bau : Cie Les Faiseurs de pluie : Théâtre des Ateliers, Avril 2026 © MC

Le « sifflement » qui dérange la quiétude du terrier mène à des explications dont le caractère angoissant augmente au fil du discours : à l’hypothèse initiale des « petites bêtes », se substitue une autre plus alarmante : « mais peut-être – cette pensée aussi s’insinue en moi- s’agit-il d’un animal que je ne connais pas encore », « gros » et travaillant « à une vitesse folle ». Pourtant, le « Je » qui préside le récit s’est adonné à la fabrication de leurres : il a creusé un grand trou pour faire croire qu’il s’agit de l’entrée de son terrier alors qu’elle se situe plus loin, masquée de mousse. Le désespoir point dès les premières pages : « Je le sais bien, et c’est à peine si ma vie, même à son actuel apogée, connaît une heure de complète tranquillité ; cet endroit lointain sous la mousse obscure est celui où je suis mortel et c’est souvent que, dans mes rêves, une gueule concupiscente renifle alentour et sans trêve ».

La fonction protectrice du terrier est mise en cause : « je veux que le terrier ne soit rien d’autre que le trou destiné à me sauver la vie, et que, de cette tâche clairement définie, il s’acquitte avec toute la perfection possible […] Seulement, dans la réalité, il assure bien une grande sécurité, mais nullement suffisante ». D’ailleurs, « ce ne sont pas seulement les ennemis extérieurs qui me menacent ; il en est aussi dans le sein de la terre ; je ne les ai encore jamais vus, mais les légendes en parlent et j’y crois fermement. Ce sont des êtres de l’intérieur de la terre ; la légende elle-même ne saurait les décrire ; même ceux qui en ont été les victimes les ont à peine vus ». La contamination de la menace au sein même de l’abri, le niant, condamne l’esprit cherchant le repos à un travail incessant qui l’épuise.

Der Bau : Cie Les Faiseurs de pluie : Théâtre des Ateliers, Avril 2026 © MC

L’attente du danger dans ce long monologue inachevé (fin 1923) peut rappeler celle vécue dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, ou, plus récentes, les peurs qui poussent tant et tant de personnes aujourd’hui à se fabriquer des abris souterrains.
L’animalité du « je » était préparée par une lettre que Kafka écrivit à son ami Max Brod le 12 juillet 1922 : « Je cours en tous sens ou bien je reste assis, changé en pierre, comme devrait le faire un animal désespéré dans son terrier ». Il lui disait déjà en 1904 : « Telle la taupe, nous nous frayons une voie souterraine et nous sortons tout noircis, avec un pelage de velours, de nos monticules de sable écroulés, nos pauvres petites pattes rouges tendues en un geste de tendre pitié ».

Lors de l’entretien avec le public, Syméon Fieulaine (conception et direction artistique) évoquait ce « tango bizarre ». « C’est poreux : le protagoniste veut être seul, mais il a besoin des autres, curieusement pour s’en protéger. Il y a quelque chose de totalitaire dans sa manière d’aborder sa situation : son confort ne vaut que s’il n’est pas convoité par autrui. » « Bien sûr, il peut y avoir une lecture politique du texte : quand ça ne va pas, s’exprime le besoin d’un refuge. Le rapport aux autres est tellement complexe que l’on préfère rester seul plutôt que risquer l’altérité ». 
« Kafka, souligne-t-il, appelle tous les univers avec quelque chose de tentaculaire ». 
 Le rythme du texte répond aussi au souffle du lecteur, longues lampées, essoufflements… « le texte est comme une argile, une matière physique que la pensée tord ».  

Der Bau : Cie Les Faiseurs de pluie : Théâtre des Ateliers, Avril 2026 © MC

Le Terrier prend alors des allures de fable contemporaine. Son inachèvement même qui laisse le propos ouvert est porteur de sens et amène l’auditeur ou le lecteur à réfléchir sur son rapport à l’altérité et à lui-même. 
Dans l’antre sombre du théâtre des Ateliers, la lecture de ce texte prenait un tour encore plus symbolique et profond !

Der Bau a été joué le 25 avril 2026 au théâtre des Ateliers, Aix-en-Provence 

Photographies : Der Bau : Cie Les Faiseurs de pluie : Théâtre des Ateliers, Avril 2026 © MC