À l’ombre des Oliviers

À l’ombre des Oliviers

Le premier avril, le Festival de Pâques accueillait au Grand Théâtre de Provence le grand maître de la musique baroque qu’est le violiste, chef d’orchestre et chef de chœur, Jordi Savall dans un programme lié à la Semaine Sainte, comportant deux œuvres majeures, Le Christ au mont des Oliviers de Beethoven et Les Sept Dernières Paroles du Christ en croix de Haydn.

L’organisation du concert privilégiait la chronologie sacrée à celle des œuvres : la prière au jardin de Gethsémani sur le mont des Oliviers de Beethoven (débuts du XIXème) précédait ainsi les derniers moments du Christ sur la croix de Haydn (fin du XVIIIème). Pour interpréter ces deux monuments, l’orchestre sur instruments d’époque, Le Concert des Nations était accompagné de La Capella Nacional de Catalunya, ces deux ensembles, créés par Jordi Savall et Montserrat Figueras pour le premier (le second, constitué de quarante jeunes chanteurs s’est développé des vingt-cinq membres de La Capella Reial de Catalunya fondée en 1987 par le couple des deux musiciens).

Vagues passionnées

« Un oratorio ? Pas exactement ! Ni dans le plan, ni dans le style de l’ensemble ne se remarque la moindre tendance à produire des sentiments religieux chez l’auditeur. À chaque instant, c’est une pression violente, ce sont des vagues fougueuses et passionnées.» L’Allgemeine musikalische Zeitung du 25 mai 1803 rendait compte sans tendresse de l’œuvre de Beethoven, Le Christ au mont des Oliviers. Certes, elle ne fait pas partie de la liturgie, même si elle traite d’un sujet sacré. 

C’est sans doute pour cela qu’elle est d’une liberté salvatrice, lumineuse malgré le thème, étrangement émouvante et vivifiante à la fois. Si on ne tient pas compte des paroles au cours de son exécution, elle apparaît dans son mouvement romantique, empreint de lyrisme et d’élans qui transmuent la douleur et la peur de la fin en une acceptation éclairée qui n’a rien à voir avec la résignation : en accomplissant son destin, le Christ ici entre dans la transcendance. Le chœur situé en hauteur encadre l’orchestre, comme si les voix devaient nimber de leur humanité les sons des instruments. 

Le Concert des Nations. La Capella Nacional de Catalunya. Jordi Savall, direction. Elionor Martínez, soprano. Lara Morger, mezzo-soprano. Emanuel Tomljenović, ténor. Manuel Walser, baryton. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 01/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Le ténor Emanuel Tomljenović en Jésus, la soprano Elionor Martínez en Séraphin et le baryton Manuel Walser marient leurs timbres à leurs rôles avec une subtile virtuosité, aériens dans les aigus, larges et dramatiques dans les graves, amples dans les phrasés. Il y a quelque chose de l’opéra dans cette partition que Beethoven peint avec fougue, étageant les divers plans, en une perspective picturale baroque où tout est empli de sens. On est subjugué par la capacité du chœur à fondre la pâte vocale dans le moule des passions les plus intimes d’un être. L’expressivité de l’ensemble accorde à la rigueur de l’écriture une palette délicatement colorée. 

Lorsque les mots agissent

Les Sept paroles du Christ en croix de Haydn convoquaient deux nouveaux chanteurs pour compléter le quatuor des solistes aux côtés de la soprano et du ténor de la première partie, la mezzo-soprano Lara Morger et le ténor Ferran Mitjans. Proche dans sa conception d’un office des ténèbres, cette œuvre monumentale fut commandée en 1786 à Haydn par le marquis de Valdes-Iñigo, chanoine de l’église du Rosaire à Cadix. 

Ce dernier souhaitait une musique accompagnant les sept paroles de la façon suivante, racontée par Haydn : « On avait alors l’habitude à la cathédrale de Cadix d’exécuter tous les ans, durant le carême, un oratorio dont l’effet se trouvait singulièrement renforcé par les circonstances que voici. Les murs, fenêtres et piliers de l’église étaient tendus de noir, seule une grande lampe suspendue au centre rompait cette sainte obscurité. À midi on fermait toutes les portes, et alors commençait la musique. Après un prélude approprié, l’évêque montait en chaire, prononçait une des sept Paroles et la commentait. Après quoi il descendait de la chaire et se prosternait devant l’autel. Cet intervalle de temps était rempli par la musique. L’évêque montait en chaire et en descendait une deuxième, une troisième fois, etc., et chaque fois l’orchestre intervenait à la fin du sermon. » 

Le Concert des Nations. La Capella Nacional de Catalunya. Jordi Savall, direction. Elionor Martínez, soprano. Lara Morger, mezzo-soprano. Emanuel Tomljenović, ténor. Manuel Walser, baryton. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 01/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Il était demandé au compositeur, alors en pleine gloire de composer sept adagios d’environ dix minutes chacun (Haydn ne réussit pas à compacter son propos en un temps aussi restreint).  

Finalement ce sont neuf mouvements de quatuor à cordes portant chacun en épigraphe l’une des paroles du Christ qui furent présentés !

Le chœur débute a cappella créant une onde vibrante sur laquelle l’orchestre puis les solistes posent leurs sonorités subtiles. Les vents de l’interlude adagio e cantabile entre les numéros 5 et 6 rappellent que l’œuvre, créée à Vienne en 1787 fut d’abord composée pour une version instrumentale.

Le Concert des Nations. La Capella Nacional de Catalunya. Jordi Savall, direction. Elionor Martínez, soprano. Lara Morger, mezzo-soprano. Emanuel Tomljenović, ténor. Manuel Walser, baryton. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 01/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Ce n’est qu’en 1792 qu’une version chantée fut ajoutée par le chanoine Joseph Friberth et qu’Haydn remodela pour l’intégrer à sa partition qui trouva sa forme d’oratorio en 1796. Le finale, terrible terremoto (tremblement de terre) scelle l’œuvre dans son atmosphère sacrée et semble dévoiler le grand mystère dans une sorte de fureur inspirée.

Concert donné le 1er avril 2026 au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival de Pâques.

Photographies de l’article: Le Concert des Nations. La Capella Nacional de Catalunya. Jordi Savall, direction. Elionor Martínez, soprano. Lara Morger, mezzo-soprano. Emanuel Tomljenović, ténor. Manuel Walser, baryton. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 01/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Piano de velours

Piano de velours

Multi primé (premier prix du 27e Concours international de piano Clara Haskil en Suisse, «Audience Award », « Prix Modern Times », « Prix Coup de cœur », médaillé d’argent au concours Tchaïkovski de Moscou en 2019…), le pianiste Mao Fujita, toujours vêtu de sa grande vareuse de peintre du XIXème, reste d’une simplicité désarmante.

Sur l’immense scène du Grand Théâtre de Provence, le piano prend une autre dimension sous les doigts du jeune pianiste de vingt-sept ans. C’est d’abord le velours irrigué d’ondes passionnées de la Sonate n° 1 que Beethoven dédia à Haydn, puis la surprise de l’enchaînement de deux pièces très peu jouées, « Dans l’album de la Princesse Metternich » pour piano en do majeur de Wagner et les 12 variations sur un thème original d’Alban Berg. Le passage de l’une à l’autre de ces deux pièces est imperceptible tant elles semblent découler d’une même pâte sonore, subtile et ample, telle une longue méditation où les songes égarent le promeneur.

Après ces raretés, le pianiste s’attachait à l’une des œuvres les plus jouées de Mendelssohn, ses Variations sérieuses. Elles furent écrites sur une commande de l’éditeur Pietro Meccchetti qui souhaitait publier un volume collectif, rassemblant des pièces de Mendelssohn, Lizst, Chopin, Czerny, entre autres afin de récolter des fonds destinés à ériger un monument en hommage à Beethoven. Les variations étaient fort prisées par Beethoven et son siècle : basés sur des airs célèbres, elles permettaient au compositeur de développer une infinité d’ornementations, de changements de tonalité, d’expansions inventives (bref la variation est l’un des modes féconds de la création musicale et ce depuis toujours). 

Mao Fujita, piano. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 31/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Souvent qualifiées de « brillantes », elles seront, comme par un espiègle pied de nez, « sérieuses » chez Mendelssohn mais d’une vivacité et d’un brio que l’interprète rend avec une conviction qu’aurait pu perturber un malaise dans le public (il semblerait sans gravité) provoquant le départ de toute une rangée pour laisser passer les secours. 
La deuxième partie du récital était consacrée au monument qu’est la Sonate pour piano n° 1 de Brahms. Le piano se fait harpe, convoque des multitudes, se mue en orchestre, puissant, raffiné. Le lyrisme de la Mort d’Isolde de Wagner/Liszt finit d’emporter l’auditoire. L’osmose entre l’interprète et le piano est telle qu’on a l’impression que deux êtres se rencontrent, l’un se penchant vers l’autre, confident d’une âme, partageant des secrets dont la force nimbe les interprétations flamboyantes d’une présence indicible. 
En bis, le jeune pianiste offrira une mélodie et un lied de Rachmaninov, la première dans une transcription du compositeur et la seconde transcrite au piano par l’interprète lui-même. Fulgurances de la beauté


Concert donné au Grand Théâtre de Provence le 31 mars 2026 lors du Festival de Pâques.

Photographies: Mao Fujita, piano. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 31/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques 

Mao Fujita, piano. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 31/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques
Passions chromatiques

Passions chromatiques

Au conservatoire Darius Milhaud, la salle Campra reçoit une partie des manifestations du Festival de Pâques. Le 30 mars, le piano de Yulianna Avdeeva séduisait une fois de plus un public subjugué. (on garde un souvenir ému de sa prestation lors de l’édition 2024 du festival)

Le programme de Yulianna Avdeeva, toute de rouge vêtue, débutait par la Fantaisie chromatique et fugue BWV 903 de Jean-Sébastien Bach. En trois volets, l’exécution de l’œuvre dément tous les aprioris énoncés à propos du Cantor de Leipzig. Certes, on ne peut que retrouver dans cette pièce une impeccable construction, un tissage rigoureux, mais la réserve que même ses contemporains émettaient à propos de l’austérité du musicien, sans doute parce que luthérien, tombe. 

La clarté de la forme sublimée par le jeu lumineux de la pianiste ouvre des pans intimes.
La rigueur de l’écriture se fait oublier pour nous mener à des instants méditatifs d’une rare profondeur avant de transcrire une vision de la vie dans toute sa plénitude au fil des phrasés à l’amplitude enveloppante et « nous livre le monologue d’une âme » (Guy Sacre, La musique de piano : Dictionnaire des compositeurs et des œuvres).

Yulianna Avdeeva, piano. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 30/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

À cette intensité répondaient quatre pièces de Franz Liszt. La première, la Bagatelle sans tonalité, semblait être un écho aux constructions quasi mathématiques de Bach et à son travail sur les chromatismes, dont la pianiste s’empara avec délices, soulignant leur malléabilité. Puis, avec Csárdás macabre et Unstern, elle soulignait l’infinie liberté du compositeur qui s’affranchit alors de toute influence et présage même en visionnaire l’esprit des musiques à venir, emportant dans le rythme accéléré de la danse populaire hongroise les académismes et se pare d’une indicible noirceur. 

La puissance précise de l’interprète sert le propos avec intelligence et sait approcher le mystère de la Légende n° 2 , Saint-François de Paule marchant sur les flots en le pailletant d’harmoniques alors qu’à l’instar des eaux qui se déchaînent, les sonorités s’exacerbent. 
La seconde partie du concert permettait à la lauréate du Concours Chopin 2020 de renouer avec le compositeur par le biais de ses 24 Préludes. Lien avec Bach ? Lors de la composition de ces miniatures, Chopin se nourrissait des œuvres du musicien, jouant quotidiennement des passages du Clavier bien tempéré

Yulianna Avdeeva, piano. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 30/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

C’est grâce à Bach que Chopin échappa à un lyrisme de pacotille si courant en son siècle et par l’économie formelle de l’écriture atteignit son intensité expressive. Chaque Prélude (de ces pièces qui ne « préludent rien » mais se suffisent chacune à elle-même) constitue un monde à part entière, même dans les pièces les plus brèves. C’est un peu le miracle de ces morceaux qui ouvrent tour à tour des tableautins où se reflète un infini. Tous les sentiments, toutes les émotions, y sont des paysages, certains tendres, d’autres sagement disposés, d’autres sauvages, d’autres encore joyeux, douloureux, dansants, jouant des contrastes et des asymétries entre eux, éclairant des atmosphères nocturnes, ombrant les soleils, en une alchimie qui rend avec le même bonheur le fugace et l’ample.
Julianna Avdeeva, souveraine dans ces univers, conclura avec finesse sur deux rappels dédiés à … Chopin.

Concert donné le 30 mars 2026, salle Campra, Conservatoire Darius Milhaud dans le cadre du Festival de Pâques

Photographies de cette page © Caroline Doutre/Festival de Pâques

De la musique pour penser, de la musique pour vivre

De la musique pour penser, de la musique pour vivre

Avec « Musique en Partage », le Festival de Pâques scelle un engagement qui se résume en quatre verbes, « penser, créer, résister, partager ». Dominique Bluzet, directeur des Théâtres et co-fondateur du festival, affirme avec conviction : « imaginer une journée du Festival de Pâques au Camp des Milles n’a jamais été pour moi un simple geste de programmation. C’est un déplacement intérieur, un choix presque intime. Faire de la musique autre chose qu’in moment de beauté suspendue : lui redonner sa place dans la nécessité, de langage essentiel lorsque les mots deviennent insuffisants. La musique ne vient pas ici adoucir l’Histoire, elle vient l’affronter, l’interroger, la traverser ».

Réfléchir sur la musique, c’est réfléchir sur le monde

La journée programmée au Camp des Milles débutait par une table ronde modérée par Alain Cabras, réunissant Bernard Foccroulle, compositeur, organiste, écrivain, directeur d’opéras, de festivals et Jacques Attali, écrivain, économiste, conseiller d’État, chroniqueur et chef d’orchestre. Le thème du jour, « Ce que l’art transmet à la démocratie », passait d’abord par des détours confrontant musique et sacré, musique et dissonances, musique et les organes du pouvoir…

Jacques Attali reprenait le thème de la tripartition indo-européenne découverte par  les travaux du philologue  Georges Dumézil (selon ces trois fonctions, le sacré, la guerre, la fécondité (autrement dit la classe des êtres qui produisent), s’orchestrent les mythes fondateurs et les sociétés primitives) pour dessiner une évolution de la répartition des fonctions au cours de l’histoire, soulignant la « revanche » de la troisième, souvent méprisée par les deux premières, à partir de la révolution bourgeoise.

Bernard Foccroulle et Jacques Attali, table ronde mars 2026 Camp des Milles

Il évoquait aussi, depuis la naissance de la musique en Afrique, l’évolution de l’instrumentarium, des « instruments transportables » liés au nomadisme initial des populations aux « instruments non déplaçables aisément » comme le piano, liés à un mode de vie sédentarisé. Bernard Foccroulle reprenait la balle au bond et souriait en répliquant qu’il faisait partie des musiciens « nomades » pour des instruments « sédentaires », les orgues, tous différents et auxquels il faut s’adapter à chaque fois ! Les deux érudits s’amusaient à jongler sur le thème des dissonances, si fluctuantes selon l’écoute des époques : ce qui pouvait apparaître « dissonant » au Moyen Âge devenait « harmonie » quelques siècles plus tard. La démocratie était alors établie comme le seul lieu capable de contenir toutes les dissonances et en faire des richesses, contrairement aux états totalitaires de tout bord qui cherchent à tout « lisser ».
Faire de la musique, c’est apprendre à écouter l’autre…

Terezin

La petite ville, Theresienstadt, située à quatre-vingts kilomètres de Prague, était devenue une ville de garnison à la fin du XVIIIème siècle avec ses fortifications. Certains de ses bâtiments furent utilisés comme prison au XIXème, c’est sans doute pour cela que des hauts-gradés et des fonctionnaires de la SS décidèrent à l’automne 1941 de transformer cette ville en ghetto, expulsant pour ce faire les habitants et les remplaçant par des déportés, principalement des notables, des artistes et des intellectuels juifs. Theresienstadt, Terezin en français, devint alors ghetto et camp de transit, envoyant des convois de Juifs dans les camps situés à l’Est où la plus grande partie fut assassinée. On comptait environ 140 000 Juifs dans ce ghetto.

Près de 33 000 prisonniers y périrent, la plupart en raison des conditions lamentables dans lesquelles ils survivaient et les autres car ils furent internés et assassinés dans la forteresse de la ville. 
Elle fut rendue célèbre en raison du nombre d’artistes qui y passèrent et continuèrent à créer, et par la visite de la Croix-Rouge menée par le sans doute trop jeune Maurice Rossel en 1944 (il avait alors 27 ans). Afin de préparer cette visite, 7 500 prisonniers furent déportés à Auschwitz, les personnes handicapées, malades ou âgées, ne devaient pas sortir dans les rues qui furent « embellies » assorties d’une fausse école et d’autres institutions fictives.

C’est dans ce « village-Potemkine » que la délégation du Comité international de la Croix-Rouge (le CICR) débarqua, orientée uniquement vers les endroits que ses gardiens avaient décidé de présenter. Le rapport établi par Maurice Rossel (qui devint l’objet du film de 1997 de Claude Lanzmann, Un visiteur parmi les vivants) est un exemple parfait de l’aveuglement : il y nie toute possibilité de la « Solution finale » et accepte totalement les dires de la propagande nazie, affirmant qu’aucun déporté ne se trouve dans la ville, que les personnes y sont correctement nourries (mieux même que les autres ressortissants non-Juifs du Protectorat) et soignées et que la vie y est presque normale…

Et ses musiques

C’est dans ce contexte abominable que vécurent et moururent assassinés les musiciens déportés tels Gideon Klein, Hans Krása, Erwin Schulhoff ou Viktor Ullmann, dont Renaud Capuçon et ses complices interprétèrent des œuvres le dimanche 29 mars dans l’auditorium du Camp des Milles. On écouta la Passacaille et fugue pour trio à cordes de Hans Krása (dont l’opéra pour enfants, Brundibar avait été donné en 2022 dans cette même salle, bouleversant le public). Cette figure brillante de la scène musicale tchèque au moment de la Seconde Guerre mondiale fut considérée comme un musicien dégénéré par les nazis et ses œuvres furent interdites. Interné à Terezin, ce « camp modèle », niant le génocide en cours, il organisera des représentations de Brundibar (Le grognon) avec les enfants du camp et continuera à composer jusqu’à sa déportation à Auschwitz où il fut assassiné.

Le violon de Renaud Capuçon rejoint l’alto de Paul Zientara et le violoncelle de Krzysztof Michalski qui livre seul les premières mesures. Les ombres tragiques du violoncelle se croisent avec les voix de l’alto et du violon qui arpentent avec une douce mélancolie des harmonies qui se peuplent de souvenirs de gaités lointaines, vol d’oiseaux libres, pas de valse, promenade… avant que les dissonances ne viennent bouleverser les lignes mélodiques et n’achèvent la pièce en feu d’artifice.

Musique en partage. Penser, ne pas oublier. Camp des Milles. Quatuor Fidelio. Aix-en-Provence. 29/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Deux pièces de Gideon Klein étaient ensuite interprétées par les mêmes instrumentistes, un Duo pour violon et violoncelle empli d’allant avec ses pauses théâtrales, ses reprises emplies d’une inquiétude existentielle, ses instants dialogués entre un violon qui joue sur le fil des cordes puis laisse le son s’empâter comme sculpté dans la matière et un violoncelle offrant de sublimes ostinatos, puis un Trio pour violon, alto et violoncelle qui sait jouer avec éloquence des silences…  

Le Duo pour violon et violoncelle d’Erwin Schulhoff brosse des lointains, se joue des tessitures des instruments, s’emballe, comme à la suite de chevaux au galop, passe de l’espièglerie à des jeux de miroir, des phrasés qui rappellent L’histoire du soldat de Stravinsky puis se lovent en des airs nostalgiques que soulignent les pizzicati ou dessinent des pages d’un bonheur auquel on ne croit plus.

Quatuor FIdelio au Festival de Pâques 2026

Enfin, le subtil Quatuor Fidelio, (Camille Fonteneau, Verena Chen, violons, Léa Hennino, alto, Marie Andrea Mendoza, violoncelle) s’emparait avec un talent fou du Quatuor à cordes de Viktor Ullmann, une œuvre symphonique miniature d’une ampleur rendue avec une intelligente vivacité par les jeunes interprètes. Les saynètes se multiplient, se développent sur des sfumatos lyriques, osent des traits solitaires, s’amusent des heurts de rythmes et de tons, semblent raconter, loquaces, d’infinies histoires où les êtres résistent et créent…
On sort paradoxalement vivifiés du Camp des Milles. Là, l’intelligence et l’art perdurent et donnent encore à ne pas désespérer de l’espèce humaine.

Concert et table ronde du matin du 29 mars 2026 dans le cadre de Musique en partage du Festival de Pâques

Photographies: Musique en partage. Penser, ne pas oublier. Camp des Milles. Quatuor Fidelio. Aix-en-Provence. 29/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

En ce qui concerne la deuxième partie de cette riche journée, je ne peux que vous renvoyer au très bel article d’Hannah Starman à lire ici.

La fête des cinquantenaires !

La fête des cinquantenaires !

Le 28 mars, le Grand Théâtre de Provence accueillait le concert d’ouverture du Festival de Pâques, désormais familier d’Aix-en-Provence. Deux anniversaires cette année : les cinquante ans de l’Orchestre National de Lille et ceux de l’immense violoniste Renaud Capuçon  

Dominique Bluzet, directeur des théâtres et fondateur aux côtés de Renaud Capuçon et du directeur du CIC du festival, insistait sur la mission de solidarité territoriale de cette manifestation prestigieuse qui place, dit-il, la ville au niveau de Salzbourg ou Bayreuth : « nous sommes devenus un festival à mission ». Daniel Baal, directeur du CIC se réjouissait à son tour de financer par le biais de sa banque un tel projet qui « soutient la vie associative à travers la culture ». 

Les fantômes de la guerre

La première partie du concert était consacrée à des œuvres nées juste avant et aux débuts de la Seconde Guerre mondiale, la Symphonie n° 2 « Voïna » d’Elsa Barraine (1938) et le Concerto pour violon opus 14 de Samuel Barber (1941).

L’Orchestre National de Lille dirigé par Joshua Weilerstein déploie la fine palette de ses différents pupitres, laisse entendre toutes les nuances et l’élégance des lignes mélodiques de « Voïna ». Composée en 1938, cette pièce dont le nom signifie « la guerre » en russe a été considérée comme l’œuvre d’une visionnaire. « En 38, on savait bien qu’il y aurait la guerre, il aurait fallu être fou pour ne pas s’en apercevoir », expliquera Elsa Barraine plus tard. Les trois mouvements, Allegro vivace, Marche funèbre et Finale, annoncent respectivement la guerre, la mort, le deuil et la fin des conflits et le retour à la vie.

Orchestre National de Lille. Joshua Weilerstein, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 28/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Une certaine insouciance initiale dessine une foule de micro-saynètes, d’inclusions de rythmes qui se superposent, sculptant la matière, avant de se résoudre en explosions sonores. Les cordes passent de l’infime à de profonds empâtements, ouvrent des espaces bouleversants sur des ostinatos tragiques. Une légèreté retrouvée avec le retour des vents semble rendre le monde à une harmonie qui reste teintée d’inquiétudes. 


C’est en février 1941 que le Concerto pour violon de Samuel Barber fut créé avec l’Orchestre de Philadelphie, par le violoniste Albert Spalding sous la direction d’Eugène Ormandy. Si le compositeur dut quitter l’Europe au début du conflit après avoir commencé en Suisse la composition de cet opus, il est difficile de trouver des traces des déchirements du vieux continent dans cette musique si ce n’est par certains passages nostalgiques et la mélancolie sourde du lyrisme des deux premiers mouvements. 

Orchestre National de Lille. Joshua Weilerstein, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 28/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Cette œuvre de commande eut une genèse curieuse qui tient du feuilleton ! Un industriel, président d’une entreprise de fabrication de savon, Samuel Fels, s’intéressait à la carrière de son protégé, le violoniste Iso Briselli. Il demanda à Samuel Barber d’écrire un concerto pour le jeune artiste. Si ce dernier était enchanté des deux premiers mouvements, son professeur, Alber Meiff trouva que la partie soliste n’était pas assez « violonistique » et s’opposa à ce que son élève les jouât, leur création devant nuire à sa réputation… et il fut demandé à Samuel Barber de récrire sa partition. 

Ce dernier n’en fit rien mais composa un troisième mouvement d’une rapidité alliant complexité rythmique et violence exacerbée dans une partition où le violon s’emporte en une sorte de mouvement perpétuel de haute voltige. Mais jugé « trop court » par le violoniste, c’est un autre qui créa ce concerto ! 
Au Grand Théâtre, Renaud Capuçon rejoignait l’Orchestre National de Lille pour livrer une interprétation flamboyante de cette œuvre, passant de la mélodie subtile des premiers mouvements à la folie du troisième avec le même talent.

Orchestre National de Lille. Joshua Weilerstein, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 28/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

L’orchestre a ici une précision d’horloge pour des structures rythmiques dont l’enchevêtrement délicat offre un écrin aux triolets du soliste qui s’accélèreront en groupes de quatre notes jusqu’au climax final et sa puissante harmonie dissonante.
Comme une récréation potache, Renaud Capuçon et Joshua Weilerstein, lui aussi violoniste, se lançaient dans deux duos de Bela Bartok, pour un rappel espiègle.

La Dixième de Beethoven ?

Souvent la Première Symphonie de Brahms fut qualifiée de « Dixième Symphonie de Beethoven ». Le chef d’orchestre Furtwängler écrivit à son propos : « Brahms appartient à cette race géante des grands musiciens allemands, qui commence avec Bach et Haendel, se continue avec Beethoven, et chez lesquels une colossale force corporelle s’apparente à la plus grande et délicate sensibilité. Son caractère, sa stature, sont tout à fait d’un homme du Nord Il me semble toujours être le successeur de ces vieux maîtres flamands ou hollandais (tels un Van Eyck, un Rembrandt), dans les œuvres desquels s’associent une profondeur visionnaire, une force concise et souvent tumultueuse et un admirable sens de la forme. »
L’Orchestre national de Lille offrait une version somptueuse de cette partition complexe, timbales obsédantes du premier mouvement, comme soulignant une lutte intérieure, sérénité aux couleurs mélancoliques de l’Andante, contrastes entre les passages lents et les épanouissements construits en cathédrales, interventions chatoyantes des cors, de la flûte ou de la clarinette, éclats de l’orchestre entier dans une affirmation lumineuse.
En bis, l’entracte de Rosamunde de Schubert venait clore la soirée.

Le concert d’ouverture du Festival de Pâques a été donné au Grand Théâtre de Provence le 28 mars 2026

Photographies Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Orchestre National de Lille. Joshua Weilerstein, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 28/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques