Musiques vagabondes pour vingt doigts et davantage…

Musiques vagabondes pour vingt doigts et davantage…

Le festival Les Musicales de la Route Cézanne aime se lover dans les paysages aixois. Le concert d’ouverture conduisait le public à une marche sur les flancs de la colline du Domaine Saint-Joseph jusqu’à la Chapelle qui prête souvent ses murs aux expositions concoctées par l’Atelier François Aubrun (du nom du peintre qui résida dans cette ancienne retraite jésuite, et qui ,d’après Frédéric Pajak « représentait la nature, non pas ce qui apparaît sous ses yeux- le ciel, l’eau, la montagne -, mais ce qui la constitue : la lumière et c’est tout »).

Virtuoses élans

C’est dans la tiédeur du soir que les deux pianos joués par les excellents pianistes que sont Josquin Otal et Christophe Bukudjian, fondateur et directeur artistique du festival, s’attachaient à la Suite n° 2 pour deux pianos de Rachmaninov. Cette pièce est l’histoire d’une renaissance: l’échec de sa première Symphonie (sans doute due au lamentable état d’ébriété du chef à sa création et au peu de préparation de l’orchestre et surtout à la critique de César Cui, la comparant aux sept plaies d’Égypte!) avait plongé le compositeur dans une période de dépression de trois ans dont il sortit grâce à un hypnothérapeute, musicien amateur qui lui rendit confiance en ses capacités . S’ensuivit une véritable « effervescence créatrice » qui débuta par la composition de son Deuxième Concerto et cette seconde Suite pour deux pianos dans laquelle Rachmaninov recommence à oser, s’emporter, explorer les possibilités de l’instrument et les pousser à leurs limites.

L’introduction, Alla Marcia est un clin d’œil à la promenade demandée aux spectateurs pour arriver au lieu du concert, avec sans doute plus d’allant que les pas engourdis par la chaleur de l’été. La Valse (presto) embarque l’auditoire dans ses tournoiements qui parfois s’alanguissent en une mélodie romantique, puis s’emballent à nouveau suivant le vol d’un papillon de nuit ou d’une pipistrelle tandis que les cigales poursuivent indépendamment leur propre rythme. La Romance y dessine ses rêveries empreintes de fantaisie et de lyrisme avant la folie de la Tarentelle, cette danse italienne qui, portée à la frénésie était censée guérir la morsure de la tarentule, exercice de virtuosité pure dans lequel les deux pianistes semblent se mesurer jusqu’à ne plus être distincts.

Suivait le « poème chorégraphique » transposé pour deux pianos qu’est la Valse de Ravel qui notait en argument en tête de partition: « Des nuées tourbillonnantes laissent entrevoir par éclaircies, des couple de valseurs. Elles se dissipent peu à peu: on distingue une immense salle peuplée d’une foule tournoyante. La scène s’éclaire progressivement. La lumière des lustre éclate au fortissimo. Une Cour impériale, vers 1855 ». Toutes les couleurs de l’orchestre se condensent là, dans une approche impressionniste et colorée. Les deux pianistes paraissaient d’amuser de ce tour de force pianistique avec ses tensions et ses contrastes qui mènent à une apothéose brillante, vertige final dans lequel certains on vu la fin d’une époque.

Les Musicales de la Route Cézanne © Emeric Mathiou

Josquin Otal & Christophe Bukudjian / Domaine Saint-Joseph © Emeric Mathiou

L’éblouissement se poursuivait avec la transcription pour deux pianos du monument qu’est Le Sacre du Printemps que Stravinsky composa pour les Ballets russes de Diaghilev. L’orchestre se trouve condensé dans les deux claviers qui sont tout à la fois cordes, bois, cuivres, percussions, dans les fulgurances d’une partition que son compositeur voulait iconoclaste et provocante. Les deux blocs sonores que sont L’Adoration de la terre et Le Sacrifice distillent leurs images houleuses en une rythmique parfois infernale. S’il y eut scandale lors de la création, c’est surtout la chorégraphie qui fut en cause; Nijinski bousculait tout les codes de la danse classique avec ses « pieds en dedans », ses mains « crochues », ses bras comme étirés en des directions improbables, ses postures ployant le corps, ses tournoiements et ses sauts frénétiques, ses dislocations et ses contorsions. Josquin Otal et Christophe Bukudjian offrent une version passionnée et incandescente qui transporta le public. L’ovation enthousiaste de ce dernier permit d’écouter encore les deux artistes complices dans deux oeuvres, l’une de Rachmaninov en clin d’oeil au programme de la soirée, l’autre le sublime Jardin féérique extrait des Contes de ma Mère L’Oye de Ravel… Douceurs…

Sur les traces de George Sand

Dans l’écrin de la cour intérieure du Musée Granet, le Trio George Sand, (Virginie Buscali (violon), Diana Ligeti (violoncelle) et Anne-Lise Gastaldi (piano)), conviait leur auditoire à mêler oeuvres picturales et musicales correspondant à l’effervescence artistique du XIXème siècle, rappelant combien George Sand a été marquée par sa découverte l’Italie où elle s’est rendue deux fois, l’une en 1834 à Venise et la seconde à Rome en 1855. Tissant des correspondances avec les tableaux des collections du musée, les trois artistes proposaient un voyage débutant par la vallée d’Obermann de Liszt, pièce inspirée par le roman de Sénancour. Il s’agit d’une musique « littéraire », sourit la pianiste qui fit le cicérone tout au long du concert, laissant le soin de la présentation du bis à la violoncelliste, car de Haydn qui vécut en « Transylvanie » région rattachée alors à la Hongrie et désormais faisant partie de la Roumanie d’ où Diana Ligeti est originaire!
On est séduit par la finesse du jeu des trois interprètes, leur capacité à rendre les nuances, à entrer dans les divers registres, à transmettre les émotions et les couleurs. La sixième pièce de la Première année de pèlerinage, s’inspire aussi des vers de Lord Byron, explorant le sentiment de la nature dans des paysages grandioses où l’on entend un chant de berger dans une atmosphère toute virgilienne. Liszt disait de cette œuvre: « À mesure que la musique instrumentale progresse, se développe, se dégage des premières entraves, elle tend à s’empreindre de cette idéalité qui a marqué la perfection des arts plastiques, à devenir non plus une simple combinaison de sons, mais un langage poétique plus apte peut-être que la poésie elle-même à exprimer tout ce qui, en nous, franchit les horizons accoutumés, tout ce qui échappe à l’analyse, tout ce qui s’attache à des profondeurs inaccessibles, désirs impérissables, pressentiments infinis ».
Trio George Sand © X-D.R.

Trio George Sand © X-D.R.

En regard du tableau Jupiter et Thétis de Jean-Auguste-Dominique Ingres (à la villa Médicis à Rome), se déployait le Trio pour piano, violon et violoncelle de Fanny Mendelssohn. (Enfin une œuvre qui n’était pas publiée sous le nom de son frère!). Entrelacements délicats, fougue, vivacité, rêveries, la puissance évocatrice de l’œuvre est délicatement exposée par les trois instruments qui s’emparent ensuit avec humour d’une transcription de la Danse macabre de Saint-Saëns, « en regard avec Vieillard méditant s’un tête de mort de François Marius Granet »! Le sujet, certes, peu joyeux par nature, devient un feu d’artifice que le chant du coq lancé par la pianiste à toute voix interrompt. Un régal d’humour et de vivacité!

Concerts donnés le 22 juillet au domaine Saint-Joseph et le 24 juillet 2026 au Musée Granet dans le cadre des Musicales de la Route Cézanne.

Le nombre d’or et ses mystères

Le nombre d’or et ses mystères

Fort attendu, le récital d’Alexandre Kantorow que l’on a vu débuter sous la conque du parc de Florans juste après l’obtention de ses Premier et Grand Prix au concours Tchaïkovsky 2019, premier pianiste français à obtenir ce Graal du piano, faisait « salle comble » avec liste d’attente ce 4 août 2026!

Si l’on était déjà séduit par la technique, l’aisance, la musicalité et l’extraordinaire maturité du jeune pianiste de 2019, on était subjugué littéralement par le piano de ce musicien en 2026. De la cour des grands, Alexandre Kantorow est bien entré dans celle des géants de son instrument.

Le programme du récital, finement construit , retraçait une certaine historie de la musique, par le choix d’œuvres inscrites dans des basculements esthétiques et techniques. Au commencement, bien sûr, comment ne pas évoquer Jean-Sébastien Bach, « l’Homère de la musique » selon Wilhelm Furtwängler, mais dans une transcription de Liszt! Weinen, Klagen, Sorgen, Sagen (Pleurer,gémir, se tourmenter, désespérer) correspond à l’état d’esprit de Liszt lorsqu’il en composa les variations, pleurant lui-même la mort de deux de ses enfants, Daniel et Blandine nés de son union avec Marie d’Agout. Les ombres grondantes propres aux compositions de Liszt viennent déferler sur les progressions harmoniques de la composition qui par l’approche du mystère s’éclaire et trouve la lumière aux instants les plus douloureux. Le choral final « Was Gott tut, Das ist wohlgetan » (tout ce que Dieu fait est bien fait) transfigure le propos et le transcende.

Alexandre Kantorow / Festival de la Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

Les réverbérations acoustiques que crée le jeu puissant et élégant de l’interprète offrent une dimension dantesque à la partition avant la pièce maîtresse de la première partie, la Sonate pour Piano en fa mineur de Nicolas Medtner que l’on surnomma parfois le Brahms russe. On se laisse emporter par le flux pourtant redoutable techniquement, avec ses syncopes, ses élans impétueux, ses chromatismes luxuriants, des contrepoints serrés, ses retournements, son lyrisme tragique qu’Alexandre Kantorow rend avec une fougue et une justesse idéales.

La seconde partie du programme s’attachait d’abord à un Prélude de Chopin, le n° 45, séparé dans les éditions des 24 Préludes qui forment un ensemble. Le compositeur, pour une fois satisfait de son travail aurait écrit à son copiste, Julian Fontana, en lui envoyant la partition; « il est bien modulé n’est-ce pas? ». L’entrelacs subtil des modulations finement ouvragées suspend le temps!
La chanson de la folle au bord de la mer op. 11 n° 8 d’Alkan prolongeait l’aspect romantique initié avec Chopin, mais par sa gravité, sa construction qui rappelle picturalement Le désespéré de Courbet, son intensité dramatique, bouleversait l’auditoire.

Alexandre Kantorow / Festival de la Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

Certains passages semblent d’ailleurs échapper à leur siècle et préfigurer par endroit les musiques minimalistes et répétitives, enserrant la pensée délitée du personnage central dans l’orbe des ondes amères. Clin d’œil au début du programme, Alkan qui fut surnommé le « Berlioz du piano » fit découvrir Bach au public parisien et partagea ses élèves avec Chopin dont il fut l’ami.

Dans cet élan novateur, s’inscrivait la courte pièce de Scriabine, Vers la flamme opus 72, articulée autour d’un crescendo irrésistible s’enrichissant de figures de plus en plus exigeantes au fil de sa progression. Scriabine l’aurait écrite à la suite d’une voyage en train où, la somnolence aidant, il aurait eu une vision apocalyptique avec « feu, flammes cosmiques aux vibrations semblables à des sons et des couleurs destinées à se rencontrer, à se fondre dans l’embrasement final de l’univers ». On dit aussi à propos de cette pièce qu’elle serait fondée sur le nombre d’or… la démonstration n’en a pas été faite, mais le penser ajoute au mystère de l’œuvre et à son chatoiement flamboyant.
La Sonate n° 32 opus 11 de Beethoven, son chant du cygne, venait clore le programme. Toute une vie de composition, d’expérience et d’expérimentations, se retrouve là. Et le piano d’Alexandre Kantorow en livre les strates avec une aisance et une expressivité confondantes. Bien sûr, le passage incroyable de ragtime avant la lettre en syncopes jazziques (alors que le jazz n’existe pas encore) fait passer Beethoven dans le champ des visionnaires. Cette dernière sonate opus 111 est aussi l’une de ses œuvres les plus innovantes.

Alexandre Kantorow / Festival de la Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

La liberté du mouvement, l’impression d’improvisation et de jaillissement, entourent cette pièce d’une fraîcheur merveilleuse. Ce monument (à la fois Everest du piano et objet de témoignage de toute une vie artistique) a fait dire à Alfred Brendel : « l’opus 11 est à la fois une confession qui vient clore les sonates et un prélude au silence ». Rares son ceux qui l’interprètent avec autant d’intelligence, d’agilité, de sensibilité! De la sérénité aux tempêtes, tous les registres sont parcourus: introspection, mysticisme, mélancolie, passions, sont orchestrés dans ce voyage sublime.
En conclusion, le bis poignant de La Mort d’Yseult (Liebestod de Tristan et Isolde de Wagner) dans sa transcription par Liszt refermait par son chant ce récital d’exception.

Concert donné le 4 août 2026 au parc de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron

Photographies de l’article © Franck Denis

Rêve d’Espagne

Rêve d’Espagne

Nelson Goerner fait partie de ces rares interprètes qui « peuvent tout jouer », non pas grâce à leur technique (la question ne se pose même pas!) mais par leur capacité à entrer dans l’esprit des oeuvres et à en restituer la teneur avec une élégance et une intelligence doublées de poésie.

Ce soir-là, ce poète du piano jouait le chef-d’œuvre d’Albéniz, Iberia, dont il a fait un enregistrement sous le label Alpha Classics (sorti le 1er mai 2022), salué par la critique (Choc de Classica).
La partition répartie en quatre cahiers et douze tableaux d’Iberia fait partie des Himalaya du piano et demande à son interprète une technique plus qu’impressionnante. Rares sont les récitals au cours desquels l’intégrale est jouée, tout au plus une seule, voire deux des parties sont intégrées à un programme éclectique.

L’œuvre est le chant du cygne du compositeur espagnol, il l’achèvera en 1909, année de sa disparition. Lui qui vit Paris depuis 1883, ce grand voyageur va éprouver la nécessité de livrer une évocation somptueuse de l’Espagne. Il ne s’agira pas pour lui de plonger l’auditeur dans une série de clichés et d’images « typiques », mais bien de transmettre un panorama intime de son pays natal, d’en extraire les impressions, pas celles, superficielles d’un touriste avide de folklore, mais d’en partager les réminiscences, les émotions, de suggérer plutôt que de montrer (sauf sans doute dans Corpus Christi en Sevilla où la Fête-Dieu s’anime d’une foule et de ses rites), de transcrire l’amour d’une contrée par l’impalpable, l’indicible et, par une subtile narration sonore, en convoquer la réalité.

Nelson Goerner / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

La virtuosité fait partie de la marque de fabrique d’Isaac Albéniz. Déjà enfant, à quatre ans, pour son premier concert au Théâtre Romea à Barcelone, il suscita une telle admiration que certains spectateurs allèrent soulever le rideau de fond de scène pour vérifier si personne ne jouait à sa place! Ses qualités immenses n’empêchèrent pas cependant son renvoi du Conservatoire de Paris où il était entré à sept anses raison de son peu d’attention. Il préférait d’ailleurs se lancer dans de grandes improvisations devant un public que d’être assidu au Conservatoire de Madrid où il fut reçu ensuite. Dans tous les Conservatoires il se fit remarquer par sa mauvaise conduite, ce qui ne l’empêcha pas de devenir professeur à son tour et d’arpenter le monde grâce à ses talents musicaux!

Pas de Kitch donc dans Iberia, mais un itinéraire spirituel au fil d’une série de titres qui sont autant de prétextes: Albéniz fonde ici une mythologie de l’Espagne aux nuances infinies aux rythmes multiples qui se heurtent, se croisent, s’harmonisent, de dissonances et d’orbes fusionnels. Sous les doigts de Nelson Goerner qui a sans doute une troisième main cachée, un orchestre apparaît, foisonnant, intense, bouleversant de couleurs, d’ombres, de lumières suggérées, de puissance tellurique et de fragilité mouvante. Le flux de cette oeuvre titanesque transporte la conque du parc de Florans, cigales et grillons compris dans une vision onirique de terres et de villes, de côtes baignées d’eaux poissonneuses, de foules animées, de danses scandées par talons et palmas… Les images naissent et se dissolvent emportées dans le torrent des notes et des rythmes. Les mirages se créent et s’effacent, chassés par des sensations nouvelles.

Nelson Goerner / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

Souvenirs ou diffractions de la lumière? La géographie prend sa source dans les analogies, les sonorités qui rappellent des airs de fête, des ambiances de marché, de rues, de ports, de quartiers populaires. Tout est transfiguré dans cette évocation qui nous dit à la fois le caractère insaisissable des réminiscences et la puissance évocatrice de la musique qui reste seule capable de faire naître des images lorsque tout est oublié.
Performance poétique de haut vol dans l’exploration du mystère des attachements!

Concert donné le 3 août 2026 au Parc de Florans dans le cadre du Festival de la Roque d’Anthéron

Photographies © Franck Denis

Laissons la parole à Nelson Goerner pour évoquer Iberia….

Redéfinir le rôle de l’interprète

Redéfinir le rôle de l’interprète

Décidément, l’édition 2026 du festival international de piano de La Roque d’Anthéron n’est pas de tout repos entre annulations et pluies! Ce dimanche, Arcadi Volodos déclarait forfait pour raisons de santé. « Comment remplacer un géant si ce n’est pas un autre géant? » souriait Philippe Bernhard qui joue souvent en début de concert le rôle de Cicerone.

Tout juste arrivé de Berlin, l’inclassable pianiste, décrit comme « sans équivalent » par le New Yorker, Igor Levit (que l’on a entendu dans la région en 2023 au Festival de Pâques en duo avec Renaud Capuçon) remplaçait « au pied levé » l’immense pianiste et transcripteur.

En un exercice de haute voltige certes, mais survolé avec une technique qui ne s’impose jamais tant elle est naturelle, le pianiste offrait à un public subjugué une trilogie de rêve, Schubert, Chopin, Beethoven, bref, une « assemblée de géants » qui ont dominé tour à tour la scène musicale.
La première pièce du premier récital qu’Igor Levit donnait sous la conque du parc de Florans était l’une des dernières écrites par Schubert en 1828 (le musicien mourra la même année, à 31 ans), sa Sonate n° 20 en la majeur. L’une des dernières œuvres, certes, et la maladie est bien présente, mais sans amertume. Une forme de joie souveraine, de grâce indicible se déploie avec des pianissimos inouïs, des reliefs tranchés, en un jeu qui par sa propre évidence est celui d’un conteur. Les mouvements rapides y sont d’une élégance et d’une puissance juvénile tandis que le sublime Andantino semble conjurer le temps et nous initie aux mystères d’une âme.

Igor Levit / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

Lumineuse, la Fantaisie en fa mineur de Frédéric Chopin était abordée d’une manière très personnelle, devenant prétexte à l’épanchement d’une inspiration puissante. L’interprète se place ici en passeur de ses propres émotions par le biais d’une œuvre. Foin des mesures et des tempi! Igor Levit s’empare de la partition dont l’introduction a des allures de marche funèbre, mais dont les développement laissent libre cours à l’imagination et l’invention, ruptures, falaises, houles amples peuplées d’éclairs. Le poème se reconstruit, fantasque et fantastique, nimbé d’ombres opalescentes, de démesure, de clartés inconsolées. Igor Levit est ici souverain, livre le plus intime, déroule au fil des pages sa propre lecture, ses propres respirations. Les puristes pourront détester, mais que c’est beau

La magie se poursuivra avec la Sonate n° 23 en fa mineur de Beethoven, la célèbre Appassionata. Ce nom ne lui fut attribué que dix ans après la mort de son auteur par un éditeur de la partition. Si la création de cette pièce fut un fiasco dans la Vienne occupée par les troupes françaises, elle porte en elle une violence, des élans, une construction qui fait parler les silences, des mélodies qui surplombent des séries d’accords et des modulations d’une infinie variété. Igor Levit en transcrit le caractère exigeant, débordant de fougue et de sentiments exacerbés. Romain Rolland la présentera comme « un torrent de feu dans un lit de granit (…), un chef-d’œuvre de musique pure, l’un des plus parfaits et impressionnants de on auteur qui (paraît-il), sur le tard, la préférait à toutes ses autres sonates».

Igor Levit / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

Beethoven lui-même aurait dit à Czerny à son propos : « il faut se représenter les vagues d’une mer déchaînée lors d’une nuit de tempête. »
Toutes les possibilités du clavier semblent être utilisées et explorées dans ces déferlements qui parfois s’alanguissent, ces martèlements, ces cascades sonores, ces contrastes où les passions lovent leurs atermoiements.
En bis, l’Adagio cantabile de la Sonate n°8 en do mineur, Pathétique, de Beethoven viendra refermer le concert en sublime poésie.

Concert donné le 2 août 2026 au Parc de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron

Photographies de l’article: Franck Denis

La jeunesse en conclusion

La jeunesse en conclusion

Le Grand Théâtre de Provence était debout pour le dernier concert du Festival d’Aix 2026. La fougue de l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée a subjugué une fois de plus le public du festival.

Le concert de l’OJM fait partie des évènements récurrents les plus attendus d’une grande partie des spectateurs du Festival d’Aix!
La fougue, le message d’espoir et de paix que renvoie cette formation issue de jeunes musiciens recrutés et découverts dans les conservatoires et écoles de musique des bords de la Méditerranée, fait partie de l’engouement particulier qu’elle suscite. En quelques jours à peine, la prouesse est toujours au rendez-vous:un véritable orchestre est constitué et d’une qualité qui n’a rien à envier aux institutions les plus émérites.

Les mentors du London Symphony Orchestra soutiennent et conseillent les jeunes musiciens dans leur démarche orchestrale. L’ensemble est remarquablement en place sous la houlette de la chef Sora Elisabeth Lee. Pour la première fois depuis sa création l’OJM est dirigé par une femme pour la plus grande fierté des organisateurs!
L’auditoire était convié à un voyage musical allant de la Hongrie à la Russie. Les danses de Galanta, pièce symphonique de Zoltán Kodály, donnaient par le biais de la partition une belle visibilité des solistes et des différents instruments à vent ( somptueux cor solo).

OJM / Festival d'Aix 2026 © Festival D'Aix

Les Variations pour piano et orchestre, Variationen über ein Kinderlied d’Ernö Dohnányi gagnaient le public par le rire: les premières variations époustouflantes sur « Ah vous dirais-je maman » étaient dominées par l’espièglerie de la composition dont le pianiste, Aris Alexander Blettenberg, s’amusa avec une délectation communicative. Les Tableaux d’une exposition de Moussorgski étaient interprétés de façon magistrale sous la battue précise et élégante de Sora Elisabeth Lee.

Gnomus fut inquiétant à souhait, la fresque moyenâgeuse du Vieux Château avec son solo de saxophone empreinte d’une nostalgie onirique, tandis qu’une foule animée aux « Tuileries » avait la légèreté d’un vol d’oiseaux. La gravité de Bydlo soutenue par la mélancolie des accents du cor s’effaçait devant les piaillements des poussins et leur Ballet dans leurs coques. Enfin la trompette piccolo acidulée et geignarde mettait littéralement en scène la conversation entre Schmuÿle et Samuel Goldenberg. On plonge dans les catacombes, on sourit au marché animé de Limoges, on retrouve le ton des contes avec la Cabane sur des pattes de poules de la terrible sorcière Baba-Yaga. Enfin la Grande Porte de Kiev, inspirée du folklore populaire russe, fait sonner l’orchestre comme rarement, section des percussions en tête.

OJM / Festival d'Aix 2026 © Festival D'Aix

Auparavant, la première partie du concert avait accueilli la composition collective, toujours encadrée par le compositeur et chef d’orchestre Fabrizio Cassol avec cette année, un quintette très divers: voix d’Amena El Abd et de Saber Radhouani, piano d’Eirini Alisá, oud d’Akram Ben Romdhane et trombone de Jules Regard. Les solos du quintette seront rejoints par l’orchestre, symbolisant un accord et une paix universelle rêvés. En exergue de cette création, le quintette de ces jeunes compositeurs et compositrices interprètes avaient noté: « Nous, infime fraction de cette petite-grande planète; avons créé cette musique – petit noyau de gratitude et de bienveillance issu du dialogue entre un macrocosme et un microcosme – dans l’espoir que demain vous ferez de même ».
C’est dans de telles manifestations que l’humanité prend tout son sens et sa noblesse.

Concert donné le 20 juillet 2026 au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival d’Aix

Photographies © Festival d’Aix

OJM / Festival d'Aix 2026 © Festival D'Aix