Amazing star !

Amazing star !

Habitué du Grand Théâtre de Provence, The Amazing Keystone Big Band est toujours attendu avec impatience tant est rare désormais d’applaudir un big band, et d’une telle qualité, sur scène ! Reprenant le spectacle donné en hommage à Judy Garland avec la fantastique Neïma Naouri durant les deux dernières années en formation de chambre avec un plateau de neuf musiciens au Bal Blomet dans le XVème à Paris, l’ensemble se retrouve au complet (dix-sept instrumentistes) pour la toute première fois dans de nouveaux arrangements.

« Le défi était de taille, raconte David Enhco, le trompettiste et cicerone du groupe, il a fallu tout réorchestrer, mais Neïma Naouri est incroyable, elle s’adapte à tout ! C’est trop facile de travailler avec elle! Quand on lui demande: « Tu veux quelle tonalité, quel tempo ? » Elle secoue les épaules et nous dit toujours : comme vous préférez ! et c’est toujours parfait ! ». 

Le récital démarre avec vivacité par l’irrésistible Trolley Song (Hugh Martin) que Judy Garland interpréta pour le film Meet me in St. Louis (Vincente Minnelli, 1944).  “clang clang clang when the trolley ding ding ding when the bell zing zing zing when my heart rings…” Tout est là, la virtuosité vocale, une théâtralité qui refuse de se prendre au sérieux, une complicité évidente avec les voix des différents pupitres qui tissent au fil des arrangements des chemins d’une liberté aussi folle que solidement structurée. Se succèderont les incontournables, extrait du même film, le chant The boy next door qui alimente les rêves d’une jeune fille, The Man that got away d’Harold Arlen sur les paroles de Ira Gershwin pour Une étoile est née (de George Cukor, 1954), le frère d’Ira sera bien évidemment de la fête, avec le génial I got rhythm, paroles, Ira et musique George Gershwin (in Girl Crazy de Norman Taurog, 1943).

The Amazing Keystone Big Band plays Judy Garland / Neïma Naouri © X-D.R.

The Amazing Keystone Big Band plays Judy Garland / Neïma Naouri © X-D.R.

On ne va pas tout énumérer, la liste serait fastidieuse. Tout un esprit d’Hollywood se décline ici, dans les réarrangements de David Enhco et ses complices qui au fil du spectacle se livrent à des solos inventifs, plébiscités par un public conquis. On fera un détour par Cabaret de Bob Fosse avec un clin d’œil aux filiations puisque  Lisa Minelli, fille de Judy Garland en est la protagoniste. Bien sûr l’incontournable Over the Rainbow du Magicien d’Oz de Victor Fleming sera revisité, avant un inénarrable It never rains but what it pours (Love finds Andy Hardy de George B. Seitz, 1938). En bis le célèbre Embraceable you des Gershwin, (Girl Crazy) sera livré avec un rythme à neuf temps et plus aux quatre de sa création, pour un effet démultiplié et une fantaisie renouvelée, puis, cadeau, It’s a new world I see, a new world for me (A star is born) viendra clore un temps suspendu aux subtiles fragrances jazzy. 

Concert donné le 30 avril 2026 au Grand Théâtre de Provence

À venir : Les musicales de la route Cézanne
27 juillet 2026 – 21h00 – CHÂTEAU DU THOLONET
The Amazing Keystone Big Band plays Judy Garland avec Neïma Naouri

Concert-Fantaisie

Concert-Fantaisie

L’Orchestre national Avignon-Provence dirigé pour la sixième année par la cheffe Débora Waldman musait ce soir-là au Grand Théâtre de Provence avec Jean-François Zygel dans « Mon Beethoven à moi ».

Jean-François Zygel renouvelle ici l’exercice du concert. Dans l’un des podcasts proposés sur le site des Théâtres, il sourit : « le concert est une sorte de cirque en musique » et revient sur son déroulement au fil de l’histoire. « Le concert traditionnel est réglé comme du papier à musique ». « Le concert-fantaisie est une invention de bout en bout (…) J’essaie d’inventer chaque fois un format. » « Que ce soit le contenant ou le contenu, on décide d’inventer les deux ». « Il y a quelque chose de l’acceptation de l’inattendu ».
« J’aime improviser, c’est pour cela que j’ai fait de la musique », affirme-t-il, rappelant les improvisations des musiciens de l’époque de Beethoven. Surgit l’anecdote de la représentation du 22 décembre 1808 à Vienne où furent données la Cinquième symphonie et la Symphonie pastorale et, entre les deux, on installa un grand piano sur la scène et Beethoven improvisa une demi-heure. « Le public voulait alors du nouveau !». 

Se dessine le souhait de reproduire l’esprit des concerts du XIXème (« on reprochait parfois à Liszt de parler trop durant ses concerts ! ») où la surprise de l’improvisation et les propos du musicien rendaient chaque représentation unique.
Entre deux pièces, Jean-François Zygel improvise, reprend le thème, le développe, s’évade, revient, rêve un peu, musarde. C’est frais, léger, délicat, délicieux tout simplement. Avec des mots simples, des anecdotes cocasses, il donne à écouter l’orchestre, lui demandant à décomposer tel ou tel passage dont on entend les différents pupitres, souligne les apports du compositeur à la musique, le génie de substituer à la mélodie les cinq notes de la Cinquième, reprises deux-cents fois, l’introduction du Scherzo.

Jean-François Zygel / Débora Waldman © X-D.R.

Jean-François Zygel / Débora Waldman © X-D.R.

La direction subtile de Débora Waldman s’adapte à cette manière pédagogue et ludique, sait reprendre le fil, retisser d’emblée une atmosphère grâce à des pupitres tous impeccables et nuancés. La Cinquième, la numéro Trois, « Héroïque », la Septième, la Valse en ré majeur (Danses de Mödling), la Pastorale, sans compter la Marche militaire pour piano à quatre mains ou l’Hymne à la joie entonné par la salle du GTP. 


Jean-François Zygel nomme les musiciens, en invite sur scène, les fait applaudir, cite les noms des techniciens, n’oublie pas, rareté, l’accordeur (Fabien) sans qui le piano n’aurait pas si bien sonné, créant une intimité particulière non seulement avec les compositeurs et leurs œuvres mais aussi avec ceux qui les font vivre. 

Malicieux, il jouera en bis une Lettre à Élise qui passe par tous les styles, pose en comédien accompli, bref, fait partager son amour de la musique, en livre quelques clés, s’amuse aux « informations d’initiés » qui peuvent être tout autant de canulars et pourtant son véridiques : le père de Beethoven l’avait « rajeuni » de deux ans pour mettre en avant l’enfant prodige, Johnny Halliday a bien déclamé un poème sur la Septième Symphonie, et la question de l’effigie de Beethoven sur les futurs billets de cinq euros (ou de représentations d’oiseaux) est à l’ordre du jour !
Une impression de liberté infinie se dégage de la représentation. Et c’est avec joie que le public apprend à la fin du concert que le pianiste, improvisateur, conteur, sera « artiste en résidence » au GTP la saison prochaine.

Concert donné le 28 avril 2026 au Grand Théâtre de Provence

Les contes nous font grandir

La Petite Sirène devient un opéra dans la partition de Régis Campo. L’ensemble Télémaque dirigé par Raoul Lay se love dans les décors de Christophe Ouvrard et la mise en scène toute d’intelligente délicatesse de Bérénice Collet. 

Oui, les contes nous font grandir. Chaque génération y trouve ses propres réponses, ses propres échos. La Petite Sirène d’Andersen n’échappe pas à la règle : dans sa version première, est mise en évidence une aspiration mystique de la quête d’une âme et du salut éternel (les sirènes n’ont pas d’âme et la seule manière d’en obtenir une c’est de susciter l’amour inconditionnel d’un être humain). Ce conte suit le schéma traditionnel mettant en place les obstacles, les difficultés du personnage principal et une fin qui l’amène à un degré supérieur (la Petite Sirène, après son sacrifice, fait partie des Filles de l’air et au bout de trois-cents ans gagnera une âme). 
Raoul Lay sourit en coulisses : « enfin, on dit aussi que la Petite Sirène serait une image d’Andersen lui-même et symboliserait l’une de ses amours impossibles. » 

Peu importe, le conte nous parle et nous permet de comprendre de nous-mêmes ce que nous n’arrivons pas à exprimer ou à réaliser dans la « vraie vie ». Le conte montre à l’enfant le chemin à suivre sans passer par le rationnel et c’est sans doute pour cela qu’il ne cesse de nous émerveiller.
Régis Campo, compositeur qui a été sur les mêmes bancs d’école que le chef d’orchestre de Télémaque, choisit d’enchâsser les récits. Une jeune fille d’aujourd’hui a décidé de commettre l’irréparable en suivant un amoureux qui l’a convaincue de tout abandonner, reniant sa famille ses amies et détruisant jusqu’à ses papiers d’identité. On la voit communiquer par SMS avec sa meilleure amie et lui signifier son départ.

La Petite Sirène/ Régis Campo @ D. Jaussein

La Petite Sirène/ Régis Campo @ D. Jaussein

Dans son sommeil, le conte surgit grâce à la superbe mise en scène de Bérénice Collet et des créations vidéo de Christophe Waksmann. La grande armoire de la chambre (ce meuble est un élément clé de tant de contes !)  s’efface dans une atmosphère bleutée, soulignée par les effets de lumières d’Alexandre Ursini. Les vagues de l’océan l’absorbent et ses portes s’ouvrent sur le palais du roi des mers, l’antre de la sorcière, ou le château du prince.

Le conte est cruel : la Petite Sirène s’entête au point d’en mourir dans sa dévotion au mirage de la perfection du monde des humains et de celle du prince, abandonne sa voix et toute possibilité de retour chez elle en renonçant à sa queue de poisson pour deux jambes. Se renier, renoncer à tout ce qui nous constitue, ne peut être gage d’amour ou de bonheur. Au petit matin, la jeune fille se réveille et décide de rester : la leçon du conte a été comprise…

Bérénice Collet explique le déplacement du point de vue de l’histoire : « je ne souhaitais pas transformer le conte ni le dénaturer, mais il était important de lui trouver un ancrage contemporain et, en soulignant sa terrible cruauté, encore fois exercée sur un personnage féminin, amener les jeunes filles d’aujourd’hui à réfléchir sur ce qui les constitue et leur donner des arguments pour refuser de renier leur être pour être acceptée par les autres ».

Poésie des profondeurs

La musique de Régis Campo souligne par son infinie nostalgie, ses descentes chromatiques même lorsque le personnage principal doit s’élever, insistant par là sur le caractère inacceptable de ce qu’elle entreprend, se mutilant pour suivre la chimère de ses désirs.

Les six instruments, installés sur scène, sont intégrés à la scénographie de Christophe Ouvrard qui signe aussi des costumes féériques.
Les flûtes (en sol et piccolo) de Charlotte Campana, la clarinette et basse de Linda Amrani, le clavier électronique de Hubert Reynouard, les percussions de Christian Bini, le violon de Yann Le Roux-Sèdes et le violoncelle de Jean-Florent Gabriel savent rendre avec finesse les mouvements ondoyants des âmes et des eaux sous la direction précise et intelligente de Raoul Lay.

Les mélodies se croisent en un climat dont l’esthétique se joue des codes, poétique espiègle où se dessine un certain sentiment de malaise, ambigüité subtile entre les affres des profondeurs, les aspirations à la lumière et une dérision cocasse des élans romantiques. Le prince (Étienne de Bénazé) est magnifiquement ridicule dans ses accoutrements et ses propos : si après le naufrage, il pouvait faire illusion grâce à une émouvante fragilité, il s’avère plus attiré par la profusion des nourritures que par la jolie jeune muette aux « yeux qui parlent ».

La dichotomie entre l’être rêvé et la réalité saute aux yeux et rend d’autant plus tragique l’attitude de la Petite Sirène qui a sacrifié ce qu’elle est pour accéder au mariage avec un humain.
La sorcière lui a fait miroiter l’apparence comme essentielle, autre leurre dans lequel tombent tant de personnes !
Ne suffiront pas les mises en garde des deux mezzos, la sœur (Elsa Roux Chamoux), consciente des dangers, ou de la grand-mère (Marion Vergez-Pascal qui campe aussi le personnage de la sorcière avec des glissandi ironiques et des vibrations de contralto).

Le lyrisme des voix amies, décliné par une partition lancinante emplie d’une douceur désespérée, se mêle aux enthousiasmes clairs de la Petite Sirène (Charlotte Bozzi). Cette dernière sera bouleversante dans son refus de tuer le prince, « je ne peux pas » et son air final, « le soleil », se sacrifiant une seconde fois par amour.
Tous les publics sont touchés par la poésie et la délicate mise en abîme du récit.

Concert vu le 24 avril 2026 au GTP, Aix-en-Provence

Nota bene : Rareté de la conception de cet opéra : il fait partie d’une initiative de la Région Sud (depuis 2018), unissant quatre opéras (Marseille, Toulon, Avignon, Nice) autour de nouvelles productions lyriques afin de co-produire, via l’agence de la Région Sud, Arsud, des spectacles de qualité.

Écrire un continent

Écrire un continent

Le festival Hispanorama, porté par l’infatigable dynamisme de l’association Agissez dans votre ville, et l’équipe du cinéma CinéAzur de la Croisée des Arts, signait cette année sa quatorzième édition. 

Loin d’être un simple assemblage de projections filmiques, ce festival s’attache à proposer une palette large de la culture Sud-Américaine, proposant concert, exposition, conférence autour d’un livre, travail en direction des scolaires principalement avec les élèves du lycée Maurice-Janetti qui produisent les teasers et présentations des œuvres présentées.  (En cela ils sont soutenus par leurs professeurs qui assurent, entre autres missions, un grand nombre de traductions lors des rencontres avec les équipes des films).

Livre, expos et musique

Un livre fondateur se voit explicité dans son histoire par l’universitaire Dante Barrientos Tecún, le Popol Vuh, « Livre du Conseil », ouvrage sacré du peuple maya Quiché, originaire du Guatemala.

Inclus vers 1715 par le dominicain, frère Francisco Ximénez, dans son recueil Histoire de la Province de Santo Vicente de Chiapa y Guatemala, cet ouvrage semble être la transcription et la traduction effectuée par le religieux à partir du texte original dû vraisemblablement à un indigène maya du XVIème siècle. Excellent grammairien, Francisco Ximénez, né à Séville en 1666, apprit la langue Quiché et le Kaqchikel à son arrivée au Guatemala en 1687. C’est grâce à son travail que les mythes et légendes du peuple Quiché sont arrivées jusqu’à nous.

Création. Le Popol Vuh vu par Diego Rivera. 1931 (image) © X-DR

Création. Le Popol Vuh vu par Diego Rivera. 1931 (image) © X-DR

Paradoxe de la colonisation et du prosélytisme religieux, c’est par ce dominicain qu’ont été préservées les histoires contant l’origine du monde et des phénomènes naturels selon les Mayas ! D’où le titre de la conférence : « Les Mayas et le Popol Vuh. Une relecture contemporaine au travers de l’humour et l’écocritique ». Il faut dire que les animaux occupent une grande place dans ces légendes

La musique n’était pas oubliée, grâce au concert de Mandy Lerouge, Del Cerro, une plongée personnelle et poétique dans l’univers d’Atahualpa Yupanqui et de celle qui signa toute sa vie d’un nom d’homme (Pablo del Cerro) les compositions que son époux interpréta avec tant de talent ! (lire ici )
La création plastique occupe toujours une grande place lors d’Hispanorama : les murs de la Croisée des Arts vibrent cette année des couleurs des tableaux des Mayas du Guatemala, « les artistes contemporains du lac Atitlán » proposés par Lidia D’Espinosa qui puise dans les tableaux de sa collection afin de livrer un aperçu de l’art des jeunes artistes de cette région du monde.

Hispanorama/ tableau d'Angelina Quic © MC

Hispanorama/ tableau d’Angelina Quic © MC

Leur travail précis sur les couleurs, les compositions, les matières, les effets d’épaisseur, séduit par sa richesse et sa variété. On sourit à l’humour d’Antonio Vásquez, « Point de vue de la fourmi », on est ému par le travail des Tejedores (Tisserandes) d’Angelina Quic, et particulièrement touché par l’orchestration quasi cubiste et puissante des toiles de Joselyn Cholotio.

Des films entre documentaire et fiction

La force du festival réside aussi bien sûr dans sa programmation filmique qui sait aborder par le biais d’œuvres peu ou pas données en Europe la complexité de la réalité de l’Amérique Latine. Les faits de société, les itinéraires particuliers, les fresques historiques, les constats des horreurs perpétrées par les diverses dictatures qui ont ensanglanté ce continent, les paysages, les traditions, leur rencontre avec une modernité qui n’est pas toujours positive pour les habitants, tout est passé au crible, avec poésie, humour, tendresse, colère.

Prix des Distributeurs-trices et Exploitant-es européen-nes 2025, le somptueux film d’Alvaro Olmos Torrico, La Hija Cóndor, évoque le métier des sages-femmes Quetchua, doulas dont le chant accompagne et soulage les femmes enceintes. La jeune Clara, adoptée par Ana, sage-femme expérimentée, a le don de ce chant. Tout la pousse à prendre le relais de sa mère adoptive au sein de la communauté des Andes, en Bolivie, dans laquelle elles vivent.
Mais le cadeau d’une radio, une dispute avec sa mère, les promesses d’une amie, vont décider la jeune fille à quitter son village pour aller à la ville où un destin de chanteuse lui est promis. 

Hispanorama/ tableau de Joselyn Cholotio © MC

Hispanorama/ tableau de Joselyn Cholotio © MC

Les pertes d’animaux et de cultures s’abattent alors sur la communauté villageoise et apparaissent comme un châtiment lié à ce départ. Ana part à sa recherche.
La beauté souveraine des paysages saisis dans des plans qui s’attardent sur les reliefs majestueux, les effets de couleurs, de perspectives, d’ombres, subjugue. La fin est certes, attendue et suit le schéma du conte.

Derrière l’attrait trompeur de la ville, se dessine aussi la volonté étatique de se débarrasser des communautés qui vivent en autonomie, cherchant à remplacer les doulas par des services hospitaliers éloignés des montagnes, mais censés apporter davantage de sécurité aux parturientes.
Se pose alors la question de la survie de certains modes de vie, d’occupation des territoires. Entre les vues grandioses des sommets et les habitations urbaines entassées et étriquées, faut-il imposer un choix ?

Les images de Nicolas Wong Díaz sont éloquentes et caressent les silhouettes des personnages aux expressions superbement nuancées et justes, María Magdalena Sanizo, époustouflante dans son rôle d’aînée, sage-femme généreuse et perspicace, Marisol Vallejos Montaño, lumineuse, et Nelly Huayta, l’amie tentatrice.

C’est à une réalité tragique que se réfère le documentaire Identitad (2024) de Florencia Santucho (présente lors de la projection du film) et Rodrigo Vázquez Salessi qui narre ici l’histoire de  Daniel Santucho Navajas (frère de la réalisatrice) qui, à 46 ans, a découvert sa véritable identité en 2023 après un test ADN réalisé grâce à l’association des Grands-Mères de la Place de Mai.
De 1976 à 1983, l’Argentine a vécu sous la dictature qui a fait près de 30 000 « disparus » et fusillés et a enlevé aux parents « disparus » considérés comme dangereux au moins cinq cents bébés qui furent confiés à des familles proches de la junte, occultant ainsi par ce traitement de leur descendance les luttes menées par leurs parents. 
Comment trouver la vérité, la pressentir, mettre en œuvre des recherches…
Tout est posé dans ce documentaire qui ne se complaît pas dans le pathos, mais reprend les faits, s’appuie sur des images d’archives, donne une vision chaleureuse de la reconstruction d’un homme qui découvre sa famille biologique qui devient aussi sa famille de cœur. L’intime ici est indissociable du politique et de l’Histoire.

Sont filmés les lieux où étaient enfermées les femmes enceintes, ceux où elles accouchaient (sordides cuisines) avant d’être exécutées et leurs enfants donnés. Lors de la discussion, il apparaît que plus de trois-cents enfants n’ont pas encore été retrouvés. Certains ont même été envoyés en Europe, les états falsifiant les livrets de famille… 
Les exactions de la dictature restent toujours d’actualité. Le film est une forme de réponse au négationnisme actuel entretenu par la présidence de Javier Milei qui minimise le nombre de disparus et nie les enlèvements des bébés au point de suspendre les subventions qui soutenaient jusque là l’association des Grands-Mères de la Place de Mai et la Banque Nationale des Données Génétiques (adoptée en mai 1987). La sidération perdure et l’oubli en est criminel.

Hispanorama 2026 a eu lieu du 4 au 10 avril 2026 à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume.

La Hija Cóndor / Alvaro Olmos Torrico © capture d'écran

La Hija Cóndor / Alvaro Olmos Torrico © capture d’écran

Nota Bene: Les élèves de toutes les écoles de Saint-Maximin-la -Sainte-Baume sont engagées dans le parcours dessiné par Historama de la maternelle à la terminale. Les maternelles effectuent un gros travail autour de l’exposition. Enfin, si l’Amérique du Sud est fortement représentée, c’est la culture espagnole dans son ensemble qui est invitée dans la démarche du festival. 

Du théâtre et du hic et nunc

Du théâtre et du hic et nunc

Le Collectif OCTA signe sa deuxième création après L’homme qui rêvait d’être malheureux (2023) inspiré de l’œuvre d’Orwell, 1984. Le mythe fondateur d’Œdipe est exploité dans leur nouvelle pièce, Ici et maintenant, à travers des références à Sophocle (Vème siècle av.J.-C.) et à Jean-Pierre Vernant dans son Œdipe sans complexe (paru en 1967). Ouf ! on échappe au ressassement freudien (lecture « psychologisante » selon Jean-Pierre Vernant qui souligne bien qu’Œdipe n’a jamais eu le complexe qui porte son nom).

 Les deux complices du collectif OCTA, Arthur Combelles (auteur du texte de la pièce) et Robin Denoyer font assaut de facéties potaches qui ne sont pas sans profondeur, arpentant les arcanes de ce qui fait le théâtre autour de trois grandes parties indiquées à grands coups de feutre sur un paperboard aux feuilles vivement retournées : « Partie I, La maquette, Partie II, Rendez-vous, Partie III, Radio ».  

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Le pas de côté nécessaire à la création est ici pris « au pied de la lettre », Œdipe n’est-il pas le petit-fils de Labdacos, le « boiteux », et fils de Laïos, le dissymétrique, le « gauche », lui-même est celui qui a le pied enflé ? Les deux comédiens, nommés « Un » et « Deux », iront jusqu’à présenter une « répétition » au cours de laquelle, effectivement, l’un répète en se l’appropriant les phrases énoncées par l’autre, se disputant lorsque le texte devient trop long à restituer ! 

Bref, le rire s’immisce dans tous les interstices des mots et des attitudes, flirte avec l’absurde, se complaît aux syllogismes qui se tordent maladroitement dans un esprit qui rappelle celui de Molière lorsque Sganarelle tente de faire une démonstration de bon sens à Don Juan et que son raisonnement se casse le nez. 
Le titre est programmatique : Ici et maintenant (rien à voir avec le livre que François Mitterrand fit paraître en 1980 !). La forme latine de l’expression, « hic et nunc » était familière des philosophes de l’antiquité qui cherchaient à définir le fait de vivre en étant ancré dans la réalité présente, se refusant aux mirages de l’illusion et insistant sur l’acceptation rationnelle de la réalité. Quel goût du paradoxe si l’on songe au théâtre comme lieu même de l’illusion…

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Après leur tentative de travailler sur Œdipe, les deux compères deviennent, l’un un programmateur de théâtre, l’autre un metteur en scène. « Dans mon spectacle, les acteurs entrent sans tenir compte du public. Ce sera un non-jeu. (…) Ce n’est pas pour les spectateurs qu’ils sont là à la base : les acteurs ne sont plus à la disposition du public » affirme ce dernier, au grand effroi de son interlocuteur qui, à force d’essayer de saisir la logique de ses propos, s’exclame « vous voulez faire du théâtre indé ! ». Le mot se décline alors en diverses finales, indélébile, indestructible jusqu’à devenir « indépendant » (comme les musiques rock « indé »). Bref, le public pleure de rire devant ces acteurs qui, « comme des enfants, jouent tout seuls dans leurs chambres » (dixit le metteur en scène)

Se pose alors la question de qui parle, à quelle personne, à quel genre… « je ne suis pas un, je suis multiple ».
Le tout dérape encore dans une scène de possession et d’exorcisme délirante.
Tout s’emballe dans ce théâtre pourtant si écrit et qui est en train de se faire…
La réplique culte « j’ai été agi » résonne avec la thématique tragique du début : « le sens (tragique) que nous faisons des choses, nous sommes des personnages et en même temps nos actes et nous-mêmes échappons à nous-mêmes ».

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Renforçant le caractère génialement absurde des répliques, signale le passage à une nouvelle partie le tube de Tom Jones, « It’s not unusual ».
L’interview qui suit est un modèle du genre, pompeux, embrouillé, pédant. Le journaliste radio devant son « public en présentiel » se livre à une critique verbeuse et floue à souhait convoquant Œdipe sans complexe de Jean-Pierre Vernant, posant des questions qui n’en sont pas et noyant ses mots dans des borborygmes incompréhensibles qui semblent cacher la pensée supérieure de ce Trissotin contemporain.
Ce qui entoure la pièce, ses répétitions, sa programmation et sa diffusion, est ainsi transmué en objet théâtral : les conditions de production de l’œuvre deviennent l’œuvre elle-même.
On rit beaucoup, on savoure, on voudrait revenir, réécouter. Un petit bijou de fantaisie et d’humour.

Spectacle joué au théâtre de l’Ouvre-Boîte les 27 & 28 mars 2026

À venir
  Le 05 mai 2026 / Collège Sacré Coeur – Aix en Provence (13)
  Le 06 mai 2026 / Le 3C – Aix en Provence (13)
  Le 07 mai 2026 / Le Grain de Sable – Barcelonnette (04)
  Le 08 mai 2026 / L’Alternateur – Seyne (04)
  Du 04 au 22 juillet 2026 / Festival Off Avignon – Le Train Bleu (84)

 Photographies de l’article © Collectif OCTA