Marathon pianistique

Marathon pianistique

Initié en 1991, le cycle des Études pour piano de Philip Glass constitue en deux volumes une somme qui permet de comprendre les principes de l’oeuvre de l’in des pères de la musique minimaliste et de l’école répétitive. En un peu plus de deux heures, Vanessa Wagner relève le défi de l’intégrale sous la conque du Parc de Florans.

Ces études pour piano sont divisées en deux cahiers de dix études chacun, représentant une synthèse du style et de la technique du compositeur. Initialement, le premier cahier a été conçu par son auteur afin de parfaire sa technique pianistique et d’enrichir le répertoire de ses concerts solo, le second est quant à lui destiné à un « interprète imaginaire » et l’artiste s’y autorise des mouvements plus lyriques. Vagues d’arpèges, motifs répétés ad libitum, envoûtements infinis, l’auditoire se laisse emporter dans le flux aux variations subtiles qu’arpente Vanessa Wagner avec intelligence. Pas d’applaudissements entre les pièces, les bras levés de la pianiste retiennent le fil mélodique et maintiennent l’attention. L’esprit parfois s’évade, on ferme les yeux par mieux se lover dans le frémissement des vagues de fond qui animent les morceaux parfois jusqu’à la transe comme dans l’étude n° 7 (la plus longue). On reste en suspens dans la n° 5, emporté par l’impétueuse n° 6… Comment ne pas parler le l’émotion délicate de la n° 8, de l’ivresse joyeuse de la 9, des échos d’Einstein de la 10….

Après l’entracte,(« si cela ne tenait qu’à moi, je ne ferais même pas de pause entre les deux cahiers » déclare la pianiste), le second cahier livre ses fastes. La main gauche quasi obsessionnelle laisse la main droite, aérienne, cristalline, s’emparer de la mélodie. L’étude n° 12 n’est pas sans évoquer ce que Vanessa Wagner rapporte dans son interview recueillies par Jérémie Szpirglas (imprimée sur la feuille de salle): « un ami pianiste qui l’a rencontré m’a confié que Glass lui avait dit: « il faut jouer ma musique comme du Schubert »; Et en effet, comme chez Schubert, on trouve chez lui une apparente simplicité, une élongation du temps, des reprises (beaucoup!), un sentiment de mélancolie, de l’humour, de la nostalgie, de la tendresse ». Elle affirme encore, résumant son art poétique: « Sa musique exige une vision d cela forme dans le temps, un contrôle de l’abandon émotionnel, un toucher coloré, ainsi qu’une certaine réserve qui ne doit pas verser dans la froideur.

Vanessa Wagner / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

C’est une musique de l’équilibre qui laisse à l’interprète une grande liberté. »
Vanessa Wagner nous fait entrer dans une autre dimension où nous apprenons à lâcher prise afin de goûter pleinement ces ressassements, ces éclats, ces élans, ces ruptures, ces tournoiements jusqu’à la dernière étude où tout paraît s’arrêter, mais se poursuit comme un mouvement cosmique qui échapperait à toute prise. C’est beau, tout simplement!
Après le concert, les auditeurs échangeront les numéros de leurs études préférées, comme un menu de gourmets!

Concert donné au parc de Florans le 31 juillet 2026 dans le cadre du Festival de piano de La Roque d’Anthéron

Photographies © Franck Denis

À la russe!

À la russe!

Les grandes nuits font partie des moments forts du Festival de piano d eLa Roque d’Anthéron, la Nuit russe en a été un particulièrement éblouissant avec deux concerts à deux pianos, conviant d’abord le duo Ancelle-Berlinskaïa puis le Kolesnikov-Tsoy.

Si l’on dit souvent que le piano est un orchestre à lui tout seul, deux pianos constituent un ensemble aux capacités décuplées!

Ces inconnus célèbres

Le premier temps du récital d’Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaïa était consacré au compositeur Anton Stepanovitch Arensky avec les cinq « silhouettes » de sa Suite n° 2. En quelques traits finement soulignés, étaient évoqués des personnages semblant sortir tout droit de la commedia dell’arte, « Le Savant », « La Coquette », « Polichinelle », « Le Rêveur », « La Danseuse ».

Drôles, expressifs, vivants, les caractères se dessinent avec une élégante éloquence, un peu fat, le Savant, précède la Coquette aux manières piquantes, Polichinelle, calculateur, un Pierrot lunaire « rêveur », une Danseuse aux alertes pas de bourrée qui entrainent toute la troupe dans leur rythme…
Suivait le Concertino pour deux pianos que Chostakovitch composa après avoir terminé sa dixième symphonie. L’ampleur des premiers accords suivis par des phrases mélodiques d’une grande douceur donnent le ton de cette œuvre miniature emplie de contrastes, austérité de certains passages, légèreté alerte des autres qui rappellent que le compositeur l’avait écrite pour son fils Maxim et l’un de ses condisciples du Conservatoire de Moscou.

Duo Berlinskaïa / Ancelle © Franck Denis

La vivacité de la pièce est servie avec un talent fou par le duo Ancelle/ Berlinskaïa. On est subjugué par l’intelligence et la sensibilité des deux artistes qui proposent dans leur récital des auteurs bien moins connus: Arthur Ancelle livre à l’assistance quelques clés à propos des vies et des oeuvres de compositeurs peu familiers du grand public (Chostakovitch et Arenski (d’une manière moindre) ont des noms qui résonnent dans nos imaginaires) comme Victor Babin et Alexander Tsfasman.

On découvrait ainsi les Three Fantaisies on Ancient Thèmes de Victor Babin (1945). Ce pianiste et compositeur constitua avec son épouse, Vitya Vronsky l’un des plus célèbres duos du XXème siècle.Proche de Prokofiev, ami et interprète de Rachmaninov et Stravinsky, Victor Babin compose des pièces très animées, véritables tableautins ciselés et colorés. The Piper of Polmood s’inspire de mélodies écossaises (on se croirait parfois dans Brigadoon de Vincente Minelli!), tandis que Hebrew Slumber Song murmure une berceuse emplie de nostalgie et que Russian Village évoque les musiques et évènements traditionnels d’un village où s’amorcent de micro-saynètes en un tableau foisonnant.

Enfin, défiant les lois du genre, le duo conviait à une interprétation irrésistible de Jazz Suite d’Alexander Tsfaman dont la carrière hollywoodienne fut interrompue dans l’oeuf avec le rideau de fer. Après 1945 le jazz tomba en disgrâce en Urss, considéré comme une manifestation de l’Occident bourgeois et décadent: « aujourd’hui il joue du jazz, demain il trahira son pays » assénait la propagande stalinienne. Curieusement les débuts du jazz en Union Soviétique avaient pourtant été prometteurs car vus comme la musique de la minorité afro-américaine opprimée, et donc expression de la lutte des classes! Tsfaman avait alors été une figure de proue du jazz, diffusé à la radio soviétique et auteur de plus de 140 disques!
La transcription de Jazz Suite par Igor Tsygankov était sous les doigts d’Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaïa un pur joyau d’une inventivité et d’une grâce émouvantes. Ils concluaient en bis avec Toujours avec toi de Tsfaman. Délectations!


Performeurs hors norme

Le second duo de la soirée signait lui aussi sa première venue au festival de La Roque d’Anthéron et prolongeait les éblouissements. Pavel Kolesnikov et Samson Tsoy semblaient tout droit sortis du Songe d’une Nuit d’été de Shakespeare avec leurs vêtements teintés aux couleurs de la nuit et leur démarche d’elfes.
Au piano, les deux artistes entament une véritable chorégraphie, levant haut bras et mains, esquissant dans l’air les attentes, les pauses, les interrogations.

La Suite pour deux pianos n° 1 « Fantaisie-Tableaux » que Rachmaninov composa à vingt ans et dédia à Tchaïkovski laissait éclore sous les doigts de ces artistes aux allures d’anges raphaélitiques ses images vivantes que le compositeur fit précéder d’un poème: la Barcarolle, inspirée de Chopin s’appuie sur les vers de Lermontov, « Ô fraîche vague du soir, / Clapote doucement sous les rames de la gondole! », La Nuit… L’amour s’inspire de Lord Byron et de « La note aigüe du rossignol », Les Larmes rappellent le poème de Tioutchev « larmes humaines (…) / Vous coulez inconnues… », enfin, le dernier mouvement, Pâques, est empli des carillons du poème de Khomiakov dont les « accents éclatants, mélodieux et argentins, / Propageaient la nouvelle du saint triomphe ».

Pavel Kolesnikov et Samson Tsoy © Franck Denis

La virtuosité atteignait son comble avec la version pour deux pianos du Sacre du Printemps de Stravinsky qui n’a rien à envier à la richesse luxuriante de la version orchestrale! Falaises sonores sur lesquelles la partition s’arrête comme tenue par un fil, vertiges, opulence démesurée, emportements échevelés… Le brillant du concert trouvera son achèvement dans la luminosité moirée du Jardin féérique de Ravel dans Ma Mère l’Oye.

Concert donné au Parc de Florans le 30 juillet 2026 dans le cadre du Festival de Piano de La Roque d’Anthéron
Diffusion 4 août sur France Musique.

Photographies © Franck Denis

Clavecin de l’âme

Clavecin de l’âme

En 2025, Jean Rondeau faisait paraître chez Erato un coffret de dix CD et un DVD afin de rendre compte de l’oeuvre immense (134 pièces pour clavecin, 75 pour orgue, sans mentionner les oeuvres pour d’autres instruments, viole de gamme en tête!) de Louis Couperin, l’un des représentants les plus connus de la famille Couperin avec son neveu François Couperin. C’est une infime partie que le claveciniste offrait en florilège à l’abbaye de Silvacane le 30 juillet dernier.

Au programme, trois Suites étaient proposées, deux en ré et la troisième en sol, chacune suivie d’un Tombeau composé par un autre musicien (toujours du XVIIème siècle).

Ces clausules au rythme lent et méditatif destinées à rendre hommage à un grand personnage (mort ou vivant) refermaient ainsi les trois parties du concert, le peuplant d’autres voix et d’évocations recueillies. On entendait ainsi des auteurs peu joués, comme Ennemond Gaultier, « Gautier le Vieux » et son Tombeau de Mézengeau (confrère luthiste et ami de Gaultier), Jean-Henri d’Anglebert dans son Tombeau de M. De Chambonnières (claveciniste qui fut le maître du compositeur) et le Tombeau de M. De Blancrocher de François Dufaut (luth).

Jean Rondeau / Abbaye de Silvacane 2026 © Franck Denis

Les pièces écrites pour le luth ont été transposées pour le clavecin par Jean Rondeau.
(En rappel il offrira le Tombeau de M. De Blancrochet, mais de Louis Couperin!)

L’artiste ne dira rien tout au long de son concert mené sans interruption: la musique n’a pas besoin de commentaire. Le long prélude non mesuré (on est encore à une époque charnière de la notation musicale) qui ouvre le programme installe l’auditoire dans le fil introspectif du récital et semble vouloir dessiner les premières notes d’un monde nouveau.

Le claveciniste fait corps avec son instrument, se penche vers lui comme pour partager les secrets alchimiques d’une musique qui révèle tant de l’intime et nous pousse à un voyage intérieur peuplé de songes et de méditations. Les mouvements de danse alternent avec les paysages immobiles et les rêveries: le rythme sautillant des Canaries, danse baroque alerte évoquant les danses traditionnelles des Îles Canaries, succède aux évolutions lentes des Allemandes ou des Sarabandes, aux retenues graves des Courantes (malgré le nom il ne s’agit pas d’une danse si rapide que ça, mais, complexe et démonstration de pouvoir à la cour de Louis XIV), aux rythmes ternaires des Chaconnes…

Jean Rondeau / Abbaye de Silvacane 2026 © Franck Denis

On est frappé par la profondeur de son du clavecin de Jean Rondeau, sa rondeur, son épaisseur. Les cordes pincées acquièrent grâce à son jeu d’une largeur unique sur laquelle le musicien décline des reliefs, en sculpteur précis et nuancé. Le clavecin prend le tour d’une voix humaine, flirte avec les sonorités d’un violoncelle ou d’une guitare. La musique baroque devient alors source de toutes, préfigure le romantisme par ses élans exacerbés. « Voyage intime » annonce la note d’intention. On se trouve bien grâce à la magie opérante de l’interprète au coeur des remuements d’une âme humaine. Et c’est très beau. 


Concert donné à l’abbaye de Silvacane le 30 juillet 2026 dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron

Crédit photographique : © Franck Denis

partition Louis Couperin © X-D.R.

Partition Louis Couperin © X-D.R.

Lorsque la musique est une évidence

Lorsque la musique est une évidence

Le retour annuel du prince du piano qu’est Nicolaï Lugansky à La Roque d’Anthéron apporte chaque fois la découverte de nouvelles facettes de son immense talent. Peu importe le programme, tout ce qui passe par ses doigts devient objet de beauté, de fusion avec le monde. Avec lui, la musique est évidence.

Dès les premières notes, l’auditoire est embarqué, il se laissera conduire où l’artiste voudra, porté par la grâce ailée de ce temps de récital en apesanteur.

Une respiration universelle

Certes, les trois Impromptus de Chopin (le quatrième, la célèbre Fantaisie-Impromptu 66 opus posthume ne faisant pas partie du programme du 29 juillet) ne sont pas classé dans les Himalayas du piano, mais leur apparente simplicité qui est la source de leur charme dissimule de subtils raffinements.

La spontanéité de l’improvisation semble en être la clé. L’instant magnifié se ploie aux arabesques de l’Impromptu n° 1 en la bémol majeur, aérien malgré certains passages faussement graves. L’Impromptu n° 2 en fa dièse majeur brouille les codes, tient tout autant de la ballade, du nocturne, de la fantaisie, se peuple de rumeurs souterraines coulées dans le frémissement des ondes. l’expressivité de l’Impromptu n° 3 en sol bémol majeur cultive un subtil art de la joie.

Nicolaï Lugansky / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

Rire et pleurer

Schumann avait deux « amis imaginaires », Florestan, l’ardent, le fougueux et Eusebius, le rêveur, le réfléchi. Ces voix opposées se retrouvent dans sa Grande Humoresque en si bémol majeur.

Nous sommes dans la Vienne des années 1838-1839, le musicien n’a pas encore trente ans, il souhaite épouser Clara Wieck qu’il a connue enfant (elle a neuf ans d moins que lui) lorsqu’il prenait des leçons auprès de son père. Mais ce dernier, considérant que ce prétendant n’a pas de revenus suffisamment stables et qu’il nuirait à la carrière déjà flamboyante de sa fille, refuse catégoriquement ce mariage. Schumann jette sur ses partitions ses humeurs aux flux changeants, réparties en cinq mouvements dont les liaisons sont invisibles. Il donne à l’ensemble le titre d’Humoresque. Selon lui, l’humour est « une façon d’envisager les émotions avec un détachement ironique ». Aussi, toutes les remuements de l’âme sont passés à la moulinette d’une distanciation qui modifie les perspectives.

Nicolaï Lugansky / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

Heureux dans cette écriture, le musicien écrivait à Clara : « je suis resté assis à mon piano toute cette semaine, composant, écrivant, riant et pleurant tout à la fois, tu trouveras tout cela joliment dépeint dans mon opus 20, la grande Humoresque qui est déjà sous presse ». Nicolaï Lugansky adapte son jeu lumineux à ce monument du piano, élégance sobre, raffinement des nuances, justesse idéale des équilibres…

L’art des commencements

À l’origine, le « prélude », comme son nom l’indique, précède l’interprétation des œuvres. Il est intimement lié au test et à l’accord de l’instrument: il permet au musicien de vérifier par une improvisation d’évaluer les capacités de son instrument, et de vérifier son accord. François Couperin expliquait dans son Art de toucher le clavecin: « non seulement les préludes annoncent agréablement le ton des pièces qu’on va jouer, mais ils servent à dénouer les doigts et souvent à éprouver des claviers sur lesquels on ne s’est point encore exercé. »

Le cycle des 24 Préludes de Chopin est un sommet du genre: ces pièces, dont la plus courte dure une trentaine de secondes et la plus longue un peu plus de cinq minutes, sont chacune de véritables tableautins où se dessinent des scènes brèves, des états d’âme, des émotions… Le pianiste Alfred Cortot s’est même amusé à leur donner des titres, « Attente fiévreuse de l’aimée »,  « Elle m’a dit: je t’aime », « Le mal du pays », « Des souvenirs délicieux flottent comme un parfum à travers la mémoire », « Chevauchée dans la nuit », ou encore « Du sang, de la volupté, de la mort » (pour le vingt-quatrième prélude!). Ce dernier titre peut être vu comme une référence aux conditions climatiques désastreuses de Majorque où Chopin résida lors de la fin de la composition de ce cycle. George Sand les évoque dans Histoire de ma vie: « il fait ici des pluies dont on n’a pas idée ailleurs; c’est un déluge effroyable! ». Chopin lui-même avouait l’inconfort de leur vie à cette époque dans le monastère de Valldemossa: « ma cellule a la forme d’un grand cercueil. On peut hurler… toujours le silence ».

Nicolaï Lugansky / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

Liszt fut séduit par l’œuvre: « Les Préludes de Chopin sont des compositions d’un ordre tout à fait à part. Ce ne sont pas seulement, ainsi que le titre pourrait le faire penser, des morceaux destinés à être joués en guise d’introduction à d’autres morceaux, ce sont des préludes poétiques, analogues à ceux d’un grand poète contemporain, qui bercent l’âme en songes dorés, et l’élèvent jusqu’aux régions idéales. Admirables par leur diversité, le travail et le savoir qui s’y trouvent ne sont appréciables qu’en un scrupuleux examen. Tout y semble de premier jet, d’élan, de soudaine venue. Ils ont la libre et grande allure qui caractérise les oeuvres de génie ».
En subtil poète du piano, Nicolaï Lugansky fait sourdre de son instrument le vaste éventail de ces miniatures, rend les contrastes avec finesse, laisse percevoir des échos, nous donne à entrer dans le jeu des analogies et des thèmes qui se répondent. Légèreté et profondeur, joie et désespoir, accalmies et tempêtes, rêverie et méditation se succèdent. Sublimes élans!
En bis, généreux, cet immense pianiste offrait la Romance sans parole en fa dièse mineur de Mendelssohn, le fameux quatrième Impromptu (Fantaisie -Impromptu) et, clin d’œil à la postérité de l’œuvre de Chopin, le Prélude opus 32 en sol dièse mineur de Rachmaninov.

Concert donné le 29 juillet 2026 au Parc de Florans dans le cadre du Festival de piano de La Roque d’Anthéron

Photographies © Franck Denis / Festival de La Roque d’Anthéron

Lorsque le piano s’évade…

Lorsque le piano s’évade…

Salle comble au parc de Florans ce soir-là! Est-ce la face des réseaux sociaux, le souvenir du spectacle titanesque donné l’an dernier (lire ici)? Peu importe, le public nombreux se pressait pour écouter Hayato Sumino, alias Cateen, et son piano survolté.

En préambule, Philippe Bernhard (autre nouveauté du festival) s’avance sur scène pour présenter les grandes lignes du programme de la soirée dédiée à trois compositeurs russes aux parcours bien différents, Rachmaninov, Moussorgski et Tchaïkovski. L’Orchestre Philharmonique de Nice sous la houlette passionnée de Lionel Bringuier se glissait dans les univers de ces musiciens avec une élégante fougue. Sans doute, les aficionados auraient préféré entendre tout au long du concert le piano d’Hayato Sumino et ses pyrotechnies. Placer cet artiste hors norme en première partie ne flattait pas l’écoute de la seconde malgré ses indéniables qualités.

Un orchestre expressif

Commençons par la seconde partie, toute d’expressivité sous la battue élégante et précise de Lionel Bringuier. D’abord, c’est l’âpreté d’Une nuit sur le mont chauve de Moussorgski dans l’adaptation de Nicolaï Rimski-Korsakov qui trouve une plage d’accalmie au cœur de la tempête et de la terreur.

Cette nuit de sabbat résonne des éclats des cuivres et des cordes dont les archets scandent la réunion des sorcières et leurs ambitions sataniques. Si aujourd’hui cette pièce est connue de tous (au moins par l’emploi qu’en a fait Walt Disney dans Fantasia), elle n’eut aucun succès et ne fut jamais publiée, hautement critiquée par Balakirev tant ses hardiesses harmoniques, transcrivant une atmosphère infernale, choquaient! Pourtant, le compositeur, inspiré par la nouvelle de Gogol, La Nuit de la Saint-Jean, avait instillé une verve dense à son poème symphonique qu’il écrivit en douze jours dit-on (en 1867). Le lever du jour apaise les débordements.

Hayato Sumino / La Roque 2026 © Franck Denis

Dans la lignée des poèmes symphoniques menant aux enfers, l’Orchestre Philharmonique de Nice s’attachait ensuite à celui que composa Tchaïkovski à partir de L’Enfer de Dante, Francesca da Rimini.

Le narrateur, guidé par Virgile aborde le deuxième cercle et y rencontre les âmes d’amants légendaires, Didon, Cléopâtre, Hélène de Troie, Achille, Tristan, et se sent attiré par les personnages de Paolo et Francesca, condamnés à errer côte à côte pour l’éternité dans une tempête implacable. Ces derniers lui content leur histoire: Francesca, fut contrainte au mariage par son père, Guido da Polenta, noble de Ravenne, en 1275, à Gianciotto Malatesta de Rimini, homme de valeur, certes, mais difforme (son surnom, Gianne la Sciancato, le désignait boiteux).

Hayato Sumino / La Roque 2026 © Franck Denis

Mais voilà, l’un des frères de Giancotto, le beau Paolo Malatesta rentre à Rimini après des affrontements contre les gibelins. Ce qui devait arriver, arriva, Francesca et Paolo devinrent amants et bien sûr le mari les découvrit et comme il n’était pas d’humeur commode, les tua tous les deux alors qu’ils échangeaient selon la légende un premier baiser. Il faut toute la virtuosité de l’ensemble pour rendre sensibles les diverses épreuves endurées par les amants maudits.

Classique mais pas que!

La phalange de Lionel Bringuier offrait un superbe écrin au jeune virtuose Hayato Sumino pour le cultissime Deuxième Concerto de Rachmaninov. L’œuvre a une genèse particulière: Serge Rachmaninov connut en 1897 un échec insensé avec sa Première Symphonie, car le chef d’orchestre, Alexandre Glazounov, complètement ivre pour diriger la création, en massacra la partition. Le jeune compositeur, il avait alors vingt-quatre ans, pensa qu’il avait vécu « l’heure la plus sombre de sa vie » et sombra dans trois années de dépression.

La nouvelle du mariage de Vera Skalon dont il était amoureux adolescent, en 1899, ne vint rien arranger. Ses proches l’envoyèrent consulter Nikolaï Dahl, médecin hypnotiseur qui pronostiqua une guérison à condition que le jeune homme compose une nouvelle oeuvre pour piano. Il se remet alors à la composition, en profite pour écrire le duo d’amour de son opéra Francesca da Rimini (d’où le clin d’oeil du programme de la soirée!)et s’attèle à son Concerto pour piano n° 2.

Hayato Sumino / La Roque 2026 © Franck Denis

C’est son cousin, Alexandre Siloti qui dirigera la première, l’ivresse ne viendra que de la partition et le succès sera énorme. Les puissants accords de l’ouverture du Concerto sont souvent comparés à des sonneries de cloches, suivent des élans virtuoses où piano et orchestre dialoguent avec vivacité, passant d’un lyrisme nostalgique à une subtile mélancolie qui sait ne pas s’alanguir. La fraîcheur et la spontanéité du jeu d’Hayato Sumino se coulent dans le flux mélodique avec une élégance inspirée, répondant avec justesse à ce que le pianiste György Sándor dira de Rachmaninov: « beaucoup jouent les concertos de Rachmaninov d’une manière bien différente de celle qu’il a suggérée. Ils sont trop sentimentaux. Rachmaninov ne l’était jamais. Il était romantique, plein d’émotions, mais sans mauvais goût ni excès ». C’est bien là aussi, outre les performances techniques, que réside la virtuosité du pianiste.
En bis, il s’amusera à séduire le public par une improvisation débridée à partir des premières mesures du Concerto n° 2 de Rachmaninov, les entraînant du côté du jazz avec des digressions empruntées à Gershwin ou à Duke Ellington (Caravan), une petite merveille qui suscite les enthousiasmes et qui se prolongera avec l’humour d’un « Ah! Vous dirais-je maman » mozartien, faussement innocent qui se déploie en variations qui flirtent avec tous les genres et s’achèvent sur une coda sauce Rachmaninov!
Quelle performance!

Concert donné le 28 juillet 2026 au Parc de Florans dans le cadre du Festival de piano de La Roque d’Anthéron

Photographies de l’article © Franck Denis