Les notes bleues du serpent d’étoiles

Les notes bleues du serpent d’étoiles

En sortie de résidence au Chantier de Correns (Centre de création des Musiques du monde), le Sâbir Quintet présentait son nouveau spectacle intitulé « Nomade sur le bleu ». 

Lors de la rituelle et passionnante présentation d’avant-concert menée par Frank Tenaille, directeur artistique des lieux, explicitait le nom choisi par le quintet réuni autour de Raphaël Benyoucef (oud, bouzouki, compositions) : « le Sâbir est la langue véhiculaire des ports de la Méditerranée permettant aux marins de toutes origines de communiquer. Arabe, grec, turc, espagnol, italien, français, se trouvaient mélangés de telle sorte que tous se comprenaient. C’est un peu comme dans le livre de Jean Giono, Le serpent d’étoiles. Les bergers rassemblés sur le plateau où leurs bêtes se retrouvent durant la transhumance développent un sabir particulier qui mêle leurs dialectes différents ». 

Des itinéraires passionnés


Chaque musicien est alors invité à se présenter, retraçant son itinéraire. Raphaël Benyoucef explique qu’il a constitué le Sâbir Quintet afin de remonter les parties de lui-même, sorte de puzzle, français, piémontais, kabyle, comme une réappropriation culturelle intime, apprenant à jouer du oud et du bouzouki auprès de différents maîtres, après avoir aimé les Pink Floyd.

Avec cet ensemble, il recherche ce qui unit les différents morceaux de la Méditerranée, leurs différents timbres et sonorités où l’Orient et l’Occident se lovent, faisant se croiser les maqâms (modes orientaux) et la musique modale.
« Dans la musique turque, par exemple, sourit-il, entre le do et le ré il peut y avoir neuf commas (intervalles entre deux notes), d’où une grande richesse d’expression, c’est comme si l’on donnait au musicien une palette de peintre infiniment subtile ». 


Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

Sözdel Garcias qui a grandi dans une famille de musiciens à Damas, cultivant les musiques kurdes et arméniennes, décryptait ensuite les arcanes du qanun, cet ancêtre ou voisin du psaltérion. « Inventé par le philosophe Al-Fârâbî, le qanun (ou kanoun) a été nommé « la loi » car c’est autour de lui que s’organisent les autres instruments. Sur ses trois octaves, chaque note dispose de trois cordes. Ce qui rend l’accord très compliqué !

Ensuite, la main droite donne la mélodie et la main gauche peut soit jouer la même à l’octave au-dessous, ou l’arpéger, ou venir à la rescousse de la main droite pour les trilles et les passages virtuoses ou encore ajouter des ornementations.
Ce qui est fantastique avec le kanoun, c’est que l’on peut jouer tous les types de musique ! J’en joue depuis l’âge de sept ans et désormais je l’enseigne aussi ». 

Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

Christophe Montet partageait sa passion pour les percussions qu’il apprend depuis vingt ans : « je continue sans cesse d’apprendre ! La darbouka, son petit frère le rak fabriqué le plus souvent en peau de raie (en mouton, cela sonne plus mat) entouré de ses cymbalettes, le tombak (dont la darbouka serait un dérivé), qui tire son nom des sons produits par les frappes principales, « tom » (grave obtenu par une frappe au centre de la peau), et « bak » (joué au bord et plus aigu). « Zarb » pour les arabes et « tombak » pour les iraniens, cet instrument est d’origine perse (l’Iran actuel). Amoureux des musiques grecques, iranienne, turque, Christophe Monet reste très attaché à la mélodie, « c’est elle qui décide des rythmes que je vais jouer ». 

Le violoncelle de Marie Tournemouly pourrait détoner dans cet ensemble d’instruments orientaux. Il n’en est rien. La musicienne a d’abord découvert le bonheur de l’improvisation en travaillant avec Didier Lockwood, puis la variété des maqams qui l’ont obligée à désapprendre les techniques « classiques occidentales » : « je dois désapprendre les gestes, les écarts des doigts (l’équivalent d’un doigt entre deux pour le « classique ») qui doivent se resserrer pour les quarts de tons orientaux. 

Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

Pierre Lassailly pour sa part évoque sa formation classique à la clarinette : « classique, mais avec des profs très ouverts qui m’ont fait aborder beaucoup de répertoires différents. Je me suis rendu compte que cet instrument d’orchestre est aussi utilisé dans plein de musiques traditionnelles, grecque, malgache… le travail contemporain avec les partitions d’Aperghis m’ont aussi fait sortir de l’opposition majeur/mineur en développant une énorme palette de couleurs. »

Héritages et création contemporaine

Chaque musicien présentera à tour de rôle les morceaux interprétés, la plupart étant dus à Raphaël Benyoucef.  Le concert débutera par la vivacité de Kyklos et ses cycles rythmiques, puis, en hommage à tous les émigrés de tous les temps et de tous les pays qui ont dû changer de nom pour s’intégrer, Dis-moi ton nom, la Tarentelle de l’exil qui dépeint l’histoire familiale du compositeur : « c’est l’histoire de mes grands-parents qui ont quitté la région de Naples pour la France. Trois grands maqams sous-tendent la composition afin de retracer les paysages d’un village d’Italie où la joie se teinte de la prémonition de départs futurs, l’exil et ses parfums jazzy, les difficultés de la vie d’émigré avec la barrière de la langue. Les maqams permettent d’exprimer sans les mots… on peint avec de la musique ».

Des villes émergent au fil du voyage porté par les « semelles d’Hermès ». La course s’accélère, un détail l’arrête, on savoure une rencontre, un lieu, puis le violoncelle s’envole. Ses pizzicati initient le rythme que reprennent la darbouka et les plectres alertes du qanun pour brosser le portrait foisonnant d’Istanbul en mouvements chaloupés que viennent éclairer quelques notes de jazz manouche à la clarinette.
Un parfum de Grenade se dessine dans la chaleur qui inonde la ville de Lorca et esquisse quelques pas de flamenco.

Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

À l’amie des poètes, Mahmoud Darwich, Jean Genet, Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine auprès de l’Union européenne à Bruxelles, récemment disparue, sont dédiées les amples vagues lumineuses de Chahid (« martyr »). Pour la première fois en concert se déploient les houles d’un monde qui s’emballe avec ses brusques changements rythmiques, ses théâtralisations, ses voix contrapuntiques qui se tressent, se fondent en un air fredonné, puis s’emportent en volutes ornementées d’où sourd une inextinguible nostalgie. 

L’accord avec le monde est scellé dans le « Doux matin » où les silences s’ourlent de polyphonies délicates tandis que la clarinette s’orientalise sur les ostinatos du oud dans le Clair-obscur. La silhouette de Ziryab (le « merle »), géographe, astronome mais aussi musicien qui introduisit le oud après lui avoir ajouté sa cinquième corde en Andalousie et fonda le conservatoire de Cordoue, se glisse dans les folies enthousiastes des instruments déchaînés qui offrent une partition où Occident et Orient fusionnent avec bonheur. « Ziryab, c’est aussi le nom de mon petit chat », note, espiègle, Raphaël Benyoucef. 

Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

La clé (avec une vraie forme de clé de porte!) du qanun 

Enfin c’est le tempo du zeybek (turc) ou zeïbekiko (grec) qui s’empare de Linissa et mêle les voix de tous les instrumentistes, entrechoquant les langues de la Méditerranée en une vaste toile colorée.

Concert donné le 10 avril 2026 à la Fraternelle de Correns sous l’égide du Chantier.

Photographies © M.C. (À noter le costume traditionnel « fait main » par Sözdel Garcias, Là encore les tenues d’Orient et d’Occident se rencontrent et c’est un enchantement!)

 

Réinventer la harpe

Réinventer la harpe

La salle de la Manufacture recevait un étonnant concert dans le cadre de Mus’iterranée. Si ce festival a habitué ses auditoires à écouter guitares, ouds, canuns, instruments à vents et percussions de toutes sortes, il proposait pour la première fois un spectacle de harpes. 

La première partie, sans doute la plus traditionnelle, était consacrée à la harpe celtique d’Elena Armenteros, tandis que la seconde présentait une harpe plus imposante, vouée… au flamenco grâce à la musicienne Ana Crismán, première et seule artiste à utiliser cet instrument pour jouer du flamenco. 

Douceurs voyageuses

Invitée dans le cadre d’un échange avec le festival Fosquets Lithica de Minorque, Elena Armenteros offrait la délicatesse de mélodies collectées dans le terreau des musiques traditionnelles. Elle expliquait comment la musique traditionnelle avait d’abord été chantée et dansée, bien avant l’invention des instruments, se perpétuant de génération en génération.

Elle abordait ainsi une chanson d’amour traditionnelle de la petite île d’Erikscay (littéralement « l’île d’Éric », située entre South Uist et Barra dans les Hébrides extérieures au large de l’Écosse). Indissociables à l’origine, le poème et la musique peuvent aujourd’hui être entendus à part, mais la musicienne préfère ajouter sa voix aux modulations souples de sa harpe, retrouvant la fusion primitive qui ne séparait pas la musique, ses rythmes et la poésie. Art complet où la musique de la langue et celle des notes tissaient d’éloquentes correspondances. 

Elena Armenteros © X-D.R.

Elena Armenteros © X-D.R.


Les sonorités des cornemuses se voient traduites par les accents de la harpe celtique, bourdons ostinatos sur lesquels se posent les mélodies. Quittant l’Écosse, la harpe voyageuse s’arrête en Irlande, évoque des amours perdues, transportant dans ses arpèges les parfums de landes qui se confondent avec les houles marines. L’inspiration sera plus personnelle en fin de récital. Elena Armenteros livrera ses propres compositions aux phrasés aériens et ciselés. On y retrouve la simplicité d’un Yann Tiersen et ses envolées rêveuses. 

Arpa flamenca

Ana Crismán, livrant ses explications en un français d’une grande clarté, visiblement travaillé pour être comprise par l’ensemble du public venu nombreux à la Manufacture, racontait ses origines dans la province de Jerez, son amour pour la musique qui l’a poussée à faire des études supérieures en musicologie, sa découverte éblouie de la harpe celtique dont elle a appris les arcanes à l’oreille. Pour jouer le flamenco, cette « musique qui lui a montré que la vie n’est jamais comme on s’y attendait » sur cet instrument tellement plus ancien que la guitare et pourtant que l’on n’associe pas au même répertoire, elle a dessiné elle-même une harpe à trente-cinq cordes (la harpe celtique a d’habitude 34 ou 38 cordes).

Pour la première fois dans l’histoire de la musique, la harpe devient flamenca et avec quelle verve !
Les attaques rugueuses, les rythmes frappés sur le corps de la harpe, la transformant en instrument de percussion, et les mélodies s’enchaînent, se superposent avec virtuosité.
On retrouve les différents compás du flamenco, Soléa, puissamment marqué, profond et parfois un peu solennel, Alegrías et Cantiñas, vif et joyeux, Bulerías, et ses syncopes alertes.
La Arpaora (harpiste) joue d’abord seule, puis est rejointe selon les pièces interprétées par les percussions de Domingo Moreno, la voix rocailleuse à souhait de Luis de la Carrasca et les danses virevoltantes et habitées de Céline Daussan, la « Rosa Negra ». 

Ana Crismán & Céline Daussan © Festival Mus'iterranée

Ana Crismán & Céline Daussan © Festival Mus’iterranée

On part à Grenade, en Andalousie, on renoue avec les racines africaines lorsque la harpe prend des allures de Kora, fluide, puis se mue en orchestre de guitares. « Choisir la musique a été une décision radicale », sourit entre deux morceaux la musicienne. La musique théâtralisée est ici ardente, force vitale nécessaire et multiple. 

Concert donné dans le cadre du festival Mus’iterranée à la Manufacture d’Aix-en-Provence (grâce au partenariat du Festival Flamenco Azul, du Festival Andalou et du Festival Fosquets Lithica) le 3 avril 2026

Fratries musicales

Fratries musicales

Le talent de Magali Villeret, fondatrice du Festival Mus’iterranée, est de dénicher des musiques et des musiciens qui parlent du monde, d’humanité, d’écoute, de bienveillance, avec une capacité de créer, de marier timbres et couleurs, de construire des paysages sonores qui prennent tous sens.

Lors de la dernière édition du festival, étaient invités le 27 mars dans la salle Jean Monnet de Meyreuil, Gil Aniorte-Paz et le 29 du même mois, Sylvie Paz au Cagnard. Le frère et la sœur s’invitaient tour à tour dans leurs concerts respectif, s’amusant à se découvrir avec un faux étonnement : « Je l’ai croisé (e) dimanche dernier chez mes parents ».  Tous deux, dans des registres différents se donneront carte blanche et inviteront sur scène les complices qui ont partagé leurs itinéraires musicaux. 

Y’a de la Rumba dans l’air

Devant une salle comble au point de devoir refuser du monde, Gil Aniorte proposait sa nouvelle création, Afro Rumba Club. La rumba au sens littéral du terme est une fête (en castillan). Le 30 novembre 2016, la rumba cubaine a été adoptée par l’UNESCO dans la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, et reconnue comme un « mélange festif de la musique et de la danse ».

Gil Aniorte au chant et à la guitare ne se contenta pas de convier son auditoire au cœur de la fête, mais le conduisit au cœur d’un véritable parcours, passant d’un continent à l’autre, plongeant dans les racines africaines, jonglant entre les rythmes et les textes. Si la « rumba (le, Gil Aniorte) suit comme une ombre », le rapprochant de ses racines andalouses et de Garruchete, elle prend aussi une dimension politique et lui permet d’évoquer les grandes figures des mouvements progressistes d’Afrique, comme le président Sankara du Burkina Faso, « la patrie des personnes intègres », anti-impérialiste et symbole des luttes pour la liberté au point d’être considéré comme le « Che Guevara africain ». 

Mus'iterranée 2026 Concert Gil Aniorte

Entre l’Afrique et Cuba, la Rumba danse, s’étire entre ses trois compas principaux, flamenca, cubain, africain, trois pôles autour desquels les couleurs se posent, s’accentuent, s’éclairent, les voici sous les lampions d’une placette qui suivent les petits pas des danseurs, petits pas qui mènent à la révolution, du Congo à Cuba, surmontant les souffrances et s’évadant des rues de Bamako. 

La Rumba s’envole dans les volutes de la flûte traversière de Quiniro Guevara (aussi au saxophone et aux claviers), tourbillonne, trublionne dans Kinshasa indépendante, marie les entrechats du tchatchatcha aux méandres d’un fleuve noir, s’embrase des élans du jazz en hommage à Jean-Pierre Rampal, se chaloupe, s’enivre dans les percussions débridées de Nadia Thighidet et de Thibaut Gueriaux, soutenue par l’impeccable basse qu’est Bernard Menu. 

Mus'iterranée 2026 Concert Gil Aniorte

Les complices de Radio Babel Med viennent sur le plateau ainsi que Sylvie Paz. Les concerts des uns et des autres sont annoncés, Au-delà des Mers, Maturity Project (Nadir Ben), Cartes blanches… La musique est ici affaire d’amitiés au long cours, de rencontres, d’écoutes, servie avec un talent fou, des instrumentistes au sommet de leur art qui savent traduire l’air du temps et résistent contre les folies du monde par la magie des harmonies et les voix des poètes. 

 Odyssées ?

Au Cagnard, niché au sommet d’une colline boisée, Sylvie Paz bénéficiait de la même liberté que son frère. Aux percussions, l’incroyable Nadia Thighidet offrait une époustouflante variété de tempi sur lesquels la chanteuse, guitariste, palmiste, percussionniste, compositrice, tissait un « voyage familial et amical de cœur, dédié à ceux qui sont partis et à ceux qui arrivent et à nous qui sommes vivants ». 

Son Odyssée débutait en clin d’œil au concert de Gil Aniorte, par une Rumba, puis s’ancrait dans la terre de l’Amérique du Sud avec une chanson d’Atahualpa Yupanqui. La voix lance son appel, puissante, parle de douceur, d’amours, de vies, d’exils, de retours, convoque les poètes, Aragon dans la musique de Léo Ferré, Borgès, Rosalía de Castro, grande poétesse de la Galice du XIXème siècle qui évoqua la campagne galicienne, l’émigration, les fêtes et les tristesses paysannes… Les rythmes balkaniques entrent en scène avec leurs sept temps, les palmas sont de mise lorsqu’il s’agit d’évoquer la lune de Lorca ou les ombres flamencas d’une Espagne rêvée. 

Mus'iterranée 2026 Concert Sylvie Paz

Tchoune, dans le public, est alors appelé, de même que la magnifique chanteuse Kalliroi Raouzeou, le fou de guitares Emmanuel Bighelli, Gil Aniorte bien sûr qui viendra avec une chanson écrite pour sa sœur, puis les passionnées de chant qui travaillent avec Sylvie Paz chaque semaine à la Maison de chant de Marseille, rejointes par Cathy Heiting qui se livrera à ses vocalises de diva pour célébrer la fête. Da me la luz ! avant la folie joyeuse qui referme le concert. Les auditeurs ont du mal à repartir, certains s’attardent pour manger un morceau, discuter, les conversations se prolongent dans la douceur du soir. Bonheurs !

Ces concerts ont été donnés les 27 et 29 mars dans le cadre de Mus’iterranée 

Photographies de l’article © MC

Sabrons le champagne!

Sabrons le champagne!

À l’issue du dernier concert du festival de Pâques, son cofondateur, Dominique Bluzet, conviait, comme il est de coutume depuis 2013, année de la fondation de cette manifestation internationale désormais incontournable du paysage de la musique, à « sabrer le champagne » avec le public et les artistes. Il annonçait aussi les trois ans de résidence du Münchner Philharmoniker qui a conquis les auditeurs.

C’est ce magnifique orchestre qui apporta sa verve au concert de clôture sous la houlette de Lahav Shani.

Comme en écho aux remuements du monde, le Concerto pour violon en la mineur opus 77 de Dmitri Chostakovitch donnait à l’assistance la conscience aigüe d’être au monde par la sublimation des souffrances de l’artiste contraint à se censurer. En effet, Chostakovitch qui avait débuté la composition de cette œuvre en juillet 1947 va se voir reprocher de créer une musique « bourgeoise » et « individualiste » selon les critères énoncés par le terrible Jdanov au même titre que Prokofiev ou Khatchatourian. Il devra prononcer son autocritique à plusieurs reprises, son propre fils sera obligé de le condamner publiquement. Son premier Concerto pour violon restera dans les tiroirs durant sept ans avant de pouvoir être enfin jouée par son dédicataire, David Oïstrakh, deux ans après la mort de Staline (5 mars 1953).

Carte blanche à Renaud Capuçon. Münchner Philharmoniker. Lahav Shani, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 12/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Le violon et l’orchestre tout entier sont un cri contre les exigences officielles qui les musèle. Lorsque l’œuvre est donnée le 29 octobre 1955, son succès sera tel que le final sera bissé !

Quel éblouissement ! On est saisi par l’intensité du jeu dès les premières mesures. Lahav Shani, souverain, donne à l’orchestre juste ce qu’il faut d’indications pour qu’il livre une lecture où intelligence et émotion se conjuguent, profondément. Tragique et introspection, révolte intime et affirmation de soi, lyrisme et retenue, densité et foisonnement ardent, tout est traduit par les différents pupitres de l’orchestre, gravité des cordes, éclat assombri des cors, poésie de la clarinette et du hautbois… 

Carte blanche à Renaud Capuçon. Münchner Philharmoniker. Lahav Shani, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 12/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

L’indicible passe par les phrasés et les rythmes, les paysages se créent, s’échappent dans l’imaginaire des danses populaires, retournent sur les ombres qui hantent la réalité des artistes jugulés par la dictature. Le violon soliste est flamboyant d’éloquence et de véhémence. Renaud Capuçon, habité, livre une interprétation fulgurante et puissante de la partition, offrant une cadence solo d’anthologie, percutante, bouleversante, tenant en haleine l’auditoire entier ainsi que tous les musiciens de l’orchestre. La qualité du silence de la salle ne trompe pas. La richesse architecturale de l’œuvre trouve ici sa clé de voûte.

En hommage à l’orchestre, le violoniste, à la suite de la foule de rappels par un public enthousiaste, jouera l’Étude en sol majeur, Daphné, de Richard Strauss. Ce bref poème débord écrit pour le piano, séduit par sa fluidité et une douceur qui vient calmer les affres du monument précédent, sublimes mais douloureuses…
En deuxième partie, brillait le diamant qu’est la Symphonie n° 4 en mi mineur de Johannes Brahms, chef d’œuvre absolu dont l’orchestre munichois rendit les couleurs et les nuances avec une élégance et une profondeur rares.

Carte blanche à Renaud Capuçon. Münchner Philharmoniker. Lahav Shani, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 12/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

La multiplicité des thèmes, leur entrelacement délicat, les élans passionnés et les temps méditatifs, captivent. Lahav Shani semble être capable de livrer de chaque œuvre une lecture particulière qui lui accorde une vie nouvelle. La pertinence de sa direction, la finesse de son approche rendent chaque interprétation unique et convaincante. Quelle chance d’avoir la certitude de retrouver le bel ensemble du Münchner Philharmoniker et ce grand chef les saisons prochaines ! Pour la route, la Cinquième danse hongroise de Brahms pétillait comme les bulles du champagne à venir!

Concert donné le 12 avril 2026 au Grand Théâtre de Provence en clôture du Festival de Pâques.

Photographies de l’article © Caroline Doutre

En résumé

Pour Dominique Bluzet et Renaud Capuçon : « Cette édition 2026 a été pensée comme un espace de rencontres : entre les artistes, les générations, les répertoires. La musique y circule librement, elle se transmet, elle se réinvente, et c’est dans ce mouvement que naît l’émotion. »

Quelques chiffres :
21 concerts payants
31 lieux investis
1 journée spéciale au Camp des Milles
Plus de 800 artistes accueillis
27 000 spectateurs

Poésie de haute volée !

Poésie de haute volée !

Plateau de rêve pour l’avant-dernier concert du Festival de Pâques qui réunissait les trois géants que sont Martha Argerich, Renaud Capuçon et Lahav Shani !
Les trois musiciens, rejoints par cinq solistes des Münchner Philharmoniker, firent la démonstration que même les partitions les plus connues peuvent prendre une dimension particulière lorsqu’elles sont jouées par des instrumentistes d’exception.
En ouverture, Lahav Shani au piano et Renaud Capuçon au violon s’attachaient à la Sonate pour piano et violon n° 18 KV 301 de Mozart, l’une de ses sept sonates dites « palatines » car dédiés à la Princesse Palatine en 1778. Mozart en pianiste mais aussi violoniste accompli, établit pour la première fois un réel équilibre entre les deux instruments et sut en marier les timbres avec bonheur. Les deux instruments s’accompagnent tour à tour et avec une légèreté espiègle se répondent, s’amusent sur un brin de comptine enfantine, sonnent parfois comme une entrée d’opéra.
Festival de Pâques 2026,Renaud Capuçon, Lahav Shani © Caroline Doutre
Certains suggèrent que la série des premières « palatines » coïnciderait avec la naissance de l’amour passionné que Mozart éprouvait alors pour Aloysia Weber vers 1777. Il aurait même exprimé le désir d’épouser la jeune femme qui le dédaigna et lui préféra un acteur et peintre amateur, Joseph Lange qu’elle épousa en 1780 (elle s’en sépara quinze ans plus tard). Mozart quant à lui se rabattit sur sa sœur, Constance et convola avec elle en 1782. Aucun nuage en tout cas n’assombrit alors les compositions enjouées du jeune musicien !
Attendue, bien évidemment avec impatience, Martha Argerich entrait en scène pour la partager avec son complice Renaud Capuçon dans la Sonate pour violon et piano CD148 que Claude Debussy alors gravement malade (on est en 1917 et il meurt en 1918) souhaitait inscrire dans la lignée de Couperin et de Rameau, par la fantaisie et la clarté de l’expression. Il aura la force de créer l’œuvre avec le violoniste Gaston Poulet lors de son dernier concert public. Il écrivit à propos de cette pièce au violoniste : « J’ai enfin terminé la Sonate pour violon et piano… Par une contradiction bien humaine, elle est pleine d’un joyeux tumulte. Défiez-vous à l’avenir des œuvres qui paraissent planer en plein ciel, souvent elles ont croupi dans les ténèbres d’un cerveau morose. Tel le final de cette même sonate, qui passe par les plus curieuses déformations pour aboutir au jeu simple d’une idée qui tourne sur elle-même comme le serpent qui se mord la queue !».
Festival de Pâques 2026 Renaud Capuçon, Martha Argerich © Caroline Doutre
Il complètera son propos en lui écrivant un peu plus tard : « Vous qui savez lire entre les portées, vous y verrez les traces de ce Démon de la Perversité qui nous pousse à choisir justement l’idée qu’il fallait laisser… Cette sonate est intéressante à un point de vue documentaire, et comme un exemple de ce qu’un homme malade peut écrire pendant une guerre ». L’écriture de cette sonate séduit par sa capacité à dessiner des paysages, des perspectives, croisant les motifs, les rythmes, les tempi, avec une élégance sobre. Les deux interprètes vont au-delà des mots et nous livrent un temps suspendu d’une sublime intensité.
Refermant la première partie du concert l’Andante et variations pour deux pianos, deux violoncelles et cor de Schumann rassemblait sur scène Martha Argerich, Lahav Shani, Marcel Johannes Kits, Floris Mijnders (violoncelles) et Matias Piñeira (cor). La réunion de ces instruments en musique de chambre est rare. On est touché par les sonorités, les phrasés, les interventions du cor qui éclairent l’impression nocturne produite par la conversation des violoncelles et les duos en réponds des pianos. On est proche d’une forme impressionniste, étonnante et émouvante.
Festival de Pâques 2026 GTP 11 avril © Caroline Doutre

La seconde partie du concert permettait d’écouter avec ravissement l’œuvre de musique de chambre sans doute la plus connue de Schumann, son Quintette pour piano en mi bémol majeur opus 44. Souveraine, Martha Argerich dirige (comme pour les morceaux précédents) de son piano les violons de Renaud Capuçon et Alexandre Möck, l’alto de Jano Lisboa et le violoncelle de Floris Mijnders. La légende veut que le musicien l’aurait composée en sept jours. On est ici aux frontières de la musique de chambre, l’œuvre flirte avec le concerto pour piano ou la symphonie par son ampleur, le croisement des instruments, la circulation des phrases, l’élan brillant des motifs. Comment ne pas tomber amoureux du Scherzo basé sur de simples gammes et pourtant, quelle vivacité ! Les instrumentistes servent cette pièce avec un talent fou. On se demande comment l’immense plateau du GTP peut contenir un grand orchestre tant il est déjà empli par les cinq musiciens. Irrésistible tout simplement !

Concert donné le 11 avril 2026 au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival de Pâques.

Photographies de l’article © Caroline Doutre

Festival de Pâques 2026 GTP 11 avril © Caroline Doutre