Art et transcendance

Art et transcendance

Première des grandes nuits de La Roque d’Anthéron, celle consacrée à Trois visions du sacré est à marquer d’une pierre blanche!

En amont des trois concerts de la soirée, une rencontre (nouvelle corde à l’arc du festival), concocté par Peter Asimov, s’attachait à la présentation de Visions de l’Amen d’Olivier Messiaen, œuvre qui devait faire l’objet du deuxième concert grâce à Michel Béroff (lauréat du premier Concours Messiaen en 1967) et Marie-Josèphe Jude (interprète favorite de Maurice Ohana), unis à la scène comme à la ville.

Chercheur associé au département de la Musique de la BnF, ayant axé sa première exploration du fonds dans le cadre de sa thèse su la composition en France au XXème siècle, Peter Asimov a orienté depuis deux ans ses recherches autour du rôle d’Yvonne Loriod, qui fut l ‘élève puis l’épouse et principale interprète des oeuvres d’Olivier Messiaen. Peter Asimov insiste sur la place prépondérante de la musicienne que l’on peut considérer comme la deuxième auteure des Visions de l’Amen. N’édulcorant rien de la vie du compositeur afin de présenter le cadre intellectuel et politique dans lequel les Visions de l’Amen furent créées, le conférencier évoque les périodes de la Seconde Guerre mondiale, l’emprisonnement du musicien, son travail au Conservatoire de Paris où il prend le poste de professeur d’harmonie car le titulaire, André Bloch, en avait été écarté en raison des lois antisémites promulguées par le régime de Vichy.

Conférence Olivier Messiaen © Franck Denis

« Je n’ose imaginer l’état d’esprit se trouvait Olivier Messiaen lorsqu’il a dû signer la déclaration selon laquelle il n’avait pas de parents, ni de grands-parents (etc) juifs, afin de pouvoir occuper ce poste, ni son malaise d’en voir exclu André Bloch» déclare Peter Asimov qui poursuit en soulignant les conditions économiques indigentes dans lesquelles vivait alors l’artiste, et son besoin vital de se procurer un salaire pour faire vivre sa femme et son enfant.

Il évoque ensuite comment Yvonne Loriod a fasciné le musicien en lui interprétant en 1941 ses Préludes. La jeune femme, (née en 1924) fut une enfant prodige. Douée d’une mémoire phénoménale (elle possédait dès l’âge de quatorze ans à son catalogue le Clavier bien tempéré de Bach, les trente-deux Sonates de Beethoven, l’œuvre entière de Chopin ainsi que tous les Concertos de Mozart!), et virtuose géniale, elle a été l’une des interprètes es plus exceptionnelles du XXème siècle. Messiaen a écrit nombre d’œuvres en pensant à elle, seule capable de les jouer et d’en rendre avec intelligence les intentions.

Jude - Béroff © Franck Denis

C’est pour elle qu’il écrit la partie du deuxième piano des Visions de l’Amen: contrairement à la tradition qui veut que la partition dédiée à une œuvre pour deux pianos offre une égalité dans le partage de la mélodie et des effets rythmiques, les Visions de l’Amen connaissent deux pianos très typés, chacun étant destiné à être joué, l’un par Yvonne Loriod, l’autre par Messiaen lui-même. Le premier très percussif, précis, véloce avec des grappes invraisemblables d’accords correspondait au brio et à la maîtrise absolue de son instrument d’Yvonne Loriod, le second, au lyrisme de Messiaen qui fait de véritables déclarations d’amour au fil des notes!

Peter Asimov livrait quelques exemples des difficultés de la partie d’Yvonne Loriod: chaque accord au lieu de demander à la main de se déplacer tout simplement sur le clavier exige une position nouvelle de la main et avec une grande vélocité! Les deux mains sont bien sûr totalement indépendantes l’une de l’autre… « Messiaen se sentait capable de créer sans limite technique, car, disait-il Loriod est capable de tout jouer et de le jouer bien ».
Les explications correspondant à la structure de l’oeuvre et à ses sept visions musicales qui sont autant de méditations sur l’Amen, permettaient de suivre avec encore plus de bonheur le concert époustouflant de Michel Béroff et Marie-Josèphe Jude. Leur complicité fine se lovait avec une grâce infinie dans les sept étapes, Amen « de la création », « des étoiles, de la planète à l’anneau », « de l’agonie de Jésus », « du Désir », « des Anges, des Saints, du chant des oiseaux », « du jugement », « de la Consommation ».

Jude - Béroff © Franck Denis

Tournoiements, paroxysmes, cycles ostinato, cloches martelées, tumulte de la joie, éblouissement de la lumière, mystère, tout mène à une apothéose musicale et mystique. Ici et là, on se souvient des indications de Peter Asimov qui s’était amusé à décortiquer les manières de composer de Messiaen et suggérait quelques pistes d’emprunts remodelés, « air de Suzanne » des Noces de Figaro dans l’Amen du Désir, construit sur le modèle du Cantique des Cantiques (déclaration cachée à Yvonne Loriod?), chanson populaire russe recueillie par Balakirev dont sans doute il ne connaissait pas les paroles encourageant une joyeuse troupe à se cotiser pour une bouteille de vin!

En bis, comme la réalisation d’un jardin d’Eden, naissait à quatre mains le Jardin féérique extrait de Ma mère l’oie de Maurice Ravel, sensibles chatoiements!
Avant cette interprétation bouleversante, on avait pu se délecter de la lumineuse interprétation de Claire-Marie Le Guay dans un programme convoquant des œuvres de Bach (dont on peut retrouver une grande partie dans son dernier enregistrement chez Mirare, Écouter la lumière).
Le jeu en épure de la pianiste sert la clarté du propos et renvoie à l’évidence du mystère sacré.
La douceur dépouillée du Prélude n° 1 est suivie par le feu d’artifice de la Fantaisie chromatique, dont on retrouvera les éclats dans le Prélude n° 2, la Gigue de la Partita n°1, la Fantaisie -Prélude en la mineur ou le Concerto italien en fa majeur final. La quiétude des autres partitions, suspendait le temps dans une orbe poétique dorée.

Jude - Béroff © Franck Denis

On se laissait séduire par la netteté sobre du jeu, la magie qui sourd de façon naturelle des lignes mélodiques. L’enchantement se poursuivait avec l’aria des Variations Goldberg, limpide!

Enfin, Tanguy de Williencourt invitait à une plongée au cœur des Harmonies poétiques et religieuses que Liszt composa entre 1848 et 1853, bien avant d’entrer dans le Tiers-Ordre franciscain(1857) et de recevoir la tonsure (1865), devenant abbé. La maîtrise et la finesse de l’interprète surent donner à ces fresques inspirés de la culture littéraire du musicien. Harmonies poétiques et religieuses doivent leur titre au poème éponyme de Lamartine dont l’Avertissement du poète sera repris par Liszt : « Il y a des âmes méditatives que la solitude et la contemplation élèvent indiciblement vers des idées infinies, c’est-à-dire, vers la religion; toutes leurs pensées se convertissent en enthousiasme et en prière, toute leur existence est un hymne muet à la Divinité et à l’espérance ».

Tanguy de Williencourt © Franck Denis

On aura fait un détour par les Études d’exécution transcendante, la Vallée d’Obermann (du roman épistolaire de Sénancour), avant le sublime Cantique d’amour. Une indicible exaltation se dégage de cette approche toute de nuances et pourtant animée d’un mouvement et d’une tension puissante où la fragilité de l’instant est celle de l’impermanence humaine que grandit sa capacité à comprendre l’absolu. Avec une logique poétique le pianiste offrait en bis la Sérénade extraite du Chant du cygne de Schubert.
« Le verbe est la musique » disait William Christie. On garde longtemps en mémoire la spiritualité de cette nuit aux lumineux envoûtements.

Le 27 juillet 2026 au parc du château de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron

Photographies © Franck Denis

Libres et joyeux!

Libres et joyeux!

Deux solistes d’exception se partageaient le plateau du festival de La Roque d’Anthéron le 23 juillet dernier, la pianiste Arielle Beck et la violoniste Liya Petrova, toutes deux aux côtes de l’orchestre Consuelo dirigé par le violoncelliste et chef d’orchestre Victor Julien- Laferrière.

La musique « crée même l’aspect des choses, et, sans tomber dans les puérilités des effets de sonorité, ni dans l’étroite imitation des bruits réels, elle nous fait voir, à travers un voile vaporeux qui les agrandit et les divinise, les objets extérieurs où elle transporte notre imagination », écrivait George Sand dans son roman Consuelo (nom auquel se réfère celui de l’orchestre fondé en 2011).

Un orchestre soliste

Les deux parties du concert étaient consacrées à des œuvres orchestrales qui donnaient leurs couleurs aux concertos qui leur succédaient. En première partie, le Concerto pour piano de Grieg était ainsi précédé par la Troisième Symphonie en fa majeur de Johannes Brahms. Alors que le compositeur avait décrété en 1850 qu’il n’écrirait jamais de symphonie, il composait sa troisième dans la ville thermale de Wiesbaden en Allemagne à l’été 1883.

Comme il n’avait rien écrit d’autre cette année-là, l’attente était à son comble et les salles se disputaient le privilège de la première de cette œuvre qui connut immédiatement un immense succès. En référence à la Troisième Symphonie de Beethoven, le chef d’orchestre Hans Richter qui la créa lui donnera le surnom d’Héroïque. En effet, le premier mouvement est empli de passion avec son ouverture de trois accords aux vents, fa-la bémol-fa, noté F-A-F en allemand, écho à la devise de Brahms, « Frei amer froh » (libre mais heureux).

Julien-Laferriere-Consuelo-01_©Franck_DENIS-

La poésie lyrique de l’Andante prépare au célébrissime troisième mouvement dont la mélodie circule entre les pupitres avec une élégance et une fluidité de rêve avant le Finale dont le caractère « héroïque » se mêle à de sombres éclats et des instants de retour sur soi, frémit d’une tension qui se résout en une sorte de sérénité éblouie.
La seconde partie consacrée à Sibélius offrait en plus du programme original la sublime Valse triste que le compositeur écrivit en musique de scène pour Kuolema (La Mort), initialement intitulée Valse lente. Quatre valses sont liées par une mélancolie douce qui rend cette œuvre particulièrement attachante. Sibelius considérait sa Valse triste comme une bagatelle et en vendit les droits pour une somme dérisoire. Pourtant elle est aujourd’hui indissociable du nom du compositeur finlandais!
L’orchestre Consuelo laissait naître l’harmonie du rythme initial avec finesse. 
Puis les enchantements se multiplièrent grâce aux deux solistes.

Un piano virtuose

La toute jeune Arielle Beck, (tout juste dix-sept ans), et déjà familière de La Roque d’Anthéron proposait une interprétation brillante et enlevée du Concerto pour piano en la mineur d’Edvard Grieg. Unique concerto du compositeur norvégien, il célèbre l’amour fougueux et le bonheur d’un mariage heureux avec Nina H. et la naissance de leur fille.

Élans passionnés et souvenirs de musiques populaires retracent les longues marches de Grieg dans la campagne norvégienne. Le dialogue entre piano et orchestre, réglé au cordeau sous la houlette de Victor Julien-Laferrière, est nourri d’une tension dramatique à laquelle son écriture contrastée apporte une intensité troublante. La partition semble respirer dans cet exercice virtuose où excelle la jeune artiste sacrée aux Victoires de la Musique classique 2026. La lecture rigoureuse et sensible du chef d’orchestre et d’Arielle Beck offrent une immersion particulièrement éloquente dans ce tissage entre emportements et temps suspendus. Le jeu du piano est d’une fascinante clarté.

Arielle-BECK-Consuelo-03_©Franck_DENIS-2026.

La séduction se poursuit avec la Paraphrase de la Marche nuptiale de Mendelssohn par Liszt, sorte de prolongement de la joie du Concerto. La jeune pianiste se livre à une démonstration pyrotechnique comme pouvait en rêver Liszt qui affectionnait les paraphrases d’oeuvres connues, construisant un jeu inspiré entre des variations improbables et acrobatiques et les thèmes populaires que le public s’amusait à retrouver. Après ces déferlements, l’une des Romances sans paroles de Mendelssohn venait apporter sa délicate pureté, pailletée d’onirisme.

Un violon inspiré

C’était au tour de Liya Petrova d’endosser le rôle soliste dans le Concerto pour violon en ré mineur de Jean Sibelius, sans doute l’un des plus difficiles du répertoire du violon. Seul concerto écrit par le compositeur finlandais, il foisonne de thèmes épiques, de récitatifs violonistiques ébouriffants, d’évocations grandioses des paysages de la Finlande, le tout patiné par un lyrisme échevelé. l’énergie en est telle que le musicologue britannique Donald Francis Tovey déclara à propos du final « il s’agit d’une polonaise pour ours polaire »!

Il faut bien reconnaître que le troisième mouvement a le tempo d’une danse rythmée par le martèlement des cordes et des timbales, et que le violon solo y exerce sa virtuosité tant la ligne mélodique est acrobatique. Le lyrisme de l’oeuvre empli de su souffle le premier mouvement tandis que le deuxième (Adagio) a des accents poignants introduits par les bois et les cors. 
Sibelius, en amoureux du violon, « il y a une part de moi qui rêve encore d’être violoniste. Cela s’exprime parfois de façon sauvage et étrange » disait-il, livre une partition flamboyante dans laquelle Liya Petrova se meut avec une aisance confondante: évidentes sont les ruptures, les sauts de cordes, des bourdons, les élans sur le fil, les sons empâtés, les voltes de l’archet sur les cordes, tel un funambule aérien…

Liya_PETROVA-Consuelo-07_©Franck_DENIS-2026.

En bis, espiègle, elle jouait Funk the string du violoniste et compositeur russe Aleksey Igudesman. Le violon échappe alors à toutes les classifications, intégrant des techniques de jeu alternatives, imitant le son d’une guitare électrique, allant jusqu’au bout des capacités de ses cordes, Tout simplement prodigieux!

Concert donné sous la conque du Parc de Florans le 23 juillet 2026 dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron.

Photographies © Franck Denis 

L’improvisation, une autre écoute

L’improvisation, une autre écoute

Non, cet après-midi-là, au Festival de La Roque d’Anthéron, dans l’intimité de l’auditorium Marcel Pagnol, il ne s’agissait pas pour Jean-Baptiste Doulcet de reprendre avec exactitude les plages de son superbe album, A Film By, sorti chez Mirare en avril dernier, mais d’en exercer le principe d’improvisation.

Chaque concert devient un moment unique au cours duquel le musicien revisite les films aimés, s’inspirant davantage de la marque qu’ils laissent sur nos esprits que de leurs bandes sonores, même si ces dernières affleurent parfois. La démarche de cet artiste cinéphile ne cherche pas à calquer les improvisations pianistiques sur les musiques des films mais bien plutôt sur les émotions, les chocs esthétiques, les atmosphères. Une affiche de cinéma, une présentation enthousiaste et solidement documentée du film, la projection d’une image-clé et l’improvisation commence, subtile, distanciée des musiques originales mais rendant compte avec élégance de l’âme même des œuvres.

« L’improvisation, c’est apprendre à se contraindre et à se confronter », sourit Jean-Baptiste Doulcet alors qu’il présente la teneur de son récital, voulu comme « une déclaration d’amour au cinéma débutant par un montage vidéo (ce sera le seul) où s’accumulent les thématiques renvoyant à l’univers cinématographique, regards, mains, baisers », mosaïque préparatoire à l’énumération de quelques sommets du septième art, à commencer par Los Angeles interdite ou L.A. Confidential réalisé par Curtis Hanson en 1997 d’après le roman éponyme de James Ellroy. Le piano s’attache à l’atmosphère vénéneuse du roman policier aux multiples péripéties. Film sur le dépassement de la beauté et la faculté de la musique à exprimer l’au-delà des mots, Mort à Venise de Visconti d’après la nouvelle de Thomas Mann (« c’est sans doute le seul film qui soit meilleur que le livre, s’amuse Jean-Baptiste Doulcet ») ne voit pas ici se déployer la nostalgie du célèbre Adagietto de la 5ème de Mahler mais une version d’un ineffable romantisme sous le portrait énigmatique de Tadzio.

Jean-Baptiste Doulcet / Festival de La Roque d'Anthéron © Franck Denis

Jean-Baptiste Doulcet / Festival de La Roque d’Anthéron © Franck Denis

L’intemporel se dessine encore dans l’évocation de 2001, L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Le pianiste joue dans les entrailles du piano revient sur les touches, rappelle l’histoire de la musique du film, d’abord composée par Alex North auquel le réalisateur avait fait appel avant de préférer les pièces classiques: Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss, dans la version d’Herbert von Karajan, la célèbre valse de Johann Strauss Le Beau danube bleu, qui accompagne à l’écran le trajet du Dr Floyd jusqu’à la station orbitale ou encore des extraits de plusieurs œuvres du compositeur hongrois György Ligeti : Requiem, Lux Aeterna et Atmosphères notamment.

On passe par la nouvelle vague avec Le Bonheur d’Agnès Varda et une relecture post-mozartienne, les rêveries autour du souvenir de ce qui n’est plus dans Valeur sentimentale de Joachim Trier, Tropical Malady d’Apichatpong Weerasethakul, Lost in translation de Sofia Coppola, « film sur le spleen, le monde autour de nous et sans nous et pourtant dans une certaine légèreté ».

La thématique du souvenir s’élargit avec le film de Tarkovsky, Le Miroir, avec sa manière de contempler le temps à travers les images, restituant ce qui n’est plus. Le piano aborde cet univers de la réalité et du réel au sens lacanien qui la déborde avec une certaine emphase, construit des cathédrales puis semble revenir à une structure qui pourrait être celle d’un morceau de Bach, comme un retour aux sources. Des sonorités d’orgue émergent et s’effacent en variations baroques.

 

« Une seconde peau musicale »  se pose sur les films, délicate, lyrique, sensible, peuplée d’élans et de retournements méditatifs.
Il y a quelque chose qui tient du mystère de la création dans cette forme qui donne à l’auditeur le plaisir d’une écoute neuve qui ne s’embarrasse pas de références, de comparaisons stériles. On entre dans un discours neuf profondément émouvant et riche.
En bis, Jean-Baptiste Doulcet annonce un Schumann, mais on ne cherche plus alors à repérer de quelle pièce il est question, et l’on se laisse tout simplement séduire par la musique.

Concert donné le 23 juillet 2026 à l’Auditorium Marcel Pagnol dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron.

Concerto pour cigales et martinets

Concerto pour cigales et martinets

Le dernier des Préludes du Festival International de Piano de La Roque d’Anthéron offrait le parvis de l’église Notre-Dame de l’Assomption de Lambesc au piano de Franck Braley. Et quel récital !

Le programme invitait à un voyage musical de haute volée, passant du XVIIIème au XXIème siècle avec une aisance et une logique, éblouissantes d’intelligence.
Le jeu très au fond des touches sur la Fantaisie en ré mineur K. 397 de Mozart souligne les effets pathétiques des premières mesures et les sombres basses chromatiques qui suivent avant l’insouciance finale qui recouvre les trop fortes émotions du début. En véritable conteur, Franck Braley enchaînait à la pièce mozartienne le célèbre Clair de lune (Sonate pour piano n° 14 en do dièse mineur) que Beethoven dédia à la comtesse Giulietta Guicciardi de quinze ans sa cadette afin de lui montrer son indéfectible attachement malgré la fin de non-recevoir que la mère de la jeune fille avait formulé par l’envoi d’un cadeau de rupture. 

Nommée par le compositeur Sonata quasi una Fantasia, cette pièce se vit affublée de son nom définitif Clair de lune par le poète, critique et librettiste Ludwig Rellstab (que l’on connaît surtout pour les poèmes du Chant du Cygne mis en musique par Schubert). 
Il faut bien dire que Beethoven ne s’était guère embarrassé de scrupules pour baptiser cette sonate, la précédente portait déjà le même nom !
 Accompagné par une chorale très en forme de cigales, grillons et autres insectes, sans compter les passages sonores nombreux des martinets, le pianiste réussissait à faire entrer l’auditoire dans une bulle hors du temps.
L’Impromptu n° 3 en sol bémol majeur de Schubert apportait ses paysages apaisés, main droite en épure et frémissements continus de la main gauche. La respiration de la mélodie semblait alors s’accorder à l’air du soir strié d’oiseaux. La simplicité dépouillée apparente de l’écriture aux tournoiements vertigineux rendait tangible l’universel.

Parvis de l'églsie Nore-Dame de l'Assomption, Lambesc © MC

Le pianiste à la fin du morceau sourit, se relève, ironise sur « le concerto pour grillons et martinets » au cœur duquel son instrument se fraie une place, puis donne des clés d’audition de son programme, met en regard les artistes et leurs compositions, fait percevoir les architectures, les « secrets » de composition, les marques d’originalité, les évolutions esthétiques, joue des extraits pour éclairer son propos. Le récital prend un tour didactique bienvenu, les artistes et leurs œuvres acquièrent une nouvelle présence, s’incarnent dans la chair du temps. 

Se déployaient ensuite les scansions d’une pièce « espagnole » de Debussy, La puerta del vino. Lui qui n’est jamais allé en Espagne s’inspire d’une carte postale représentant l’Alhambra de Grenade envoyée par Manuel de Falla. Caractérisée par ses rythmes espagnols, suivra La Sérénade interrompue, si théâtrale avec son amoureux chanteur de sérénade au pied de la fenêtre de son aimée. Toujours dérangé, il se lasse et la fin est en queue de poisson !
Facétieux, Franck Braley évoquera ensuite les Minstrels dans une ambiance de music-hall transcrite dans une cour de château animée de bateleurs, Les feuilles mortes mélancoliques et le personnage haut en couleur Général Lavine-eccentric qui n’était pas du tout général mais un artiste et acrobate américain Edward La Vine qui jouait du piano avec ses orteils entre autres contorsions. Ces Préludes de la vieille Europe étaient amenés à rencontrer en un aller et retour imagé les musiques d’Outre-Atlantique. 

Franck Braley © Nicolas Tavernier

Franck Braley © Nicolas Tavernier

Avec Gershwin, étaient décortiquées les bases du rag-time, « c’est comme jongler avec les pompes des deux mains (la pompe est une technique rythmique que l’on retrouve dans le jazz manouche, qui, par une pulsation marquée sur les temps forts produit un effet « sautillant » et syncopé), alors que d’habitude on réserve la rythmique à la main gauche et on laisse la mélodie à la main droite. »
Se succédaient des pièces de Gershwin, entrelacées à un Ragtime d’Hindemith, au Piano-Rag-music de Stravinsky, et à une composition de Bolcom, The Serpent’s Kiss.
Franck Braley faisait rire l’assemblée des spectateurs en rappelant la méthode d’Hindemith : « pour jouer, ne tiens aucun compte de ce que tu as appris en cours de piano ! », l’extase de Do it again de Gershwin chanté par Marylin Monroe, la volonté de William Bolcom de lever les barrières artificielles entre musique populaire et musique dite « savante », et acteur du « ragtime revival » des années 1970.
L’enchantement s’achevait sur un bis, « encore un prélude, mais de Boulez ». Merveilles !

Concert donné place de l’église à Lambesc, le 7 juillet 2026 dans le cadre des Préludes au Festival international de piano de La Roque d’Anthéron

« Une machette me suffit »

« Une machette me suffit »

Le « récital pour quatre musiciens », selon la dénomination choisie par son compositeur, Hans Werner Henze, El Cimarrón retrace en quinze tableaux la vie du dernier esclave de Cuba, Esteban Montejo, relatée par Miguel Barnet.

C’est par hasard, en lisant dans le journal un article consacré aux Cubains de plus d’un siècle que l’écrivain et ethnologue cubain, Miguel Barnet, découvre l’existence du « dernier cimarrón (esclave fugitif) de Cuba, afrodescendant de 104 ans », fils de captifs déportés sur cette île des Antilles au milieu du XIXème siècle, Esteban Montejo. 

Trois années d’entretiens et d’écriture aboutiront en 1966 au livre Esclave à Cuba : biographie d’un « cimarrón » du colonialisme à l’indépendance ». Outre l’intérêt évident du témoignage, il s’agit d’une « approche de nos racines dans un esprit anticolonial, qu’il a rédigé dans un style familier, sans pour autant renoncer à la beauté formelle » selon la poétesse, critique et essayiste cubaine Nancy Morejón que Miguel Barnet avait présentée à Esteban Montejo. « Il avait 110 ans, se rappelle-t-elle, il était couché. Et il nous a dit : « une machette me suffit », faisant référence à sa vie de soldat, de coupeur de cannes et de fugitif dans les forêts d’altitude ». 

El Cimarrón / Festival d'Aix 2026 © Jean-Louis Fernandez

Pour l’étudiant en sociologie à l’Université de La Havane qu’était Miguel Barnet dans les années 1960, trouver encore un esclave cimarrón qui avait connu l’époque coloniale espagnole, avait traversé les guerres d’indépendance et l’intervention des États-Unis en 1898 et la révolution de Fidel Castro, tenait du miracle et offrait un témoignage exceptionnel sur toute cette période. (Esteban Montejo est né le 26 décembre (d’où son prénom, ce jour étant celui de la Saint Esteban) 1860 et mort le 10 février 1973). 

Le livre rencontra un vif succès, fut traduit au moins en 64 langues et suscita l’intérêt du compositeur Hans Werner Henze (1926-2012) dont on célèbre cette année les cent ans de sa naissance.

Engagé à l’extrême-gauche dans les années 1960-1970, Hans Werner Henze recherche alors des formes d’expression correspondant à ses convictions politiques et musicales. 

El Cimarrón / Festival d'Aix 2026 © Jean-Louis Fernandez

Il fera deux séjours à Cuba au cours desquels il composa sa Symphonie n° 6 et El Cimarrón tiré de l’ouvrage de Barnet et rencontrera même Esteban Montejo alors que ce dernier avait déjà plus de cent ans. Le militantisme du musicien s’accordait alors à ce récit. On raconte même que lorsqu’il ne composait pas il aidait à récolter la canne à sucre. Bref, ce qui sera transcrit dans sa musique fut vécu intimement. 

C’est à son collaborateur habituel, l’écrivain, poète, essayiste, Hans-Magnus Enzensberger qu’il confia le livret d’El Cimarrón (une autre œuvre cubaine réclama les talents d’écriture de l’auteur, son opéra La Cubana).
Naîtront quinze épisodes où témoignage et épopée se marient. Barbarie du travail dans les plantations, leurres de la religion, sentiment fort d’une nature protectrice et quasi magique, amertume des révolutions et remuements de l’histoire lorsque l’adéquation entre les aspirations des peuples et la réalité se révèle illusoire, ton du vaudeville pour narrer les aventures féminines, tout est rendu par des paysages sonores construits au cordeau.  

El Cimarrón / Festival d'Aix 2026 © Jean-Louis Fernandez

Foin des « deux ridicules octaves occidentales » ! La voix du rôle-titre devient un instrument aux fantastiques possibilités, allant du Sprechgesang au cri, au falsetto, abordant des écarts vertigineux, percussif, modulé, en une luxuriance folle de sons et de contrastes. 

Daniel Shao (flûtes), Jean-Marc Zvellenreuther (guitare), Minh-Tām Nguyen (percussions) sont partie intégrante du jeu d’acteur dévolu au baryton Iván García qui remplaçait au pied levé Eric Greene. Du coup, la version aixoise prévue en anglais fut donnée en espagnol (langue dans laquelle Iván García connaissait parfaitement le rôle). Impossible lorsque l’on n’a pas vu d’autres versions d’imaginer ce récital à quatre autrement qu’en espagnol, tant la cohérence entre le propos et la langue est forte : l’action se passe à Cuba, racontée par un Cubain qui se révoltera aussi contre la fausseté des Yankees !

El Cimarrón / Festival d'Aix 2026 © Jean-Louis Fernandez

Pas une faille dans ce théâtre ! La tension dramatique tient l’auditoire de bout en bout dans une scénographie (Rosie Elnile) dépouillée et une mise en scène d’une brillante efficacité (Elayce Ismail) façonnée par les lumières d’Azusa Ono.
La liberté rêvée, conquise, sans cesse remise en question se voit intégrée à l’écriture de ce théâtre musical qui laisse aux interprètes le soin de décider des tempos et des rythmes. Cela en fait un objet hors de toute classification, superbement interprété. El Cimarrón, Iván García, joue, danse, incarne physiquement les tensions et les orages, les rires et les bonheurs, les fuites et les retours…  Performeur génial il termine par une invitation à la lutte et à la vie de ceux qui restent debout : « No quiero morirme. ¡Estaré aquí! Por todas las batallas que vengan. » (Je ne veux pas mourir. Je serai là! Pour toutes les batailles à venir).
Une pépite!

El Cimarrón a été joué du 17 au 20 juillet 2026 au théâtre du Jeu de Paume dans le cadre du Festival d’Aix

Photographies : EL CIMARRÓN de Hans Werner Henze, nouvelle production du Festival d’Aix-en-Provence/ Mise en scène : Elayce Ismail / Festival d’Aix-en-Provence 2026 © Jean-Louis Fernandez