À Contrevent

À Contrevent

La nouvelle création de la Compagnie Ellipse, Reverse, était dansée pour la première fois au 6mic le 20 février dernier.

Inspirés par le roman d’Alain Damasio, La horde du contrevent et la série d’entretiens réalisés dans le livre d’entretiens de Lionel Astruc, Vandana Shiva, Pour une désobéissance créatrice, Nina Webert et Axel Loubette tentent par la voie de l’art chorégraphique de réfléchir autrement les enjeux écologiques et les valeurs qui fondent notre humanité.
Les six danseurs-acrobates de la troupe sont d’abord inertes, étendus sur le plateau, tandis que les souffles incessants du vent qui accueillaient le public lors de son entrée en salle, peuplent l’espace avec une intensité accrue, semblent repousser les personnages, les faisant rouler comme de simples fétus de paille. 

Nina Webert s’élance sur les épaules et les mains tendues de ses acolytes. Au fil de ses pas aériens, elle récite les pages poétiques qui dessinent le propos d’une danse inextricablement liée aux remuements du monde. La musique de ses mots (autre qualité de cette belle danseuse, elle écrit très bien !), scandée par une succession de portés, offre alliages poétiques, allitérations, images, comme pour dessiner les prémices d’une épopée à venir au cœur de laquelle présent, passé et futur se catapultent. Entre les êtres et la nature se tissent d’étranges concordances que la folie des systèmes financiers vient bousculer. 

Reverse/ Compagnie Ellipse © X.D-R

Reverse/ Compagnie Ellipse © X.D-R

 « Seulement on n’est jamais sûr d’être assez fort, puisqu’on n’a pas de système, on n’a que des lignes et des mouvements » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux).

Cette citation mise en exergue de La horde du contrevent, pourrait correspondre aussi au spectacle Reverse. Mille Plateaux, second volume des réflexions communes du philosophe Gilles Deleuze et de son complice, le psychanalyste et philosophe Felix Guattari, a l’éloquent sous-titre Capitalisme et schizophrénie.
Les voyageurs de Reverse, à l’instar de ceux de la Horde de Damasio luttent contre le vent. Leur avancée face aux souffles tumultueux prend des allures de défi, de désobéissance, de refus de la fatalité. Les corps se livrent, s’exaspèrent, arpentent la scène en un mouvement qui les propulse inlassablement vers le côté cour. Sans cesse les élans se réitèrent vers le lieu d’asile, sans cesse ils en sont repoussés. Les trajets sont tantôt collectifs, tantôt solitaires. La danse y est athlétique, empruntant à la Breakdance autant qu’aux figures classiques et contemporaines. Le public est subjugué par cette dynamique puissante que vient souligner la musique originale de Loïs Vacchetta qui cherche dans l’assemblage des sonorités et des rythmes un contrepoint aux emportements des corps.
Bonheur des « rêves révoltés » !

 

Reverse a été dansé au 6mic le 20 février 2026

Particules élémentaires

Particules élémentaires

« Ces morceaux, je les ai écrits dans mes rêves » (Kalliroi Raouzeou)

La chanteuse, interprète, instrumentiste et compositrice Kalliroi Raouzeou offrait la primeur de sa nouvelle création au PIC qui l’avait accueillie en résidence avec ses musiciens, Jérémie Schacre (guitare électrique, habillage sonore), Samuel Diouf (claviers, synthétiseur) et Matteo Nocera (batterie, percussions).
Trois langues mêlant leurs sonorités, grec, français, anglais, sont convoquées dans ce spectacle baptisé Waves and particles. Ce titre se réfère à un concept de la mécanique quantique qui définit la dualité onde-corpuscule, et attribue aux électrons et aux photons des propriétés corpusculaires ou ondulatoires selon les conditions dans lesquelles ils sont placés. Cette dualité fondamentale trouve par le biais de l’art de Kalliroi Raouzeou une complexité qui se double de motifs en épure et plonge l’auditeur dans un univers vibrant et poétique. Pas besoin d’être grand mathématicien pour l’écoute ! L’émotion s’empare d’emblée de l’assistance.
En avant-concert, le directeur et fondateur du PIC, Raoul Lay, sourit en présentant les inspirations qui nourrissent l’artiste grecque, musique répétitive de Philip Glass, harmonies venues de l’Orient et de l’Occident, passion des sciences… « La mécanique quantique rejoint celle des vagues, la répétition arrive comme un flux qui nous emporte » explique alors Kalliroi qui s’installe seule au piano pour une première pièce au nom grec, Ίρις (Iris), sur un rythme à neuf temps, tout de volutes sur lesquelles la voix lumineuse de la chanteuse se déploie, enlacement subtil aux envoûtements pianistiques.

Il n’est pas besoin de paroles ici, mais de l’approche d’une palette aux couleurs qui se fondent, arc-en-ciel musical mimant celui du nom de la messagère des dieux qui, dit-on, déployait son écharpe lorsqu’ils voulaient s’adresser aux humains…
Au fil des morceaux, les autres musiciens sont appelés sur scène en commençant par Mateo Nocera pour Only whispers où une voix d’ange accompagne une âme dans les rues et sa maison afin de poursuivre sa route vers la lumière. Cette quête se résout dans l’Éternel retour (Aionia épistrophi, Aιώνια επιστροφή) et ses orbes délicats avant le kaléidoscope acrobatique du Dodékascope (Δωδεκασκόπιο) qui explore les possibilités du nombre douze (se référant aux douze demi-tons de la gamme). La nostalgie de Low entropy se mêle à La couleur que tu as dessinée (Το χρώμα που ζωγράφισες), on retourne sur les mêmes chants d’autrefois (Same old songs), la radio (superbe Radio 5 dont le titre évoque 2+2=5 de Radiohead) orchestre ses souvenirs, le Printemps nous promet la fraîcheur de ses renouveaux (Ήρθε η άνοιξη).

Kalliroi Raouzeou © Virgile Robert

Kalliroi Raouzeou © Virgile Robert

Le public est invité à prononcer en grec Décapentasyllabe (Δεκαπεντασύλλαβος) (en référence au vers de quinze syllabes, pendant grec de l’alexandrin français aux douze syllabes)… Les nombres s’invitent dans les méandres de la création, musique des mots, des notes… est-ce une allusion à l’harmonie ou musique des sphères pythagoricienne qui postulait l’agencement des planètes en rapports numériques harmonieux ?
Les gammes de l’Orient répondent à celles de l’Occident, les élans jazziques fusionnent les mondes, les ondoiements des thèmes dévoilent d’insoupçonnés estrans qu’une houle sans cesse renouvelée vient recouvrir.
Mécanique quantique ou mécanique des vagues, peu importe au cœur de cette mécanique des songes qui s’orchestre entre inspiration intime et réminiscences de Lena Platonos, Radiohead ou Philip Glass ! Le résultat est bouleversant de beauté. Superbement accompagnée par ses musiciens, Kalliroi Raouzeou propose ici un nouveau recueil que l’on espère retrouver bientôt dans les bacs !

Waves and Particles, Kalliroi Raouzeou from East to West, a été joué le 15 février 2026 au PIC.

Let it fall (ici, version antérieure sans les complices de Kalliroi) sera redemandé en bis

Penser la paix

Penser la paix

Alors que le monde se livre à des surenchères guerrières d’un autre temps, en ces jours de Noël il est bon de rappeler les vertus de la paix. Dans son livre F… Moi la Paix, Barbara Polla ouvre un champ de réflexion d’une politique et poétique pertinence

Qui pourrait croire qu’il est difficile de trouver des textes, des œuvres, des essais portant sur le thème de la paix ? Lorsque Barbara Polla, médecin, poète, autrice, galeriste, s’y est intéressée et demandé à un grand nombre d’artistes de représenter la paix, afin d’apporter par une exposition dans sa galerie Analix Forever sa pierre aux « utopies agissantes », « minuscules dans leurs réalisations », certes, mais « immenses dans leurs ambitions ». Une exposition de groupe sur la paix permettrait de donner la paix à penser, dans la perspective du travail d’Analix Forever qui s’attache à « donner à penser grâce à l’art. ».

Or, les débuts sont loin d’être prometteurs ! Pas d’œuvres plastiques intéressantes sur la paix ! (Bien évidemment on passera pudiquement sous silence les paysages champêtres, de préférence au bord d’un lac que l’on supposera suisse, sur les rives duquel une jeune fille rêve tandis qu’un cerf (sans pour autant de référence à l’iconographie le proclamant symbole de l’âme pour les uns et animal psychopompe pour les autres), forcément altier, s’abreuve d’une onde pure… ouf !!! les mièvreries abondent et ne convainquent personne !)
Il est de coutume de représenter les abominations de la guerre (tautologie absolue ! La guerre est une abomination) afin d’évoquer les bienfaits de la paix… Image en creux, négative par essence (la paix n’est pas la guerre…), mais qui ne décrit pas l’idée même de paix en soi. 

Galerie Analix Forever / Genève  © X.D-R

Galerie Analix Forever / Genève © X.D-R

Barbara Polla se tourne alors vers les grands textes. En philosophie, seul Kant dans son essai, Pour la Paix perpétuelle / Projet philosophique (Zum ewigen frieden / Entwurf), rédigé en 1795, pose les bases d’une réflexion constructive, s’appuyant sur trois lignes de force résumées ainsi par Barbara Polla : « (1) la constitution civique de chaque état doit être républicaine, (2) le droit des gens doit être fondé sur un fédéralisme d’États libres, (3) le droit cosmopolitique doit se restreindre aux conditions de l’hospitalité universelle ». 

L’insatiable exploratrice des concepts et des esthétiques a entrepris une thèse en philosophie sous la tutelle du Professeur Thomas Berns, doyen de la faculté de philosophie et sciences sociales de l’Université libre de Bruxelles. 
En attendant, le problème reste posé : comment représenter la paix ? comment les artistes abordent le concept ? comment penser la paix lorsque les représentations manquent ?
Barbara Polla se plaît « alors à paraphraser Freud et (se permet) de proposer que « tout ce qui travaille au développement de la libre création travaille aussi pour la paix ». (…) La préservation de la vie, comme de la paix, répond à la pulsion érotique – et il en va de même de la libre création. » (in F…moi la paix)

Galerie Analix Forever / Genève / exposition F...moi la paix © X.D-R

Galerie Analix Forever / Genève / exposition F…moi la paix © X.D-R

F…Moi la paix s’articule en trois parties, « Une expérience de libre création », « Accueil, hospitalité, action », « La paix contre l’état (de guerre) », scandées par de courts chapitres qui sont autant de pistes de réflexion. L’autrice invite ses complices à en rédiger certains. Tout commence par une expérience concrète menée avec des artistes venus du Moyen-Orient, Abdul Rahman Katanani, Said Baalbaki, Ayman Baalbaki, Serwan Baran, réunis à Genève dans la galerie Analix Forever à la suite de mois de discussions sur le thème de la paix et de ses représentations. Partage, effervescence artistique, bouillonnement roboratif d’idées, de sensations, de créations, s’effectuent en regard de philosophes comme Levinas, Kant ou Thomas Berns qui, lors d’une conférence donnée en octobre 2022 posait la question suivante : « Qu’est-ce qui nous empêche de penser la paix ? »

La réponse de l’artiste réside dans l’absolue nécessité de créer. « J’aime la beauté. C’est cela, pour moi la paix : la beauté » déclare Rose Issa (citation en exergue du chapitre « L’hors-champ de l’art »). Les photographies des œuvres irriguent le livre. Les couleurs, les formes, les juxtapositions, sont autant de voix libres qui dansent sur les toiles.
Révolutionnaire la paix ? sans aucun doute ! Anarchiste, vivante, éprise de liberté, la paix se voit ainsi définie par Levinas : « l’anarchie de la paix n’est donc pas ce qui nie l’inéluctable destin de la guerre, mais ce qui trouble de l’intérieur et ne permet plus au destin d’avoir le dernier mot ». Barbara Polla renchérit alors : « toute tentative de penser la paix est donc déjà en tant que telle, une insurrection. (…) Avec F… moi la paix, nous résistons à la normalisation de la guerre… »

F... moi la paix © X.D-R

Robert Montgomery 2018 © X.D-R

Impossible de ne pas citer Jean Giono, « l’anarchiste » qui soutenait : « qu’elles soient défensives, offensives, civiles, pour le droit, pour la liberté, toutes les guerres sont inutiles ».
L’interrogation se porte inévitablement sur la force des récits et la fabrication des imaginaires. (On ne peut que faire le rapprochement avec les propos d’Alice Zeniter sur le récit dans Je suis une fille sans histoire). « En changeant l’imaginaire, on peut changer le réel » affirme Barbara Polla. Cela va des jeux vidéo aux modèles héroïques proposés, des « héros de paix » et non plus des héros de guerre, altruisme, gentillesse, intelligence face à l’expression de la force brute des champs de bataille qui sont avant tout des endroits de mort où toute une jeunesse est sacrifiée.
F… la paix, avec ses allures de catalogue d’exposition, est un véritable manifeste, intelligent, généreux qui redéfinit les fonctions de l’artiste et de l’art en ouvrant des perspectives sur lesquelles les décideurs actuels devraient bien se pencher !!!

F… la paix…/ Une histoire d’art et d’engagements, Barbara Polla, éditions Le Bord de l’eau, collection La Muette, (couverture Guillaume Chamahian)

Et si ?…

Et si ?…

Bien sûr, avec des si… les fantaisies se rêvent concrètes quoiqu’impossibles. Une exception est à signaler ! Le spectacle Tu connais la chanson ? concocté par Charlotte Adrien et Louis Caratini qui articule sa note d’intention autour de quatre questions débutant par « Si », puis une succession de « Et si », fait entrer concrètement son public dans univers inoubliable de mots, de rires, de parodies, d’inventions, d’improvisations, de réflexions pas si légères malgré les apparences… Dans cette même note, les termes du jeu (« s’amuser », « jouer ») côtoient à égalité ceux plus didactiques de l’apprentissage (« apprendre »x2) et c’est ce qui se passe dans cet inclassable spectacle. 

Seul sur le plateau, Louis Caratini arbore une large surchemise à carreaux sur kilt et t-shirt noirs : clin d’œil aux robes noires de nombreuses chanteuses, Piaf et Barbara en tête?  « Je souhaitais surtout être à la fois féminin et masculin dans ce spectacle qui évoque des chanteurs et des chanteuses, une manière d’être à la fois les uns et les autres, sans cultiver d’ambigüité, le kilt est malgré tout un vêtement masculin… » expliquera-t-il après le spectacle. On le voit évoluer avec aisance dans la mise en scène fluide, rapide, pertinente de Charlotte Adrien avec laquelle l’artiste a concocté le texte du spectacle, ton léger pour une architecture documentée qui mène le public dans les méandres de la chanson française, interroge cet art populaire et savant à la fois et nous fait percevoir l’infinie richesse des textes et des mélodies et le petit miracle qui les fait s’accorder entre eux. 

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Pourquoi une chanson ? À quoi sert-elle ? Qu’est-ce qui fait « chanson » ? Où commence et s’arrête la propriété intellectuelle alors que les chansons « courent dans les rues » ?
Entre réflexions, anecdotes, « blind test », improvisations géniales et pastiches tordants, les standards de la chanson francophone défilent. Au détour d’un accord, on découvre de nouvelles paroles, on se remémore d’autres que l’on croyait oubliées.  


« On a tendance à croire en France qu’une chanson, ça se fait tout seul ; mais est-ce qu’on écrit vraiment jamais tout seul ? Comment ça se fabrique une chanson ? » demande le musicien qui invite la salle à lui répondre. Peu à peu les mots fusent, les explications s’esquissent… complexe le sujet ! « La chanson se situe entre la poésie, le théâtre, la mélodie », sourit-il, convoquant un florilège (il ne s’agit pas de mettre en œuvre un dictionnaire de la chanson francophone, il faudrait y passer des semaines !) de pièces. Certaines chansons seront jouées intégralement, d’autres juste effleurées lors de blind test auxquels la salle participe avec passion (l’artiste rebondit avec aisance sur les suggestions des spectateurs qui sont autant de sources de rires et de complicité partagés), d’autres encore fusionnées en medley vertigineux lorsque leurs mélodies seules ne sont pas cousues ensemble afin de nous raconter de véritables histoires.

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Tout commence après une introduction vocale débridée par Les Mots de La Rue Ketanou (« Un mot pour tous, tous pour un mot ! »). La fascination pour les textes conduira le poète de la scène à aborder une phalange d’auteurs, de Brassens à Diane Tell, d’Higelin à Angèle… après être « tombé du ciel » (Jacques Higelin), Louis Caratini au piano offrira une très belle version de Sur mon chemin de mots d’Anne Sylvestre. La question sera posée : pourquoi Barbara est plus connue qu’Anne Sylvestre alors que cette dernière est le premier modèle de femme à avoir produit la quasi-totalité de son travail? « Women Power » et poing levé !

Le rire n’est jamais loin pourtant et les zygomatiques sont mis à rude épreuve, que ce soit lors de l’introduction parodique à la guitare de Ma philosophie d’Amel Bent, de l’inénarrable moment de raggamuffin délirant ou le pastiche des accompagnements instrumentaux, en passant par la guitare, la contrebasse ou le piano, moment de haute voltige !

« Dans ce lieu hors du monde » qu’est la scène, tout peut se produire. Le public chante, devine, s’esclaffe, se laisse aller aux réminiscences… « Il faut savoir que la musique est un meilleur vecteur de mémoire que le langage. Regardez si ça va réveiller certaines zones de votre mémoire … » sourit Louis Caratini qui passe du piano à la guitare, au clavecin miniature ou à la machine à écrire, fantastique instrument percussif !

Les musiques voyagent… où commence le plagiat, l’hommage, l’involontaire reprise tant certains airs font partie de nos imaginaires ? 
Un exemple illustre le propos : l’un des thèmes de la 3ème Symphonie de Brahms qui sera utilisé dans Quand tu dors près de moi (Françoise Sagan pour le film d’Auric, éponyme de son roman, Aimez-vous Brahms ?) chanté par Yves Montand, puis dans Baby Alone in Babylone de Gainsbourg pour Jane Birkin, et ainsi de suite… 


Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

,Où sont les droits d’auteur alors ? Louis Caratini cite les propos de l’écrivain Alain Damasio : «bientôt, avec le droit de propriété, sera incalculable le nombre de mots qu’il faudra payer pour les employer ! ».
 Peu importe d’où viennent les chansons, est-ce le Kairos grec, ce symbole de l’occasion à saisir, les mouvements des arbres ou les rêveries d’un promeneur, le souvenir d’une chanson corse ? Trenet, Higelin, Roda Gil, Angèle, Mylène Farmer, Alexandre Poulin, et tant d’autres dessinent les constellations d’un art réellement populaire : la salle entière fredonne leurs couplets. Au détour d’une volte de l’artiste, on écoute aussi pour la première fois ses chansons. De véritables pépites !
 Rarement on a vu le public du Jeu de Paume se lever avec un tel enthousiasme, et un tel sourire aux lèvres !

Spectacle donné au Jeu de Paume, Aix-en-Provence, les 17 & 18 décembre 2025

Les générations d’Ulysse

Les générations d’Ulysse

En 1982, parmi les danseurs du chorégraphe Jean-Claude Gallotta, qui présentait alors, à son retour d’Amérique où il avait découvert Merce Cunningham, l’un des ballets fondateurs de son art, Ulysse, se trouvait Josette Baïz qui remportait la même année le premier prix du 14ème Concours international de chorégraphie de Bagnolet ainsi que ceux du public et du Ministère de la Culture.
En 2007, avec le Groupe Grenade qu’elle a fondé, elle reprendra Ulysse en adaptant la chorégraphie de Jean-Claude Gallotta aux enfants qui l’interprèteront. La pièce sera reprise plusieurs fois, créant des « générations Ulysse » successives. Les anciens danseurs de l’œuvre se remémorent en souriant leurs débuts dans ce ballet d’une exigence folle et d’une indicible poésie.

La nouvelle génération 2025 dansait au Pavillon Noir les 16 et 17 décembre derniers.
Les jeunes danseurs et danseuses, tous vêtus de blanc, comme pour sceller la puissance originelle du mythe par une fraîcheur des débuts du monde, apportent leur fougue et leur indéniable talent aux vingt-quatre tableaux du ballet, vingt-quatre, comme le nombre de chants de l’Odyssée d’Homère, vingt-quatre histoires pour rendre compte de l’invraisemblable voyage, de ses haltes tragiques ou amoureuses, des colères de Poséidon, de l’innocence chargée d’empathie de Nausicaa, des sortilèges de Circé, du chant fatal des sirènes, de l’attente de Pénélope… 

Ulysse / Jean-Claude Gallotta/ Josette Baïz © Léo Ballani

Ulysse / Jean-Claude Gallotta/ Josette Baïz © Léo Ballani

Nathalie Yokel et Philippe Verrièle dans leur ouvrage Ulysse de Jean-Claude Gallotta, (Nouvelles éditions Scala, collection Chefs-d’œuvre de la danse, 2024) soulignent combien cette œuvre est majeure dans les années 1981, annonçant « le renouveau de la danse de groupe, amorcé par le courant de la Nouvelle danse française ». Ils évoquent cet Ulysse qui, au fil des reprises du ballet, est resté un « voyage en blanc, joyeux comme un rêve d’adolescence éternelle. Car le paradoxe d’Ulysse tient à ce qu’à feindre ignorer le temps qui passe, il en avive la conscience. Et constitue l’une des étapes de la prise de conscience du répertoire chorégraphique contemporain. »

Le pari de Josette Baïz est de reprendre une pièce composée pour des adultes et de l’adapter aux jeunes danseurs de Grenade (entre dix et quinze ans). Rien n’est évité des difficultés de cette partition chorégraphique (même si elle est un chouïa réduite), on retrouve la gestuelle de Gallotta, son caractère impulsif, son énergie, son travail en épure. La technicité des enfants est époustouflante, leur grâce aussi. On est séduit par la fluidité du spectacle, son rythme sans faille, sa force évocatrice. Les mouvements d’ensemble sont d’un dynamisme prenant, les petits tableaux touchent par leur intensité. 

Ulysse / Jean-Claude Gallotta/ Josette Baïz © Josette Baïz

Ulysse / Jean-Claude Gallotta/ Josette Baïz © Josette Baïz

Les jeunes interprètes savent occuper le plateau avec une telle conviction que jamais l’espace ne semble vide même lorsqu’il s’agit de solos. La légèreté des évolutions est au service d’une palette nuancée et lumineuse. 
Marque le temps du récit un gros ballon blanc poussé sur une ligne invisible en fond de scène, comme pour dessiner la progression du jour. Des noms lancés, réitérés, tels des bouteilles à la mer, viennent rappeler les personnages marquants du récit, « Ulysse », « Pénélope », « Cyclope », « Circé » … Le monde se transforme en immense cour de jeux où les enfants évoluent avec aisance, précis, facétieux, elfes joyeux qui s’amusent des équilibres et des ruptures.  Une petite merveille !!!

                                                                                                                                                         Ulysse a été dansé les 16 & 17 décembre 2025 au Pavillon Noir, Aix-en-Provence

 

Prochaines dates au ZEF à Marseille pour 3 représentations :
* jeudi 8 janvier 2026 – 20h
* vendredi 9 janvier 2026 – 14h30 (scolaire et bord plateau)
* vendredi 9 janvier 2026 – 20h