Une humanité commune

Une humanité commune

L’ensemble Aga Khan Master Musicians (AKMM), composé pour l’occasion de cinq maîtres dans leur art, retrouvait au Conservatoire Darius Milhaud Vincent Peirani et Vincent Ségal pour un concert magnifiant particularités et points communs des musiques traditionnelles du monde.

Wu Man (« Man et je suis une femme », sourit la musicienne), virtuose du pipa (luth chinois), Basel Rajoub au saxophone et duclar, Feras Charestan au qanun, Yurdal Tokcan au oud, Abbos Kosimov aux percussions, Vincent Peirani à l’accordéon et Vincent Ségal au violoncelle, conjuguaient instruments, cultures et origines en toute harmonie.

Les morceaux interprétés à l’auditorium Campra étaient extraits pour la plupart de Nowruz, premier album du collectif à géométrie variable AKMM.
Chaque pièce permettait d’écouter une introduction soliste, esquisse des premières notes au qanun avant que le saxophone mène la danse dans Jul Dance, violoncelle qui flirte avec le jeu d’une contrebasse pour Awhed puis tisse sa voix à celle des autres instruments en un rêve éveillé, élégance du oud dans Ili, pureté du pipa et ses accentuations orientales sur Dance of the Yi People ou le sublime Tea House, accordéon aux amples nappes sonores de B&H (de Vincete Peirani, car ici, les créations du jazz se mêlent à celles du monde)… sans compter le fantastique solo de percussions d’Abbos Kosimov qui, tel un acrobate virtuose s’empare des divers instruments percussifs qui l’entourent, daf, tambourin, et d’autres plus improbables pour une séance ébouriffante. 

Aga Khan - Festival d'Aix 2026 © Festival d'Aix - Vincent Beaune

Aux adeptes des classements, il est bien difficile de répondre de quel genre de musique il s’agit ! Les patrimoines des contrées les plus lointaines et les plus proches géographiquement, Afghanistan, Égypte, République kirghize, Pakistan, Tadjikistan, Chine, renaissent, non pas comme le résultat d’une collation sépia des sons du passé, mais en tant que force créatrice, propice aux créations, aux rencontres, aux échos, aux fusions. Les couleurs du jazz de l’accordéon et du violoncelle se marient avec une fine intelligence aux maqams et aux variations des ornementations. Le oud et le pipa se glissent dans les trémolos familiers de la mandoline, les rythmes impairs s’amusent d’ostinatos envoûtants. Les images se créent à l’écoute de ces musiciens au jeu délié et précis. Les instruments semblent se raconter leurs histoires communes, redessinant les anciennes fêtes et le bonheur des partages qui fondent notre humanité. Tashkent évoquera des ailleurs immenses ourlés d’une indicible poésie.
Musique, ciment des peuples…   

Concert donné au Conservatoire Darius Milhaud dans le cadre du Festival d’Aix, le 15 juillet 2026.

Photographies : Aga Khan – Festival d’Aix 2026 © Festival d’Aix – Vincent Beaune

Aga Khan - Festival d'Aix 2026 © Festival d'Aix - Vincent Beaune
Des Vêpres d’anthologie

Des Vêpres d’anthologie

Un triomphe pour Les Vêpres siciliennes au Festival d’Aix 2026 dans une version de concert dirigée par Daniele Rustioni avec le Chœur et l’Orchestre de l’Opéra de Lyon!

Présenté comme un opéra français, puisque Verdi en le composant répondait, à la suite du succès italien de son Rigoletto d’après Le Roi s’amuse de Victor Hugo, à une commande de l’Opéra de Paris en vue de l’exposition universelle de 1855. Un cahier des charges particulier s’imposait alors, quatre ou cinq actes, distribution et orchestre foisonnants, ballet, effets spectaculaires et intrigue d’origine historique. Les cinq actes de cette énorme machine écrite sur un livret en français d’Eugène Scribe et Charles Duveyrier demandent des voix, un chœur et un orchestre virtuoses. 

Unité italienne

Le lundi de Pâques 1282, une émeute ensanglanta Palerme, capitale du royaume de Sicile occupé à l’époque par les Angevins et leur roi, Charles 1er d’Anjou qui voulait appliquer les mêmes taxes en Sicile qu’au royaume de France et sévissait avec cruauté sur la population. Le massacre dura deux jours et fit à peu près 8000 victimes dans la garnison.

L’œuvre fait partie de la constellation qui anime la flamme politique du compositeur et le consacre comme l’un des artisans de l’unité italienne et fera qu’en 1859 la foule accueillera la création du Bal masqué par des Viva Verdi ! dont les initiales seront le cri de ralliement autour de Victor-Emmanuel roi d’Italie. 
Bref, le sujet, adapté aux fastes du Grand Opéra (Berlioz à l’écoute parlera de « la majesté souveraine de la musique »), offre au compositeur l’espace d’une ample fresque historique qui, interprétée par une distribution de rêve et un orchestre particulièrement inspiré, a ébloui la salle du Grand Théâtre de Provence.

Les Vêpres siciliennes / Festival d'Aix 2026 © Vincent Beaune

Une version de concert de haut vol

La direction de Daniele Rustioni est d’une impeccable justesse, passionnée, intelligente et emplie d’humour. Le corps du chef d’orchestre se tord, se plie, épouse les fluctuations des tempi et des intensités, flirte avec les hauteurs, les intentions, les émotions, transcrivant une lecture vivante qui sait démêler les fils d’un récit complexe, lui apportant une clarté que sa luxuriance pourrait noyer.

Les premières mesures de l’Ouverture ont la douceur fragile du calme avant la tempête alors que déjà, au loin gronde l’orage.
Les thèmes se dévoilent dans une flamboyance à la palette nuancée.
Les scènes intimistes livrent de sublimes duos et solos tandis que celles où les chœurs rejoignent l’orchestre vibrent d’élans spectaculaires.

Les Vêpres siciliennes / Festival d'Aix 2026 © Vincent Beaune

Michele Pertusi campe un Jean Procida, patriote exalté, dont la rage contre les Français se refuse à toute concession, tandis que, découverte de la soirée, le baryton Insik Choi insuffle à son personnage, le terrible Guy de Montfort, une touchante humanité par le velouté de sa voix, sa tenue large qui semble ne jamais forcer. 

Le ténor John Osborn incarne avec des aigus de toute beauté et un phrasé élégant le rôle d’Henri, déchiré entre son amour pour Hélène et la Sicile et sa toute neuve piété filiale (il se découvre fils du chef des occupants, Guy de Montfort). À sa délicate musicalité répond celle, expressive et subtilement lyrique de la duchesse Hélène, Karine Deshayes, fascinante d’émotion et de finesse, émouvante dans sa noblesse, son dévouement, sa droiture face aux compromissions des hommes qui l’entourent. 

Les Vêpres siciliennes / Festival d'Aix 2026 © Vincent Beaune

Les seconds rôles sont à la hauteur des premiers et contribuent à la belle homogénéité de cette version, on écoutait avec plaisir Ugo Rabec, remplaçant Adrien Mathonat, Jusung Park, Thomas Dear, Niamh O’Sullivan, Samy Camps, Ronan Caillet et Grégoire Mour. 
L’ensemble est sculpté avec une précision d’orfèvre et Daniele Rustioni en grand maître d’œuvre mène l’action avec une énergie dont les pulsations irriguent les lignes de force jusqu’à l’apothéose du dernier chœur, scellant les débuts sanglants de la révolte, bouleversant l’auditoire. Puis le silence s’abat sur une salle sidérée d’émotion avant l’explosion des applaudissements et des rappels sans nombre.  

Représentation unique pour ces Vêpres siciliennes le 16 juillet 2026 dans le cadre du Festival d’Aix.
Elle pourra être réentendue sur les antennes de France Musique le 26 juillet à 20 heures.

Photographies © Vincent Beaune  

Les Vêpres siciliennes / Festival d'Aix 2026 © Vincent Beaune
Enchanter les ruines ?

Enchanter les ruines ?

La Flûte enchantée de Mozart a ouvert la 78ème édition du Festival d’Aix sans faire l’unanimité.

Il faut bien le reconnaitre, cette version de La Flûte enchantée laisse dubitatif malgré son propos intéressant et inventif. Sans vouloir user de la prétérition en abîme on ne dira donc pas que la profusion de vidéos a tendance à noyer le fil du récit, que les références à la Seconde Guerre Mondiale et à d’hypothétiques 30 glorieuses* semblent forcer le trait et contraindre l’Histoire à des rapprochements et des identifications un peu trop rapides et sans véritable fondement (les conditions historiques de l’époque de Mozart ne sont pas superposables à celles de la première moitié du XXème siècle), que concevoir les étapes d’une initiation mystique mettant en jeu les quatre éléments ayant pour résultat un idéal de l’uniformité pâle d’un pavillon de banlieue perdu dans une ville tentaculaire régie par un pouvoir sans doute bienveillant, mais totalitaire, ne fait pas rêver.

Bref, la dystopie se substitue à l’utopie heureuse. Le final du théâtre chanté mozartien (singspiel) censé louer l’union de la force, la beauté et la sagesse (Stärke, Schönheit, Weisheit) est remplacé par « l’avènement du règne de la classe moyenne qui voit l’Occident épouser un mode de vie anglo-saxon tout en se convertissant à une idéologie capitaliste puis ultralibérale » ainsi que l’explique Clément Cogitore. Et en cela on se met à comprendre mieux sa démarche qui dénonce les mythes d’une « croissance sans fin » et d’un « avenir radieux » entourant les êtres du XXIème siècle : « nous assistons aujourd’hui, dit encore le cinéaste et metteur en scène, à la mort de ces illusions. Nous apprenons à vivre dans leurs ruines ». 

La Flûte Enchantée / Clément Cogitore / Festivla Aix 2026 © Jean-Louis Fernandez

Allemagne année zéro de Rossellini prend ainsi toute sa place dans l’approche de l’œuvre : « en cherchant à oublier les massacres, l’Europe fabrique un nouvel ordre « idéal » d’où vont surgir de nouveaux monstres. (…) La Flûte enchantée contient en germe la plupart des contradictions de l’Occident ».  

Clément Cogitore voit dans ce Singspiel « un requiem pour l’enfance ».  Il suit Tamino et Pamina enfants, puis adolescents qui jouent, disent les passages parlés puis seront remplacés par les chanteurs qui jusque-là les avaient « doublés » dans les parties chantées. Les adieux à l’enfance au fil de l’initiation des jeunes gens est particulièrement bienvenue et touchante. On voit ici des êtres humains qui se construisent malgré (après, grâce aux, sur des) les ruines. 

La Flûte Enchantée / Clément Cogitore / Festivla Aix 2026 © Jean-Louis Fernandez

La magie quitte le monde. Subsiste celle des voix, celle de Pamina, merveilleuse Ying Fang, de Tamino, Mauro Peter, de la Reine de la Nuit, toujours fascinante Sabine Devieilhe, des ombres graves de Sarastro (Brindley Sherratt) que cette version a voulu aveugle, comme la justice, le destin, les rouages d’un système qui se déploie sans les êtres qui l’ont créé, de la fantaisie espiègle de Papageno, Sean Michael Plumb, que rejoint Emma Feteke, sa Papagena, couple apportant la seule réelle lumière humaine dans cet univers que la musique portée par la Cappella Mediterranea et le Chœur de Namur, dirigés avec finesse par Leonardo García-Alarcón, magnifie.

Privés d’applaudissements car le spectacle s’achève après minuit, les enfants nombreux de cette production salueront par l’entremise de vidéos préenregistrées.

Non consensuelle, cette adaptation de La Flûte enchantée a l’indéniable mérite de soulever les passions, donner lieu à de folles discussions et alimenter la réflexion de chacun sur ce qu’il attend de l’art.

La Flûte Enchantée / Clément Cogitore / Festivla Aix 2026 © Jean-Louis Fernandez

Comme de nombreuses productions qui nous laissent perplexes au départ, cette Flûte enchantée est marquante à plus d’un titre et ne suscite en rien l’indifférence ! Rendez-vous dans quelques années afin de vérifier la place que cette version tiendra dans nos souvenirs!

La Flûte Enchantée est jouée au théâtre de l’Archevêché du 2 au 21 juillet 2026 dans le cadre du Festival d’Aix.

Photographies © Jean-Louis Fernandez

*L’appellation de la période de l’après-guerre (années 1945 à 1973) de Trente Glorieuses prête tout de même à caution, certes, il y eut la croissance économique, mais aussi la quasi-extinction du monde paysan au profit d’une industrialisation de masse de l’agriculture et modification des paysages dont nous payons le prix aujourd’hui, les guerres d’Indochine, du Vietnam, d’Algérie, la guerre froide…

La Flûte Enchantée / Clément Cogitore / Festivla Aix 2026 © Jean-Louis Fernandez
Un amour infini

Un amour infini

Une heure, juste une heure pour un coup de foudre musical ! Le Château de Barbe-Bleue de Bela Bartók a saisi l’auditoire du Grand Théâtre de Provence qui a ovationné son unique représentation au Festival d’Aix.

Dans l’obscurité la voix off de Jozsef Gyabronka énonce le Prologue. « Je veux dire un conte / comme on dit et raconte, / Il était une fois : dehors ? dedans ? / Conte ancien, ah, quel sens il a… ». Le texte dit en hongrois, la langue de Bartók, est d’une musicalité prenante. « Le chant s’élève, / Vous regardez, je vous regarde. / Le rideau de nos cils se lève… ».  

L’assemblée des spectateurs est invitée à entrer dans le regard du conteur, à passer par le filtre de l’histoire ancienne autour d’un vieux château. Les fantômes peuvent renaître le temps de la représentation. « Mes yeux sont grand ouverts. / Quand je les fermerai, alors vous applaudirez »…
La foule des musiciens emplit l’espace scénique (plus de cent interprètes sont réclamés par la partition !). Le baryton-basse Gérald Finley et la mezzo-soprano Irène Roberts, respectivement Barbe-Bleue et Judith, la dernière épouse du personnage, entrent en scène, précédant Klaus Mäkelä qui entame sa dernière année avec l’Orchestre de Paris et dirige deux œuvres opératiques majeures, La Femme sans ombre de Richard Strauss et Le Château de Barbe-Bleue de Bartók, deux productions d’anthologie !

Le Château de Barbe-Bleue / Festival d'Aix 2026 © Vincent Beaune

Le huis clos à deux voix qu’est Le Château de Barbe-Bleue s’accommode à merveille de la version de concert. Tout se concentre sur la luxuriance de l’orchestration et le duo sublime des deux personnages, Barbe-Bleue et Judith. Contrairement au conte de Perrault, il n’y a pas de peur entre ces deux êtres, ni d’appel au secours d’une Sœur Anne guettant l’arrivée des deux frères de la jeune mariée entre l’herbe qui verdoie et la route qui poudroie.

Barbe-Bleue fait visiter sa nouvelle demeure à sa femme, château sans fenêtres, obscur et froid. « Le mur est humide. De l’eau ruisselle. Barbe-Bleue, ton château pleure» s’exclame Judith. Sept portes se dressent, sombres. « Je vois de grandes portes closes. Il faut les ouvrir pour que pénètrent vent et soleil. Donne-moi la clef, Barbe-Bleue. Car je t’aime ». L’ouverture de chaque porte symbolise une étape dans la découverte de l’intériorité de Barbe-Bleue et correspond à une nouvelle affirmation de son amour.

Le Château de Barbe-Bleue / Festival d'Aix 2026 © Vincent Beaune

La lumière entre peu à peu à la suite de la jeune femme qui semble se délecter de ses découvertes. Le dévoilement des mystères apparaît comme la condition de la réalisation des sentiments. Barbe-Bleue cède les clefs les unes après les autres. Judith repousse sans cesse le baiser promis à son époux, impatiente d’avancer dans ses explorations. Pourtant derrière toutes les portes, même celle du trésor (que le célesta rend tangible par ses scintillements), le sang est présent. « Le château pleure, le château saigne » … et l’on se demande si la douceur de Barbe-Bleue est réelle ou machiavélique, si l’innocence de Judith est sincère ou relève d’un calcul, car elle sait par la rumeur que les femmes de Barbe-Bleue ont disparu, elle les croit assassinées.

L’ambigüité des personnages, le jeu étrange qui les enchaîne et les mène inéluctablement à la fin, au retour des ombres et au silence ajoute à la dualité des teintes sourdes et triomphantes de la partition. L’orchestre en donne une version brillante et sublime, gorgée de couleurs et de nuances, alliant les ombres et la lumière, se refusant au manichéisme mais teintant le tout d’une ironie sur laquelle tombent les larmes de l’avant-dernière porte qui dissimule un lac de larmes étendu à l’ombre ensanglantée des nuages… L’ampleur des voix, le caractère lumineux de celle de Judith, les graves de celle de Barbe-Bleue, emplis d’une étonnante douceur, s’accordent aux houles de l’orchestre.  

Le Château de Barbe-Bleue / Festival d'Aix 2026 © Vincent Beaune

La septième porte s’ouvre sur les femmes toujours vivantes de Barbe-Bleue qui donne alors à Judith un manteau étincelant mais bien trop lourd. Leur duo final est d’un lyrisme à couper le souffle, entre le chant d’adieu de l’un et les plaintes de l’autre qui se rend compte qu’elle a tout perdu. « Tu étais ma plus belle épouse ». La nuit envahit de nouveau le plateau refermant le conte : « Et désormais, ce sera toujours la nuit… / La nuit… La nuit… ».
Le silence tient la salle en suspens avant le déferlement des rappels qui ne cessent que lorsque le chef d’orchestre y met fin en demandant au violon solo de l’orchestre de donner aux musiciens le signal des accolades. Une heure de poésie pure !

Concert donné le 11 juillet 2026 au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival d’Aix

À noter : le concert sera diffusé en différé le 20 juillet à 20 heures sur France Musique.

Photographies © Vincent Beaune 

Le Château de Barbe-Bleue / Festival d'Aix 2026 © Vincent Beaune
Beauté de l’impermanence

Beauté de l’impermanence

La reprise du Requiem de Mozart dans la version de Romeo Castellucci, créée en 2019 au même festival d’Aix, et dirigée par Raphaël Pichon, a pris davantage d’épaisseur grâce aux strates des créations ultérieures du génial metteur en scène.

Comment ne pas voir dans les scènes où des sacs de terre sont répandus sur le plateau de l’archevêché un écho de l’adaptation de la Symphonie n° 2, Résurrection, de Mahler que Romeo Castellucci avait interprétée dans une scénographie gigantesque au Stadium de Vitrolles lors du Festival d’Aix 2022 ?  

Finalement on en revient toujours là, à la terre, au cycle de la végétation qui envahit parfois la scène, oliviers de paix et couronnes de pampres, à l’implacable parcours du temps que l’on remonte, de la vieillesse à la toute petite enfance, de la vieille dame qui écrase une cigarette avant de dormir et se fait absorber littéralement par son lit, puis revient sous ses apparences antérieures, femme adulte, jeune fille, enfant, bébé lorsque tout sera dit. Fête de l’impermanence, des civilisations perdues, des langues oubliées, des cultes abandonnés, des monuments détruits, dont la litanie s’égrène sur le mur de fond de scène. 

Requiem de Mozart / Romeo Castellucci © Monika Rittershaus

L’actualité a ajouté des sites ravagés par les guerres, à Gaza, au Liban, s’ajoutant à la liste des monuments radiés de la carte, Halicarnasse, les bibliothèques d’Antioche, d’Alexandrie, à celle des noms des ancêtres des arborescences de l’espèce humaine… et le futur de ce qui ne sera plus se dessine en commençant par les lieux dans lesquels l’auditoire se tient. Il n’est rien d’immuable, mais le souvenir de ce qui fut triomphe grâce à l’art qui disparaîtra lui aussi. 


La fragilité des êtres et des choses rend encore plus forte la fête, la vivacité des danses, des élans des corps, qui s’animent en course folles, en rondes effrénées et joyeuses orchestrées par la chorégraphe Evelin Facchini. Les costumes des danseurs (dus aussi à Raphaël Pichon) rappellent une antiquité fantasmée, un Orient rêvé, une verve balkanique où se jouent les rites anciens. Toute une iconographie se déploie alors, depuis la scène initiale qui pourrait faire songer à un Edward Hopper en noir et blanc, aux danses traditionnelles qui passent de l’antiquité au cordelles provençales, ou aux couleurs projetées sur le mur de fond de scène en strates successives, nourrissant leurs propres palimpsestes lorsque les couleurs ne dégoulinent pas sur une petite fille (qui est aussi la vieille dame du début) qui se voit chargée des attributs des animaux sacrificiels et des cloches de la tradition sarde tandis qu’un enfant joue au ballon avec un crâne humain. Catapultage des époques, foisonnement dense de références ! 

Requiem de Mozart / Romeo Castellucci © Monika Rittershaus

Traversant le plateau, il peut y avoir les aveugles de Brueghel, les corps assemblés d’un purgatoire venu d’une fresque de la Renaissance, une descente de la Croix, une annonciation, l’exposition d’un enfant, témoin d’un passé et promesse d’avenir. 
Le temps circulaire à l’image des rondes des danseurs se peuple de ses mémoires, éternels retours où la terre se pose. Les épaisseurs d’humus arpentées, fouillées, se délitent quand, à la fin, le plateau s’élève et s’incline, détruisant les univers évoqués. 

Cependant, subsistent à cet effondrement général des traces parmi lesquelles on est tenté de déchiffrer des signes. Alors s’élève la voix pure d’un enfant (César Bogdanas ) interprétant In Paradisum. Rien ne s’achève vraiment, et la magie du moment subsiste longtemps après que l’on a quitté l’archevêché !
La partition mozartienne est développée par un prologue de mélodies grégoriennes dont le dépouillement donne à l’auditoire une première clé de lecture. Le Chœur et l’Orchestre Pygmalion sont d’une époustouflante clarté dans ce dispositif, et jouent avec une palette de nuances chatoyantes, aussi subtils dans les pianissimi que dans les fortissimi exaltés.

Requiem de Mozart / Romeo Castellucci © Monika Rittershaus

Tout est juste dans leur interprétation qui se ploie aux exigences de la partition, sans jamais céder à la tentation du trop. Les solistes, Melissa Petit, Beth Taylor, Duke Kim, Alex Rosen, sont d’une délicate expressivité, soprano mozartienne, alto sublime dans le O Gottes Lamm (ajout voulu par Raphaël Pichon dans ce Requiem dont l’inachèvement offre la possibilité d’incises éclairantes), ténor aux couleurs chaudes, basse aux graves lumineux.
Hymne à la grâce de l’éphémère et au bonheur indicible de l’avoir vécu!

Le Requiem de Mozart a été donné au Théâtre de l’Archevêché du 4 au 12 juillet 2026 dans le cadre du Festival d’Aix. (pour ma part j’ai eu le bonheur d’assister à la représentation du 10 juillet).

Photographies © Monika Rittershaus

Requiem de Mozart / Romeo Castellucci © Monika Rittershaus