Le Chantier, ce fantastique instrument, à la fois lieu de création consacré aux nouvelles musiques traditionnelles et musiques du monde, espace ouvert à l’expression de toutes les cultures et outil de transmission et de découvertes, clôt sa saison par le festival Les Printemps du monde.

Une vision humaniste, politique et économique

Frank Tenaille, directeur artistique des lieux, insiste : « les musiques du monde sont la projection d’une société, traduisant la vie et la mort, le profane et le sacré, le travail et la fête, se situant au croisement des questions de culture, d’identité, de transmission, de mémoire et de création ». Il souligne aussi combien les musiques du monde en France ont acquis, économiquement, une place de plus en plus importante dans le paysage culturel et, véritable « creusets de la diversité culturelle et garant du développement durable, représentent un enjeu politique majeur pour nos territoires ».
L’édition 2026 s’inscrit pleinement dans cette ligne lucide et généreuse. Frank Tenaille cite Mandela : « c’est la musique et la danse qui me mettent en paix avec le Monde », rappelant combien « par temps d’actualités par trop délétères, nous avons un besoin vital de réensemencer nos imaginaires ». 

Transmettre

Dans le cadre de « Fabriques à musique », initié par la Sacem, la chanteuse fondatrice du trio Kóskina, Julie Lobato, a accompagné la classe de 5ème 7 du Collège Paul Cézanne de Brignoles, soutenue par la collaboration de leur professeur de musique, Christian Locquet. Leur présentant instruments orientaux, travail d’ethnomusicologie de collecte, Julie Lobato amenait les élèves à réfléchir : « quand on invente, d’où ça nous vient ? ». Les enfants ont ainsi ramené de chez eux des enregistrements de vieilles chansons interprétées par leurs parents ou grands-parents qui ont été écoutées en classe. Ils ont appris une chanson traditionnelle de Vendée, La fille du Labourou

Mais ils ont aussi été invités à composer paroles et musique une création collective, « une mazurka qui parle de jeux vidéo et de nature » qui pourrait être considérée comme une nouvelle chanson traditionnelle représentant Brignoles : La Ballade de Magali. Rencontre entre une « vraie gameuse » et un amateur de « Jul et ses chansons », conduisant « son âne Gaston » : « Elle parlait clavier, chevalier, épée / Lui parle de forêts, prés et les verts blés / Mais dans leurs mots naissent des histoires / Où même un âne devient héros d’un soir ». Les instruments des traditions orientales accompagnent les chants traditionnels occidentaux. Les frontières s’abolissent, la magie naît.

Les Printemps du monde 2026 à Correns © MC

La fraîcheur, la passion et la justesse du jeune chœur accompagné par les musiciens du trio Kóskina séduit l’auditoire de la Fraternelle.
Le lendemain, cent élèves de la Provence Verte (CM2 de Françoise Farsy-Sauvet, CM1-CM2 d’Amandine Jaubert de Carcès et CE1-CE2 d’Élisa Clément et CM1-CM2 de Stéphane Bégnis de Correns), préparés par leurs enseignants, Natacha Ballester et Cathy Loré, musiciennes intervenantes du Conservatoire Provence Verte et Ahamada Smis et ses musiciens Christophe Isselée (oud, guitare) et Uli Wolter (flûte traversière et saxophone), reprenaient des chants du compositeur avec fougue, scandant les rythmes, poussant de la voix dans les passages fortissimo mais sachant aussi rendre les murmures avec une belle clarté. Les chants de l’Océan indien redessinent un univers où les tristesses (« on me prend on me jette comme un oiseau sans abri ») et les joies dansent et s’entrelacent et trouvent leur conclusion dans le rythme du Mgodro (Mayotte et Madagascar) qui fait se lever les spectateurs.

Créer en faisant œuvre de mémoire 

Le concert du Kóskina Trio à la suite de la prestation enjouée des collégiens, rendait compte de l’intense travail effectué en résidence au Chantier la semaine précédente.  
Cette formation tient son nom du mot grec « kóskino » (Κόσκινο, au pluriel Κόσκινα) signifiant le tamis, le crible. Julie Lobato (percussions orientales, voix) explique combien le symbole du tamis dont la forme rappelle celle des percussions qu’elle utilise est fort : « il retient et fait passer en même temps, ce qui correspond à notre démarche : faire œuvre de collectage et de mémoire mais aussi, créer et transmettre ». 


Le voyage dans lequel les trois interprètes nous embarquent s’attarde au Kurdistan, chante la mer Noire, fait un détour par l’Azerbaïdjan où « les trèfles sont devant la maison », suit des chevauchées fantastiques sur un poulain doré « quand la lune disparaît derrière la crète », la musique se fait alors mimétique et épouse le galop du petit cheval. Le violoncelle de Théophile Joubert enroule les mélodies dans un orient de rêve lorsque son kopuz ne répond pas au latva de Julie Lobato.
À côté de ces deux sortes de luth, le oud de Vladimir Oury s’emporte en variations subtiles. Vient l’heure de la cérémonie du café, puis de pièces composées par le contemporain Evgenios Voulgaris dont Julie Lobato a été l’élève.
Nostalgie du pays natal et bonheur des souvenirs heureux qui lui sont attachés… les ambivalences se traduisent avec délicatesse.  

Les Printemps du monde 2026 à Correns © MC
Les Printemps du monde 2026 à Correns © MC

La Méditerranée s’efface en fin de concert pour les Hautes Alpes, et l’on s’aperçoit combien les quarts de ton existaient dans les musiques populaires. Julie Lobato évoque alors le violoniste Patrick Mazellier qui a collecté un grand nombre d’airs. Après le « réveillez-vous belle endormie » (le Cantique des Cantiques n’est jamais très loin !), c’est une berceuse kurde, puis un chant de noces du Kurdistan… Tous les aspects de la vie se voient abordés poétiquement. En conclusion, on se laisse porter par la gaité d’un chant grec traditionnel pour lequel Julie Lobato retrouve les intonations et le phrasé d’une Rosa Eskenazy (chanteuse grecque romaniote et constantinopolitaine (1890-1980), elle fut surnommée la reine du rébétiko).

Dansez maintenant !

La dimension totalement festive des Printemps du monde s’exprime aussi dans les danses du Bal trad et du Balèti. Au théâtre de Verdure, les participants n’ont pas quitté la piste de danse animée par le Duo Bourry Rouch et leurs musiques venues du Couserans et des Pyrénées.

Bourrée à deux temps, Rondo en chaîne, Ronde du Quercy, valse à la cornemuse, mazurkas en pot-pourri, tout y passe ! Les plus aguerris montrent aux autres pas sautillants, pieds qui se croisent, mains qui se frappent dans une bonne humeur contagieuse. Pierre Rouch (chant, hautbois du Couserans, cornemuses, accordéon) et Michaël Bourry (chant, violon, banjo, bouzouki) se qualifient de « bouilleurs de sons » (Rouch est luthier et distillateur d’eaux de vie) et transmettent leur passion pour les musiques traditionnelles, passion adossée à de solides connaissances et recherches ethnomusicologiques. Le résultat, un concert qui s’écoute, se danse, se savoure. 

Les Printemps du monde 2026 à Correns © MC

 « Soutenez la culture, c’est politique ! » lancent les artistes. C’est bien le cas lorsque la culture remplit son rôle, rassemble les êtres, les amène à réfléchir et à se sentir citoyens du monde, habitants d’une même planète… C’est bien l’esprit du Chantier, grâce à son équipe, généreuse, éclairée.  

Les Printemps du monde ont eu lieu du 22 au 24 mai 2026 à Correns grâce au Chantier .  

Nota Bene : On apprenait au début des festivités l’arrivée de la musicienne Sylvie Paz à la direction artistique. Sa finesse et sa connaissance de l’univers des musiques du monde (qu’elle sert avec tant de talent) seront de grands atouts dans la prise de relais de Frank Tenaille dont le savoir encyclopédique de ces musiques et de leurs interprètes sera sans aucun doute à la disposition de la nouvelle équipe.

Photographies © MC