Le dernier des Préludes du Festival International de Piano de La Roque d’Anthéron offrait le parvis de l’église Notre-Dame de l’Assomption de Lambesc au piano de Franck Braley. Et quel récital !

Le programme invitait à un voyage musical de haute volée, passant du XVIIIème au XXIème siècle avec une aisance et une logique, éblouissantes d’intelligence.
Le jeu très au fond des touches sur la Fantaisie en ré mineur K. 397 de Mozart souligne les effets pathétiques des premières mesures et les sombres basses chromatiques qui suivent avant l’insouciance finale qui recouvre les trop fortes émotions du début. En véritable conteur, Franck Braley enchaînait à la pièce mozartienne le célèbre Clair de lune (Sonate pour piano n° 14 en do dièse mineur) que Beethoven dédia à la comtesse Giulietta Guicciardi de quinze ans sa cadette afin de lui montrer son indéfectible attachement malgré la fin de non-recevoir que la mère de la jeune fille avait formulé par l’envoi d’un cadeau de rupture. 

Nommée par le compositeur Sonata quasi una Fantasia, cette pièce se vit affublée de son nom définitif Clair de lune par le poète, critique et librettiste Ludwig Rellstab (que l’on connaît surtout pour les poèmes du Chant du Cygne mis en musique par Schubert). 
Il faut bien dire que Beethoven ne s’était guère embarrassé de scrupules pour baptiser cette sonate, la précédente portait déjà le même nom !
 Accompagné par une chorale très en forme de cigales, grillons et autres insectes, sans compter les passages sonores nombreux des martinets, le pianiste réussissait à faire entrer l’auditoire dans une bulle hors du temps.
L’Impromptu n° 3 en sol bémol majeur de Schubert apportait ses paysages apaisés, main droite en épure et frémissements continus de la main gauche. La respiration de la mélodie semblait alors s’accorder à l’air du soir strié d’oiseaux. La simplicité dépouillée apparente de l’écriture aux tournoiements vertigineux rendait tangible l’universel.

Parvis de l'églsie Nore-Dame de l'Assomption, Lambesc © MC

Le pianiste à la fin du morceau sourit, se relève, ironise sur « le concerto pour grillons et martinets » au cœur duquel son instrument se fraie une place, puis donne des clés d’audition de son programme, met en regard les artistes et leurs compositions, fait percevoir les architectures, les « secrets » de composition, les marques d’originalité, les évolutions esthétiques, joue des extraits pour éclairer son propos. Le récital prend un tour didactique bienvenu, les artistes et leurs œuvres acquièrent une nouvelle présence, s’incarnent dans la chair du temps. 

Se déployaient ensuite les scansions d’une pièce « espagnole » de Debussy, La puerta del vino. Lui qui n’est jamais allé en Espagne s’inspire d’une carte postale représentant l’Alhambra de Grenade envoyée par Manuel de Falla. Caractérisée par ses rythmes espagnols, suivra La Sérénade interrompue, si théâtrale avec son amoureux chanteur de sérénade au pied de la fenêtre de son aimée. Toujours dérangé, il se lasse et la fin est en queue de poisson !
Facétieux, Franck Braley évoquera ensuite les Minstrels dans une ambiance de music-hall transcrite dans une cour de château animée de bateleurs, Les feuilles mortes mélancoliques et le personnage haut en couleur Général Lavine-eccentric qui n’était pas du tout général mais un artiste et acrobate américain Edward La Vine qui jouait du piano avec ses orteils entre autres contorsions. Ces Préludes de la vieille Europe étaient amenés à rencontrer en un aller et retour imagé les musiques d’Outre-Atlantique. 

Franck Braley © Nicolas Tavernier

Franck Braley © Nicolas Tavernier

Avec Gershwin, étaient décortiquées les bases du rag-time, « c’est comme jongler avec les pompes des deux mains (la pompe est une technique rythmique que l’on retrouve dans le jazz manouche, qui, par une pulsation marquée sur les temps forts produit un effet « sautillant » et syncopé), alors que d’habitude on réserve la rythmique à la main gauche et on laisse la mélodie à la main droite. »
Se succédaient des pièces de Gershwin, entrelacées à un Ragtime d’Hindemith, au Piano-Rag-music de Stravinsky, et à une composition de Bolcom, The Serpent’s Kiss.
Franck Braley faisait rire l’assemblée des spectateurs en rappelant la méthode d’Hindemith : « pour jouer, ne tiens aucun compte de ce que tu as appris en cours de piano ! », l’extase de Do it again de Gershwin chanté par Marylin Monroe, la volonté de William Bolcom de lever les barrières artificielles entre musique populaire et musique dite « savante », et acteur du « ragtime revival » des années 1970.
L’enchantement s’achevait sur un bis, « encore un prélude, mais de Boulez ». Merveilles !

Concert donné place de l’église à Lambesc, le 7 juillet 2026 dans le cadre des Préludes au Festival international de piano de La Roque d’Anthéron