La Vague Classique offre ses derniers concerts dans le cadre enchanteur de la Maison du Patrimoine de Six-Fours-les-Plages, située face aux îles Paul Ricard. Les jeunes artistes de l’Académie Philippe Jaroussky (académie qui devait signer un partenariat avec La Vague Classique sur le modèle de celui signé par Gautier Capuçon et son Académie avec le festival) partagent leur jeune talent avec un public privilégié, non par l’argent (ces spectacles sont gratuits) mais par la qualité de ce qu’il est convié à écouter.

C’est là qu’Antonin Bonnet invitait l’assistance à une série de Ballades délicatement conjuguées au coucher de soleil sur la mer (oui, quel bonheur de se trouver à l’intérieur de la carte postale!). Le jeune pianiste sourit, il est né en 2001 le jour de la fête de la musique. Un bel augure! Admis à seize ans au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris dans la classe de Denis Pascal, il a déjà été remarqué au Festival de La Roque d’Anthéron et à La Folle Journée de Nantes et a été lauréat de plusieurs concours internationaux (Carles & Sofia, Piano Campus, Stasys Vainūnas). C’est dans le cadre du partenariat entre l’Académie Philippe Jaroussky qu’il a intégrée en 2023 et la Vague Classique que son concert a été programmé.

Le jeune musicien, palliant à l’absence des feuilles de salle papier qui (autrefois) faisaient partie du rituel des concerts, présentait avec humour les pièces interprétées. Ouvrait le voyage la Ballade L. 78 de Debussy, originellement intitulée Ballade slave. Il s’agissait sans doute, expliquait le pianiste, d’une manière de rendre hommage à Chopin qui fit de la ballade un genre à part entière. La finesse du jeu d’Antonin Bonnet donne aux flots d’arpèges la délicatesse d’une pensée qui se complaît à la complexité des mouvements du monde, tandis que le deuxième thème, selon les termes de Guy Sacre « fait pressentir les futurs mirages aquatiques, les ondes marines, le poudroiement d’or de la lumière; on y respire plus large, et l’épisode en mi majeur est l’un des plus beaux moments de ce ‘premier Debussy’ ».

Antonin Bonnet, La Vague Classique 2026 © MC

Suivaient les deux premières Ballades de Chopin qui laissent transparaître le génie de l’improvisation qu’était ce compositeur. Ces deux pièces d’un genre nouveau sont construites comme des poèmes à l’architecture narrative puissamment bâtie. « La Première Ballade est un grand poème épique », sourit Antonin Bonnet qui rappelle combien les « dissonances » qui ne choquent pas nos oreilles contemporaines, furent suffisamment déplaisantes à celles de l’un des éditeurs de la partition au point qu’il tenta de les enlever pour préserver les faveurs d’un public parfois chatouilleux. La Deuxième Ballade fut dédiée à Schumann qui a écrit souvent sur Chopin.

Cette pièce reprend les oppositions chères à l’époux de Clara: le calme introspectif d’Eusebius le contemplatif et la violence des émotions de l’impétueux Florestan. Le jeune musicien sait avec une grande maîtrise livrer l’esprit des œuvres sans s’appesantir ni chercher un pathos facile.
Son jeu en épure se glisse avec élégance dans le cœur des mélodies et des rythmes, se livre à une virtuosité qui sait se faire oublier pour ne donner à entendre que les voix mêlées des mélodies tissées dans l’étoffe chatoyante des songes.
On peut imaginer dans les orbes de cette musique la légende narrée dans le poème de Michiewicz à propos du lac lituanien, Le Switez: alors que les Lituaniens se battent contre les tsars, les jeunes filles d’une ville engloutie se transforment en fleurs aquatiques pour échapper aux hordes russes…

Antonin Bonnet, La Vague Classique 2026 © MC

S’insérait entre les Ballades de Chopin la Ballade en fa dièse majeur opus 19 que Gabriel Fauré dédia à Camille Saint-Saëns. La légende veut que Liszt rencontrant Fauré à Weimar en 1877 aurait déchiffré cette Ballade en présence de son compositeur et se serait arrêté en déclarant « je n’ai plus de doigts! » ou, selon les versions, « c’est trop difficile! » (ce qui laisse dubitatif lorsque l’on évoque la difficulté des œuvres du musicien!). Le caractère mouvant des mélodies, leurs broderies délicates, leurs exubérances, leurs variations rythmiques, est traduit avec une verve qui ouvre des espaces lyriques où respire une intense lumière.

Tout naturellement alors pouvait éclore la plus lumineuse des Ballades de Chopin, la Troisième en la bémol majeur, radieuse dans ses élans de bal. Également inspirée d’un poème de Mickiewicz, elle évoque le sort d’un jeune homme entraîné par les flots, condamné à poursuivre l’ondine qu’il aime et ne parviendra jamais à atteindre.
Après une interprétation solaire, Antonin Bonnet abordait la plus sombre de ces Ballades, la Quatrième en fa mineur, somptueuse jusque dans ses fantaisies, profonde, émouvante, avec la répétition de son sol, son premier thème aux consonances mystérieuses, ses contrepoints comme un clin d’œil à Bach, ses effleurements, ses respirations, ses envols acrobatiques, ses alanguissements paisibles.

Antonin Bonnet, La Vague Classique 2026 © MC

L’harmonie entre le piano et les lieux du concert ourle le monde d’une conscience apaisée. Les couleurs bruissent, exacerbées, éblouissantes dans leurs chromatismes. L’émotion est palpable, l’indicible prend forme.
En bis, il ne pouvait être joué alors que la nuit enveloppait la scène qu’un Nocturne, le dernier. Magie sensible!

Le concert d’Antonin Bonnet a été donné à la Maison du Patrimoine de Six-Fours-les-Plages dans le cadre de La Vague Classique le 5 septembre 2026

Nota Bene
Revenons sur les dires entourant ce merveilleux festival: Non, il ne coûte pas un million d’euros! Son budget représente un pour cent du budget de fonctionnement de la commune, (la somme variant selon le nombre de concerts, cette année, 28 ont été donnés). Tous les concerts payants sont accessibles à 10€, tous les concerts des jeunes de l’Académie Jaroussky ou ceux de l’Académie Gautier Capuçon sont gratuits. Il est même à noter que plus de trois mille places gratuites ont permis au public de Six-Fours d’écouter le concert de Gautier Capuçon au Parc Méditerranée le 27 août dernier. Place est faite aussi aux jeunes talents de la région et de Six-Fours. La recherche de qualité n’est pas, n’est jamais, dans la volonté des organisateurs, volonté d’élitisme, mais bien de partage, d’accessibilité à ce qui se fait de mieux pour tous. Gérald Laïk-Lerda, directeur artistique du festival, insiste sur ce point : « le rôle des collectivités est de rendre la culture accessible à tous, il y va de leur responsabilité. L’excellence ne doit pas, ne peut pas être réservée à une élite! ».