Le cycle Entre Pierres et Mer concocté par le bel ensemble a cappella des Voix Animées proposait un deuxième volet consacré au composteur Giovani Pierlugi Palestrina à l’occasion des 500 ans de sa naissance (1526). Le concert était accueilli par la cinquième édition des Musicales de l’abbaye du Thoronet, manifestation organisée par le Centre des monuments nationaux.

Le programme intitulé Musica Dei Donum (la Musique, Don de Dieu) faisait se rencontrer « Stile antico » et « Stile nuovo » de la grande polyphonie de la Renaissance: la musique de Palestrina et celle de l’école napolitaine de la fin de la Renaissance, « une confrontation entre l’eau e tel feu, entre la fluidité contrapuntique et l’émotion tellurique de l’élan harmonique », selon les propres termes de Luc Coadou, directeur artistique de l’ensemble dans le hors-série du magazine Cité des Arts (entièrement consacré aux Voix animées et à leur saison 2026) qui sert aussi de feuille de salle, richement documentée.

Présentations

En amont du concert, dans la salle du chauffoir, l’équipe des Voix animées en présence de Jean-Marc Bouré, administrateur des monuments nationaux du Var, et du compositeur Fabio Marra (accompagné par sa traductrice et répétitrice de l’ensemble), attendait le public pour une présentation du concert.  « Il s’agit d’un programme pour cinq chanteurs, Anne-Sophie Honoré, soprano, Laurence Recchia, mezzo, Cyrille Lerouge, contre-ténor, Damien Roquetty, ténor et de moi-même, basse. Il y a des compositeurs morts et un compositeur vivant, ici présent, Fabio Marra. Une unité, donc : la musique italienne ».

D’abord, sera chantée la musique universelle de l’église catholique romaine, par les œuvres de Palestrina, grand compositeur de la papauté (il meurt en 1594). Ce sont des musiques qui n’étaient jamais données en concert, puisque liturgiques. (Elles le seront plus tard grâce aux Concerts Spirituels fondés par le compositeur et hautboïste à La Chapelle royale, Anne Danican Philidor, le 17 mars 1725). Le concert dans sa première partie se place dans une situation de cérémonie. Luc Coadou resitue les travaux du musicien dans le contexte d’une époque marquée par le Concile de Trente, engageant une manière de résister à la Réforme par la musique.

Musicales de l’abbaye du Thoronet/ Les Voix Animées, août 2026 © MC

Le travail est complexe: il s’agit de préserver des désirs de tissages mélodiques tout en respectant la position rigoureuse de la papauté qui cherche à rendre la musique proche du texte et le garder toujours intelligible, refusant pour cette raison la polyphonie du grégorien qui brouillerait le sens. La légende veut que Palestrina composa une messe en quelques heures (la fameuse messe du Pape Marcel dont les Voix Animées ont fait un enregistrement) et convainquit son auditoire de prélats que la polyphonie pouvait être parfaitement compréhensible et « audible »!

« La première partie du concert suivra les traces de Palestrina avec en thème conducteur l’Ave Maria » explique le directeur artistique des Voix Animées qui sourit par avance des surprises de la seconde partie consacrée à la musique napolitaine de la fin du XVIème et début XVIIème avec ses maîtres de chapelle qui voyagent par toute l’Europe au gré des engagements que leur offrent les puissants de ce monde. On verra ainsi Giovanni de Macque, fondateur de l’école napolitaine, être maître de chapelle du Vice-Roi d’Espagne à Naples.

Musicales de l’abbaye du Thoronet/ Les Voix Animées, août 2026 © MC

Carlo Gesualdo, prince de Venosa, neveu par sa seconde épouse de Saint Charles Borromée, archevêché-que de Milan et grand protagoniste du concile de Trente fera évoluer son art vers des audaces musicales et des univers tourmentés. D’autant plus tourmentés que le musicien était tout de même auréolé d’un passé sulfureux: découvrant en plein adultère sa première épouse, il l’aurait tuée lui-même et fait tuer l’amant de celle-ci. On ne riait pas avec ces choses-là à l’époque! Et pourtant ce prince aux comportements peu civilisés mena l’art du madrigal à des sommets, avec une expressivité jamais atteinte jusqu’alors et une poésie proche du pétrarquisme . Bref, le règne des sentiments et de leur délicate expression! (On peut rappeler à ce propos le roi Henri VIII d’Angleterre qui, tout modèle de Barbe Bleue qu’il fût, jouait fort bien du luth, de l’épinette et d’autres instruments, chantait et composa musique et poésie….). Les anecdotes fleurissent, rendent ces époques éloignées proches, instaurant une familiarité joueuse avec la complexité des relations de l’Europe de la Renaissance.

Les vies des compositeurs joués sont évoquées, les formes musicales mises en œuvre aussi, chromatismes, liaisons par progressions harmoniques, musiques dramatiques « toujours à se percer le cœur » qui sont dans l’école napolitaine les germes de l’opéra, polyphonies qui vont au bout de leurs possibilités, et accomplissent tout ce que les voix seules peuvent atteindre…
Inspiré par cette apogée expressive, Fabio Marra expliquait ensuite les principes de son motet, composé pour les Voix Animées, Gloria Domini in Saeculum. Comme ses prédécesseurs de la Renaissance, il utilise les chromatismes avec leur demi-tons qui « frottent », s’émerveille des résonances des voix et des pierres de l’abbatiale, privilégie l’expressivité, les contrastes et les nuances, laisse percevoir sous la sérénité une tension dramatique comme animée par une force intérieure.

Musicales de l’abbaye du Thoronet/ Les Voix Animées, août 2026 © MC

Seul terrible bémol : l’annonce de l’annulation des représentations du troisième volet des concerts dédiés à Palestrina, faute du budget nécessaire (les feux, la chaleur, tant de critères ont vidé les lieux de concerts et grévé les compagnies des fonds indispensables à leur survie!)

La musique est le meilleur don des dieux! (et des êtres humains)

Suit le concert sous les voûtes familières de l’abbatiale du Tholonet. Les voix des cinq chanteurs s’élèvent, pures, amples, expressives, se croisent, s’envolent, s’emportent, se poétisent avec une élégance rare dans le phrasé. Naît la messe de Palestrina après le Mirabile mysterium de Jacobus Handl, surprenant de modernité avec ses accords aux fines dissonances et ses tissages incroyablement contemporains. On a l’effet que peuvent produire les statuettes des Cyclades qui, bien que datant de l’âge du Bronze ancien (entre 3300 et 2000 avant JC), frappent par leurs formes géométriques en épure.

La Missa « Salve Regina » de Palestrina offre sa clarté, la scansion précise de son Kyrie, l’enthousiasme du Gloria avec ses joies et ses notes qui s’élèvent vers les astres, l’affirmation nette du Credo et ses douceurs vocales qui s’emportent peu à peu en crescendos éblouis, le brillant du Sanctus avant les effets de sfumato des voix qui dessinent des perspectives lointaines à l’Agnus Dei afin de mettre en relief les silhouettes du premier plan.
Après les exaltations mystiques, les tourments des amours terrestres entrent en scène.

Musicales de l’abbaye du Thoronet/ Les Voix Animées, août 2026 © MC

Les pièces de Giovanni de Macque, Carlo Gesualdo, Scipione Lacorcia, Pomponio Nenna, Ettore della Marra, déploient leurs palpitations, leur espièglerie, la complexité de leurs accords aux dissonances fruitées, leurs narrations qui font revivre toute une société qui, malgré ou grâce, à la rigueur de ses codes, n’oublie pas la fantaisie, les élans, les danses, les rires, les tristesses. Déjà s’ébauchent des thèmes d’opéra. Comment ne pas songer au Là ci da me la Mano du Don Giovanni de Mozart lorsque l’on écoute Della piu Bella Mano de Pomponio Nenna!!!!

Le Gloria Domini in saeculum du contemporain Fabio Marra (rien à voir avec son homonyme de la Renaissance), chanté dos au public dans l’abside principale de l’abbatiale prend des sonorités bouleversantes. Les chanteurs sont cinq et l’on croit entendre une multitude. Les expansions vocales sous les voûtes sont démultipliées. Peu importe alors le sens (pourtant tout est parfaitement articulé), le travail sur les voyelles est juste sublime, le temps s’arrête, saisi dans la magie des orbes sonores. Une forme de transcendance se déploie au cœur de cette grammaire finement ciselée dont l’ampleur semble contenir en elle des sources de mystères que les mots ignorent.

Musicales de l’abbaye du Thoronet/ Les Voix Animées, août 2026 © MC

En bis, après un retour à la simplicité de Palestrina, le motet titre du programme rappelle à une assistance séduite, que la musique est le plus beau don de Dieu, Musica Dei Donum!

Concert des Voix Animées donné à l’abbaye du Thoronet dans le cadre des Musicales de l’Abbaye du Thoronet le 29 août 2026

Photographies © M.C.