Non, cet après-midi-là, au Festival de La Roque d’Anthéron, dans l’intimité de l’auditorium Marcel Pagnol, il ne s’agissait pas pour Jean-Baptiste Doulcet de reprendre avec exactitude les plages de son superbe album, A Film By, sorti chez Mirare en avril dernier, mais d’en exercer le principe d’improvisation.

Chaque concert devient un moment unique au cours duquel le musicien revisite les films aimés, s’inspirant davantage de la marque qu’ils laissent sur nos esprits que de leurs bandes sonores, même si ces dernières affleurent parfois. La démarche de cet artiste cinéphile ne cherche pas à calquer les improvisations pianistiques sur les musiques des films mais bien plutôt sur les émotions, les chocs esthétiques, les atmosphères. Une affiche de cinéma, une présentation enthousiaste et solidement documentée du film, la projection d’une image-clé et l’improvisation commence, subtile, distanciée des musiques originales mais rendant compte avec élégance de l’âme même des œuvres.

« L’improvisation, c’est apprendre à se contraindre et à se confronter », sourit Jean-Baptiste Doulcet alors qu’il présente la teneur de son récital, voulu comme « une déclaration d’amour au cinéma débutant par un montage vidéo (ce sera le seul) où s’accumulent les thématiques renvoyant à l’univers cinématographique, regards, mains, baisers », mosaïque préparatoire à l’énumération de quelques sommets du septième art, à commencer par Los Angeles interdite ou L.A. Confidential réalisé par Curtis Hanson en 1997 d’après le roman éponyme de James Ellroy. Le piano s’attache à l’atmosphère vénéneuse du roman policier aux multiples péripéties. Film sur le dépassement de la beauté et la faculté de la musique à exprimer l’au-delà des mots, Mort à Venise de Visconti d’après la nouvelle de Thomas Mann (« c’est sans doute le seul film qui soit meilleur que le livre, s’amuse Jean-Baptiste Doulcet ») ne voit pas ici se déployer la nostalgie du célèbre Adagietto de la 5ème de Mahler mais une version d’un ineffable romantisme sous le portrait énigmatique de Tadzio.

Jean-Baptiste Doulcet / Festival de La Roque d'Anthéron © Franck Denis

Jean-Baptiste Doulcet / Festival de La Roque d’Anthéron © Franck Denis

L’intemporel se dessine encore dans l’évocation de 2001, L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Le pianiste joue dans les entrailles du piano revient sur les touches, rappelle l’histoire de la musique du film, d’abord composée par Alex North auquel le réalisateur avait fait appel avant de préférer les pièces classiques: Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss, dans la version d’Herbert von Karajan, la célèbre valse de Johann Strauss Le Beau danube bleu, qui accompagne à l’écran le trajet du Dr Floyd jusqu’à la station orbitale ou encore des extraits de plusieurs œuvres du compositeur hongrois György Ligeti : Requiem, Lux Aeterna et Atmosphères notamment.

On passe par la nouvelle vague avec Le Bonheur d’Agnès Varda et une relecture post-mozartienne, les rêveries autour du souvenir de ce qui n’est plus dans Valeur sentimentale de Joachim Trier, Tropical Malady d’Apichatpong Weerasethakul, Lost in translation de Sofia Coppola, « film sur le spleen, le monde autour de nous et sans nous et pourtant dans une certaine légèreté ».

La thématique du souvenir s’élargit avec le film de Tarkovsky, Le Miroir, avec sa manière de contempler le temps à travers les images, restituant ce qui n’est plus. Le piano aborde cet univers de la réalité et du réel au sens lacanien qui la déborde avec une certaine emphase, construit des cathédrales puis semble revenir à une structure qui pourrait être celle d’un morceau de Bach, comme un retour aux sources. Des sonorités d’orgue émergent et s’effacent en variations baroques.

 

« Une seconde peau musicale »  se pose sur les films, délicate, lyrique, sensible, peuplée d’élans et de retournements méditatifs.
Il y a quelque chose qui tient du mystère de la création dans cette forme qui donne à l’auditeur le plaisir d’une écoute neuve qui ne s’embarrasse pas de références, de comparaisons stériles. On entre dans un discours neuf profondément émouvant et riche.
En bis, Jean-Baptiste Doulcet annonce un Schumann, mais on ne cherche plus alors à repérer de quelle pièce il est question, et l’on se laisse tout simplement séduire par la musique.

Concert donné le 23 juillet 2026 à l’Auditorium Marcel Pagnol dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron.