Rares sont les festivals de lecture à haute voix d’une amplitude et d’une variété aussi dense que Le Bruit des Mots orchestré pour une troisième édition par l’association Les Nouvelles Hybrides.
Pas moins de trois semaines (du 19 mai au 6 juin) sont dédiées à la littérature lue à haute voix par plus de quinze lectrices et lecteurs professionnels et amateurs dans treize lieux différents autour de Pertuis et de La Tour d’Aigues.
Le thème de l’édition 2026 s’attache à la relation entre les lieux et la littérature. Régine Bidault, présidente de l’association, insiste lors de la présentation de la grande lecture donnée à la médiathèque des Carmes de Pertuis : « les lieux, les espaces, les territoires, scène ou décors, nous déterminent tout autant que nous les déterminons, « domicilient » la fiction. Les choix de lectures de cette édition en sont un témoignage ».
Proches ou lointains, les lieux, les espaces, les territoires, scènes ou décors, moteurs de fiction, réceptacles d’histoire et de mémoire, champ poétique ou social, dont l’observation suscite rêveries, réflexions, imagination « domicilient » la fiction.
« Romans géographiques »
La Grande lecture du 5 juin à la médiathèque Les Carmes, conviait les deux acteurs, Pauline Ribat et Pierre-François Garel à partager leurs lectures de trois nouvelles de Jean Echenoz (Prix Goncourt 1999) qui déclare écrire des « romans géographiques ».
Le réalisme des décors dans lesquels évoluent ses personnages peut même devenir le moteur de l’action. Ainsi, le court texte L’occupation des sols (seize pages) relie le souvenir d’une épouse et mère disparue et l’architecture d’un immeuble sur lequel son portrait reste le seul témoignage de son existence, tout, photos et documents ayant brûlé dans un incendie.
Les dégradations des enduits, les constructions nouvelles qui effacent progressivement des pans de la fresque, constituent autant de traits touchants et cocasses où les « escargots stercoraires » et les pierres disjointes font craquer « les mailles du vêtement maternel ».
Pierre-François Garel sait à merveille faire ressentir l’ironie du texte et la cruauté de la perte et des étapes d’un deuil où la construction matérielle d’une habitation s’arcboute à celle de la mémoire.
La géométrie impeccable des ponts structure la nouvelle Génie civil (Caprice de la Reine). Pourraient sembler sans fin les descriptions des ponts que l’ingénieur Gluck a contribué à élaborer ainsi que de ceux qu’il visite. Dans ses pérégrinations autour de la planète, uniquement dans le but de voir les ponts les plus remarquables, il s’extasie du compte des arches, des courbes d’acier, des ondes sinusoïdales, des harpes de câbles… On n’ignore plus rien de l’histoire de ces ouvrages d’art. Le final est aussi apocalyptique que drôle grâce à ses détails incongrus et pourtant si humains. On se délecte de chaque instant !
Exercice de haute voltige
La promenade au jardin du Luxembourg intitulée Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d’une montre (titre qui pourrait être celui d’une pièce de Satie !) relève de l’exercice de style : rien n’est dit du jardin, seules, émergent les statues de Sainte Bathilde, Berthe, Mathilde, Marie Stuart, Sainte Geneviève… on passe sur l’énumération !
Chacune est décrite sur le même modèle : objets symboliques, coiffure, bijoux, expression… Ces variations sur un thème pourraient sembler être un défi potache, une ritournelle de l’absurde, un catalogue monocorde.
Pauline Ribat fait de chaque évocation un petit médaillon ciselé, spirituel, subtilement ironique.
Ces lectures à haute voix accordent à chaque texte une interprétation particulière, dévoilent des intentions cachées à une lecture silencieuse rapide, mettent en scène les mots, leur rendent leur épaisseur vivante dans ces incarnations fugaces.
L’auditorium des Carmes est comble, rassemblant tous les âges. Écouter le livre c’est aussi le partager. Des lecteurs amateurs s’approchent des artistes, évoquent leurs difficultés à rendre les textes à haute voix.
Les lecteurs professionnels confessent leurs propres angoisses face à tel ou tel passage. On creuse le sens, les rythmes, le style… les écrits les plus complexes sont ainsi à la portée de tous. Et l’on croise les doigts pour que cette magnifique manifestation perdure.
La « Grande Lecture » autour de l’œuvre de Jean Echenoz a été donnée à la médiathèque Les Carmes de Pertuis le 5 juin 2026
Photographies © Laurence Bernis
En exergue de la présentation du festival sont cités les mots de Paul Zumthor dans La Mesure du monde : « La perception que nous avons de l’espace ne constitue pas tout à fait une donnée naturelle. Elle est fortement influencée par notre environnement culturel. Qu’est-ce à dire, sinon – banalement – que nul ne saurait « faire de l’histoire » sans l’inscrire dans le sol qui porte l’humanité, sous le ciel qui la coiffe ; sans l’enraciner dans son propre lieu ; sans prendre ainsi, longuement, affectueusement, la mesure du monde ? »

