Salle comble au parc de Florans ce soir-là! Est-ce la face des réseaux sociaux, le souvenir du spectacle titanesque donné l’an dernier (lire ici)? Peu importe, le public nombreux se pressait pour écouter Hayato Sumino, alias Cateen, et son piano survolté.

En préambule, Philippe Bernhard (autre nouveauté du festival) s’avance sur scène pour présenter les grandes lignes du programme de la soirée dédiée à trois compositeurs russes aux parcours bien différents, Rachmaninov, Moussorgski et Tchaïkovski. L’Orchestre Philharmonique de Nice sous la houlette passionnée de Lionel Bringuier se glissait dans les univers de ces musiciens avec une élégante fougue. Sans doute, les aficionados auraient préféré entendre tout au long du concert le piano d’Hayato Sumino et ses pyrotechnies. Placer cet artiste hors norme en première partie ne flattait pas l’écoute de la seconde malgré ses indéniables qualités.

Un orchestre expressif

Commençons par la seconde partie, toute d’expressivité sous la battue élégante et précise de Lionel Bringuier. D’abord, c’est l’âpreté d’Une nuit sur le mont chauve de Moussorgski dans l’adaptation de Nicolaï Rimski-Korsakov qui trouve une plage d’accalmie au cœur de la tempête et de la terreur.

Cette nuit de sabbat résonne des éclats des cuivres et des cordes dont les archets scandent la réunion des sorcières et leurs ambitions sataniques. Si aujourd’hui cette pièce est connue de tous (au moins par l’emploi qu’en a fait Walt Disney dans Fantasia), elle n’eut aucun succès et ne fut jamais publiée, hautement critiquée par Balakirev tant ses hardiesses harmoniques, transcrivant une atmosphère infernale, choquaient! Pourtant, le compositeur, inspiré par la nouvelle de Gogol, La Nuit de la Saint-Jean, avait instillé une verve dense à son poème symphonique qu’il écrivit en douze jours dit-on (en 1867). Le lever du jour apaise les débordements.

Hayato Sumino / La Roque 2026 © Franck Denis

Dans la lignée des poèmes symphoniques menant aux enfers, l’Orchestre Philharmonique de Nice s’attachait ensuite à celui que composa Tchaïkovski à partir de L’Enfer de Dante, Francesca da Rimini.

Le narrateur, guidé par Virgile aborde le deuxième cercle et y rencontre les âmes d’amants légendaires, Didon, Cléopâtre, Hélène de Troie, Achille, Tristan, et se sent attiré par les personnages de Paolo et Francesca, condamnés à errer côte à côte pour l’éternité dans une tempête implacable. Ces derniers lui content leur histoire: Francesca, fut contrainte au mariage par son père, Guido da Polenta, noble de Ravenne, en 1275, à Gianciotto Malatesta de Rimini, homme de valeur, certes, mais difforme (son surnom, Gianne la Sciancato, le désignait boiteux).

Hayato Sumino / La Roque 2026 © Franck Denis

Mais voilà, l’un des frères de Giancotto, le beau Paolo Malatesta rentre à Rimini après des affrontements contre les gibelins. Ce qui devait arriver, arriva, Francesca et Paolo devinrent amants et bien sûr le mari les découvrit et comme il n’était pas d’humeur commode, les tua tous les deux alors qu’ils échangeaient selon la légende un premier baiser. Il faut toute la virtuosité de l’ensemble pour rendre sensibles les diverses épreuves endurées par les amants maudits.

Classique mais pas que!

La phalange de Lionel Bringuier offrait un superbe écrin au jeune virtuose Hayato Sumino pour le cultissime Deuxième Concerto de Rachmaninov. L’œuvre a une genèse particulière: Serge Rachmaninov connut en 1897 un échec insensé avec sa Première Symphonie, car le chef d’orchestre, Alexandre Glazounov, complètement ivre pour diriger la création, en massacra la partition. Le jeune compositeur, il avait alors vingt-quatre ans, pensa qu’il avait vécu « l’heure la plus sombre de sa vie » et sombra dans trois années de dépression.

La nouvelle du mariage de Vera Skalon dont il était amoureux adolescent, en 1899, ne vint rien arranger. Ses proches l’envoyèrent consulter Nikolaï Dahl, médecin hypnotiseur qui pronostiqua une guérison à condition que le jeune homme compose une nouvelle oeuvre pour piano. Il se remet alors à la composition, en profite pour écrire le duo d’amour de son opéra Francesca da Rimini (d’où le clin d’oeil du programme de la soirée!)et s’attèle à son Concerto pour piano n° 2.

Hayato Sumino / La Roque 2026 © Franck Denis

C’est son cousin, Alexandre Siloti qui dirigera la première, l’ivresse ne viendra que de la partition et le succès sera énorme. Les puissants accords de l’ouverture du Concerto sont souvent comparés à des sonneries de cloches, suivent des élans virtuoses où piano et orchestre dialoguent avec vivacité, passant d’un lyrisme nostalgique à une subtile mélancolie qui sait ne pas s’alanguir. La fraîcheur et la spontanéité du jeu d’Hayato Sumino se coulent dans le flux mélodique avec une élégance inspirée, répondant avec justesse à ce que le pianiste György Sándor dira de Rachmaninov: « beaucoup jouent les concertos de Rachmaninov d’une manière bien différente de celle qu’il a suggérée. Ils sont trop sentimentaux. Rachmaninov ne l’était jamais. Il était romantique, plein d’émotions, mais sans mauvais goût ni excès ». C’est bien là aussi, outre les performances techniques, que réside la virtuosité du pianiste.
En bis, il s’amusera à séduire le public par une improvisation débridée à partir des premières mesures du Concerto n° 2 de Rachmaninov, les entraînant du côté du jazz avec des digressions empruntées à Gershwin ou à Duke Ellington (Caravan), une petite merveille qui suscite les enthousiasmes et qui se prolongera avec l’humour d’un « Ah! Vous dirais-je maman » mozartien, faussement innocent qui se déploie en variations qui flirtent avec tous les genres et s’achèvent sur une coda sauce Rachmaninov!
Quelle performance!

Concert donné le 28 juillet 2026 au Parc de Florans dans le cadre du Festival de piano de La Roque d’Anthéron

Photographies de l’article © Franck Denis