La salle de la Manufacture recevait un étonnant concert dans le cadre de Mus’iterranée. Si ce festival a habitué ses auditoires à écouter guitares, ouds, canuns, instruments à vents et percussions de toutes sortes, il proposait pour la première fois un spectacle de harpes.
La première partie, sans doute la plus traditionnelle, était consacrée à la harpe celtique d’Elena Armenteros, tandis que la seconde présentait une harpe plus imposante, vouée… au flamenco grâce à la musicienne Ana Crismán, première et seule artiste à utiliser cet instrument pour jouer du flamenco.
Douceurs voyageuses
Invitée dans le cadre d’un échange avec le festival Fosquets Lithica de Minorque, Elena Armenteros offrait la délicatesse de mélodies collectées dans le terreau des musiques traditionnelles. Elle expliquait comment la musique traditionnelle avait d’abord été chantée et dansée, bien avant l’invention des instruments, se perpétuant de génération en génération.
Elle abordait ainsi une chanson d’amour traditionnelle de la petite île d’Erikscay (littéralement « l’île d’Éric », située entre South Uist et Barra dans les Hébrides extérieures au large de l’Écosse). Indissociables à l’origine, le poème et la musique peuvent aujourd’hui être entendus à part, mais la musicienne préfère ajouter sa voix aux modulations souples de sa harpe, retrouvant la fusion primitive qui ne séparait pas la musique, ses rythmes et la poésie. Art complet où la musique de la langue et celle des notes tissaient d’éloquentes correspondances.
Elena Armenteros © X-D.R.
Les sonorités des cornemuses se voient traduites par les accents de la harpe celtique, bourdons ostinatos sur lesquels se posent les mélodies. Quittant l’Écosse, la harpe voyageuse s’arrête en Irlande, évoque des amours perdues, transportant dans ses arpèges les parfums de landes qui se confondent avec les houles marines. L’inspiration sera plus personnelle en fin de récital. Elena Armenteros livrera ses propres compositions aux phrasés aériens et ciselés. On y retrouve la simplicité d’un Yann Tiersen et ses envolées rêveuses.
Arpa flamenca
Ana Crismán, livrant ses explications en un français d’une grande clarté, visiblement travaillé pour être comprise par l’ensemble du public venu nombreux à la Manufacture, racontait ses origines dans la province de Jerez, son amour pour la musique qui l’a poussée à faire des études supérieures en musicologie, sa découverte éblouie de la harpe celtique dont elle a appris les arcanes à l’oreille. Pour jouer le flamenco, cette « musique qui lui a montré que la vie n’est jamais comme on s’y attendait » sur cet instrument tellement plus ancien que la guitare et pourtant que l’on n’associe pas au même répertoire, elle a dessiné elle-même une harpe à trente-cinq cordes (la harpe celtique a d’habitude 34 ou 38 cordes).
Pour la première fois dans l’histoire de la musique, la harpe devient flamenca et avec quelle verve !
Les attaques rugueuses, les rythmes frappés sur le corps de la harpe, la transformant en instrument de percussion, et les mélodies s’enchaînent, se superposent avec virtuosité.
On retrouve les différents compás du flamenco, Soléa, puissamment marqué, profond et parfois un peu solennel, Alegrías et Cantiñas, vif et joyeux, Bulerías, et ses syncopes alertes.
La Arpaora (harpiste) joue d’abord seule, puis est rejointe selon les pièces interprétées par les percussions de Domingo Moreno, la voix rocailleuse à souhait de Luis de la Carrasca et les danses virevoltantes et habitées de Céline Daussan, la « Rosa Negra ».
Ana Crismán & Céline Daussan © Festival Mus’iterranée
On part à Grenade, en Andalousie, on renoue avec les racines africaines lorsque la harpe prend des allures de Kora, fluide, puis se mue en orchestre de guitares. « Choisir la musique a été une décision radicale », sourit entre deux morceaux la musicienne. La musique théâtralisée est ici ardente, force vitale nécessaire et multiple.
Concert donné dans le cadre du festival Mus’iterranée à la Manufacture d’Aix-en-Provence (grâce au partenariat du Festival Flamenco Azul, du Festival Andalou et du Festival Fosquets Lithica) le 3 avril 2026

