Laurent Fréchuret signe une adaptation et une mise en scène aussi délectable que féroce de Mes prix littéraires de Thomas Bernhard, La Remise de prix

Alors qu’une grande partie de l’œuvre de cet écrivain est consacrée au théâtre, le metteur en scène Laurent Fréchuret s’est attaché à ce petit volume, achevé en 1980 et resté inédit du vivant de son auteur. « Je suis tombé amoureux de cet ouvrage tout comme Jean-Claude Bolle-Reddat, porteur du seul en scène qu’est devenu ce texte ».
Les neuf récits composant l’ouvrage ainsi que les discours prononcés lors des remises de prix sont finement remodelés, coupés, réagencés pour la scène, ici un extrait de discours vient s’immiscer dans le fil de la narration, là, une digression inspirée de l’œuvre de l’auteur du Neveu de Wittgenstein vient apporter une touche d’humour acide dans « la marche funèbre de la pensée » digne d’un Monsieur Teste (Paul Valéry). Le rire affleure partout dans la carnavalisation du monde décrite dans une prose en épure où les réflexions intimes se mêlent à la narration des faits.  

Un exercice jubilatoire de détestation

Un micro installé sur une petite estrade recouverte d’un tapis rouge semble être le protagoniste de la pièce, nimbé de lumières, au centre du plateau, sous les flonflons d’une musique de circonstance accompagnée d’applaudissements effrénés que reprend le public de L’Ouvre-Boîte. (Après le spectacle, le metteur en scène soulignera combien cette participation des spectateurs l’a touché).
Assis au milieu des spectateurs, presque invisible, le personnage de Thomas Bernhard (génial Jean-Claude Bolle-Reddat) est saisi par les projecteurs qui balaient la foule. L’insistance de ce faisceau le pousse à se lever, gêné, puis à gagner l’espace scénique, mais surtout pas l’estrade redoutée, tournant autour, comme ses mots qui vont entourer le « discours de remerciements », passage obligé des récipiendaires de prix littéraires, repoussant de toutes les manières possibles le moment redouté qui scelle l’ignoble compromission : accepter le prix des mains de personnes exécrées. 

La manière dont Jean-Claude Bolle-Reddat articule ce verbe, « exécrer », dans un orbe subtil de répétitions qui plongent toujours plus avant dans l’analyse et le récit, est jubilatoire de noirceur et d’humour. 
En effet, comment et pourquoi recevoir de l’argent d’êtres et d’institutions que l’on méprise ? 
« Les remises de prix sont, si je fais abstractions de l’argent qu’elles rapportent, ce qu’il y a de plus insupportable au monde. Accepter un prix, cela ne veut rien dire d’autre que se laisser chier sur la tête parce qu’on est payé pour ça. J’ai toujours ressenti ces remises de prix comme la pire humiliation qu’on puisse imaginer, et pas comme un honneur. Car un prix est toujours décerné par des gens incompétents qui veulent vous chier sur la tête quand on accepte leur prix en mains propres. » La détestation des hypocrisies et des médiocrités institutionnelles rejaillit sur lui : « Je devais donc me résigner à recevoir mon prix précisément des mains des gens que j’exécrais le plus. Je m’étais juré de ne jamais plus remettre les pieds dans ce ministère dans lequel l’abrutissement et l’hypocrisie continuaient de régner en maître. » 

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Jean-Claude Bolle-Reddat dans La remise de prix © Laurent Frechuret

« Tout cela était dégoûtant mais c’était moi-même qui me dégoûtais le plus. » Cependant, en une volte-face vengeresse, la justification s’impose : « j’accepte l’argent car il faut accepter tout argent provenant de l’État, qui chaque année jette, de façon tout à fait absurde, des millions et même des milliards par la fenêtre. » 
Ainsi, Thomas Bernhard se rend à reculons à la remise de ses prix, affichant un dégoût jubilatoire pour l’auditeur, allant jusqu’à regretter de ne pouvoir changer sa tête comme il endosse un costume neuf, la déclarant « importable » et généralisant en mouvement épique la possibilité pour chacun d’avoir le choix de porter la tête qu’il veut ! Les yeux pétillent, scellant une indéfectible connivence avec le public. 

Un art consommé de la dérision

L’argent des prix permet toutes les fantaisies, comme une revanche à l’humiliation de le recevoir : l’achat d’une voiture, une Triumph Herald « blanche avec des sièges en cuir rouge » qui finira dans un accident provoqué par un automobiliste qui prend la fuite**, ou celui d’une maison à la campagne « aux excellentes proportions », certes, mais recélant « précipice de putréfaction », « marigot croupissant » et pièces « dans un état de délabrement avancé ». L’autodérision est de mise, que ce soit dans l’achat d’un costume destiné, justement à la remise de l’un des prix ou la joie non feinte de l’attribution du Prix Julius-Campe : « dès que je fus en droit de me sentir auréolé du prix Julius-Campe, à chaque fois que j’allais dans un café, je m’asseyais à la table différemment qu’avant, je commandais mon café différemment, je tenais différemment le journal que je lisais et en mon fort intérieur je m’étonnais que les gens que je croisais dans la rue ne m’interpellent pas tous à propos de l’évènement ». 
Le sarcasme, la colère, ne sont pas les seuls moteurs du récit ! 

Les anecdotes fleurissent en un verbe fluide et élégant que l’acteur sert avec une infinie finesse. Un regard, un pas qui hésite, une attitude, un silence, accordent chair à l’émotion qui sous-tend la critique des institutions littéraires, l’incurie chronique des rouages de l’État, l’inculture délirante des politiciens. 
Lors de la remise du (petit) prix d’État autrichien, le ministre de la Culture et des Arts, Piffl-Perčević accumule les bévues et attribue à Thomas Bernhard des œuvres et une vie qui ne sont pas les siennes. « Une morgue véritablement indescriptible de dégageait du visage fondamentalement stupide du ministre de la Culture lorsqu’il me présenta à l’auditoire ». Le récit de la réception du discours de Thomas Bernhard à cette occasion est un morceau d’anthologie : ses mots plus philosophiques qu’anti-autrichiens, déclenchent l’ire hystérique du ministre qui claque la porte, suivi par une assistance déchaînée, le tout devant le lauréat abasourdi et sans doute faussement perplexe. 

Jean-Claude Bolle-Reddat dans La remise de prix © Laurent Frechuret

Jean-Claude Bolle-Reddat dans La remise de prix © Laurent Frechuret

Il avait affirmé entre autres : « Il n’y a rien à célébrer, rien à condamner, rien à dénoncer, mais il y a beaucoup de choses dérisoires. Tout est dérisoire quand on songe à la mort (…). Nous sommes Autrichiens, nous sommes apathiques (…) Nous n’avons rien à dire, si ce n’est que nous sommes pitoyables, adonnés par imagination à une monotonie philosophico-économico-mécanique ». Le prix suivant lui sera envoyé par la poste par peur d’un nouveau scandale lors de la cérémonie. 
Ce final en feu d’artifice se conclut cependant sur le silence d’une infinie solitude et si le texte est d’une redoutable actualité, ses derniers mots sur scène rappellent le mécanisme qui engendre les déploiements fascistes et dictatoriaux : un journaliste autrichien, raconte le dramaturge, écrivit dans un grand quotidien que Thomas Bernhard n’était qu’ « une punaise qu’il fallait exterminer ». La réduction à l’animalité constitue la première étape de la déshumanisation et ouvre les portes de toutes les violences exercées sur ceux qui ne sont plus considérés comme des êtres humains. 
Quel grand moment de théâtre et de lucidité !

La remise de prix (théâtre de l’Incendie) a été jouée les 20 et 21 mai 2026 à L’Ouvre-Boîte, Aix-en-Provence (voir le spectacle deux fois était un pur délice ! ensuite, on retourne à l’ouvrage de Thomas Bernhard, et l’enchantement est renouvelé !)

* « Le froid augmente avec la clarté » citation de Thomas Bernhard (Mes prix littéraires)
**Rassurons-nous, le récit ne s’arrête pas là dans Mes prix littéraires, et Thomas Bernhard sera indemnisé au-delà de toute espérance grâce à l’intervention de son avocat !