ELLES sont là!

ELLES sont là!

Le Grand Théâtre de Provence accueillait la première date de la tournée en France de Dee Dee Bridgewater, visiblement émue de ce retour dans l’hexagone. 
« Ma colère est tombée, je reviens réconciliée », sourit-elle, en évoquant la situation politique aux États-Unis dont elle déplore les dérives qui amputent fortement le statut des artistes et les droits des femmes. « Mais restons dans le domaine de la musique ! » 

Soutenant les jeunes artistes, l’interprète multi-primée (trois Grammy Awards, coups de cœur de l’Académie Charles Cros, sans compter les récompenses pour sa présence théâtrale) réunit autour d’elle dans sa nouvelle formation des musiciennes d’exception.

En Europe, la contrebassiste Rosa Brunello et la batteuse Evita Polidoro l’accompagnent ainsi que la pianiste et directrice artistique Carmen Staaf.

Dee Dee Bridgewater © Niccolo Bruna

Dee Dee Bridgewater © Niccolo Bruna

Les trois jeunes femmes entrent en scène et préparent l’arrivée de la diva par un fond jazzique où leurs instruments s’accordent et se fondent. Vêtue d’un costume blanc brillant, Dee Dee Bridgewater fait son entrée, alerte, dansante, vêtue d’argent, apprivoisant d’emblée le public par ses interjections « whaaaou ! » « vraiment whaaaaou !!! ». Le plaisir de la rencontre tisse des liens. Libre, la chanteuse évoque les codes machistes du milieu du jazz et revendique avec sa troupe entièrement féminine la même puissance créatrice et musicale. « Nous sommes aussi bien qu’eux », rit-elle en mimant une démarche « macho ». Ses instrumentistes ont chacune un déjà impressionnant CV et sur scène seront redoutables d’efficacité d’inventivité mélodique, dessinant sur les trames des thèmes jazziques les élans de leur propre inspiration. Piano et clavier jouent de leurs timbres, la contrebasse sera d’une éloquence rare et la guitare basse se livrera à des riffs éclatants tandis que la batterie module des rythmes complexes et efficaces.

Dee Dee Bridgewater se mue en « entertainer », présente les morceaux, rend hommage aux grands musiciens avec lesquels elle a joué, s’étonne avec une coquetterie espiègle du temps lors de la reprise de passages qu’elle a déjà chanté en 1974, « est-ce que cette date existe ? », plaisante avec le public, le prend à parti, dénonce les injustices, les ségrégations, les préjugés. La musique est le vecteur des luttes. Elle reprend People make the world go round, chanson écrite par Thom Bell et Linda Creed, qu’elle a interprétée dans son premier album, Afro Blue, enregistré au Japon en 1974.

Dee Dee Bridgewater © X-D.R.

Dee Dee Bridgewater © X-D.R.

Elle reviendra sur Kurt Weill auquel elle a consacré un album en 2002, avec This is new, passera par The danger zone que Percy Mayfield avait composé pour Ray Charles ; les paroles résonnent avec force aujourd’hui : “Sad and lonely all the time / That’s because I’ve got a worried mind / You know the world is in an uproar / The danger zone is everywhere, everywhere”. Heureuse d’être en France, sa patrie d’élection où elle a vécu vingt-quatre ans, elle n’hésitera pas au plaisir de chanter en français.

D’abord, elle fredonnera malicieusement « J’ai deux amours, mon pays et Paris » et continuera « je n’en suis plus si sûre aujourd’hui ! » avant d’offrir une version sublime de La Mer de Charles Trenet. Bien sûr, la silhouette de Nina Simone n’est pas très loin (cette immense artiste a longtemps vécu en France, Paris certes, mais ses dernières années se passèrent à Bouc-Bel-Air, entre Aix-en-Provence et Marseille, puis, dans son ultime domicile à Carry-le-Rouet) et Mississipi Goddam composée à la suite du meurtre du militant Medgar Evers à Jackson dans l’état du Mississipi le 12 juin 1963 et la mort de quatre petites filles noires lors de l’attaque par le KKK à Birmingham en Alabama d’une église baptiste de la 16ème rue le 15 septembre de la même année, continue de clamer la rage et l’indignation face à la ségrégation, aux discriminations quotidiennes et aux violences qu’elles induisent. Le poing levé de l’artiste semble être capable de soulever les montagnes et affirme la dignité de l’être humain face à ce qui le nie.

Dee Dee Bridgewater © Hernan Rodrigue

Dee Dee Bridgewater © Hernan Rodrigue

La voix de la chanteuse épouse toutes les variations avec une puissance et une élégance bouleversantes, scate avec humour, s’autorise des écarts acrobatiques, passe de larges graves à des aigus de rêve. L’ampleur de sa tessiture lui permet tout. Ovationnée par un public debout, elle achèvera sa performance par un hommage au merveilleux pianiste Chick Corea disparu en 2021, Spain. “The sound of our hearts beat like castanets / And forever we know their meaning”… Whaouh!!!!

Le spectacle « We exist ! » a été donné les 16 et 17 novembre 2024 au Grand Théâtre de Provence

Maestria indienne, une histoire de transmission

Maestria indienne, une histoire de transmission

La neuvième édition du Festival Mehfil propose, comme chaque année, une série de manifestations qui offrent un passionnant florilège des esthétiques de l’Inde. L’édition 2024 faisait étape au 6mic pour un spectacle d’une rare virtuosité, Kaléidoscope, avec en invité d’honneur Pandit Anindo Chatterjee.

Ancrée dans l’histoire de l’art de l’Inde, l’association Taal Tarang fondée en 2010 par le couple d’artistes Maitryee Mahatma et Nabankur Bhattacharya, apporte une large contribution à la découverte de l’art de l’Inde au temps des darbars (cours royales) des Maharajas. Par leur intermédiaire, se dessinent les paysages du Nord de l’Inde avec la danse Kathak et du Sud du pays grâce à la danse Bharata Natyam, les rythmes diffèrent selon les régions, et c’est à un véritable voyage au cœur des esthétiques et des univers de l’Inde que le public est convié. 

Kaléïdoscope permettait aux artistes de déployer en trois tableaux le thème du voyage.

Un premier temps lumineux, Tarana, nous conduisait au Bengale où des chants souvent basés sur des onomatopées, interprétés par les Bāuls, artistes itinérants de la région du Bengale, clamaient amour et liberté, (« ni maître, ni ordre, je n’obéis à rien » était leur leitmotiv), tandis que les élans de la danse Kathak semblent animer une sculpture vivante, fascinante dans ses voltes et ses gestes d’une précision et d’une grâce bouleversantes.

Maitryee Mahatma, Kaléidoscope © X-D.R.

Maitryee Mahatma, Kaléidoscope © Véronique MARCEL

La voix de Madhubanti Sarkar se glisse avec aisance dans les modulations des chants qui content les récits mythologiques de l’Inde. La figure ambigüe de Shiva émerge, androgyne et puissante. Le sacré et le profane semblent fusionner dans cet art qui fait saluer le sol, support complice des évolutions dansées. Les pieds s’envolent, frappent en rythmes complexes qui engagent le corps entier tandis que les bras et les mains, lianes souples, enveloppent dans leur orbe mouvante les significations multiples du monde.

En deuxième partie, plus instrumentale, la guitare de Bernard Margarit rejoignait l’incroyable sitar de Joyeeta Sanyal. L’instrumentiste venu du rock et de la pop trouve avec le sitar traditionnel de nouveaux accords, les créations des deux artistes s’enrichissent les unes des autres, se jouent des rythmes à quatorze temps, entrent en symbiose, conversent avec esprit, joutent de virtuosité et d’inventivité, décrivent des cités lointaines aux noms parfumés alors que les titans et les dieux se transportaient encore sur terre, le danseur Shiva, l’éléphant Ganesh, êtres aux mille métamorphoses, concentrant leur divinité au cœur d’une fleur, dans le souffle des vents ou la respiration des rivières.

Bernard Margarit et Joyeeta Sanyal,Kaléidoscope © X-D.R.

Bernard Margarit et Joyeeta Sanyal,Kaléidoscope © Véronique MARCEL

La dernière partie était consacrée à l’approche de l’autre uniquement grâce aux percussions. 

Certes, les tablas du maître Pandit Anindo Chatterjee et de son disciple tout aussi brillant, Nabankur Bhattacharya avaient accompagné les deux premiers mouvements du spectacle.  
Mais ici, soutenus par l’incroyable caron de Kadu, ils offrirent une démonstration pyrotechnique de leur art, avec des phrasés à couper le souffle tant leur maestria est éblouissante. Les variations de tempi, de hauteurs, d’intensité, se conjuguent jusqu’à la transe.

Pandit Anindo Chatterjee et Nabankur Bhattacharya , Kaléidoscope © X-D.R.

Pandit Anindo Chatterjee et Nabankur Bhattacharya , Kaléidoscope © Véronique MARCEL

Les musiciens semblent alors atteindre un état contemplatif au sein paradoxal d’un mouvement accéléré qui se veut sans fin. Est-ce ainsi que se gagne l’ataraxie?

Spectacle donné au 6mic le 8 novembre dans le cadre du festival Mehfil

Nabankur Bhattacharya , Kaléidoscope © X-D.R.

Nabankur Bhattacharya , Kaléidoscope ©Véronique MARCEL

Kadu, Kaléidoscope © X-D.R.

Kadu, Kaléidoscope © Véronique MARCEL

Bernard Margarit,Kaléidoscope © X-D.R.

Bernard Margarit,Kaléidoscope © Véronique MARCEL

Joyeeta Sanyal,Kaléidoscope © X-D.R.

Joyeeta Sanyal,Kaléidoscope © Véronique MARCEL

Madhubanti Sarkar, Kaléidoscope © X-D.R.

Madhubanti Sarkar, Kaléidoscope © Véronique MARCEL

De la politique et de nos quotidiens

De la politique et de nos quotidiens

Présenté lors de la première session de la biennale d’Aix qui invitait le Liban dans ses thématiques, le livre de Cherif Majdalani, Beyrouth 2020, journal d’un effondrement, était mis en scène par Claire Massabo lors de sa lecture à deux voix, Bruno Bonomo et Pascal Rozan. Le spectacle perdure, et c’est une belle idée, dans la tournée de Par les villages. 

Au départ, pensé comme un journal, ses premiers chapitres suivent l’égrènement des jours, avec les tracas du quotidien, les conversations amicales, le rêve d’achat d’un terrain à la campagne pour le citadin qu’est le narrateur, les réflexions sur l’économie et la politique gangrénées au plus haut niveau par la corruption.
Cette chronique s’ancre dans l’année 2020. Le récit bascule avec la sidération du 4 août de cette année-là, quand eut lieu l’apocalyptique explosion du port de Beyrouth, « cinq secondes » qui scellèrent une tragédie.  « Le hasard a quelque chose de romanesque, voire de tragique. C’est il y a cent ans exactement, en 1920, que l’État libanais a été fondé, et on ne peut que rester rêveur devant l’ironie du sort qui fait advenir la ruine d’un pays à la date même de sa naissance, et au moment même où l’on s’apprête à en célébrer le centenaire », écrit Cherif Majdalani.

Avant la lecture du livre de Cherif Majdalani, Beyrouth 2020, journal d’un effondrement © M.C.

Avant la lecture du livre de Cherif Majdalani, Beyrouth 2020, journal d’un effondrement © M.C.

Au fil des pages, remarquablement choisies, se dessine un portrait de la ville et de ses habitants. Les prénoms fusent, les liens se nouent, les amitiés se révèlent mais peu à peu, le constat de la corruption des élites, de la prédation sans vergogne par les plus hautes instances de l’État des ressources du pays, s’impose. « Sur un mur, ce graffiti que j’ai noté il y a quelques jours et qui procède à une belle inversion : le régime souhaite la chute du peuple ». La catastrophe du 4 août s’avère au fil des pages comme la conséquence inéluctable de la gestion catastrophique de l’État qui a tout abandonné aux pilleurs de tout poil qui imposent une gouvernance inique de trafics et d’exploitation de la population. L’auteur explique : « rentables, très rentables (…), le port et le service des douanes par où passent tous les jours des milliers de tonnes de marchandises, l’aéroport, le service d’enregistrement des véhicules motorisés, le casino du Liban. Autant d’institutions qui toutes possédèrent à un moment ou à un autre leurs propres caisses noires, dont les comptes sont absolument opaques depuis trente ans et où auraient disparu plus de vingt milliards de dollars ». 

Le duo des lecteurs complices établit un jeu d’échos, d’amorces de dialogues, de formes d’insistance, de commentaires « off », d’ironie au sens premier du terme, et orchestre dans le désordre des phrases qui se catapultent une vision de la terrible explosion du port, esthétique du fragment, de la pulsion…

Jonglant, grâce au récit mené à la première personne, entre la distanciation du lecteur par rapport au texte qu’il lit et son identification au narrateur, les deux artistes jouent de l’ambiguïté de leur relation au texte, l’agrémentent de musiques qui l’illustrent ou répondent à une image personnelle de leur vision du Liban, s’adressent au public pour se livrer à des explications ou des commentaires personnels sur leur perception de ce qu’ils lisent, digression sur le « sumac », ingrédient de choix de la cuisine libanaise, évocation d’un chanteur populaire, introduction parodique d’une musique d’ambiance sur une description convenue et « touristique » du Liban…

Lecture du livre de Cherif Majdalani, Beyrouth 2020, journal d’un effondrement © X-D.R.

Lecture du livre de Cherif Majdalani, Beyrouth 2020, journal d’un effondrement © X-D.R.

Il est question aussi de la douceur de vivre : passages champêtres, moments de retrouvailles et de convivialité apportent leur respiration devant les absurdités administratives et les compromissions, les exactions. Il y a quelque chose des Lettres persanes dans cet ouvrage où la critique du fonctionnement de pays qui nous sont beaucoup plus proches, le nôtre par exemple, semble être mise en lumière, et entre dans le champ des possibles…
La poésie du texte souligne avec force la violence des institutions menées par des prédateurs sans scrupules alors que dans la nuit d’une énième coupure d’électricité flotte le parfum des gardénias.
« C’est la lecture de ce livre qui m’a fait prendre conscience plus que jamais de la relation entre notre quotidien et la politique » explique Claire Massabo après la représentation. Quelle leçon !

Le Liban était le pays invité aux manifestations de la biennale d’Aix 2024, le 20 avril une première du spectacle orchestré par Claire Massabo était donnée au couvent des Prêcheurs à Aix-en-Provence. Lors de la tournée de Par les Villages, il a été joué le 15 novembre au Château des Remparts de Trets

Agenda:

le 26 novembre à 19h30 à Marseille à la Grande Librairie Internationale 3 rue Vincent Scotto dans le cadre du festival Migrant’Scène de la Cimade
le 27 novembre à 18h à Aix à 18h à la Maison de la Recherche, salle de colloque Université d’Aix en Provence 29 avenue Robert Schuman
le 13 décembre Au Théâtre du Bois de l’Aune à 12h30

Lecture du livre de Cherif Majdalani, Beyrouth 2020, journal d’un effondrement © X-D.R.
Lecture du livre de Cherif Majdalani, Beyrouth 2020, journal d’un effondrement © X-D.R.

Bruno Bonomo et Pascal Rozan © X-D.R.

Ainsi l’éternité

Ainsi l’éternité

Un Requiem de Verdi d’anthologie sous la baguette de Jérémie Rhorer au Grand Théâtre de Provence !

Composée pour solistes, double chœur et orchestre, la Messa da requiem de Giuseppe Verdi fut achevée en mémoire du poète Alessandro Manzoni, fortement engagé pour l’unité italienne au sein du Risorgimento, à l’instar de son ami compositeur dont le nom devint l’acronyme du slogan « Victor Emanuele Re d’Italia » scandé dans l’acclamation « Viva Verdi » lancée par les partisans de la cause nationale d’unification de la péninsule. 
Plus complexe fut la conception de l’œuvre, d’abord pensée pour une messe en l’honneur de Gioacchino Rossini, elle n’exista que par sa dernière partie, le Libera me, puis, le Requiem entier fut composé à la mort de Manzoni. 

Cette œuvre imposante par sa taille, une heure et demie de concert, et par le nombre de ses exécutants est rarement donnée dans son intégralité.
Aussi le Grand Théâtre de Provence était comble pour écouter le Cercle de l’Harmonie, orchestre en résidence au GTP et le « Audi Jungendchorakademie », « Chœur de jeunes de l’académie Audi » (oui, la marque de voitures allemandes investit aussi dans la culture !) dirigé par Jérémie Rhorer.

Audi-Jugendchorakademie© buero-monaco-scaled

Audi-Jugendchorakademie© buero-monaco-scaled

En avant-concert, Joël Nicod présentait les grandes lignes de la conception de l’œuvre et invitait l’altiste Maialen Loth et la flûtiste Anne Parisot pour évoquer leur relation à ce monument mais aussi la facture des instruments utilisés. En effet, le Cercle de l’Harmonie joue sur des « instruments d’époque » ou « historiquement informés ». « Si les cordes se bonifient avec le temps et que l’on peut encore jouer sur des instruments du XVIIème siècle, les instruments à vent se corrodent et se détériorent, ne serait-ce que par le souffle des instrumentistes. Il est impossible de jouer sur une flûte du XVIIIème ! Elles ne peuvent être qu’exposées dans des musées afin de témoigner de leur forme et de leur structure », sourit Anne Parisot. « L’intérêt de jouer sur ces instruments anciens ou leurs copies est aussi technique, expliquait Maialen Loth, le jeu en est différent, les cordes sont en boyau, ce qui rend le contact avec l’archet plus irrégulier, il y a des aspérités avec lesquelles il faut composer, des timbres, des hauteurs, des vibrations à apprivoiser… »

La question du diapason est aussi abordée : Verdi insistait pour que le la servant à accorder l’orchestre soit réglé à 432 HZ, ce qui n’est plus la valeur choisie par les orchestres contemporains.
Les querelles sont nombreuses entre spécialistes, on ne s’y attardera pas ! Quoi qu’il en soit, le diapason de la soirée était verdien et la fougue de l’interprétation n’aurait pas fait rougir une scène d’opéra. Les fastes d’Aïda ne sont pas loin même si le propos a une dimension sacrée.

Diapason © X-D.R.

Diapason © X-D.R.

Jubilations sacrées

L’entrée pianissimo de l’Introït, juste murmurée aux cordes, puis reprise par les voix fraîches et justes du Chœur de jeunes de l’académie Audi, est lumineuse dans son attente recueillie qui s’épanche avec le In excelsis Deo du Kyrie. Puis la vague sublime du Dies Irae (le jour de colère) éclate, immense, poignante, emporte le public dans son éternité par ses quatre accords fortissimo en sol mineur. En sept parties l’œuvre nous fait passer par toutes les émotions. La vie entière se voit résumée entre tutti majestueux et mélodies bouleversantes portées par les quatre solistes, Axelle Fanyo (soprano), Agnieszka Rehlis (alto), Ivan Magri (tenor), Alexander Tsymbanluyk (basse).

Les instruments font partie de la théâtralité de l’œuvre : les trompettes se répondent de la scène au premier balcon, enveloppant de leur sonorités la masse orchestrale, préparant par leur appel l’avertissement double de notre finitude et de la gloire sacrée. On est séduit par les graves, ombres sublimes offertes par le chœur et les différents solistes, sombre et caverneuse par la basse, éclairée de paillettes par la soprano, profonde et large par la mezzo, presque suave par le ténor. La délicatesse des duo, trio et quatuor vocaux, véritables échanges d’opéra, oscille entre la familiarité des échanges et l’aspiration à la transcendance. Grâce à la battue précise et élégante du chef, la musique semble naître du néant et éclore en arcs-en-ciel sublimes et poignants.

Requiem de Verdi au GTP © X_D.R.

Requiem de Verdi au GTP © X-D.R.

On reste subjugué par la fougue virtuose, les orages déchaînés, les clairières méditatives. Les longs applaudissements qui accueillent le final n’arrivent pas à rompre l’enchantement produit. Peu importe pour « celui qui (croi)t au ciel » ou « celui qui n’y (croit) pas », l’émerveillement est le même qui nous rend palpable l’invisible.

Concert donné le 13 novembre 2024 au Grand Théâtre de Provence

Au temps des légendes

Au temps des légendes

Le Rendez-vous de Charlie, « petit frère » du festival estival Charlie jazz, selon son fondateur et directeur artistique, Aurélien Pitavy, offrait deux soirées voyageuses, la première nous conduisait auprès du légendaire compositeur et guitariste américain Pat Metheny puis, passant du côté italien le duo de Rita Marcotulli et Luciano Biondini et le quintet du saxophoniste Stefano di Battista.

Une légende de la guitare

Créait l’évènement le fantastique et fantasque musicien Pat Metheny dans un seul en scène savamment orchestré par un ballet de guitares préparées, apportées et emportées au fil du spectacle par une troupe invisible, rendant fluide le déroulé des morceaux. « Ceux qui ont vu mes précédents concerts peuvent être surpris, aujourd’hui, je pense que je parle autant que dans tous mes concerts précédents », souriait Pat Metheny. Enlaçant ses mots aux pièces interprétées, il évoqua son parcours, depuis son enfance entourée d’une famille de trompettistes confirmés. « Si tu joues encore un peu tu vas faire tomber tous les oiseaux du ciel ! » lui dit-on lorsqu’il tenta de suivre la tradition familiale en se mettant à la trompette. La guitare, il y vint presque par hasard, s’en achetant une avec l’argent de poche qu’il avait économisé. D’emblée, se noue entre lui et son instrument une complicité rare.
Depuis, le musicien collectionne les récompenses, 20 Grammy Awards, 53 disques, des compositions éblouissantes, des expérimentations toutes plus inventives les unes que les autres, des rencontres musicales qui l’ont fait jouer avec les plus grands musiciens du moment…

En presque cinquante ans de carrière, se dessine une nouveauté : une tournée internationale en solo. Des extraits de compositions qui ont marqué sa carrière ainsi que des pièces de ses deux derniers disques solo, Dream Box (Modern Recording 2023) et MoonDial (Modern Recording 2024) permettaient de découvrir une facette intime du génial compositeur. Tête baissée sur les cordes, un pied familièrement posé sur la tranche de l’autre, le guitariste se livre. Le jeu en épure sur les guitares sèches, conserve son élégance sur les guitares électriques. La technique, monstrueuse, n’est qu’un outil au service de la musique et se fait oublier tant on est saisis par les lectures inventives et raffinées de l’artiste. L’instrument se plie à toutes ses fantaisies, prend la forme de ses pensées, devient le vecteur d’une âme. Se laissent entendre les fragilités, les élans, les rêveries, par le biais d’un jeu dont la virtuosité se fait oublier avec grâce.

Pat Metheny, Rendez-vous de Charlie, Vitrolles 2024 © X-D.R.

Pat Metheny, Rendez-vous de Charlie, Vitrolles 2024 © X-D.R.

Le musicien nous convie au cœur de ses explorations, évoque les particularités des instruments sur lesquels il joue, décompose leur structure, explique la fonction de chaque couple de cordes, livrant par là même (ou nous laissant penser qu’il nous initie aux arcanes de sa puissance créatrice) ses modes de composition. Au fil des morceaux, une vie s’esquisse, sont convoqués les grands noms qui ont accompagné sa carrière. Une place particulière est réservée à l’immense contrebassiste Charlie Haden qui joua longtemps avec le compositeur saxophoniste ténor et alto, trompettiste, violoniste et l’un des grands précurseurs du free jazz, Ornette Coleman. Charlie Haden fut le mentor de Pat Metheny et son sideman sur deux disques dont le célébrissime Beyond the Missouri Sky, lauréat d’un Grammy Award en1997 (les deux musiciens souriaient de leurs origines communes dans l’État du Missouri et y voyaient une explication de leur accord esthétique et de leur évocation d’une Amérique rurale). On croise Barbara Streisand, les Beatles qui termineront le concert.

L’invention musicale se retrouve dans l’instrumentarium de ce génial poète du jazz. D’abord, il présentera et jouera son étonnante guitare-harpe « Pikasso », clin d’œil au tableau cubiste de Picasso sur une guitare. L’objet répond à un défi lancé par le musicien à la luthière Linda Manzer en 1984 : il s’agissait de concevoir et construire une guitare avec autant de cordes que possible. Il y en aura 42 ! avec quatre manches et deux ouïes, véritable prouesse technique pour entrecroiser tant de cordes et les rendre jouables sur les quatre sections de l’instrument qui sonne étonnamment passant des couleurs de la guitare à celles de la harpe, du qanoûn, du sitar, aériennes, rêveuses, hors du temps.

Pat Metheny © X-D.R.

Pat Metheny © X-D.R.

Aux rappels, on eut la sensation que le Père Noël passait avant l’heure. Le rideau noir de fond de scène s’ouvrit sur un assemblage rutilant, l’orchestrion conçu par Pat Metheny, assemblage hétéroclite de cymbales, éléments de batterie, vibraphone, bouteilles remplies inégalement afin de produire des sons différents selon le principe des grandes orgues à tuyaux, instruments anciens ou créés sur mesure, spécialement pour cet incroyable orchestre dirigé par la guitare de son chef, via des interrupteurs à solénoïde et des pneumatiques. Des guitares posées sur leurs trépieds seront jouées l’une après l’autre, poursuivant leur mélodie grâce à des loops, si bien que l’artiste joue avec un plateau complet. Le concert a duré deux heures vingt ? Seules les horloges le disent, pour le public le temps s’est arrêté. De la magie pure !

Soirée italienne

Le lendemain, autre registre, on quittait le nouveau continent pour revenir en Europe avec l’accordéon de Luciano Biondini et le piano de la compositrice Rita Marcotulli que l’on a pu découvrir par le disque publié en 2014 La Strada Invisibile. Leur jazz complice se peuple de références classiques, de chansons italiennes populaires, de thèmes nouveaux empreints d’un éloquent lyrisme.

Une certaine mélancolie liée au dialogue entre les sonorités du piano et de l’accordéon se pimente d’humour, les cordes du piano sont parfois utilisées sans les marteaux, passent du legato au rythmes plus détachés et percussifs tandis que l’accordéon se love dans l’espace d’une musique enjouée où se défont les codes du musette pour une création qui s’empare des modes contemporains. L’esprit d’une ballade, le tournoiement d’un thème ostinato, l’écho d’une mélodie indienne tournoient en contrechants inspirés.

Rita Marcotulli-Luciano Biondini @ Gerard Tissier

Rita Marcotulli et Luciano Biondini © Gerard Tissier

Suivant le duo intimiste de ces deux grands musiciens le quintet réuni autour du saxophoniste virtuose Stefano di Battista, déployait sa verve sur les pistes de leur dernier opus, La Dolce Vita, dans la plus pure tradition du cinéma et de la musique pop d’Italie. Les airs de Nino Rota, Renato Carosone, Paolo Conte, Andrea Bocelli, Lucio Dalla se voient ici revisités avec brio. Les mélodies archiconnues offrent un terrain de rêve à l’improvisation. 

Tour à tour Andrea Rea au piano, Daniele Sorrentino à la contrebasse, Matteo Cutello à la trompette, André Ceccarelli à la batterie (là encore un musicien de légende !) se livrent à l’exercice soliste. Le jazz se marie aux airs italiens dont parle avec gourmandise Stefano di Battista endossant alors le rôle de meneur de jeu. Un parfum de New Orleans plane sur les airs d’opéra. Les instruments naviguent avec une liberté rare entre Via con me de Paolo Conte, La vita è bella de Nicola Piovani ou Un lacrima sul viso, le « tube » de Bobby Solo.

Stefano di Battista Quintet © Gérard Tissier

Stefano di Battista Quintet © Gérard Tissier

Les musiciens sont parfois invités à choisir entre deux morceaux, qui seront « choisis » tous les deux et Roma nun fa la stupida (Armando Trovajoli) sera interprété, « version courte » à la suite d’Un lacrima. Le public est convié au plaisir du partage et poursuit en chœur les paroles des chansons. Rita Marcotulli et Luciano Biondini seront invités en jam session auprès du quintet pour des impros d’une époustouflante fluidité. Bien sûr, l’ultime rappel sera consacré à la Dolce vita. Un art de vivre qui met du baume au cœur alors que le monde semble devenir fou.

Concerts donnés les 6 et 7 novembre, Salle Obino, Vitrolles