Mise à nu

Mise à nu

Rare sur le continent européen, le fantastique pianiste américain Jonathan Biss revenait à La Roque d’Anthéron avec des interprétations bouleversantes d’humanité.
Au programme, le musicien présentait les deux dernières sonates de Franz Schubert. Il est difficile de parler d’œuvres de la maturité quand il s’agit de Schubert, quelle que soit leur puissance.

 Le compositeur est parti bien trop tôt, à trente et un ans. Son art est nourri à la fois de la douleur de se savoir condamné par la maladie et une pulsation inextinguible de vie : les réunions entre amis, ses schubertiades, les rires, les conversations, le bonheur de partager la joie avec les autres transparaissent.
C’est ce qui s’entend dans l’interprétation de Jonathan Biss qui se refuse à toute fioriture, laisse parler les silences dans une mise à nu des œuvres qui envoûte. Sa lecture rend sensible la transparence de cristal de la composition.
La Sonate n° 22 en la majeur D.959 a des accents de joie printanière, dans les éclats d’une liberté primesautière même si une sorte de résignation se dessine dans une sérénité qui s’abîme dans les ténèbres. Sous les élans vifs s’ouvrent des gouffres. Les variations infinies d’une pensée qui se poétise sont livrées avec vision rigoureuse et intellectualisée. Un ensemble froid diriez-vous ? C’est tout le contraire. Cette approche en épure, surprenante au premier abord, séduit. On a l’impression de découvrir ces pièces pour la première fois, troublantes, profondes, dans leur lumineuse simplicité.

Jonathan Biss à La Roque d'Anthéron 2024

Jonathan BISS  ©Valentine CHAUVIN 2024

La Sonate n° 23 D 960, souvent décrite comme le chant du cygne de l’auteur du Winterreise (Le Voyage d’hiver), est un condensé de l’ambivalence schubertienne, sensibilité qui va jusqu’aux bords du silence, interroge de ses trilles une transcendance où se déchire l’âme. On touche au sublime, à l’indicible. L’humanité se fond à la création dans sa fragilité et sa force.
Le troisième Impromptu de Schubert viendra en bis. Bulle enchantée.

Concert donné au Parc de Florans, La Roque d’Anthéron, le 19 août 2024

Jonathan Biss à La Roque d'Anthéron 2024

Jonathan BISS  ©Valentine CHAUVIN 2024

De l’art du conteur

De l’art du conteur

Il avait annoncé son retrait des scènes en solo. La Roque d’Anthéron n’en est pas à un miracle près : Christian Zacharias offrait le 18 août un récital d’anthologie sous la conque.
Les notes se mêlent aux souffles du vent. Ce sont deux Sonates de Haydn (la 52 et la 58) qui ourlent de leur « classicisme viennois » et d’un romantisme naissant la première partie. Un esprit de liberté sourd d’une forme qui se réinvente, pailletée de trouvailles, de contrastes, de finesses que le jeu du pianiste sublime.

Entre les deux pièces, vibraient d’une lumière particulière les Six moments musicaux de Franz Schubert. La concision élégante, la variété de l’inspiration sont rendues avec une fraîcheur confondante. Les tableautins finement polis ont la clarté de l’écriture de Bach et le lyrisme délicat d’une âme en communion avec ce qui l’entoure. Les mélodies répondent au frémissement des grands arbres du parc de Florans. Ici on entend un berger tyrolien, là une lointaine fanfare, la quiétude d’une nuit étoilée, l’ombre d’un chagrin inexpliqué, une danse aux rythmes syncopés, le souvenir d’une blessure, d’un bonheur… Les harmonies se conjuguent entre sourire et larmes, le tout avec délicatesse. Le pianiste aborde l’œuvre comme un conte.

Christian ZACHARIAS ©ValentineCHAUVIN 2024

Christian ZACHARIAS ©Valentine CHAUVIN 2024

L’instrument n’est plus l’objet de prouesses techniques ou de mouvements qui cherchent à éblouir pour éblouir, mais se plie aux méandres d’un récit fantasque, en connaît les respirations, les modulations, les surprises.

Une seule musique

En seconde partie de concert, Christian Zacharias composait un programme d’une étonnante et vivifiante invention en jouant sans interruption des couples de pièces, Les Moissonneurs de Couperin enchaînés sans transition aux Mouvements perpétuels de Poulenc, puis, dans le même ordre des compositeurs, Les Charmes et Improvisation, Les Barricades Mystérieuses et Mélancolie. Seule entorse au « duo » Couperin/ Poulenc, un Scarlatti (Sonate en ut mineur K.158) et Poulenc, Improvisation 15 (Hommage à Édith Piaf).

Peu importe ce qui est joué, la pâte pianistique rassemble tout, abolit les siècles, les frontières de style ou d’esthétique, rassemble, travaille, module, transcrit, transmet émotions et sensations. Le piano semble emprunter aux sonorités du clavecin dont on croyait entendre des échos en première partie. La vivacité des paysages et des personnages qui ont l’air d’émaner des accords, et apparaissent au détour d’un phrasé souple, d’une interrogation. Les miniatures gazouillent, rient, spirituelles, se parent de mélancolie, suivent les fluctuations de la pensée, s’assombrissent lorsque Poulenc s’inquiète pour un ami parti à la guerre, se plient aux chants populaires d’une Édith Piaf, en un art d’une lumineuse simplicité.

Christian ZACHARIAS ©ValentineCHAUVIN 2024

Christian ZACHARIAS ©Valentine CHAUVIN 2024

Le musicien revenait pour deux rappels, la Sonatine n° 2 « Mouvement de Menuet » de Ravel et Les tours de passe-passe de Couperin. Rarement intensité, clarté, émotion ont été aussi subtilement servies !

Concert donné le 18 août, parc de Florans, La Roque d’Anthéron

L’île en Huit

L’île en Huit

Après L’homme semence qu’il attribua d’abord à Violette Ailhaud et L’enfant don, Jean Darot poursuit sa trilogie par La femme île. Montagnes de Provence, des Pyrénées, île enfin, autant de microcosmes où semble se jouer chaque fois la survie d’un peuple et plus largement de l’espèce humaine…
Se désignant dès la préface comme « traducteur de l’oral à l’écrit », Jean Darot met en scène le récit : le petit voilier légué par son grand-père aurait dû l’emmener autour du monde, mais la pandémie le fait accoster sur une île « en Huit ». C’est là qu’il écoute Katell dont il transcrit l’histoire…

Lorsque la mer et la terre se partagent le monde

La mer est ici le domaine des hommes qu’elle « avale ». La terre est du ressort des femmes qui la cultivent, l’habitent, la nourrissent de ce que la mer apporte, algues qui fertilisent les sols, hommes apportés par les eaux, le temps de concevoir des enfants, puis qui repartent.
Au cœur du courant des Pierres Noires, il y a cette île dessinée en forme de huit, peuplée par des femmes qui savent attendre, gardiennes d’une mémoire qui se refonde au rythme des marées, se réinvente, poétique et légendaire.

Le texte de Jean Darot s’empare des mots comme d’une glaise qui se modèle, se plie aux saisons, aux tempêtes, aux désirs des corps en jachère.
Les éléments y sont personnifiés, on y voit des vagues « jalouses ».
Le monde semble encore s’ébaucher en mythologies universelles qui mêlent les êtres humains, la mer, la terre en une même histoire, puissante qui mène à l’acceptation de soi, de l’autre, des revers de fortune.
Il est question du courage de vivre, de prolonger la chaîne des générations, de s’inscrire dans le flux ininterrompu des siècles, de rendre l’humanité aussi éternelle que les éléments qui l’entourent par sa capacité à perdurer.
La « femme île » est un rocher qui ne s’érode pas, tient  tête au temps, défie la mort elle-même : « Je n’ai pas peur de toi la mort. Je n’ai pas peur de prononcer ton nom. Tu nous a bien assez pris dans tes bras. Un jour je descendrai te chercher jusqu’au fond de la mer ». Les femmes de l’île sont des fées, tiennent des prêtresses d’Avalon, à l’écart d’un monde dont les soubresauts apportent leurs tributs sur les plages, mais n’atteignent pas l’âme des lieux.

La femme île de Jean Darot aux éditions Passiflore

La sensualité du rapport au monde n’est pas sans rappeler certaines pages de Jean Giono. Les éléments sont objets vivants de luttes, de batailles, de communions en une sorte de dialectique de la création avec et malgré…
Une cinquantaine de pages suffisent pour planter cette histoire, profonde et d’un intense lyrisme poétique. Un hymne à la femme, à la résilience, à la vie…

La femme île, Jean Darot, éditions Passiflore

Le sourire de l’ange

Le sourire de l’ange

Elle avait subjugué le public de La Roque d’Anthéron l’an dernier, remplaçant à « main levée » Maria João Pires souffrante. Marie-Ange Nguci revient et éblouit encore, déployant une nouvelle approche de l’interprétation par le biais de la direction d’orchestre. Exercice qu’elle mène pour la première fois et avec quel brio, sous la conque qui l’a déjà tant applaudie. 

Une fée à la baguette

Certes, le bel orchestre du Sinfonia Varsovia a su convaincre les publics du monde entier, mais il faut bien reconnaître que, dirigé par Marie-Ange Nguci, il se transfigure. Un sourire scelle d’abord la relation entre les musiciens.

Ce temps dédié au regard, à l’empathie, instaure une complicité particulière. Si Marie-Ange Nguci peut emporter les auditoires où elle veut avec son piano, il semble que le même phénomène opère avec l’ensemble des instrumentistes qui sont avec elle. « Avec » et non « à côté », en fusion et non en accompagnement, la magie sensible, vécue, matérialise le rêve de la partition, de sa lecture, fine et attentive. La gestuelle précise et élégante de la cheffe d’orchestre fait danser l’orchestre, lui apporte un supplément d’âme. La Symphonie n° 1 en ré majeur opus 25, « Classique » que Prokofiev commença à composer en 1916 en pleine Guerre Mondiale et créée en avril 1918 à Pétrograd séduisit par, malgré, grâce, selon les points de vue, une apparence « classique », héritée de Haydn dont s’inspira le compositeur. Cependant, le « conservatisme » de l’œuvre n’est que de surface et porte en lui une ironie que la cheffe d’orchestre souligne avec subtilité tout en peaufinant le travail de chaque pupitre, dessinant les scènes de genre et les tableautins vivants qui émaillent le tissu narratif.

Marie-Ange Nguci © Valentine Chauvin

Marie-Ange Nguci © Valentine Chauvin

Souveraine depuis son piano

La puissance de la musicienne devient encore plus éblouissante lorsqu’elle dirige depuis son piano d’abord le Concerto pour piano et orchestre n° 21 en ut majeur de Mozart puis, le Concerto pour piano et orchestre n° 5 en mi bémol majeur, « L’Empereur » de Beethoven. 

On ne cédera pas à la facilité du qualificatif « impériale » pour la désigner alors : si elle tient la bride haute, c’est avec un gant de velours. Une relation de confiance lie l’ensemble en une même respiration.
Dynamisé par cette artiste hors pair, l’orchestre entre dans une théâtralité qui se moque d’elle-même dans le Mozart, allie une lumière dorée aux phrasés emplis de surprises fulgurantes et au chant d’une bouleversante pureté du piano qui offre à la cadence une liberté toute de délicatesse et d’heureuse folie.
Le chef-d’œuvre de la littérature concertante qu’est le Cinquième de Beethoven décline son énergie héroïque et triomphante. Écrit malgré la proximité des batailles qui ensanglantent l’Europe de 1809, il semble faire un pied de nez virtuose aux misères humaines par le brillant d’un piano qui multiplie arpèges, trilles, gammes, amples vagues qui déferlent en tempêtes. L’intériorité de l’Adagio central permet de se ressaisir avant le déchaînement d’une danse populaire endiablée… réponse des peuples aux grands qui les jettent dans d’iniques conflits.

Marie-Ange Nguci © Valentine Chauvin

Marie-Ange Nguci © Valentine Chauvin

Dynamisé par cette artiste hors pair, l’orchestre entre dans une théâtralité qui se moque d’elle-même dans le Mozart, allie une lumière dorée aux phrasés emplis de surprises fulgurantes et au chant d’une bouleversante pureté du piano qui offre à la cadence une liberté toute de délicatesse et d’heureuse folie.  

 

Le chef-d’œuvre de la littérature concertante qu’est le Cinquième de Beethoven décline son énergie héroïque et triomphante.

Écrit malgré la proximité des batailles qui ensanglantent l’Europe de 1809, il semble faire un pied de nez virtuose aux misères humaines par le brillant d’un piano qui multiplie arpèges, trilles, gammes, amples vagues qui déferlent en tempêtes.

L’intériorité de l’Adagio central permet de se ressaisir avant le déchaînement d’une danse populaire endiablée… réponse des peuples aux grands qui les jettent dans d’iniques conflits.

Marie-Ange Nguci © Valentine Chauvin

Marie-Ange Nguci © Valentine Chauvin

En bis, on avait le bonheur d’écouter la pianiste seule, éblouissante dans le Concerto pour la main gauche en ré majeur, M.82 de Ravel, avec son jeu fluide, puissant, nuancé, pailleté… Bonheurs !

Concert donné le 13 août au Parc de Florans, La Roque d’Anthéron

En complément une passionnante interview menée par Hannah Starman : ici

Marie-Ange Nguci © Valentine Chauvin

Marie-Ange Nguci © Valentine Chauvin

À la lettre!

À la lettre!

Coqueluche de La Roque d’Anthéron depuis 2022 à la suite de son premier prix au 18ème concours international Frédéric Chopin de Varsovie 2021, Bruce Liu était très attendu ce 12 août sous la conque du Parc de Florans.

Pas « LE » Fazioli cette année, le piano sur lequel il avait remporté le concours Chopin et que l’accordeur Denijs de Winter avait fait venir spécialement pour lui à La Roque ! 

Est-ce la magie de cet instrument fétiche qui a manqué ? (remplacé quand même par un très beau Steinway !)
Pour commencer, la pièce symphonique, l’Ouverture de Coriolan de Beethoven, fut interprétée par le Sinfonia Varsovia qui fête cette année son quarantième anniversaire, sous la houlette du violoniste et chef Gordan Nokolić. Sans doute le « retour aux sources » était la thématique de la soirée (furent joués ensuite les Concertos pour piano 2 et 3 du compositeur), et devenait alors évident le choix d’une œuvre à l’inspiration « classique », puisqu’elle narre l’histoire du général romain Coriolan qui menaça Rome en s’alliant avec les Volsques qu’il avait autrefois combattus, et qui se suicida, résigné à la reddition devant les larmes de sa famille.
Détermination, prières, hésitations, sacrifice, l’Ouverture de Coriolan passe par tous les registres narratifs entre la révolte et l’appel au devoir, l’orchestre y éprouve sa puissance, sa capacité aux phrasés abrupts, et aux digressions veloutées.

Gordan Nokolić et le Sinfonia Varsovia, La Roque d'Anthéron © Valentine Chauvin

Gordan Nokolić et le Sinfonia Varsovia, La Roque d’Anthéron © Valentine Chauvin

Une histoire de Beethoven

La succession des deux concertos beethovéniens le deuxième et le troisième permettait de suivre l’évolution du travail du compositeur. Le premier, Concerto n° 2 en si bémol majeur (et réellement premier dans l’ordre des compositions de Beethoven, mais si remanié par son auteur qu’il obtint la deuxième place dans la nomenclature des classements !) très mozartien, était très sage, avec un orchestre équilibré dirigé de l’archet par Gordan Nokolić.

Le piano de Bruce Liu accordait à son jeu une décontraction de dandy, élégant, subtil, se révélant dans une approche très personnelle des cadences (Beethoven n’a pas laissé de trace des cadences originales, ayant l’habitude de les improviser lors des concerts). Les cigales venaient compléter cette plongée dans les prémices de l’œuvre du dernier grand représentant du classicisme viennois.
Le Concerto pour piano et orchestre n° 3 en ut mineur (l’unique concerto de Beethoven composé dans ce mode) apportait une nouvelle intensité à la soirée. La composition se détache de l’emprise mozartienne pour une inspiration plus personnelle et des traits qui seront bientôt les marques distinctives de la musique de Beethoven. La virtuosité entre comme principe de composition et installe les variations dramaturgiques. Les passages brillants du piano nous rappellent quel fantastique instrumentiste fut Beethoven qui offre au soliste une partition qui dialogue avec l’orchestre, instaurant une dynamique à la fois concise et rythmée. Certes, il y a encore des sonorités qui évoquent Mozart et c’est très beau. Une nouvelle liberté se dessine et le piano renoue avec des élans qui préfigurent le romantisme.

Bruce Liu et le Sinfonia Varsovia, La Roque d'Anthéron © Valentine Chauvin

Bruce Liu et le Sinfonia Varsovia, La Roque d’Anthéron © Valentine Chauvin

Surprises aux bis !

Bien sûr, on attendait aussi d’écouter le pianiste seul ! Il offrit parmi les 12 Romances  de Rachmaninov la n° 7, aérienne et poétique. Puis, avec humour commença la célébrissime et ressassée Lettre à Élise de Beethoven mais dans l’arrangement ragtime de Uslan. Un condensé de joie, d’espièglerie et de virtuosité pure. Un petit bonheur !!!

 Le 12 août, Parc de Florans, La Roque d’Anthéron