L’amour, la danse, la vie

L’amour, la danse, la vie

C’est la saison des beaux livres, s’il en est un qui dépasse le simple critère de la perle rare c’est sans doute celui du chorégraphe Jean-Christophe Maillot, La danse en festin, paru chez Gallimard. Outre le grand format, la beauté des photos en noir et blanc ou en couleurs, il y a le ou plutôt les textes, certains en pleine page, d’autres, comme glissés en note, petites incises fines, paperolles proustiennes recélant une réflexion supplémentaire, une remarque, une pensée éclairante. Jean-Christophe Maillot s’y raconte avec la complicité de l’écrivain Jean-Marie Laclavetine, convie de nombreux compagnons de route à le rejoindre, chorégraphes, peintres, danseurs et danseuses, scénographes, créateurs de mode, plus de cinquante artistes dont les itinéraires ont croisé le sien, mais aussi les auteurs dont les mots nous ont bercés, Rimbaud, Montaigne, Goethe… 

L’art de la danse est un art collectif. Le chorégraphe explique qu’il lui est impossible de composer seul dans un bureau. Le studio, la présence des danseurs lui sont indispensables.  
En résulte un récit aux multiples facettes, passionnant, passionné qui nous fait apprécier plus finement les arcanes de l’art paradoxalement si solitaire et si collectivement intime qu’est la danse. Quarante ans de carrière dont trente à la tête des Ballets de Monte-Carlo, moment de bilan sans doute, un retour sur un parcours, ses rencontres, ses mûrissements. 

Casse-Noisette © Alice Blangero

Casse-Noisette © Alice Blangero

« Voilà plus de quarante ans que je crée des ballets. Cela fait cependant peu de temps que je me considère comme un chorégraphe, affirme Jean-Christophe Maillot au début du volume. Cette prise de conscience a longtemps été différée par des circonstances qui, à certains moments de ma vie, m’ont donné à penser que je n’étais pas légitime en tant que chorégraphe. Un faiseur de pas tout au plus ».
Pourtant, il y a au départ une famille aimante, soudée, artiste, recevant des artistes, un père fabuleux, peintre, une mère présente qui n’hésite pas à trimballer ses deux bambins, Jean-Christophe et Bertrand au Grand Théâtre de Tours où son époux conçoit les décors des opéras, des pièces de théâtre et des ballets.  Ambiance fiévreuse de créations, de partages d’idées, dans laquelle le « petit ange blond » effectue ses premiers pas de danse et illumine déjà les planches du Grand Théâtre avant de devenir le Petit Poucet du film de Michel Boisrond, puis l’élève de Rosella Hightower et le danseur de John Neumeier qui se souvient de « ce pas presque infaisable qu’(il) avait inventé (et qui) n’a jamais été aussi bien exécuté » que par ce « jeune homme aux très longs cheveux blonds, au sourire magnétique » entré dans sa compagnie au sortir de l’école de Rosella Hightower.

Puis il y a l’accident, la carrière de danseur qui s’arrête. « Je ne crois pas que j’avais vraiment le courage d’être un danseur avec sa discipline », raconte-t-il dans le film réalisé par Louise Narboni, De l’amour, accessible par le QR Code mentionné à la fin du volume, autre rendez-vous avec l’artiste, poignant, intime, poétique, sensible, qui ajoute à la déclaration d’amour à la danse, aux danseurs, à l’univers des arts qui se mêlent pour que la magie opère, déclinée tout au long du livre. 

Atelier Ballets de Monte-Carlo © Ballets de Monte-Carlo

Atelier Ballets de Monte-Carlo © Ballets de Monte-Carlo

Mais la faim d’ogre de création, de danse reste, inextinguible, nourrie de rencontres d’exception, qu’elles soient de décideurs, d’artistes dont les noms et les mots viennent rejoindre le chorégraphe au fil de l’exploration de son cheminement, un véritable dictionnaire polyphonique de la chorégraphie.
Les thématiques se succèdent, amoureuses, le bonheur de « raconter des histoires », de relier « la plume et la pointe » en travaillant avec des écrivains, Jean-Marie Laclavetine ou Jean Rouaud, « l’univers des contes », la fascination pour la capacité des corps à traduire l’indicible : « le corps dit tout », la relation entre Éros et Thanatos, indissociables pulsions qui font la fragilité et la force des corps et des êtres. Il y a les étapes des amours, depuis leurs commencements à leurs déchirements, le cirque par qui tout a vraiment commencé, sous le chapiteau ambulant du premier Casse-Noisette, la « renaissance à Monaco », le théâtre qui se plaît aux mises en abîme, la musique avant toute chose qui suit les partitions des compositeurs du passé et du monde contemporain avec la précieuse collaboration de Bertrand Maillot, frère et ami (« J’ai, par moments, l’impression que mon frère compose à travers moi et que je chorégraphie à travers lui » sourit ce dernier), puis la muse, l’indispensable, la fée, intuitive, précédant la pensée du chorégraphe, avec son corps capable de toutes les incarnations, de toutes les abstractions, Bernice Coppieters à laquelle est consacré le court film (25 minutes)  réalisé par Ange Leccia en 2006, Bernice, accessible par un QR Code page 133.

Contrairement aux clichés véhiculés sur une danse de concurrences avides et parfois déloyales que l’on retrouve dans foule de romans, il n’y a ici que la volonté de partage, de recherche de la perfection de chacun car elle sert le projet commun. Sans cesse devant la critique impitoyable du miroir, les artistes de la danse aiguisent non seulement leur technique mais leur capacité à transcrire dans leur corps les émotions, les récits, les mouvements les plus infimes des âmes. 

Vers un pays sage © Yann Coatsaliou

Vers un pays sage © Yann Coatsaliou

Dans le feuillet intitulé « Le ballet invisible », Jean-Christophe Maillot écrit : « Avant d’être des œuvres racontées au public, mes ballets sont des histoires entre les danseurs et moi. Rien ne voit le jour que nous ne l’ayons au préalable vécu ensemble. Je ris, je pleure, je fais le pitre… Ils lisent en moi comme dans un livre ouvert et ils dansent. » Il est aussi des instants de grâce absolue, « le pas de deux : la chair partagée ». « La danse est faite de chair et d’émancipation. En cela, elle ramène toujours à la sensualité qui est l’expression même du corps libéré. »
Les décors se lient à cette communion artistique, par le biais d’immenses peintres, plasticiens, scénographes. Ernest Pignon-Ernest aime « la manière dont (les) chorégraphies (de Jean-Christophe Maillot) semblent naître du danseur même, comme des dessins. Dans un processus qui passe par une espèce de complicité, d’intelligence collective suscitée, Jean-Christophe Maillot propose un geste, l’explique, le fait lui-même, le répète avec le partenaire, le nourrit, l’approfondit (…) Je pense à cette phrase attribuée à Michel-Ange : « j’ai vu un ange dans le marbre et j’ai seulement ciselé jusqu’à l’en libérer. » (…) Jean-Christophe, de la forme fait émerger du sens. »
On aimerait citer tout le livre tant ses mots renvoient à la réalité profonde d’un art intensément vécu. On aime se perdre dans ses pages, muser entre les photographies, se remémorer des spectacles vus, aimés (en-est-il qui ne l’ont pas été !), s’attarder sur une phrase, une remarque, se délecter de ce banquet.

La danse en festin, Jean-Christophe Maillot, éditions Gallimard

Au fil de la vie

Au fil de la vie

Le trio constitué par le violoniste David Haroutunian, la mezzo-soprano Eva Zaïcik et la pianiste Xenia Maliarevitch a consacré un disque hommage à la musique arménienne, principalement à celle de Komitas (1869-1935), avec des pièces réunies sous le titre Mayrig (maman en arménien). Le concert qui s’en inspire ne reprend pas l’ordre ni le nombre des morceaux du CD, mais apporte grâce à la présence expressive des trois musiciens, une émotion supplémentaire.
L’écrin du Conservatoire Darius Milhaud offrait un cadre chaleureux au génial trio dont chaque membre multiplie récompenses et scènes internationales. 

Dédié aux mères arméniennes cet opus s’appuie sur les racines de la musique arménienne que l’ecclésiastique, ethnomusicologue, compositeur, chanteur et pédagogue, Komitas a collectée, analysée. En 1902 il déclarait « j’atteindrai mon objectif principal et ferai ressortir des ruines natales les trésors de notre musique folklorique ». Et le terme de « folklore » est bien utilisé dans son sens de musique du peuple.

David Haroutunian©Victor Toussaint

David Haroutunian©Victor Toussaint

Il dégagea les caractéristiques de la musique populaire arménienne, notant les intonations, les gestes des chanteurs qu’ils découvrait. Il montra ainsi la structure monothématique complétée par des « variations », l’agencement de la mélodie bien éloigné du système des musiques occidentales aux modes mineur et majeur, mais reposant sur des enchaînements de tétracordes (4 notes conjointes), les points d’appui de la voix différents, les rythmes irréguliers parfois superposés en polyrythmie.

Son travail atteint une telle ampleur qu’après le concert qu’il donna à Paris en 1906 afin d’illustrer sa conférence, Claude Debussy monta sur scène, s’agenouilla devant Komitas, lui embrassa la main droite et s’exclama « Je m’incline devant votre génie, Saint-Père ». Selon le compositeur de Clair de lune, « Komitas (était) une révélation, le phénomène le plus saisissant dans le monde de la musique ».

Xenia Maliarevitch ©Victor Toussaint

Xenia Maliarevitch ©Victor Toussaint

La voix souple d’Eva Zaïcik se glisse avec finesse dans ces répertoires. La pureté veloutée de son timbre sait épouser les mouvements des âmes, désespoir du sublime Lamento d’Aprikian, rires d’une fête de mariage où se mêlent les caractères et les accents des divers personnages en une petite saynète vive, douceur d’un aveu amoureux, délicatesse d’une berceuse…  D’autres compositeurs sont convoqués, Hakob Aghabab, Aram Khatchatourian, Garbis Aprikian enfin à qui le concert est dédié, -cet immense compositeur et chef d’orchestre, élève de Messiaen et héritier de Komitas, est parti le 15 octobre 2024.

Tout prend un air d’évidence grâce aux interprétations dépouillées qui laissent parler les textes et les mélodies. La virtuosité demandée par les polyrythmies étourdissantes des danses de Khatchatourian est d’un naturel qui donne juste envie de danser, tandis que le jeu du violon, un « Andrea Guarneri », emprunte autant à la technique classique qu’aux formes populaires, intégrant des rugosités inédites, des respirations sur le fil, des aigus invraisemblables.

Eva Zaïcik ©Victor Toussaint

Eva Zaïcik ©Victor Toussaint

Les continents se rencontrent et s’enrichissent en une musique inventive, touchante et sublime.

 Concert joué le 3 décembre au Grand Théâtre de Provence

Lorsque le danseur devient personnage de théâtre

Lorsque le danseur devient personnage de théâtre

« La difficulté, c’est de faire exister ensemble deux arts complets », expliquait le metteur en scène et directeur du théâtre des Ateliers, Alain Simon en présentant sa nouvelle création, Un homme qui dort.

Le texte de Perec, Un homme qui dort, n’est pas écrit pour la scène, mais la présence d’un « tu » qui s’adresse au personnage, apporte cependant une certaine théâtralité, une oralité particulière qui dédouble l’être, permettant l’apparition d’une voix off. Construisant le spectacle sur la dualité entre l’art du théâtre et celui de la danse, Alain Simon immerge le spectateur dans un clair-obscur où évolue le danseur Leonardo Centi.

L’artiste épouse le flux du texte, mêlant les lignes de son écriture dansée à celles prononcées par le lecteur Alain Simon. L’enregistrement des extraits du livre, finement découpé au point de ne pas en distinguer les coutures, sert de « bande-son » à la performance de l’interprète. L’étudiant de Georges Perec se laisse envahir par une sorte de torpeur, expérimente le néant, s’enferme dans sa chambre sous les toits, ne va pas à ses examens, n’ouvre plus la porte à ses amis qui s’inquiètent pour lui, s’aventure dans l’exploration de la vacuité, ne lit plus, se détermine par la réitération hypnotique de la négation.

Un homme qui dort © Théâtre des Ateliers

Un homme qui dort © Théâtre des Ateliers

Prenant à rebrousse-mots les vers d’Apollinaire dans Le pont Mirabeau, « Vienne la nuit sonne l’heure / Les jours s’en vont je demeure », Perec écrit : « que vienne la nuit, que sonnent les heures, que les jours s’en aillent, que les souvenirs s’estompent ». Leonardo Centi campe avec une infinie justesse ce personnage qui plonge vers le vide, « (se) laisse glisser » … Le corps s’anime, s’affaisse, se tord, se tend jusqu’au bout des orteils, effleure les murs, s’affole, est en proie à des saccades affolées, se fige dans l’immobilité, se recroqueville sur un banc trop étroit, existe puissamment tout autant qu’il se nie. Époustouflant de force théâtrale et de beauté.

Le spectacle avait été donné du 13 au 17 mars 2024 au Théâtre des Ateliers d’Aix-en-Provence. Il a été rejoué dans le même lieu en novembre 2024, conjuguant avec une acuité décuplée le corps et les mots.

Un homme qui dort © Théâtre des Ateliers

Un homme qui dort © Théâtre des Ateliers

Lettres d’un siècle à l’autre

Lettres d’un siècle à l’autre

Hautement symbolique le spectacle Kay Lettres à un poète disparu s’est révélé incontournable dans la programmation de la saison du Moulin à Jazz de Vitrolles. 

Tout a commencé l’an dernier en 2023 avec l’année McKay sous l’égide de l’ancienne ministre Christiane Taubira. Le musicien-comédien-dramaturge Lamine Diagne et le documentariste, coordinateur de l’année KAY à l’occasion des cent ans de la venue du poète en France, projet culturel mettant à l’honneur l’auteur et poète Claude McKay auquel il a consacré son dernier film Claude McKay, de Harlem à Marseille, ont imaginé un concert poétique, Kay, Lettres à un poète disparu, célébrant cet artiste dont l’œuvre et la vie se confondent selon Christiane Taubira qui explique combien «il est rare de concilier une vision aussi aigüe du monde, ses antagonismes transnationaux, le caractère structurel et structurant de ses violences de classe, avec une imagination aussi prolixe, un regard social aussi perspicace, une relation aussi empathique au monde underground malgré ses inévitables débordements et ses ruses de survie ».

Le spectacle réunit textes, lettres adressées au poète disparu, extraits de documents filmés de son époque, du film de Matthieu Verdeil et un jazz qui ne cesse de se réinventer en puisant dans l’humus de ses origines. Le résultat est un moment inclassable d’une infinie richesse où les mots et les musiques rejoignent l’intime pulsation du monde.

Spectacle McKay © R. Arnaud

Spectacle McKay © R. Arnaud

  À mots croisés

Au début, c’est un souffle qui découvre ses propres dissonances avant de s’orchestrer en une musique fluide. Le saxophone de Lamine Diagne est rejoint par la batterie de Jérémi Martinez qui accorde au rêve qui se tisse les battements réguliers d’un cœur tandis que la guitare de Wim Welker murmure ses contre-chants. Quittant son instrument, Lamine Diagne s’empare du micro : « Quand je serai mort et oublié sans nul vivant qui se souvienne mes traits/ Quand sous une glaise étrangère mes os pourriront sans un arbre sans une pierre qui les signale/ Peut-être qu’un jeune homme songeur brûlant de passion /Tournant les pages moisies de vieux volumes/ En quête de vers anciens aux relents d’amour et d’alcool/ Tombera sur une chanson de moi et doucement peut-être il sifflera la mélodie en se demandant qui donc jadis écrivit ces vers ou encore, assis, il méditera ces simples mots qui l’on tellement touché quand je serai parti ».

Ce poème de Claude McKay (1889-1948) paru en 1922, « c’est comme une bouteille qu’il jette à la mer, nous l’avons recueillie, avons fait corps avec ses textes, fait rythme avec sa musique intime. Ce soir, ce n’est pas un concert ni même un spectacle, plutôt une convocation, un dialogue avec un poète qui a disparu il y a plus de soixante-dix ans. Depuis que j’ai rencontré ses poèmes, se textes, sa pensée, je lui écris des lettres. » Lamine Diagne dessine des correspondances entre son parcours et celui du poète jamaïcain dont le séjour en France s’est déroulé de 1923 à 1928. Les voix semblent se répondre, modernité étonnante de la première, reconnaissance sensible de la seconde.

Spectacle McKay © R. Arnaud

Spectacle McKay © R. Arnaud

Le poète voyage. C’est à Marseille qu’il trouve son inspiration romanesque, qu’il devient l’un des pères de l’éveil de la conscience noire, précurseur de la Harlem renaissance et du mouvement de la Négritude dont il est l’un des instigateurs, ce terme fut forgé par Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme, Cahier d’un retour au pays natal. Le « vagabond », curieux de tout, fait un portrait sublime de Marseille, seule ville dans laquelle il se sent enfin en accord avec lui-même et les autres. La cité ouverte au monde ne refuse personne, accepte les coutumes, les habitudes de chacun, grouille d’une vie multiple qui n’écrase aucune individualité.

Ici, la ségrégation raciale dont l’Amérique souffre n’existe pas. La ville cosmopolite a toutes les couleurs du globe et sait que c’est là que réside sa richesse. Lamine Diagne passe du saxophone à la flûte Peul ou à la flûte traversière, ses complices à la guitare, batterie, contrebasse (Christophe Lincontang), claviers (Ben Rando), nous enivrent d’un jazz qui raconte ses propres origines, glisse vers la New Orleans, plonge dans les cafés de Harlem, se tait pour faire place au récit de la vie de Claude McKay, à ses textes, les accompagne dans leur foisonnement et leur irrépressible élan.

 

Spectacle McKay © R. Arnaud

Spectacle McKay © R. Arnaud

On écoute des passages de Banjo livre exhumé par l’éditeur marseillais André Dimanche dans les années 1990, Un sacré bout de chemin, son autobiographie où il dit « j’écris pour ceux qui sont capables d’apprécier une histoire authentique, d’où qu’elle vienne ». Enfin, il y a le somptueux Romance in Marseille écrit à Tanger en 1933 (édité pour la première fois par les éditions marseillaises Héliotropismes en 2021).

 

Trois écrans disposés sur le fond de scène offrent leurs images, photographies, extraits de films, d’actualités, de chants et de leurs paroles, comme le mémorable If we must die (S’il nous faut mourir) écrit en juillet 1919 lors du terrible Red Summer (été rouge) et sa vague de violence des suprémacistes blancs à l’encontre des populations noires.

Spectacle McKay © R. Arnaud

Spectacle McKay © R. Arnaud

« S’il nous faut mourir, que ce ne soit pas comme des porcs
Traqués et parqués dans un enclos infâme,
Tandis qu’autour de nous, fous de rage et de faim,
Les chiens aboient, se moquent de notre maudit destin.
S’il nous faut mourir, ah ! mourons noblement
Afin que notre sang précieux ne soit versé
En vain ; alors, même les monstres que nous défions
Seront contraints de nous honorer dans la mort !
Ô mes frères, il nous faut affronter notre ennemi commun !
Bien qu’inférieurs en nombre, montrons notre bravoure
Et pour leurs mille coups, portons un coup fatal !
Qu’importe si devant nous s’étend la tombe ouverte ?
En hommes nous ferons face à la meute couarde et meurtrière,
Acculés, mourants, mais rendant coup pour coup. »

Peu importe le nom donné à la soirée, concert -les partitions musicales sont servies avec un talent fou-, performance, spectacle, on est séduits, bouleversés par ce destin, ces textes exigeants dont le flux charrie des images poétiques fortes et aborde le monde avec une humanité poignante. Et l’on court se procurer les livres de cet auteur dont il semble impensable désormais d’être ignorant !

Le 28 novembre, salle Guy Obino, Vitrolles  

Extrait du film McKay à Marseille de Matthieu Verdeil

Du vert au théâtre

Du vert au théâtre

Théâtre pour enfants ? Pas si sûr ! La metteuse en scène Agnès Régolo porte au théâtre avec son excellente Compagnie du jour au lendemain la pièce de Carlo Gozzi, L’Oiseau Vert (L’Augellin Belverde, (« L’oiselet Beauvert ») 1765). Une occasion de se plonger dans le théâtre italien du XVIIème et de se délecter d’une forme qui emprunte à la fable et à la commedia dell’arte dans une mise en scène aussi inventive que génialement sobre et efficace.

Détestations de plume

Resté dans l’ombre de Goldoni, son rival à Venise, Gozzi est très peu connu en France alors qu’il avait davantage de succès que le « Molière italien » dans son propre pays au point que ce dernier s’exila à Paris en 1762. Les deux dramaturges n’ont cessé de s’opposer, le premier défendant la nouveauté au théâtre, le second préférant la tradition. Goldoni se vit reprocher de renier d’une certaine manière les traditions italiennes de la commedia dell’arte en choisissant des thèmes et des formes très écrites contre les pratiques d’improvisation des troupes italiennes telle la troupe des Sacchi revenue du Portugal (en effet, les pièces de l’étoile montante que fut Goldoni réduisaient au chômage des spécialistes de commedia dell’arte, sic !).

Gozzi animé d’une indéfectible haine à l’encontre des « poètes larmoyants » qui attribuaient « les filouteries, les fourberies et le ridicule à (leurs) personnages nobles et les actions héroïques, sérieuses et généreuses à (leurs) personnages plébéiens », se précipita chez les Sacchi dès leur retour à Venise et leur proposa sa première fable allégorique où chaque scène, réduite à son ossature, offrait de fantastiques plages d’improvisation aux « masques ». Ainsi naquit au Teatro Sant’Angelo L’Amour des trois oranges dont L’Oiseau Vert est une suite. (C’est cet Amour des trois oranges qui a inspiré à Prokofiev son opéra éponyme. Parmi les pièces de Gozzi il faut noter aussi Turandot que l’on verra sublimement orchestré par Puccini dans son dernier opéra)

Par réaction au siècle des Lumières et au théâtre de Goldoni qu’il déteste, Carlo Gozzi s’affirme comme un irréductible partisan de la hiérarchie sociale et de sa permanence. Atrabilaire en diable, il écrit pour manifester son désaccord.

Carlo Gozzi © X-D.R.

Carlo Gozzi © X-D.R.

Contre un Goldoni qui n’a de succès selon lui que par sa légèreté et son ignorance, il va servir à ce public des « enfantillages » et instaure ce qui sera nommé le « théâtre fiabesque » (de fiaba, la fable), adaptation de contes avec les personnages dépourvus de nuances de la commedia dell’arte, représentant des types de caractères mais aussi les diverses nationalités italiennes avec leurs différents accents.

On les retrouvera donc aussi dans L’Oiseau Vert : Brighella (le Bergamasque) qui sera ici conseiller poète et astrologue au service de la reine-mère, Pantalon (le Vénitien), premier ministre du roi qui sera nommé pour l’occasion Spoldi, Tartaglia (traditionnellement affligé d’un bégaiement et classé parmi le groupe des anciens et originaire de Naples) roi de Monterotondo, mari de Ninette et père des jumeaux, Truffaldin (de « truffa », le fourbe, premier nom d’Arlequin, qui sera ici Galiano), le charcutier, père adoptif des jumeaux…
Le combat idéologique contre les Lumières est ainsi porté au théâtre ! Avec ses 19 représentations la pièce remporte un véritable triomphe pour l’époque !

L’Oiseau Vert © Compagnie du Jour au Lendemain

Le merveilleux au théâtre

Le sujet est celui d’un conte : le roi de Monterotondo, Tartaglia (ici roi Massimo par Kristof Lorion) est parti depuis 19 ans à la guerre. Profitant de son départ, la reine-mère, Tartagliona (Olympia au Jeu de Paume) a fait enfermer vivante dans un trou sous l’évier des cuisines du palais l’épouse du roi, Ninetta (Antonia dans notre version) qui n’a survécut que grâce au secours d’un énigmatique Oiseau Vert (Antoine Laudet qui campe aussi avec humour Angelo, sorte de « poète rockeur » plus intéressé par l’héritage d’Olympia que par ses charmes).

Ses deux enfants remplacés par des chiots dans leur berceau auraient dû, selon les ordres de la reine être tués par Pantalon, le ministre du palais, qui les a confiés au fleuve, enveloppés dans une toile cirée. Un couple de charcutiers, Galiano (Pascal Henry) et Smeraldine (Catherine Monin), sans doute le seul personnage vraiment humain et désintéressé de la pièce, les trouvent et les adoptent. Mais les jumeaux, Barberina et Renzo, qui ont grandi en lisant les philosophes, loin d’être reconnaissants, ne sont guère affectueux et s’enferment dans une rhétorique froide et sectaire. Galiano, excédé, les chasse au moment où le roi rentre de guerre. Ils sont à la rue mais ne cèdent en rien à un quelconque apaisement de leurs propos intransigeants.

L’Oiseau Vert © Compagnie du Jour au Lendemain

Un émissaire de l’oiseau vert leur donne une pierre qui, jetée sur la place en face du palais royal, devient à son tour un somptueux château. Enivrés de cette nouvelle et inattendue puissance les jeunes gens restent insupportablement capricieux et exigeants. Bref, les péripéties suivent le schéma classique du conte, épreuves, trahisons, revirement salvateur et fin « heureuse », la reine-mère sera transformée en tortue (en grenouille dans la version d’Agnès Régolo), le roi retrouve sa femme et abandonne ses prétentions sur sa fille qui tombe amoureuse de L’Oiseau Vert, un prince emprisonné sous cette apparence par le maléfice d’un ogre qu’il avait contrarié.  

Les caractères monolithiques des personnages offrent aux acteurs des performances jubilatoires d’un manichéisme déjanté : chacun s’enferme dans ses certitudes, n’écoute personne, se jette dans les actions les plus inconsidérées avec une fougue adolescente. C’est là sans doute que ce théâtre garde sa modernité : « ni infantile, ni futile, L’Oiseau Vert affronte avec une irrépressible gaieté un monde sinistre » explique Agnès Régolo dans sa note d’intention. Dans un univers où la guerre bouleverse les vies, où les étroitesses, la cupidité, la soif de pouvoir, l’égoïsme dominent, le principe de l’action, du mouvement, impulsé par les personnages principaux, tout intransigeants et aveugles à toute empathie qu’ils sont, amène l’histoire à se redessiner.

L’Oiseau Vert © Compagnie du Jour au Lendemain

La force de la joie prime et le public se délecte de ce bouillonnement tournoyant où sont exploités les grands mythes, mère abusive, Pygmalion, quête initiatique, métamorphose… Au centre du fond de scène un cercle ouvert de trois mètres de diamètre permet aux protagonistes de faire leurs entrées et de mener certains passages performés comme enserrés dans le médaillon illustrant les pages d’un conte, mais aussi par un jeu de lumières et de projections d’images, il transforme la scène, la menant d’un palais à un autre, d’une place centrale de la ville à une grotte, en un changement fluide de décors tandis que la scène occupée par une ombre noire et luisante peut évoquer les eaux d’un fleuve, les parquets cirés d’une salle princière, les obscurités inquiétantes de l’antre d’un ogre…

On se laisse happer par le récit fantastique où les pommes chantent et l’eau danse, où les statues deviennent humaines, tantôt messagères (inénarrable Calmon par Salim-Eric Abdeljalil, qui semble sorti d’un livre d’images), tantôt objet se refusant aux caprices d’un humain (Pompéa convoitée amoureusement par Renzo qui voudrait jouer au Pygmalion, jouée par Johanna Bonnet aussi reine-mère et reine, merci à Freud de ne pas encore être passé par là !), où une femme peut croupir 19 ans sous un évier de cuisine, où une pierre jetée fait apparaître un palais…

L'Oiseau Vert © Compagnie du Jour au Lendemain

L’Oiseau Vert © Compagnie du Jour au Lendemain

Les costumes de Christian Burle soulignent la narration avec une qu’enrichissent les brèves incises dansées, dues à Georges Appaix, traduisant les états d’âmes des personnages (ainsi, les délicates évolutions de Barberina et L’Oiseau Vert, découvrant leur amour réciproque). La mise en scène est vive, brillante, tisse une partition sur laquelle les acteurs, tous excellents, se lancent dans une interprétation pétillante où les personnages du conte prennent une épaisseur qui les rapproche des préoccupations actuelles. Les jeunes spectateurs sont embarqués dans le récit, rient, s’émeuvent du baiser échangé par les tourtereaux.

Lors du bord de plateau qui leur est proposé à la fin de la représentation du mardi après-midi, ils interrogent la metteuse en scène sur le consentement. « Tout a été voulu, décidé», sourient les acteurs et actrices. « Vous vous rendez compte du pouvoir du théâtre ! remarque Agnès Régolo :  vous voyez bien davantage sur vos smartphones, vos tablettes ou à la télévision, mais vous n’avez pas la même réaction. » S’il est demandé pourquoi avoir choisi une pièce du XVIIIe afin de parler d’aujourd’hui, elle rétorque : « le théâtre ne se modernise pas il est moderne, les acteurs, le public le sont… le texte a été retranché, retravaillé, de quatre heures de spectacle on est passé à une heure et demie. »

Bord de plateau L'Oiseau Vert au Jeu de Paume © M.C.

Bord de plateau L’Oiseau Vert au Jeu de Paume © M.C.

Les récritures s’immiscent dans les plages dédiées à l’improvisation, le texte mis en scène par Agnès Régolo foisonne de citations, on y entend des passages du poème de Du Bellay « Heureux qui comme Ulysse », des fragments de Victor Hugo… « Tout peut arriver, tout peut arriver » dit le ministre Spoldi. C’est ici aussi la magie du théâtre avec ses ruptures, ses éclats, son rythme irrépressible et sa manière de nous parler encore de nous par le biais du merveilleux.

L’Oiseau Vert a été joué et créé au Jeu de Paume (où la troupe a été invitée en résidence) du 22 au 26 novembre

Les 4 et 5 mars 2025 L’oiseau vert sera joué au Théâtre Durance.