Le corps du texte

Le corps du texte

 La favorite… On s’amuse à rechercher sur un plan de Paris le lieu éponyme du dernier texte de Barbara Polla, une brasserie au style vintage, hantée par nos souvenirs de cinéma et de mythes littéraires. Il y a dans l’atmosphère de l’endroit un parfum du café de Flore et de ses tables où se croisaient les intellectuels, Sartre, Beauvoir et tant d’autres… 

 Elle est attablée, écrit, solitaire et solaire. On ne sait si écrire participe à une mise en scène de l’attente ou s’il s’agit de l’essence même du personnage. Une femme, l’auteure peut-être en une subtile mise en abyme, pressent les « souvenirs des femmes qui étaient assises ici, il y a presqu’un siècle, juste après la guerre ». Magie d’être vivante au monde, « vivante dans la vie », dans la sensation de son corps. Demain, il sera poussière et sa fragrance poétique sans doute vibrera encore dans les rues de Paris, perceptible aux jeunes femmes futures. La narration à la première personne nous plonge au cœur d’une pensée qui se plaît à muser dans ses souvenirs, noue des ponts avec le présent, se love dans les mots. L’écrit est le lieu où la vie se tisse, prend chair. Et c’est une histoire d’amour et d’érotisme et de poésie surtout, de création, premier sens du poème, et de transmutation tandis que le mirage du verbe réorchestre l’instant. Peuplé de références, le texte ondoie entre Nadja d’André Breton, Sido de Colette, les contes cruels de l’enfance, Barbe-Bleue, Aladin, Musset, Mallarmé, Victor Hugo, Anna de Noailles qui notait « mes livres, je les fis pour vous, ô jeunes hommes, et j’ai laissé dedans, comme font les enfants qui mordent dans les pommes, la marque de mes dents » … 

C’est dans les livres que la narratrice mord pour y laisser la marque de ses dents. La réalité hésite alors entre la présence prenante des héros des romans, Fantine, Marius, Jean Valjean et celle de la « vraie vie ». À la lecture répond l’écriture, « l’émotion éminemment sensuelle » qu’elle procure. « L’écriture m’envolait tel un vent d’orage »… Certes, il est question de sexe, d’amour, de femmes aux trajectoires libres, Mara, Sirine, d’hommes, Lev qui peut être un avatar de Barbe-Bleue, de mort, de mémoire, de traces laissées de nos existences, de politique, de la place des femmes dans le discours officiel (le prénom pour les femmes, Hilary, Benazir, le nom pour les hommes, Mitterrand, Eisenhower, Sarkozy…), mais la matière du livre est au cœur de tout cela, une écriture qui doit pénétrer les âmes, les sujets, « chaque mise en route vers l’écriture est un mécanisme de pénétration progressive » mais est liée aussi à une création « par tous les trous du corps » revendiquée par Valère Novarina (in Le Théâtre des paroles).

La prose se meut en vers libres, ou l’inverse, dans une dialectique des corps désirants, des corps qui exultent. L’expertise du médecin qu’est aussi Barbara Polla apporte son regard précis, son ancrage au monde. Un univers multiple où les êtres comme les langues livrent chacun leur propre richesse. Pas de mythe de Babel, mais un appétit inextinguible de vivre. On se laisse porter par ce texte foisonnant avec délices. « Écrire voluptueusement, multiplier les mots, les emprunter sans les rendre, les cloner, les muter, les faire boîter comme j’aime à le faire… » nous dit la narratrice. Secret d’une puissance créatrice toujours vivace et humaine, profondément.

 La Favorite, Barbara Polla, BSN Press, Lausanne

Lien vers le blog de l’autrice

Quelque chose qui nous dépasse

Quelque chose qui nous dépasse

Dans l’introduction du livret qui accompagne son enregistrement des Canyons aux étoiles de Messiaen, Jean-François Heisser explique : « il y a dans cette œuvre une grandeur qui efface les interrogations sur le compositeur, quelque chose dans la musique qui nous dépasse et saisit le public instantanément ». Cette œuvre de Messiaen a sans nul doute une dimension cosmique et mystique, construite en un vaste bloc divisé en douze parties qui célèbrent les beautés de la nature et les chants d’oiseaux.

 Commandé dans le cadre des célébrations du bicentenaire des Etats-Unis par Alice Tully, cet opus fut créé à New York en 1974. Messiaen visita le site de Bryce Canyon dans l’Utah afin de s’imprégner de l’esprit des terres pour lesquelles il allait composer, d’où le titre général et celui de la partie n°7, Bryce Canyon et les rochers rouge-orange. Le thème de l’élévation, depuis le fond des canyons aux étoiles, rappelle celui de l’âme, de la spiritualité qui nimbe les choses terrestres de son aura. Le désert, brève pièce introductive, débute et s’achève par une partie confiée au cor d’harmonie, fabuleux Takénori Némoto dont l’Appel interstellaire (partie 6) est un passage d’anthologie. Si les sirlis du désert pépient au cœur de chant d’oiseaux de la première partie, ce sont Les orioles, loriots de l’ouest américain qui entrent en scène dans le deuxième passage, tandis que les chants d’oiseaux japonais et américains décryptent Ce qui est écrit sur les étoiles en un mouvement cyclique virtuose. Puis, porté par le piano, c’est au tour du Cossyphe d’Heuglin (oiseau d’Afrique du Sud) d’enchanter le monde. La géographie des canyons tisse avec les chants d’oiseaux une trame puissante réunissant les écritures telluriques et minérales aux emportements aériens qui dépassent les frontières des continents, seuls sans doute à pouvoir nous faire atteindre une Jérusalem céleste à laquelle est comparé le site de Zion Park (partie 12, Zion Park et la Cité céleste).

 

Couverture CD Des canyons aux étoiles de Messiaen par Jean-François Heisser et l'Orchestre de la Nouvelle Aquitaine

Jean-François Heisser dirige avec une scintillance onirique cette partition dont il a été longtemps le pianiste (ici, Jean-Frédéric Neuburger relève le défi avec maestria, unissant à un époustouflante technique un jeu nuancé et coloré). Le xylorimba (Adélaïde Ferrière) et le glockenspiel (Florent Jodelet) dialoguent avec une élégante finesse. L’Orchestre de chambre Nouvelle-Aquitaine apporte ses couleurs, son sens des contrastes, l’équilibre de ses pupitres particulièrement sensibles grâce à une somptueuse prise de son. Bref, le chef d’œuvre de Messiaen qui nous a quittés il y a trente ans (le 27 avril 1992) trouve ici un splendide écrin.

Des canyons aux étoiles, Olivier Messiaen, Orchestre de Chambre Nouvelle-Aquitaine, éditions Mirare

À rythmes croisés

À rythmes croisés

Kalliroi Raouzeou et Sylvie Aniorte-Paz empruntent le nom de leur nouvel album, Zoppa, à l’expression italienne « alla zoppa » qui désigne le mouvement « à la boiteuse » en musique. Leur vagabondage entre les langues, les textes des poètes, Fernando Pessoa, Jorge Luis Borges, Pablo Neruda, et leurs propres écrits, tisse une « topographie » répartie en douze pièces. Invisibles ouvre le recueil, voix à l’unisson, dans la pleine beauté des timbres de chacune, l’une un peu plus grave teintée des intonations rocailleuses de l’espagnol flamenquiste, l’autre aux modulations souples, toutes deux sourdement passionnées. Un parfum de jazz s’immisce dans ce premier morceau, auquel fait écho le dernier, éponyme du CD, Zoppa, seul à être entièrement écrit en français et qui porte un regard tendrement espiègle sur l’élan créateur dont la thématique se décline au fil des musiques : Não sou nada (« Je ne suis rien/ (…) / je porte en moi tous les rêves du monde »), hommage au voyageur immobile de Fernando Pessoa, part du rythme interne du phrasé du poème, fondation d’une mélodie qui se déploie ensuite avec ampleur, Víspera, de Pablo Neruda égrène « des milliers de particules de sables et des rivières qui ignorent le repos », Leo te digo dessine un jeu de piste entre les mots grecs et espagnols. Kaïmo, l’intraduisible terme grec transcrit parfois par spleen, orchestre les langues vernaculaires des deux chanteuses en écho, tandis que Roma joue sur le thème du palindrome Roma Amor. Car il est avant tout question d’amour. Il y a celui protecteur de la Vierge Marie, figure de la Panagia grecque, qui console les exilés qui accostent à Phocée sur une musique traditionnelle de l’île de Patmos tandis que la lyra crétoise apporte ses effluves d’Orient. Le sentiment amoureux est magnifié par les mots de Neruda, Diciendo que palabras, les échos invocatoires de Litania à la mélancolie jazzée, les traces rêvées d’amours jamais avouées, Que no daría (Borges) : « que ne donnerais-je pour la mémoire que tu m’aurais dit que tu m’aimais »… « à contre-nage » les musiciennes dansent accompagnées par une phalange de musiciens d’exception. Un petit bijou !!!

Zoppa, Sylvie Aniorte-Paz & Kalliroi Raouzeou, Sublimes Portes

Zoppa, dernier disque de Kalliroi Raouzeou et Sylvie Paz
Zones grises et frontières

Zones grises et frontières

Il s’agit d’un roman écrit bien avant la guerre actuelle. Tout est dit déjà, Andreî Kourkov nous donne des clés essentielles pour comprendre l’escalade tragique d’aujourd’hui. Pas étonnant qu’il ait reçu le prix Médicis étranger 2022!

Le roman d’Andreï Kourkov, Les abeilles grises, nous plonge en un style dépouillé dans l’univers des sociétés postsoviétiques que l’auteur connaît bien. Ici, il part de la situation improbable de deux personnages, « chacun plus accroché à sa maison-exploitation qu’un chien à son os favori », « les deux derniers habitants de Mala Starogradivka », village situé dans une « zone grise » prise entre l’armée ukrainienne et les séparatistes prorusses. Le protagoniste du récit, Sergueïtch, se sent responsable de ses abeilles et vit dans la crainte qu’un obus ne tombe sur la grange où leurs ruches sont installées pour l’hiver. Pachka, son « ennemi » d’enfance entretient des relations troubles avec les belligérants afin de se procurer des aliments et de la vodka. Lorsque ce dernier demande à Sergueïtch ce qu’il ferait si « les nôtres » lui réclamaient quelque chose, l’apiculteur rétorque « mes « nôtres » sont dans la grange, je n’en connais pas d’autres ». Pourtant lui-même sympathise avec Pedro un soldat ukrainien qui lui rend des visites clandestines. Dans ce cadre de fin du monde hanté par la neige, le froid, le manque d’électricité (elle a été coupée trois ans plus tôt), les bruits des détonations, voire des obus qui s’abattent sur certains bâtiments, les personnages survivent dans un présent parfois contaminé par les réminiscences. Il y a quelque chose du Désert des Tartares dans cet espace qui semble exister hors du monde et du temps. Une autre approche géographique et temporelle se dessine lorsque Sergueïtch part avec ses abeilles pour les lâcher sur des territoires sans danger. Il passe en Ukraine, en Crimée… Le récit devient fable où tragédie et humour se côtoient sous le boisseau de la Russie… L’énorme gâchis de la guerre est souligné par le contraste entre les couleurs de la vie et le gris qu’elle impose. Plus parfaites que les hommes ou aussi promptes aux petitesses qu’eux ?  Moteur des pérégrinations de notre personnage, les abeilles servent de contre-point aux incohérences et absurdités nourries par les êtres humains… À méditer.

Les abeilles grises,
Andreï Kourkov, traduit du russe par Paul Lequesne, éditions Liana Levi

Les abeilles grises de Kourkov
Et si ensemble était la solution?

Et si ensemble était la solution?

La nouvelle création de la Cie du Jour au lendemain, Babïl de Sarah Carré mise en scène par Agnès Régolo, est le premier texte du répertoire jeunesse travaillé par la troupe que nous avons trouvée déjà si pertinente et inventive dans les pièces « pour les grands ». La qualité ne se dément pas ! Au Bois de l’Aune, le public enfantin, sans doute le plus difficile, est captivé par l’histoire, le rythme sans faille, la présence expressive des deux comédiens, Antoine Laudet et Raphaël Bocobza qui, d’emblée, instaurent une familiarité complice avec le public, miment, dansent, jouent de l’hyperbole, jubilent. 

Devant une sorte de « Pangée » constituée de la réunion de quatre cartes choisies sur divers continents, entourés d’un cercle de cartes géographiques qui délimitent l’espace scénique, les deux amis Tohu et Bohu s’évertuent à conter une histoire qu’ils ont inventée. Le premier, à la parole facile, monopolise le récit, tandis que le second, plus timide, éprouve de grandes difficultés à achever ses phrases, mais supporte mal de se voir confisquée la narration de ce qu’il a imaginé. Dépossédé, il se sent, devenir invisible… et les disputes naissent (inénarrables moments de bravoure !) en écho au conte de la fondation de Belba : aux débuts du monde, les personnes vivaient très éloignées les unes des autres et décidèrent de vivre ensemble dans une grande maison, presqu’une ville, aux multiples étages : Belba. Le mythe de Babel est là bien sûr, mais s’inverse : les heurts éclosent aux débuts de la construction, car personne ne s’entend, ne se parle vraiment, ni ne partage les points de vue de manière égale, à l’instar de nos deux personnages. Si les dessins peuvent être éloquents, la parole est le creuset de la poésie, de la création, des déformations (parfois on se croirait chez le Prince de Motordu), mais aussi un enjeu de pouvoir : celui qui sait la manier l’emporte sur les autres même si ces derniers sont judicieux… La parole est le lieu de création du monde (« c’est froid le silence ») et de soi : « C’est celui qui dit qui est » s’emporte l’un des protagonistes. Le théâtre est une œuvre collective nous rappellent Tohu et Bohu, notre univers aussi. Quelle pépite !

 

Babïl de Sarah Carré mis en scène par Agnès Régolo avec Antoine Laudet et Raphaël Bocobza

Babïl © Fred-Saurel

Le 30 octobre 2021 cette pièce a été jouée au Théâtre du Bois de l’Aune à Aix-en-Provence. Bientôt elle sera reprise au théâtre Durance, je suis sûre que j’irai y faire un tour!