Sophia Liu avait séduit le public de La Roque d’Anthéron l’an dernier. Aussi, le public se pressait à la Maison du Cygne de Six-Fours pour l’écouter de nouveau dans le cadre de La Vague Classique dont les enchantements s’achèvent malheureusement cette année en raison du changement politique de la mairie. Finie la volonté d’élever le public vers les sommets ! (et avec des tarifs rendant les plus grands musiciens de la planète accessibles à toutes les bourses, le prix débutant à 11,80€ !). 

Il ne faut pas se fier à la fragilité de la jeune artiste qui arrive, concentrée, devant le public. Consacrée à Chopin, la première partie de son récital choisissait la netteté des articulations, et un jeu qui semblait mettre les notes à nu en des élans aux phrasés presque jazziques, passant de l’énergie pure de la Polonaise héroïque aux arpèges virevoltants du 3ème Nocturne, à la passion brillante du Rondo, au lyrisme de la Ballade n°1 ou aux ombres du 3ème Scherzo composé à Majorque. L’approche de la jeune pianiste (elle a dix-sept ans !) donnait l’impression d’une simplicité absolue, comme la forme d’une nécessaire évidence destinée à dialoguer avec le cadre champêtre de la Maison du Cygne.  

La deuxième partie du programme offrait à cette artiste d’exception un champ dans lequel elle donna sa pleine mesure.  La « scène rustique » de Dumka, op.59 en do mineur que Tchaïkovski composa dans sa Datcha des alentours de Moscou s’inspire d’un chant nostalgique né dans l’Ukraine du XVIème siècle (de Nikolaï Lyssenko, en passant par Chopin, Kozlowski, Moussorgski, Liszt, Dvořak, nombre de compositeurs l’ont illustré). Avec aisance, l’interprète se glisse dans les différentes tonalités, les rythmes complexes et un tempo qui invite à la contemplation. La nostalgie et la joie exaltée se fondent en un lyrisme dramatique émouvant au fil des séquences où variations et répétitions se mêlent. 


Sophia LIU©Six-Fours/ La Vague Classique_11Juin2026

Sept des mois des Saisons que Le Nouvelliste, un magazine musical mensuel de Saint-Pétersbourg commanda à Tchaïkovski offraient ensuite leurs délicats tableautins, miniatures ciselées.  Le musicien, certes, sans doute heureux de compléter son salaire de professeur d’harmonie au Conservatoire de Moscou, en procrastinait à plaisir, la composition, trouvant cette tâche (un tableau poétique pour chaque mois du magazine) insignifiante. Son domestique, dit-on avait la charge de lui rappeler l’échéance de l’envoi. Tchaïkovski s’asseyait alors et composait d’un seul jet la pièce à envoyer ! La nonchalance affichée par l’artiste, du moins d’après ces récits, contraste avec le brillant de ce cycle de pièces ! 

Sophia Liu s’en empare avec finesse, passe d’une atmosphère à l’autre, dessine ici un paysage, esquisse là une saynète vivante. On entend alors le chant de l’alouette, celui du travail du faucheur, les rodomontades de la chasse, le galop des chevaux de la troïka, la fête de Noël qui s’emporte sur un rythme de valse, ou encore le balancement d’une barque au cœur du mois de juin… 
Sous-titrée « fantaisie orientale », Islamey que Mili Balakirev dédia à Nikolaï Rubinstein, créateur de  l’œuvre le 30 novembre 1869 à Saint-Pétersbourg, n’a pas pris une ride et reste l’un des Everest du piano en raison de ses exigences techniques. 

Sophia LIU©Six-Fours/ La Vague Classique_11Juin2026

Le compositeur russe s’est attaché à des musiques folkloriques qu’il avait écoutées dans le Caucase, Islamey, un air de danse et un thème familier des Tatars de Crimée. Entre les prouesses et les alanguissements du piano, on se laisse totalement séduire par la virtuosité de la jeune artiste, qui, ovationnée, offrira à l’assistance enthousiaste une troisième partie de bis éblouissants, Paraphrase d’Alfred Grünfeld sur la Chauve -Souris de Johann Strauss (Die Fledermaus), la Valse dite « du petit chien » de Chopin et le Tournament Galop du pianiste virtuose et compositeur américain Louis Moreau Gottschalk (1829-1869) qui fut refusé à treize ans au Conservatoire de Paris sans avoir été écouté, juste à cause de sa nationalité, (on était au XIXème !) alors que Liszt et Chopin l’avaient reconnu comme l’un de leurs pairs.

Concert donné le 11 juin 2026 à la Maison du Cygne dans le cadre de la Vague Classique.

Photographies © Six-Fours / La Vague Classique