Nelson Goerner fait partie de ces rares interprètes qui « peuvent tout jouer », non pas grâce à leur technique (la question ne se pose même pas!) mais par leur capacité à entrer dans l’esprit des oeuvres et à en restituer la teneur avec une élégance et une intelligence doublées de poésie.
Ce soir-là, ce poète du piano jouait le chef-d’œuvre d’Albéniz, Iberia, dont il a fait un enregistrement sous le label Alpha Classics (sorti le 1er mai 2022), salué par la critique (Choc de Classica).
La partition répartie en quatre cahiers et douze tableaux d’Iberia fait partie des Himalaya du piano et demande à son interprète une technique plus qu’impressionnante. Rares sont les récitals au cours desquels l’intégrale est jouée, tout au plus une seule, voire deux des parties sont intégrées à un programme éclectique.
L’œuvre est le chant du cygne du compositeur espagnol, il l’achèvera en 1909, année de sa disparition. Lui qui vit Paris depuis 1883, ce grand voyageur va éprouver la nécessité de livrer une évocation somptueuse de l’Espagne. Il ne s’agira pas pour lui de plonger l’auditeur dans une série de clichés et d’images « typiques », mais bien de transmettre un panorama intime de son pays natal, d’en extraire les impressions, pas celles, superficielles d’un touriste avide de folklore, mais d’en partager les réminiscences, les émotions, de suggérer plutôt que de montrer (sauf sans doute dans Corpus Christi en Sevilla où la Fête-Dieu s’anime d’une foule et de ses rites), de transcrire l’amour d’une contrée par l’impalpable, l’indicible et, par une subtile narration sonore, en convoquer la réalité.
La virtuosité fait partie de la marque de fabrique d’Isaac Albéniz. Déjà enfant, à quatre ans, pour son premier concert au Théâtre Romea à Barcelone, il suscita une telle admiration que certains spectateurs allèrent soulever le rideau de fond de scène pour vérifier si personne ne jouait à sa place! Ses qualités immenses n’empêchèrent pas cependant son renvoi du Conservatoire de Paris où il était entré à sept anses raison de son peu d’attention. Il préférait d’ailleurs se lancer dans de grandes improvisations devant un public que d’être assidu au Conservatoire de Madrid où il fut reçu ensuite. Dans tous les Conservatoires il se fit remarquer par sa mauvaise conduite, ce qui ne l’empêcha pas de devenir professeur à son tour et d’arpenter le monde grâce à ses talents musicaux!
Pas de Kitch donc dans Iberia, mais un itinéraire spirituel au fil d’une série de titres qui sont autant de prétextes: Albéniz fonde ici une mythologie de l’Espagne aux nuances infinies aux rythmes multiples qui se heurtent, se croisent, s’harmonisent, de dissonances et d’orbes fusionnels. Sous les doigts de Nelson Goerner qui a sans doute une troisième main cachée, un orchestre apparaît, foisonnant, intense, bouleversant de couleurs, d’ombres, de lumières suggérées, de puissance tellurique et de fragilité mouvante. Le flux de cette oeuvre titanesque transporte la conque du parc de Florans, cigales et grillons compris dans une vision onirique de terres et de villes, de côtes baignées d’eaux poissonneuses, de foules animées, de danses scandées par talons et palmas… Les images naissent et se dissolvent emportées dans le torrent des notes et des rythmes. Les mirages se créent et s’effacent, chassés par des sensations nouvelles.
Souvenirs ou diffractions de la lumière? La géographie prend sa source dans les analogies, les sonorités qui rappellent des airs de fête, des ambiances de marché, de rues, de ports, de quartiers populaires. Tout est transfiguré dans cette évocation qui nous dit à la fois le caractère insaisissable des réminiscences et la puissance évocatrice de la musique qui reste seule capable de faire naître des images lorsque tout est oublié.
Performance poétique de haut vol dans l’exploration du mystère des attachements!
Concert donné le 3 août 2026 au Parc de Florans dans le cadre du Festival de la Roque d’Anthéron
Photographies © Franck Denis
Laissons la parole à Nelson Goerner pour évoquer Iberia….

