Notes sur le Festival de Pâques

Notes sur le Festival de Pâques

Quel privilège d’assister à quasi tous les concerts de ce festival! On y écoute les plus talentueux musiciens d’aujourd’hui, des musiques d’hier, des créations. Le terme « musiques d’hier » est d’ailleurs peu judicieux, quelle que soit l’époque de composition, lorsque les notes sont jouées devant nous, elles font partie de notre présent, nous accompagnent dans nos rêveries, nos gestes, nos souvenirs, nos aspirations. Elles sont notre respiration…

Voilà en vrac les deux « résumés » de ces journées exceptionnelles qui ont été publiés dans les pages de Zébuline.

Les Talens Lyriques<br />
Chœur de Chambre de Namur<br />
Christophe Rousset, direction, Passion selon Saint-Matthieu © Caroline Doutre

Passion selon Saint-Matthieu, Les Talens Lyriques, Chœur de Chambre de Namur , direction Christophe Rousset © Caroline Doutre

Première semaine, florilège presque exhaustif

Après une ouverture tout aussi brillante que cinématographique, le festival de Pâques concocté par son directeur artistique, Renaud Capuçon, suit un rythme soutenu, arpentant les chemins de la musique classique, passant des grands ensembles aux formations chambristes, pour la délectation des publics présents ou empêchés (grâce aux retransmissions offertes par l’assami à des associations, aux patients de centres de soins ou résidences senior).

La pièce maîtresse de la période pascale

Bien sûr, l’un des moments forts du festival est la représentation d’une des Passions de Jean-Sébastien Bach. Les dix ans voyaient la seconde, la plus ample avec ses deux chœurs et ses deux orchestres, interprétée par Les Talens Lyriques et le Chœur de Chambre de Namur sous la houlette de Christophe Rousset. L’alliance subtile entre le chant et le récitatif porté par Ian Bostridge, souverain en évangéliste par sa justesse de ton, d’intonation, d’intention, véritable colonne vertébrale de l’œuvre, rendait cette version de la Matthäus-Passion particulièrement bouleversante, les voix des solistes s’intègrent dans le fil de la narration avec une sobre élégance (moment sublime avec l’alto, Mari Askvik, où palpitent des phrasés qui rappellent la cantate Ich habe genug !). Les deux chœurs, tels ceux de la tragédie grecque antique, commentent l’action, déplorent, s’indignent, selon qu’ils représentent la foule des accusateurs ou celle des fidèles éplorés. L’oratorio devient opéra (cette forme était interdite le Vendredi saint), la passion christique voit les paroles messianiques se réaliser, reniement de l’apôtre Pierre, trahison de Judas, calvaire… Les liens se nouent entre le ciel et la terre dans le creuset mystique des phrases musicales.

Deux messes complétaient le programme biblique, le petit bijou qu’est la Petite Messe Solennelle de Rossini et la somptueuse Messe en Ut de Mozart. Pour les interpréter, le superbe Ensemble Vocal de Lausanne accompagné par le piano de Simon Savoy et l’harmonium de Vincent Thévenaz pour la première et l’Orchestre de Chambre de Genève pour la seconde, dirigés par le subtil chef Daniel Reuss accordait la beauté des voix aux diverses strates du propos. Les solistes, Sophie Negoïta, soprano, Barbara Kazelj, mezzo-soprano, Thomas Walker, ténor, Tobias Berndt, baryton, se glissaient avec aisance dans ces fresques, leur donnant des allures opératiques.

Grands orchestres

On ne le répètera jamais assez : après les années covidiennes, retrouver sur scène de grands ensembles nous fait sentir à quel point ils nous ont manqué. La direction souple d’Iván Fischer se conjuguait à la verve du violon de Renaud Capuçon face au Budapest Festival Orchestra dont les contrebasses, contrairement à la géographie « classique » des orchestres sur un plateau, étaient installées en position haute, en fond de scène, enveloppant de leur orbes sonores la pâte mélodique de l’orchestre qui débutait le concert par une pièce de Dohnányi, compositeur emblématique de la musique hongroise de la première partie du XXème siècle, Minutes symphoniques pour orchestre, et son armada de cuivres  à laquelle succédait le Concerto pour violon n°1 de Bartók.

Budapest Festival Orchestra<br />
Iván Fischer, direction<br />
Renaud Capuçon, violon © Caroline Doutre

Budapest Festival Orchestra, Iván Fischer, direction, Renaud Capuçon, violon © Caroline Doutre

Le dialogue virtuose entre le soliste et l’orchestre connut ce soir-là une version d’anthologie : le violon solo s’élançait à l’assaut de phrasés éblouissants, trouvant des accents, des élans, des respirations, habités d’une verve rare où la musique puissamment incarnée dans l’instrument, exprime l’ineffable. Le Don Juan de Richard Strauss élevait ses falaises au bord desquelles on s’arrête le temps de goûter au vertige tandis que la Danse des sept voiles de Salomé ouvrait les portes des mille et une nuits et que Till Eulenspiegel Lustige Streiche (Till l’Espiègle) nous entraînait dans sa poésie narrative. La soirée se terminait, devant le succès de ce théâtre en mouvement par une série de danses magyares aux allures tziganes improvisées et endiablées qui emplirent le GTP d’une joie rare. Le Czech Philharmonic nous plongeait dans la Symphonie n°6 en la mineur « Tragique », l’une des plus difficiles de Gustav Malher, œuvre toute de tensions sous la baguette de Semyon Bychkovqui passe de la marche sombre scandée par une percussion militaire à des élans passionnés, des instants emplis de confusion et d’effroi, des ambiances champêtres où apparaissent des cloches de vaches en un assemblage qui n’est pas sans rappeler le gamelan, des liaisons sur le fil des vibrations, des vagues immenses qui déferlent, et un Finaleébouriffant. L’Orchestra Sinfonica Nazionale della Rai accordait à l’interprétation de pièces de Wagner, (extraits de Lohengrin, Tannhäuser, Parsifal) des accents verdiens sous la direction fine de Fabio Lusi qui creuse dans l’épaisseur des partitions, donnant à entendre l’enchâssement de toutes les strates. L’étoile montante, Gun-brit Barkmin, soprano au timbre affirmé et large, campait avec justesse la mort d’Isolde puis l’immolation de Brünnehilde. Le B’Rock Orchestra, dirigé de son siège par René Jacobs, se repliait sagement sur deux cantates de Bach et le Stabat Mater de Pergolèse, dont le duo final entre Brigitte Christensen (soprano) et Helena Rasker (alto) contenait ce qu’il y a de plus sublime dans l’art baroque.

Les enfants petits et grands aux anges !

The amazing Keyston Big Band offrait à la partition de Prokofiev une nouvelle lecture entièrement jazzée pour l’histoire de Pierre et le loup, choisissant en récitante, Laurence Ferrari, toute de douceur espiègle et complice. La musique est retravaillée avec finesse, remplace les violons initiaux Pierre par piano, contrebasse, batterie, prend des chemins inattendus, retombe sur ses pattes comme le chat… En guise de rappels, est présenté un début d’Alice au pays de merveilles, prochaine création de l’ensemble. Le jazz décline ses voltes, mue les thèmes en improvisations malicieuses, le conte s’égare sur des sentiers de traverse, revient au sujet par des tours inattendus en une délicieuse fantaisie.

Duos emportés

Les duos dessinent leurs orbes avec une intelligence et une sensibilité chatoyante. Surprenant, celui entre la lumineuse flûtiste Lucie Horsch et le claveciniste Max Volbers, fait converser les siècles et les œuvres avec espièglerie et virtuosité. Le violoncelle de Victor Julien-Laferrière et le piano de David Fray ourlent les instants d’une indicible magie, que ce soit dans la Fantasiestücke de Schumann, ou des sonates de Beethoven et de Brahms, programme d’une élégante cohérence. Qualité que l’on retrouve dans le duo qui unit le fantastique pianiste, trop rare en France, Igor Levit, et Renaud Capuçon qui soulignent les liens entre Bach, Busoni (merveilleuse Sonate n° 2 en mi mineur !) et César Franck. Le temps se suspend, grâce éblouie…

Lucie Horsch, flûte à bec<br />
Max Volbers, clavecin<br />
« Conversations » © Caroline Doutre
Final du Festival de Pâques 2023 © Caroline Doutre

Final du Festival de Pâques 2023 avec Dominique Bluzet et toute l’équipe du festival © Caroline Doutre

Happy birthday  !

Le bilan de la dixième édition du Festival de Pâques d’Aix-en-Provence affiche un record absolu de fréquentation : près de 30 000 spectateurs!

L’investissement sans faille des équipes du festival (personnels du Grand Théâtre de Provence et du Jeu de Paume en tête), de Dominique Bluzet de Renaud Capuçon et du soutien financier inconditionnel du CIC dans la grande tradition du mécénat.

Le concert de clôture reflétait l’esprit du festival. La carte blanche du fantastique violoniste qu’est Renaud Capuçon s’attachait à réunir sur scène la belle phalange de Génération @ Aix dont une partie a débuté là il y a dix ans. Désormais aguerris, les jeunes musiciens jouent d’égal à égal avec le maestro, lui donnent la réplique avec fougue, lorsqu’ils ne sont pas seuls, face à de sublimes partitions comme Violoncelles vibrez ! pour deux violoncelles et orchestre (de six violoncelles) du contemporain Giovanni Sollima. Après les plus classiques Bach et Vivaldi, Renaud Capuçon, espiègle, annonçait un thème et variations sur les modèles de Haydn, Bach, Mozart, le cinéma et bien d’autres… un « joyeux anniversaire » pétillant d’humour et de facéties !

Des solistes éblouissants

Auparavant on avait été saisis par la palette d’Alexandre Kantorow qui, dès les premières attaques, séduit par la connivence établie d’emblée avec le piano. L’instrument n’est plus que le vecteur d’une âme. Le pianiste tisse des paysages infinis, laisse respirer la partition. Son éblouissante virtuosité offre à ses interprétations un phrasé lumineux à la fois aérien et profondément ancré dans la matérialité sonore. Bien sûr, on attendait Martha Argerich, l’immense, la fantaisiste, la merveilleuse. 

Martha Argerich et Lahav Shani au Festival de Pâques 2023 © Caroline Doutre

Martha Argerich et Lahav Shani au Festival de Pâques 2023 © Caroline Doutre

Elle plonge dans l’essence des œuvres, en livre la quintessence et leur accorde un air d’évidence limpide. L’excellent pianiste et complice Lahav Shani lui donnait la réplique. Prokofiev, Rachmaninov, Ravel, peu importe le compositeur, des mondes s’ouvrent, et on se laisse guider aveuglément. 

Incroyable soliste, avec des capacités qui semblent échapper au commun des mortels, Yuja Wang interprétait avec une indicible puissance le Concerto pour piano composé pour elle par Magnus Lindberg, une étoffe taillée sur mesure : le bel Orchestre de Parisservait alors d’écrin à la pianiste, lui faisant écho sur des vibrations, prolongées par les cordes ou les percussions, en une esthétique cinématographique. Il faudra à l’orchestre se retrouver seul dans la Symphonie n° 6, dite Pathétique de Tchaïkovski pour montrer toute sa finesse, évitant les pièges du pathos comme ceux de passages parfois trop martiaux, sous la direction très enlevée et subtile de Klaüs Mäkelä qui semblait danser les partitions.

Yuja Wang et l'Orchestre de Paris © Caroline Doutre

Yuja Wang et l’Orchestre de Paris © Caroline Doutre

Des ensembles aussi

Avant l’Orchestre de Paris, d’autres formations avaient démontré leur excellence sur la scène du Grand Théâtre de Provence. Ainsi, l’Orchestra Mozart, d’une remarquable unité dans ses couleurs, ses phrasés, la circulation des thèmes en une palette cohérente sous la houlette efficace de Daniele Gatti, abordant avec une infinie douceur Siegfried-Idyll que Wagner composa pour l’anniversaire de son épouse, Cosima.

Il est vrai que ce concert souffrit de la proximité avec celui du Quatuor Dutilleux donné au conservatoire Darius Milhaud, dont la verve servit avec panache le Quintette à cordes de Fauré avec le pianiste Jorge Gonzales Buajasan et le somptueux Quatuor à cordes en fa majeur de Ravel. On entendit aussi ce compositeur que l’on réduit trop souvent au Boléro, lors du concert Solistes de la Karajan-Akademie de Berliner Philharmoniker, dans son Introduction et Allegro pour harpe, flûte, clarinette et quatuor à cordes en sol majeur, une pépite ! Inclassables les soirées d’opéra et de chant ! Le Gürzenich Orchester Köln dirigé avec une élégante justesse par François-Xavier Roth joua une version de concert du Vaisseau Fantôme de Wagner d’anthologie avec le Chör der Oper Köln, époustouflant de présence dans une mise en espace qui le convoqua devant la scène, faisant entrer le public dans les eaux nordiques tandis que les solistes (tous les chanteurs sans partition !) interprétaient avec une intelligence passionnée ce récit de damnation et de rédemption (Ingela Brimberg fut une exceptionnelle Senta !). Le temps s’effaçait devant Electric Fields conçu par David Chalmin (électronique live) et la soprano Barbara Hannigan. Sa voix, comme venue d’un autre monde, modulait sur les brisures, fragile et bouleversante à l’extrême dans son exploration des limites ; puis elle était reprise par les effets électroniques qui la renvoyaient à l’octave en un dialogue polyphonique ; parfois murmurée, elle laissait transparaître les crêtes sonores et les pulsations des textes, transcendant les mots et les musiques de Hildegarde von Bingen, Barbara Strozzi ou Francesca Caccini, accompagnée par les deux pianos de Katia et Marielle Labèque, en un tissage onirique et arachnéen. Le monde est musique…

Quatuor Dutilleux et le pianiste Jorge Gonzalez Buajasan © Caroline Doutre

Quatuor Dutilleux et le pianiste Jorge Gonzalez Buajasan © Caroline Doutre

Vaisseau Fantôme © Caroline Doutre

Vaisseau Fantôme © Caroline Doutre

Barbara Hannigan et les soeurs Labèque © Caroline Doutre

Barbara Hannigan et les soeurs Labèque © Caroline Doutre

Festival de Pâques du 31 mars au 16 avril

Sensibles Machines!

Sensibles Machines!

Parmi les découvertes de ce début d’année, et un gros coup de coeur, il y a le travail de Dan Tepfer. Son approche a de quoi réconcilier avec les maths les plus allergiques. son approche de la musique, de son fonctionnement, est d’une ingéniosité bluffante. Un résultat froid pourrait-on penser, et bien pas du tout!

« Une musique à l’intersection entre l’algorithmique et le spirituel », ainsi se définit le travail du génial pianiste mais aussi astrophysicien qu’est Dan Tepfer. En tournée pour présenter son CD, Natural Machines (sorti en 2019), il faisait escale au théâtre Armand de Salon-de-Provence (enfin ! le concert initial était prévu en 2021), invité par Les Scènes Intérieures, déclinaison buissonnière de l’estival Festival international de Musique de Chambre de Provence. La musique classique a été source d’inspiration pour le musicien, surtout la musique de Jean-Sébastien Bach (Dan Tepfer a joué dans un disque paru en 2011 les Variations Goldberg telles que les a écrites Bach en ajoutant des variations improvisées à celles fixées par le Cantor) qu’attirait tout ce qui était nouveau dans l’instrumentarium de son époque. Curieux de tout à son exemple, Dan Tepfer s’empare du Disklavier de Yamaha, écho moderne des pianos mécaniques à rouleaux et qui a pour particularité d’être relié et piloté par un ordinateur portable. « Observer ce que la technologie peut apporter à la création musicale contemporaine est fascinant », sourit le pianiste qui fait part de sa passion pour les chiffres et des rapports qui se tissent entre eux, convoquant l’image de Pythagore et de la théorie de l’harmonie des sphères chez les Grecs de l’antiquité.

Dan Tepfer écrit pour chaque pièce un programme différent qui enjoint le piano à compléter ses improvisations, à la tierce, par exemple ou à l’octave, puis en canon ou en inversion… Ces programmes permettent au piano de « réagir » en temps réel aux improvisations du musicien, établissant un dialogue surréaliste où l’être humain et la machine semblent dialoguer avec finesse et parfois un humour potache. 

Dan Tepfer naturals Machines

Dan Tepfer Natural machines © DR

Un temps, Dan Tepfer laisse même le piano jouer seul tandis qu’il improvise au mélodica ! Un large écran surplombant la scène donne à voir sur son côté droit le clavier, les mains du pianiste et les touches du piano qui se meuvent d’elles-mêmes, comme si un fantôme bienveillant venait accompagner l’exercice du soliste. Sur le côté gauche se dessinent les formes produites par les sons, leurs enchevêtrements. Le morceau Fractal Tree est particulièrement fantastique : un arbre, composé d’une multitude de « y », semble respirer au fil des notes en un mouvement continu et hypnotique. Les mélodies naissent, se développent, s’épanouissent, s’étirent, bourdonnent, s’élancent, nourrissent la géométrie de leur écriture colorée d’un inlassable mouvement. Tout simplement beau et envoûtant.

Concert donné le 23 mars au théâtre Armand, Salon-de-Provence

Et si déjà le monde n’était plus qu’une légende?

Et si déjà le monde n’était plus qu’une légende?

La création 2021 du chorégraphe et directeur du KLAP, Michel Kéléménis, Légende, s’adresse aux enfants, mais aussi aux grands par son universalité. Certes, à l’instar des livres pour enfants, pas de grandiloquence ni de recherche indigeste, mais un condensé d’inventivité, de délicatesse, d’humour, qui nous amène à réfléchir, passés les premiers émerveillements et les premiers rires. Le point de départ s’ancre dans une dystopie à laquelle bien des signes actuels semblent prédisposer notre avenir : les animaux ont disparu de la Terre, seuls restent les êtres humains. 

Légende, spectacle de Kéléménis donné au Pavillon Noir, Aix-en-Provence

Légende de Michel Kéléménis © DR

Ils sont quatre sur scène, les survivants de l’apocalypse, Claire Indaburu, Hannah Le Mesle, Maxime Gomard, Anthony Roques, comme surpris d’exister encore alors que tout s’est dissipé. Subsiste comme animal de compagnie un très spirituel petit robot (un projecteur qui s’anime et dont les « yeux » bougent et changent de couleur en fonction de ses émotions), digne héritier de Wall-E (le petit héros mécanique du film éponyme d’Andrew Stanton). Pas d’apitoiement ni de lamento sur le temps passé. Les interprètes font revivre par leur danse la faune absente, réinventent les démarches, les attitudes, les tenues, et déploient une fresque drôle voire potache, où leurs souvenirs nimbés d’une imagination fertile ou l’inverse peu importe, reconstituent l’idée des éléphants, des cygnes, des hémiones, les poules… La musique du Carnaval des animaux de Saint-Saëns permet de décrypter ce qui pourrait être obscur dans l’identification des spécimens représentés. Des séquences dues aux créations électro d’Angelos Liaros-Copola viennent ajouter un autre dynamisme et ancrent le propos dans l’hypothétique futur qu’il décrit. La danse s’orchestre en tableautins expressifs au cœur desquels les danseurs deviennent les acteurs de leur propre mythologie, émouvants, drôles, architectes d’une histoire rêvée.

Les corps sont des idées dont la mouvante géométrie se développe avec une élégante vivacité. La précision des gestes, le sens toujours présent dans le moindre pas, l’intelligence espiègle d’une narration qui ose les détours les plus insolites et fonde un bestiaire qui tient tout autant de celui que nous connaissons que de celui d’un Brueghel, associant à l’observation du réel les ajouts les plus incongrus, créant une arche de Noé fantastique où des êtres mirifiques s’envolent, d’autres plongent dans les eaux calmes d’une mer onirique, d’autres encore arpentent la terre, s’y cachent, trouvent des arbres improbables, des nids étranges. L’acrobatie s’immisce dans la grammaire de la danse, apporte l’élan de ses pirouettes à la volonté de sauver un monde perdu… celui de notre humanité aussi nimbée des superbes lumières de Bertrand Blayo.

Spectacle donné au Pavillon Noir le 25 mars

Alexandre Kantorow, l’âme du piano

Alexandre Kantorow, l’âme du piano

Ce jeune pianiste, (il est né en 1997), fait déjà partie du cercle très fermé des plus grands interprètes de son temps. On l’avait découvert tout jeune récipiendaire et premier français à l’obtenir, du premier prix du concours Tchaïkovski de Moscou, cette médaille Fields des pianistes, au festival de la Roque d’Anthéron. Depuis, chaque concert découvre un jeu toujours plus approfondi, plus virtuose (non par une volonté d’esbrouffe gratuite mais par une lecture de plus en plus fine et réfléchie des œuvres).

Au festival de Pâques, Alexandre Kantorow proposait un programme intelligemment construit, croisant autour de thèmes de lieder trois étoiles romantiques, Johannes Brahms, Franz Schubert et Franz Liszt. Du premier, la Sonate pour piano n° 1 en ut majeur, opus 1 dont l’allegro est inspiré du lied Verstohlen geht der Mond auf (La lune se lève furtivement) déclinait les éclats de ses quatre mouvements dont Clara Schumann disait : « tout est plein d’imagination débordante, d’une sensibilité intériorisée et magistrale dans forme ». On y reconnaît, au détour d’une phrase de l’Andante le thème de la berceuse « la lune s’est levée ce soir, bleue, bleue, fleurette bleue », les notes émergent du halo des songes, lumineuses, des vagues souterraines naissent, qui soudain déferlent… 

Alexandre Kantorow au Festival de Pâques 2023

Alexandre Kantorow, Festival de Pâques 2023 © Caroline Doutre

Le pianiste relève les manches, artisan face l’ouvrage dont il va tirer le meilleur parti. Un instant de concentration, afin de renouer le fil avec l’esprit du compositeur disparu, et les mains immenses s’emparent de l’instrument le transforment en vecteur de l’âme, prolongement du geste créateur. Le maître d’œuvre éprouve les possibilités de son outil, puissance des cordes, fragrance des battements, poésie des résonances, capacité de rebond des quatre-vingt-huit touches, harmonies des accords, convoque les orages, alchimiste inspiré…

Les transcriptions de lieder de Schubert par Liszt qui affectionnait aussi cette forme d’hommage propice aux variations et aux instants de virtuosité pure déroulent, (à l’instar d’un livre antique, volumen enroulé sur sa fine baguette, l’umbilicus), une palette foisonnante et nuancée tournant autour du thème originel, lui ajoutant des pages nourries de la fantaisie du moment, de l’état d’esprit de l’interprète, de sa lecture des pages auxquelles il apporte sa contribution. Artistes passeurs conciliant la citation et l’invention… On revenait aux sources du premier lied transcrit par Liszt avec la Fantaisie en ut majeur, op. 15, D. 760, « Wanderer Fantaisie » de Schubert, « Fantaisie du randonneur ou du voyageur », la seule publiée du vivant de son compositeur qui aurait dit à son propos « Das Zeug soll der Teufel spielen » (« c’est le diable qui devrait jouer ça ») tant sa partition est techniquement difficile au point que lui-même se sentait incapable de jouer correctement le final ! Pittoresque, ligne vocale en épure, élans joyeux et mélancolique clairvoyance, alternance de bouillonnements inspirés et d’humeurs alanguies dont les ombres peu à peu s’éclairent, toutes les fluctuations d’une âme se retrouvent là, condensées dans un espace hors du temps. Le langage se passe alors des mots, et l’indicible n’a besoin que de la conjugaison des notes pour s’incarner.

Alexandre Kantorow au GTP lors du Festival de Pâques 2023

Alexandre Kantorow au Festival de Pâques 2023 © Caroline Doutre

Le dernier des cinq rappels que généreusement l’artiste offrit à un public debout (une rareté au Grand Théâtre !), La Marche Turque de Mozart était interprétée dans l’esprit de Liszt : objet de variations ébouriffantes d’une liberté et d’une espièglerie jubilatoires.

Le lied schubertien Der Wanderer (composé sur un poème de Georg Philipp Schmidt) s’achève par une justification d’un voyage sans fin, vécu comme une quête tout aussi exigeante qu’impossible : « là où tu n’es pas, là se trouve le bonheur ! ». Ce soir-là au Grand Théâtre de Provence, c’était bien là où nous étions qu’était le bonheur !

Concert donné au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence le 9 avril 2023

La voix, cet instrument de l’émotion

La voix, cet instrument de l’émotion

En avant-première des manifestations de la Vague Classique, était donné dans l’écrin de la Collégiale Saint-Pierre un concert d’anthologie réunissant sur une même scène l’Ensemble Matheus dirigé par le violoniste Jean-Christophe Spinosi et la mezzo-soprano Cecilia Bartoli dans sa robe verte de fée. Deux compositeurs baroques, Vivaldi et Haendel, étaient au programme.

 L’orchestre, finement mené, sculptait chaque pièce et en laissait percevoir de nouvelles saveurs. Jamais on n’avait entendu de tels contrastes dans les premiers mouvements de L’Été (L’Estate) et de L’Hiver (L’Inverno) des Quatre Saisons de Vivaldi, avec des pianissimi délicats, posés sur le fil, et des élans incandescents. Chaque passage était saisi dans la justesse de son propos, nuancé, ciselé, creusé en intaille, que ce soit l’Ouverture de Rinaldo de Haendel, où apparaissent jardin, oiseaux, dialogues amoureux, tableautins imagés au cœur desquels l’imagination se joue, ou l’Ouverture et la Suite de danses d’Ariodante qui dessinent des pas de ballets, glissant de la gavotte au rondeau et à la bourrée. 

Cecilia Bartoli, Vague Classique à Six-Fours-les-Plages avec l'Ensemble Matheus dirigé par Jean-Christophe Spinosi

Bartoli_Matheus©sixfoursvagueclassique_02avril2023

La cantatrice apportait aux airs la délicatesse de ses aigus et la largeur de ses graves, mais surtout les interprétait en actrice. Sublime dans le célébrissime Lascia la spina cogli la rosa (Aria du plaisir dans Il trionfo del tempo e del disinganno), toute colère dans l’air de la jalousie de Melissa de l’Amadigi di Gaula, elle savait aussi jouer avec l’orchestre, prenant le public à témoin, espiègle, donnant la réplique à la flûte piccolo (Jean-Marc Goujon) de l’Augelletti, che cantate jusque dans la travée de la nef, au milieu des spectateurs, bouleversés par une telle proximité avec l’artiste. 

Cecilia Bartoli et l'ensemble Matheus dirigé par Jean-Christophe Spinosi à la Collégiale Saint-Pierre dans le cadre de Vague Classique

Cecilia Bartoli et Ensemble Matheus le 2 avril 2023 ©sixfoursvagueclassique

Tragédienne, amoureuse, vengeresse, mélancolique, Cecilia Bartoli fut tout, émouvante, lumineuse. Son passé de danseuse transparaissait dans ses mimes, ses pas esquissés sur scène, la position de ses bras qui redessinaient l’espace. On rit à son duo/duel avec la trompette (Bruno Fernandes) qui avait d’abord jouté avec le hautbois (Daniel Bates). C’est elle qui remporta la palme lorsque les deux complices s’emballèrent dans un air de jazz qu’elle reprit avec maestria en un Summer time (Porgy and Bess) virtuose, foisonnant d’entrechats et d’ornementations jazzées et baroques. Éloquente démonstration que le classique est par essence populaire. Moment de grâce vivifiant.

 

 Concert donné le 2 avril Collégiale Saint-Pierre, Six-Fours-les-Plages

À venir dans le cadre de la Vague Classique

Nuits du Cygne  27 mai au 18 juin

Festival de la Collégiale 1er au 19 juillet

Concerts de la lagune 2 au 16 septembre

www.sisfoursvagueclassique.fr