Célébration de Stravinski en musique et en images

Célébration de Stravinski en musique et en images

Quittant la cité aixoise, le Festival d’Art lyrique d’Aix aime depuis l’an dernier à donner rendez-vous au Stadium de Vitrolles, ce Cube d’encre noire posé sur les rejets rouges de bauxite, si longtemps abandonné. Les propositions y effectuent un pas sur le côté, ouvrant à d’autres formes, controversées, critiquées, mais éminemment intéressantes. 

Au programme de cette édition, les trois grands ballets d’Igor Stravinski, L’oiseau de feu, Petrouchka et Le Sacre du printemps étaient joués, « accompagnés », c’est le terme choisi pour évoquer ce travail, par des créations cinématographiques inédites de Rebecca Zlotowski, Bertrand Mandico et Evangelista Kranioti. Pas de danseurs donc, ni d’évocation des chorégraphies chères à Diaghilev, la pellicule projetée sur écran géant transportait dans de nouveaux imaginaires.
Peu importe de savoir s’il était judicieux de vouloir accoler aux musiques des images, certes, l’œuvre de Stravinski se suffit à elle-même, surtout interprétée comme elle le fut ce soir-là, puissante, nuancée, éclatante, menée par le jeune chef Klaus Mäkelä qui dirigea avec une intelligence passionnée un Orchestre de Paris flamboyant. Mais la vision d’artistes, poétique, politique et mystique selon leurs différentes propositions, soulignait par ses écarts, son originalité, ses inattendus, la force évocatrice des pièces et leur éternelle contemporanéité. On peut par ailleurs se rappeler que Stravinsky écrivit pour les ballets, donc ne conçut pas la musique seule au départ : pour L’oiseau de feu, Michel Fokine, chorégraphe des Ballets russes, réglait la chorégraphie au fur et à mesure que le musicien rédigeait sa partition.

Ballets russes - Festival d'Aix-en-Provence © Jean-Louis Fernandez_12

Ballets russes/Festival d’Aix-en-Provence © Jean-Louis Fernandez

Ballets russes - Festival d'Aix-en-Provence

Ballets russes/Festival d’Aix-en-Provence © Jean-Louis Fernandez

L’architecture intérieure brute du bâtiment, murs sombres, gradins vertigineux, vue sur la fosse d’orchestre en plongée abrupte, offrait malgré les apriori possibles une acoustique idéale à la grande formation orchestrale qui se livra à un véritable marathon, enchaînant (avec entracte quand même) les trois ballets.

Équilibre des pupitres, soli d’une bouleversante clarté (ah ! le cor de L’Oiseau de feu !), épousent avec une justesse et un allant irrésistibles arabesques chromatiques orientalisantes, trémolo des cordes, sonorité pure de la flûte ou du hautbois, danses rapides, scandées par les trompettes, réminiscences de mélodies du folklore russe, accords violents et ruptures brutales de L’oiseau de feu, stylisation des motifs, esthétique du collage avec des thèmes courts organisés selon une logique qui réitère, alterne, superpose, rythmiques distordues, couleurs tranchées de Petrouchka, puissance rythmique d’une partition quasi paroxystique qui explore toutes les possibilités d’un grand orchestre en le colorant d’instruments rares, flûte en sol, petite clarinette, trompette piccolo, multiplie les tessitures délicates et aligne une armada percussive qui souligne l’exacerbation des cordes du Sacre du printemps

Ballets russes - Festival d'Aix-en-Provence

Ballets russes/ Festival d’Aix © Jean-Louis Fernandez

Klaus Mäkelä au Festival international d'Art lyrique d'Aix

Klaus Mäkelä au Festival international d’Art lyrique d’Aix © Jean-Louis Fernandez

C’est le sourire éclatant de Natalie Portman (incognito dans la salle lors de la représentation du samedi) qui éclaire le travail de Rebecca Zlotowski qui, pour rendre ce que lui inspire L’Oiseau de feu, effectue un montage des rushes et passages coupés du film Planétarium qu’elle a réalisé en 2016, dans lequel elle racontait l’histoire de deux sœurs américaines médium, Nathalie Portman et Lili-Rose Deep, dans le Paris d’entre-deux guerres). La silhouette récurrente d’un oiseau crée le lien avec le ballet ainsi que la répétition des « pas de deux » des actrices avec les divers protagonistes qu’elles fréquentent.

Ballets russes - Festival d'Aix-en-Provence

Ballets russes/Festival d’Aix-en-Provence © Jean-Louis Fernandez

Bertrand Mandico propose la création sans doute la plus originale mêlant images dystopiques et dessins animés d’une autre époque. Le rôle de Petrouchka est endossé par une jeune fille gavée de pilules, véritable marionnette d’une réalité incompréhensible, et perdue dans le monde de la mode dirigé par une créatrice borgne et autoritaire qui organise des défilés dans des sous-sols underground.

Enfin, Evangelia Kranioti s’empare du sujet du Sacre un peu comme Cocteau dans l’Orfeo Negro, jonglant entre la nature sauvage de l’Arctique, une séance de chamanisme, le carnaval qui brouille les pistes, entrant dans un mysticisme lyrique où le sacrifice est lié aux rites initiatiques d’adolescents qui voient leur jeunesse déchoir dans les favelas de Rio.

Ballets russes - Festival d'Aix-en-Provence © Jean-Louis Fernandez_12

Ballets russes – Festival d’Aix-en-Provence © Jean-Louis Fernandez

L’humour, la finesse, l’empathie, la justesse précise des phrasés, viennent rejoindre les forces telluriques et les grands mystères. La musique de Stravinsky, magnifiée par l’Orchestre national de Paris à la fois aérien et d’une solidité de rocher, dirigé avec panache par Klaus Mäkelä était le vainqueur incontesté de cette supposée joute artistique.

Spectacle vu le 8 juillet, Stadium de Vitrolles dans le cadre du Festival international d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence

Jouez jeunesse!

Jouez jeunesse!

Quelle émotion au GTP dimanche soir ! L’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée (OJM) offrait toute la diversité de son talent sous la houlette attentive et fougueuse de Duncan Ward

Moment attendu du Festival International d’art lyrique d’Aix-en-Provence, le concert de l’OJM, cette formation qui réunit de jeunes musiciens talentueux de la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur et du bassin méditerranéen, offrait un programme qui permettait d’appréhender la richesse de la palette de cet ensemble. Le froissement d’un bâton de pluie ouvrait la partition de Betsy Jolas, A Little Summer Suite, en six brefs mouvements enchaînés tels une série de tableautins ciselés. Les étapes du voyage proposé par Escales de Jacques Ibert donnaient les couleurs de ce concert, passant de Rome à Tunis et Valencia. Les écheveaux des motifs servis par un orchestre aux pupitres parfaitement équilibrés, tissèrent une fresque somptueuse, pailletée de nuances avant la plongée harmonique de la Création de l’OJM – Medinea, par cinq musiciens compositeurs (sous le regard bienveillant de Fabrizio Cassol, directeur musical de la session) dont les voix et les instruments livraient des airs soutenus ostinato par l’orchestre en une approche musicale sans partition.

Orchestre des Jeunes de la Méditerranée - - Festival d'Aix-en-Provence © Vincent Beaume.13

Orchestre des Jeunes de la Méditerranée / Festival d’Aix-en-Provence © Vincent Beaume.

Orchestre des Jeunes de la Méditerranée - - Festival d'Aix-en-Provence © Vincent Beaume.13

Camille Thomas / Festival d’Aix-en-Provence © Vincent Beaume.

Instants uniques et bouleve rsants que prolongea la superbe prestation de la violoncelliste soliste Camille Thomas qui offrit un bis en hommage à l’Ukraine et pour la paix, dans le Concerto pour violoncelle n° 1 en la mineur de Saint-Saëns après les Variations on an Egyptian Folktune de Gamal Abdel-Rahim, une fantastique rêverie filmique digne d’un péplum en technicolor. La Valse de Maurice Ravel acheva de subjuguer un public debout.

Concert donné le  23 juillet au GTP dans le cadre du Festival international d’art lyrique d’Aix

Sur un coussin de violons

Sur un coussin de violons

Découverte d’un orchestre et d’une cheffe, le Hong Kong Sinfonietta dirigé par Yip Wing-sie, pour une soirée beethovenienne onirique à la Roque d’Anthéron !

Dans le cadre des soirées dédiées à l’intégrale des Concertos pour piano de Beethoven, le n° 4 en sol majeur opus 58 était au programme du samedi 22 juillet sous la paume protectrice de la conque du parc de Florans. 

Toute frêle dans sa robe d’eau tranquille, la pianiste Anne Queffélec, habitait l’œuvre avec une élégante simplicité.Les violons disposés inhabituellement de part et d’autre du piano offraient un écrin souple et très intéressant à l’instrument concertant, soulignant par leur velouté la clarté fluide du jeu de l’interprète, émouvante dans les phrasés descendants réitérés, tels des questions sans réponse, subtile lorsque la verve entraînante des arpèges scandés par les accords de la main gauche s’emporte en élans fulgurants de beauté. La grâce de l’instrumentiste réside non seulement dans une technique parfaite, mais aussi, surtout, dans la capacité à nourrir la partition d’une culture fine. Une dentelle aérienne se dessine ici, avec une manière inimitable de faire parler les silences. Le piano engage un réel dialogue avec l’orchestre, espace de paix peuplé des fragrances stridulantes de la nuit de la Roque. En bis, Anne Queffelec prend la parole pour expliquer le choix de l’œuvre : « Haendel était le musicien préféré de Beethoven, alors voici son Menuet en sol mineur ». Délicate poésie, temps suspendu…

Anne Queffélec Hong Kong Sinfonietta Yip Wing-sie 7 © Valentine Chauvin 2023

Anne Queffélec Hong Kong Sinfonietta Yip Wing-sie 7 © Valentine Chauvin 2023

La septième Symphonie en la majeur permettait d’apprécier davantage encore la qualité du Hong Kong Sinfonietta, et la direction précise et nuancée de sa cheffe, Yip Wing-sie.

Cette pièce publiée en mai 1816 fut considérée par Richard Wagner comme « l’apothéose de la danse (…), réalisation la plus bénie du mouvement du corps presque idéalement concentré dans le son. ». Et l’orchestre semble danser véritablement sous l’impulsion de sa cheffe !
Sans doute, la disposition des violons nuisait-elle à l’émotion tragique du deuxième mouvement, lui enlevant de sa gravité, mais l’enthousiasme final du dernier mouvement, avec un tempo fort accéléré, s’enivrait de lui-même en une jubilation communicative. Illustration parfaite d’une danse où le corps et le rythme ne font qu’un.

Hong Kong Sinfonietta Yip Wing-sie 1 © Valentine Chauvin 2023

Hong Kong Sinfonietta Yip Wing-sie  © Valentine Chauvin 2023

 

Concert donné le 22 juillet au parc de Florans de La Roque d’Anthéron,

Gémellités encordées

Gémellités encordées

Les Gharbi Twins, malgré leur nom, sont un trio constitué de jumeaux (d’où le nom) et de leur cousin. Tous trois sont des figures majeures de la musique classique tunisienne actuelle. Bechir Gharbi, le Paco de Lucia du oud, Mohamed Gharbi, violoniste hors pair et Sami Gharbi, un prodige du qanûn. La complicité qui unit ces musiciens accorde à leur jeu une liberté inégalée.  Un regard, un sourire, l’effleurement d’une corde, l’esquisse d’une note et la magie opère. Dès les premières mesures, un vol d’oiseau s’élève au-dessus de la cour de l’hôtel Maynier d’Oppède. Plus tard, un pigeon roucoulera entre deux accords de l’incipit d’Espoir. On sourit : tout se conjugue autour des instrumentistes à qui l’on doit toutes les compositions du concert.

Chacune est un condensé d’émotion, convoquant les motifs de la musique classique du Moyen-Orient, usant des maqâms que l’on peut rapprocher des râgas de la musique indienne, qui associés aux quatre éléments, au jour et à la nuit, insufflent un caractère différent aux morceaux. La spiritualité est indissociable des pièces interprétées et le résultat est tout simplement envoûtant. Dans la touffeur de l’été, le trio invite la douceur d’un Parfum d’hiver, reprend ostinato le motif d’Espoir, l’irisant de variations subtiles, nous invite à plonger dans son Enfance où les instruments se métamorphosent insensiblement, le oud prend des allures de guitare, le violon s’évade en rêveries tziganes… Avant l’été nous transporte dans des sonorités d’outre-Atlantique où la country flirte avec les quarts de ton de l’Orient tandis que les musiciens se lancent dans des soli ébouriffants : inventivité, humour, virtuosité qui préparent au duo/duel de Contemplation. Les deux frères jouent en miroir, poussant l’autre à se surpasser, en une émulation espiègle et brillante.

Oud
violon

Le oud alors s’hispanise, adopte des phrasés dignes de Paco de Lucia et offre des pages d’anthologie d’une musique universelle, le violon côtoie les étoiles, et le qanûn s’exacerbe, les mains du musicien frappent, volent, redessinent les rythmiques, soutenant de ses articulations sûres les débauches oniriques des deux autres. Nomade tunisien poursuit avec plus de netteté encore « le voyage entre toutes les cultures à travers le monde » (Mohamed Gharbi), les accents venus de tous les coins de la planète fusionnent ici, une respiration de l’Inde, un écho d’une musique de la Grèce, un soupir d’Asie Mineure (commun à la musique turque et à celle des rébétikos), une fragrance des airs classiques de la Tunisie, -le voyage, c’est aussi revenir-, un soupçon de danse balkanique, un effet de jazz… Tout simplement éblouissant !

Qanûn

 

Concert donné le 21 juillet dans le cadre du Festival d’Aix-en-Provence, Hôtel Maynier d’Oppède

Notes et cigales

Notes et cigales

En ouverture, le Festival international de piano de la Roque d’Anthéron offrait, sous la conque familière du parc de Florans, un concert qui résumait l’esprit de sa quarante-troisième édition. 

La soirée invitait l’Orchestre de chambre de Paris qui, sous la houlette de Lionel Bringuier, affrontait avec bonheur des œuvres destinées à un orchestre symphonique au grand complet, dont l’imposant Concerto pour piano et orchestre n° 5 en mi bémol majeur opus 73, dit L’Empereur.

Cependant avec une courtoisie de gentleman, le programme débutait par l’œuvre d’une compositrice, Emilie Luise Friederika Mayer, artiste allemande du XIXème siècle. Son œuvre abondante, huit symphonies, des ouvertures, des lieder, des sonates pour piano, violon, violoncelle, des quatuors à cordes, n’est pas encore totalement publiée. Le Neue Berliner Musikzeitung écrivait à son propos en 1850 « Emilie Mayer a réalisé et reproduit ce dont sont capables les puissances féminines et de second ordre ». Est-il nécessaire d’épiloguer sur la considération accordée aux femmes à l’époque, interprètes oui, compositrices, non… 

Bertrand Chamayou Festival International de piano de la Roque d'Anthéron © Pierre Morales 2023

Bertrand Chamayou Festival International de piano de la Roque d’Anthéron © Pierre Morales 2023

Quoi qu’il en soit, son Ouverture n° 2 en ré majeur inaugurait par ses premiers accords en tutti d’orchestre les festivités de l’été. Le goût pour les contrastes et les variations se fond en une délicate légèreté, les instruments à vent solistes (exceptionnelle flûte traversière) esquissent les marges d’une certaine insouciance ; un passage d’ensemble évoque un galop de bal ; une intrigue s’ébauche, présageant une opérette à venir, le tout avec une aisance naturelle qui se love dans le bruissement des élytres des cigales.

Cristal nocturne

À la tombée de la nuit éclot le premier temps de la série de concerts consacrés à l’intégralité des concertos de Beethoven. Le pianiste Bertrand Chamayou retrouve pour l’exercice l’orchestre avec lequel il a joué cette même pièce il y a quelques jours au Het Concertbouw Amsterdam. La complicité entre les musiciens est tangible dans la belle version de La Roque d’Anthéron aux gradins archi-combles.

L’œuvre, composée alors que Napoléon bombardait la ville de Vienne en 1809, garde quelque chose de guerrier de l’état d’esprit de Beethoven qui, selon la légende, l’écrivit au fond d’une cave. L’introduction orchestrale sur le mode majeur mime une attitude héroïque tandis que l’entrée du piano, toute d’élégante discrétion, semble un asile de douceur. Bertrand Chamayou accorde à la partition des sons cristallins d’une infinie douceur, dialogue avec subtilité avec les bois, puis s’emporte, harangue l’orchestre, lui tient tête avec puissance, le charme, use de tous les artifices de la persuasion. 

Bertrand Chamayou Festival International de piano de la Roque d'Anthéron © Pierre Morales 2023

Bertrand Chamayou Festival International de piano de la Roque d’Anthéron © Pierre Morales 2023

Les plus calmes et les plus oniriques confinent au sublime. Les redoutables passages de trilles sont exécutés avec une fougue et une précision confondantes. Après de tels élans virtuoses, le pianiste jouera en bis la calme Sonate pour piano en do majeur Hob XVI/50 de Haydn, dont l’apparente simplicité cache une technicité rare. La musique se mue alors en conversation avec l’âme.

Seul, l’orchestre interprétait en seconde partie la Symphonie n° 4 de Beethoven, peuplée de mystères, de joies souveraines, d’émotions lyriques, de liberté, d’humour, de vibrants échos, de calmes éphémères et d’orages encore plus brefs, en un canevas de motifs qui tissent les écheveaux du bonheur. Le Scherzo du Songe d’une nuit d’été (musique de scène opus 61) de Mendelssohn venait bisser la nuit apaisée des grillons. Délices !

 Ouverture du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron le 20 juillet