Les mille et une facettes de Louise

Les mille et une facettes de Louise

« Toutes des Louise » semble être le maître mot du dernier spectacle de l’artiste pluridisciplinaire suisse Martin Zimmermann, Louise, donné au Grand Théâtre de Provence après une série de premières représentations à la Schauspielhaus de Zürich, ville où réside la compagnie du metteur en scène. 
Comment définir ce spectacle qui se moque des catégories ! « Un théâtre de personnages sans paroles » qui opère une fusion entre les formes du cirque, de la danse, du mime, du cabaret. La représentation débute par l’intrusion de quatre personnages fantomatiques enveloppés de tissus gris sombre. Avec leurs allures de manchots de Terre Adélie, ils installent les éléments du décor, les remanient, les déplacent, les retournent, rendent visible le travail de mise en place des techniciens, esquissent des bribes de chorégraphies, de gestes, d’attitudes clownesques avant l’arrivée des artistes.  

Bérengère Bodin, Rosalba Torres Guerrero, Marianna de Sanctis et Methinee Wongtrakoon sont toutes les incarnations de Louise. Martin Zimmermann souhaitait dans un premier temps rendre hommage à Louise Bourgeois, cette immense artiste inclassable dont le travail s’attache à la sculpture, la peinture, le dessin, l’installation, l’édition, transcrivant par le médium de la pierre ou du métal les remuements les plus intimes de son âme, en une quête incessante de la vérité, allant de l’intérieur vers l’extérieur, évoluant entre l’abstrait et le concret afin de rendre palpable l’intime et ses oscillations. Cette liberté créatrice se retrouve dans la folie anarchique et géniale du jeu des quatre interprètes. Elles sont tour à tour excentriques, fragiles, écervelées, terrifiantes, drôles, endossant toutes les images d’Épinal liées à la femme, mais les bousculant et les déchirant avec un humour parfois féroce.

Louise, Martin Zimmermann © Basil Stucheli

Louise, Martin Zimmermann © Basil Stucheli

Leur capacité d’adaptation aux lieux est sans cesse mise à l’épreuve : l’escalier se dérobe et se transforme en toboggan, les chaises se retrouvent en improbables équilibres sur une échelle, le sol tourne (pas de mécanisme électrique, tout est géré à la main expliquera après le spectacle Martin Zimmermann qui souligne l’importance cruciale de la personne qui met en fonction le mécanisme et suit sur une véritable partition les évolutions des personnages et les accompagne). Quelle que soit la situation, les personnages se relèvent, luttent, se tordent, restent debout. 

La marche incessante qui accompagne chaque « numéro » si l’on veut garder la terminologie du cirque est un élément essentiel de la progression de la pièce. « Elles marchent envers et contre tout, car les femmes sont puissantes et arrivent à s’adapter quelles que soient les circonstances, c’est un hommage aux femmes que je tenais à écrire ici », sourit le metteur en scène. « Au début, j’ai voulu la référence à Louise Bourgeois, mais elle s’est élargie et d’autres Louise entrent en jeu, Louise Michel, Louise Brooks, Louise Labé… qui sont aussi toutes les femmes ».
L’hybridation des genres est sensible tout au long de la pièce, là, un mouchoir s’escamote, une balle surgit du néant, un dialogue de clowns s’esquisse, une pantomime déploie ses gestes expressifs…
la beauté des passages avec les cerceaux est saisissante, et le dernier moment où seule en scène la circassienne joue tout en marchant avec un seul cerceau qui semble animé d’une vie propre est tout simplement un indépassable point d’orgue.

Bérengère Bodin © Basil Stucheli

Bérengère Bodin © Basil Stucheli

Ces quatre femmes sur scène sont aussi les âges de la femme d’un Klimt. Peu importe si elles boitent ou ploient sous la lourdeur de paquets démesurés, apparaissent et disparaissent derrière des rideaux, telles des personnages d’un castelet de foire, elles restent souveraines et espiègles, repoussant les limites, jusqu’à s’emparer de ce qu’il y a derrière les miroirs, et jouer avec leur apparence. 

La séquence où, démultipliées par des jeux de miroir, les quatre complices, grimées et perruquées de gris prennent des allures de prophétesses des temps antiques, est particulièrement frappante.

Elles tournent en dérision tout ce qui réifie ou abaisse les femmes : les petits cris « féminins » des vieilles comédies musicales, le sexisme effarant des paroles de Ma Benz de NTM… La liberté et l’estime de soi se conquièrent !

On pouffe à la reprise parodique du célébrissime Con te partirò d’Andrea Boccelli accompagné par une simple guitare, air impossible à reprendre en chœur par le public tant il est faussé !

Marianna de Sanctis © Basil Stucheli

Marianna de Sanctis © Basil Stucheli

L’imagination n’a plus de fin dans cet assemblage parfois déroutant de saynètes superbement travaillées où la fantaisie règne. L’absurde devient ici le signe même de l’humanité. Que des femmes sur scène ? Même pour endosser un rôle masculin ? Oui ! pour une fois, le théâtre entre de manière totale en rébellion. Quelle créativité !

Louise a été joué au Grand Théâtre de Provence les 30 et 31 janvier

En mai on pourra retrouver ce spectacle à Paris au théâtre du Rond-Point (du 13 au 24 mai 2025 au Théâtre du Rond-Point, Paris), il sera encore différent, encore plus abouti, n’est-ce pas la grâce du spectacle vivant !

Nota bene!

Nota bene!

La nouvelle pièce de la dramaturge Audrey Schebat, La Note, réunit sur scène François Berléand et Sophie Marceau pour un duo drôle, profond, superbement écrit et interprété. 
La scénographie est signifiante : attachée au pied d’un piano à queue de salon une grosse corde terminée par un nœud coulant occupe le devant de la scène. Sous le nœud coulant, un tabouret de piano attend. Julien, (François Berléand), seul sur scène, griffonne sur une petite table un mot qu’il froisse, jette, recommence… cela ne lui convient jamais. Il renonce, se lève, monte sur le tabouret, se passe la corde au cou, tergiverse, un appel téléphonique interrompt son geste. On rit. 
L’arrivée de Maud, (Sophie Marceau), l’épouse de Julien, vient faire échouer les intentions lugubres de son mari. Il est un psychanalyste de renom, elle est une pianiste internationale. Elle revient d’un triomphe à Berlin. Ses valises juste posées, elle découvre la scène hallucinante de son époux prêt à se pendre.

S’ensuivent des enchaînements de dialogues vifs où la colère, une certaine lassitude et une ironie parfois espiègle abordent les interrogations sur soi, sur l’autre, sur le couple, avec une pertinence fine. Les spectateurs retrouvent tous quelque chose d’eux-mêmes dans des répliques qui peuvent devenir « culte » : « on n’a pas réussi, dit Julien, à faire de nous autre chose que ce qu’on est » ou l’énigmatique « pour être vainqueur, il faut être vaincu » qui s’inspire de façon lointaine des propos du pilote automobile Mika Häkkinen, « pour faire un bon vainqueur, il faut être un bon perdant ».

La note © Bernard Richebé

La note © Bernard Richebé

Quelle insidieuse fêlure a amené à un tel point de rupture ce couple harmonieux? Ils ont la cinquantaine et offrent l’image d’une réussite sociale et personnelle : ils ont deux grands enfants qui leur sont très attachés et ont « réussi » leur vie, et chacun dans son domaine est une image de l’excellence. Et pourtant Julien a décidé de mettre fin à ses jours, enfin, les termes ne sont peut-être pas exacts. Le personnage joue sur les mots, modalisant les faits par une pirouette qui fait sourire d’abord mais donne à réfléchir : « j’ai voulu me donner la mort, mais pas me prendre la vie ». La réplique suit la remarque désabusée de Maud : « Tout le monde attend que sa vie commence avant qu’elle se termine ».

Le déclencheur de la discussion des deux époux est non pas la tentative de suicide du mari, mais le fait qu’il n’ait pas laissé de « note », c’est-à-dire de mot ultime destiné à ceux qui restent. Ne pas avoir pris la peine de formuler un adieu sous quelque forme que ce soit, suscite l’indignation de Maud et la mise à plat des vies des protagonistes.
Au passage il y aura une superbe déclaration d’amour, la tentation de définir ce qu’est un couple, ce qui le soude réellement.

La note © Bernard Richebé

La note © Bernard Richebé

Le tour de force de cette pièce est de nous faire rire avec les sujets les plus difficiles, la mort, la déliquescence du couple, l’irrémédiable passage du temps, la perte, les renoncements, les choix de vie…
Sophie Marceau revient sur les planches après douze ans d’absence et démontre plus que jamais qu’elle est une grande dame du théâtre. Souveraine, elle habite la scène avec une aisance élégante et naturelle, face à un François Berléand tout aussi juste dans son jeu et la fine distanciation opérée avec son rôle.
Dans la mise en scène très sobre d’Audrey Schebat, aucune de ces deux puissances théâtrales ne cherche à écraser l’autre et c’est un duo virtuose qui s’empare de la pièce d’une profondeur et d’une lucidité insoupçonnées malgré ses airs de théâtre de boulevard, et sa construction classique selon la règle des trois unités, temps, lieu, objet. Un régal !!!

La note a été jouée du 23 au 25 janvier 2025 au Jeu de Paume

Sorcelleries circassiennes

Sorcelleries circassiennes

Dans le cadre de la BIAC le théâtre du Bois de l’Aune recevait le Gandini Juggling fondé en 1992 par les jongleurs Sean Gandini et Kati Ylä-Hokkala et leur dernier spectacle, Heka, tout n’est qu’un faux-semblant, du nom de la divinité égyptienne personnifiant la puissance magique.
En exergue de leur travail, les deux complices citent le maître que fut Jean-Eugène Robert-Houdin et son livre, Les secrets de la prestidigitation et de la magie : comment on devient sorcier (paru en 1868) : « L’art de la prestidigitation tire ses artifices de l’adresse des mains, des subtilités de l’esprit, de tous les faits merveilleux que produisent les sciences exactes ».

On assiste à une représentation qui réinvente les codes de la prestidigitation en un jonglage au sens propre du terme. L’illusion naît de la réalité, créant la surprise et introduisant une féérie fantasmagorique dans les gestes les plus simples. Étrange jonction entre l’impossible et le réel : les mains se multiplient, les balles lévitent, apparaissent et disparaissent inexplicablement dans les mains des jongleurs, changent de couleur, s’évaporent…
Tout n’est qu’imposture, escamotage, passe-passe dont on croit deviner les tours avant de s’apercevoir de notre erreur. Qui est qui dans cette fête de dupes ?

Heka Cavaillon © Kalle Nio

Heka Cavaillon © Kalle Nio

Chaque protagoniste viendra se présenter comme « Gandini », en une pirouette malicieuse, même si, vêtu d’un costume rouge, Sean Gandini présentera chaque interprète, soulignant le caractère cosmopolite de la troupe, Kate Boschetti, Tedros Girmaye, Kim Huynh, Sakari Männisto, Yu-Hsien Wu, Kati Ylä-Hokkala. 

Chacun traduira dans sa langue certains propos du meneur de jeu.

« La magie doit être spectaculaire. La magie doit être efficace » !

Les objets sont manipulés comme les spectateurs dans des chorégraphies réglées au cordeau, des effets de groupe d’une virevoltante beauté, des soli époustouflants d’inventivité.
Dès le début du spectacle, on est séduit par l’humour et la finesse du jeu de Kim Huynh qui s’avance seule sur scène, s’installe derrière une longue table blanche.
D’abord debout, elle semble contrariée par ses manches qui se relèvent toutes seules ou le nœud de ses cheveux qui se noue et se dénoue comme par magie.

Heka Cavaillon © Kalle Nio

Heka Cavaillon © Kalle Nio

Assise, elle s’appuie rêveuse sur ses coudes et ses bras se démultiplient à l’envie tandis que ses mains s’entrelacent à d’autres puis se résorbent à une paire unique avec une étonnante fluidité. Le spectateur se laisse berner avec délices alors que le reste de la troupe vêtue selon les mêmes codes, jupe, chemise, veste de costume, chaussettes et surtout porte-chaussettes. Sean Gandini s’en amusera à la fin, décrétant que l’ambition du spectacle est de remettre à la mode cet attirail tombé en désuétude.

Entre les numéros, il viendra glisser quelques réflexions avec son savoureux accent anglais, manipulant par les mots les esprits déjà grugés par les tours et détours qu’empruntent les circassiens, jongleries spectaculaires, escamotages de détails, création d’êtres hybrides unissant des duos par un même collant rayé, d’où des débordements cocasses, danses, mimes, jeux de pantins, ruptures de rythmes, accélérations, répétitions, pauses minuscules.
Certains passages semblent dévoiler leurs dessous laissant le public amusé de ses confusions, puis désarçonné par les impossibilités de ce qu’il avait cru comprendre.

Heka Cavaillon © Kalle Nio

Heka Cavaillon © Kalle Nio

L’illusion se déplace, les propos de Sean Gandini l’invitent à l’échelle du monde, rien ne lui échappe, et ce qui nous entoure devient objet soudain de doute, mais il n’est pas question de s’appesantir dans une morosité de circonstance. Si les certitudes tombent ce n’est que pour rendre ce qui nous entoure plus magique et profond. C’est intelligent, drôle, poétique, un petit bijou !

Heka, tout n’est qu’un faux semblant a été joué au théâtre du Bois de l’Aune les 20 & 21 janvier 2025 dans le cadre de la BIAC (Biennale internationale des Arts du Cirque)

Revisiter les mythes

Revisiter les mythes

Par nos temps incertains où les guerres embrasent peu à peu la planète, sacrifiant la vie des êtres au nom de dogmes et de territoires dans un aveuglement sans bornes qui fait oublier les principes mêmes de l’humanité, le metteur en scène Tiago Rodrigues revient au théâtre du Bois de l’Aune avec les acteurs du collectif néerlandais Dood Paard pour lequel il a écrit Women in Troy, As Told by Our Mothers (première création le 20 octobre 2022 au Frascati d’Amsterdam). 

Depuis quelques années, Tiago Rodrigues s’attache aux transcriptions et réécritures des grandes pièces de l’antiquité. Ainsi en octobre 2020, sortait son ouvrage Iphigénie, Agamemnon, Électre, écho à la trilogie L’Orestie d’Eschyle (458 av. J.-C.) qui, elle, comprenait Agamemnon, Les Choéphores et Les Euménides. Puis, après avoir fréquenté les Atrides, Tiago Rodrigues les montre à Troie par le biais du personnage d’Hécube, l’épouse malheureuse de Priam. En 2024, Festival d’Avignon a accueilli son Hécube, pas Hécube à la Carrière de Boulbon
L’art et la vie se tissent, trouvent des ponts, des échos…

Women in Troy © Sanne Pepper

Women in Troy © Sanne Pepper

Réinterpréter l’histoire

Women in Troy, As Told by Our Mothers réunit sur scène quatre acteurs et actrices, Alesya Andrushevska, Manja Topper, Kuno Bakker et Tomer Pawlicki. Tous les quatre travaillent sur une immense couverture ou tapis, crochetant la laine dont ils déroulent les pelotes, sur les bords d’une couverture aux couleurs et aux géométries multiples. Les interprètes font tourner leur ouvrage de couture à chaque nouvel acte de la pièce.

Ici, il n’est cependant pas question de Pénélope : seule, elle tisse et détisse sa toile, emprisonnant le temps dans un cycle immobile. Elle nie le déroulement de l’histoire.
Les quatre figures de la pièce de Tiago Rodrigues réinventent le collectif, ajoutent un fil à chaque oscillation nouvelle de leur ouvrage. Les mots et les récits s’accumulent, construisent un récit, inexorables dans une progression que rien ne peut suspendre… La guerre de Troie, toutes les guerres de Troie ont lieu. C’est ainsi que naît la tragédie, dans cet enchevêtrement inéluctable des faits et de leurs effroyables conséquences.

Women in Troy au Bois de l'Aune © M.C.

Women in Troy au Bois de l’Aune © M.C.

Les personnages parlent, se disent, rapportent ce que leurs mères respectives leur ont raconté. Les photographies de ces dernières viendront s’afficher sur le fond de scène, découpé en paravent léger, tendu de toiles.
Les récits sur la guerre de Troie se transforment. Les actes « des héros » deviennent des scènes de bestiale sauvagerie, dénuées de toute grandeur. La femme est alors niée en tant qu’être humain. Réifiée, elle est alors un objet sans âme ni conscience, échangée, violée, massacrée sans état d’âme.

Les mots s’égrènent, les noms se répètent, presque psalmodiés, évocations incantatoires d’Hélène, l’innocente sur qui s’est déplacée toute la culpabilité des guerres, Cassandre qui sait et que personne n’écoute, Andromaque, la femme d’Hector, contrainte d’épouser le meurtrier de sa famille pour protéger son fils, Astyanax, de Briséis jetant sans fin son nom à la tête des soldats qui vont l’emporter en captivité, d’Hécube, la mère par excellence et ses enfants sacrifiées, Hécube transformée en chienne pour faire payer aux monstres une impossible vengeance.

Women in Troy au Bois de l'Aune © M.C.

Women in Troy au Bois de l’Aune © M.C.

Les hommes font la guerre et en font porter la responsabilité aux femmes. Et les noms des femmes des mythes antiques, inlassablement, se réitèrent aujourd’hui, dans toutes les guerres de Troie qui ensanglantent le monde. Il n’est pas de justification à la guerre, à la mort, à la barbarie. Il n’est pas de glorification possible pour les actes guerriers, ni hier, ni aujourd’hui. Le final reprend le mode des tragédies classiques de la Grèce antique mettant en scène le chœur des femmes qui du haut de la terrasse interpellent le monde et remodèlent notre histoire dont la réalité ne tient qu’aux récits que l’on en donne. Transmettre c’est aussi interpréter. L’art se montre bien ici politique et instrument de pouvoir. La question revient toujours à qui porte le récit. On est fasciné par la présence des artistes du Dood Paard, de leur faculté à rendre poignant et sensible un texte, certes écrit par un homme, – « est-ce qu’un homme peut écrire un texte féministe », interrogent-t-ils- mais du point de vue des femmes, d’une élégance et d’une poésie puissantes, mêlant l’intime et le collectif avec virtuosité. Un très grand moment de théâtre et d’humanité !

Ce spectacle a été joué au Bois de l’Aune les 14 et 15 janvier 2025

Women in Troy au Bois de l'Aune © M.C.

Women in Troy au Bois de l’Aune © M.C.

Polar en psychiatrie

Polar en psychiatrie

Le titre pourrait être le développement de l’un des mots-clés de saison des théâtres : « Encore une journée divine ».
Il s’agit de la nouvelle pièce mise en scène par Emmanuel Noblet et jouée par François Cluzet qui fête ainsi son retour sur les planches après vingt-cinq ans de pause théâtrale. Il y a au départ la rencontre orchestrée par le metteur en scène entre le texte et l’acteur qui éprouve à sa lecture le sentiment que c’est enfin l’ouvrage capable de lui donner envie de renouer avec le théâtre abandonné jusqu’alors pour le cinéma. 

En effet, le long monologue du roman de Denis Michelis paru aux éditions Noir sur Blanc le 19 septembre 2021 a l’allure et le ton de l’oralité. Un psychiatre, auteur, selon ses dires, d’un ouvrage au succès mondial qui révolutionne la psychanalyse, est lui-même enfermé dans un hôpital psychiatrique.
Le texte transcrit ses propos lors de ses séances de thérapie, laissant deviner les questions du médecin, toujours accompagné de « Madame l’Infirmière ».

Encore Une Journée Divine ©Jean-Louis Fernandez

Encore Une Journée Divine ©Jean-Louis Fernandez

Le lecteur entre dans le livre comme par effraction, sans avoir toqué à la porte, à l’instar du thérapeute qui semble avoir plaisir à cueillir le malade par surprise, ce qui suscite l’indignation réitérée de son patient. Pas de majuscule initiale, mais une phrase saisie dans son fil : « et pour répondre à votre question, sachez, Docteur, que je me porte comme un charme. ». S’adressant au public, transformé pour l’occasion en « psy » collectif, le personnage évoque son livre « Changer le monde » qui préconise des méthodes « révolutionnaires » qui déclenchent les rires : si quelque chose ou quelqu’un gêne le patient, qu’il l’élimine ! et le voici suggérant des solutions « radicales » : si untel vous rend malheureux, la réponse ne sera pas la dépression mais une réaction réglant définitivement le problème !

Très sûr de lui, arrogant, le personnage assène : « ce n’est jamais bon d’être doté d’une intelligence supérieure à la moyenne dans une famille d’idiots, et encore, je mâche mes mots (…) longtemps j’ai été rabroué à cause de mes capacités intellectuelles hors norme ». L’esprit caustique du protagoniste s’exerce sur le gouvernement, « vous voyez bien que ce sont les médiocres qui nous gouvernent. / Qui décident. / Nous musellent. / Et qui, comble de la perversité, accusent les autres d’être médiocres », et toute la société sur laquelle, par son métier de médecin il exerça un pouvoir de démiurge.

Encore Une Journée Divine ©Jean-Louis Fernandez

Encore Une Journée Divine ©Jean-Louis Fernandez

Sa vision cynique du monde se double d’une ironie mordante. Chaque nouveau patient partageant sa chambre est affublé d’un surnom dépréciatif, rien ne trouve grâce aux yeux de cet être incarné par François Cluzet qui tient la scène avec passion, déclinant les palettes d’un jeu précis, conscient de la présence du public et de l’irremplaçable magie du théâtre, cet art de l’instant. Tour à tour, pitre, mime, provocateur, incisif, désespéré, il préserve les ombres d’un personnage qui deviennent plus denses au fil de la pièce. Pourquoi est-il interné, pourquoi sans cesse revient le questionnement sur la mort accidentelle de son frère ?

L’entretien psychiatrique tourne à l’enquête policière. Sont-ce des confessions plutôt qu’une analyse de soi qui sont demandées ? Le discours glisse : « je sais bien que vous n’êtes pas du genre à vous confesser » assène-t-il au médecin, affirmant une liberté malgré les traitements capables d’endormir « un hippopotame ». Le personnage est enfermé à plus d’un titre, dans un lieu, dans son esprit, dans une histoire dont on ne sait si elle est vraie ou fantasmée : son livre à succès existe-t-il ? la mort de son frère en mer, noyé alors qu’excellent moniteur de voile est-elle vraiment accidentelle ? 

Encore Une Journée Divine ©Jean-Louis Fernandez

Encore Une Journée Divine ©Jean-Louis Fernandez

La solitude est seule réelle, son père ne vient jamais le voir, pas plus que Windy, veuve de son frère, et pour laquelle le patient développe des sentiments qui ne devraient pas être…
Le final de la pièce est un petit bijou, éclairé par l’ampoule unique d’une servante descendue des cintres avec le personnage recroquevillé sous les lits qu’il a bousculés. Ce qui fait oublier le peu d’emploi du décor d’hôpital dont on devine, par des bas de murs transparents, des couloirs bien vides, et le sentiment que le brillant acteur qu’est François Cluzet a encore bien plus à nous donner sur scène.

 Spectacle créé au Jeu de Paume du 7 au 18 janvier

Encore Une Journée Divine ©Jean-Louis Fernandez

Encore Une Journée Divine ©Jean-Louis Fernandez

Champagne!

Champagne!

C’est un Grand Théâtre de Provence comble qui fêtait le 10 janvier dernier, à la viennoise le nouvel an 2025 grâce à la complicité du Cercle de l’Harmonie et de son chef, Jérémie Rhorer et l’invitation généreuse et conviviale de Dominique Bluzet, directeur des théâtres à savourer une coupe de champagne après le concert. Personne n’était oublié : la représentation était retransmise en direct dans les hôpitaux, EHPAD et centres de soins palliatifs avec le soutien de l’ASSAMI. 

Jérémie Rhorer avait carte blanche pour cet exercice de style rituel et les références aux programmations de Vienne furent nombreuses. Mais le chef et son ensemble surent apporter une finesse d’interprétation rare à ce qui est souvent joué en gros flonflons, apportant une réelle lecture des œuvres, leur redonnant épaisseur et nuances. Le concert s’articulait entre une première partie française et une seconde partie dédiée à l’Autriche.

Jérémie Rhorer et le Cercle de l'Harmonie © Caroline Doutre

Jérémie Rhorer et le Cercle de l’Harmonie © Caroline Doutre

Une musique qui pétille

En art de la joie et de la dérision, s’imposait l’Ouverture de La Vie parisienne de Jacques Offenbach, ce « vaudeville à couplets » qui s’amuse d’une société aussi légère qu’éphémère dans un « gai Paris » qui attend les touristes venus du monde entier pour l’Exposition Universelle de 1867. C’est lors de cette exposition que les premiers bateaux-mouches firent leur entrée dans la capitale (leur nom vient non de leur taille mais du lieu d’implantation des ateliers où ils furent construits, le quartier de la Mouche au sud de Lyon).

La griserie de la partition d’Offenbach se teinte d’ironie. Les tourbillons ne sont qu’un leurre et l’insouciance n’est qu’aveuglement. Autre facette plus méphistophélique des illusions qui égarent les êtres, la musique de ballet du Faust de Gounod, placée au dernier acte de son opéra, durant la Nuit de Walpurgis convie le protagoniste sous la conduite de Méphisto aux retrouvailles des sorcières sur le massif du Harz. Se succèdent, enchanteresses, Les Nubiennes, Adagio, Danse antique, Variations de Cléopâtre, Les Troyens, Variations du miroir et Danse de Phryné, avant que le fantôme de Marguerite n’apparaisse, rappelant Faust à la raison.

Jérémie Rhorer © Chris Christodoulou

Jérémie Rhorer © Chris Christodoulou

La délicieuse Valse lente de Coppélia de Léo Delibes tient aussi de cette distanciation. La danse qui séduit Franz est celle non d’une humaine mais d’un automate. La fascination qu’exerce la silhouette énigmatique de Coppélia, la « jeune fille » de l’atelier du vieux savant Coppélius, est aussi celle d’une immobile perfection qui échappe au temps. Il faudra toute la vivacité de Swanhilda pour ramener Franz à la réalité de la vie avec ses aspérités et ses contradictions, mais d’une beauté éphémère sans doute mais captivante.

Les cordes racontent une histoire rythmée par les quatre contrebasses laissant entrevoir dans leurs accents les pas des danseuses (le rôle de Swanhilda est l’un des grands moments du répertoire). Suit le Pizzicato du ballet intitulé Sylvia ou la Nymphe de Diane, inspiré du poème Aminta que Le Tasse écrivit pour la cour de Ferrare en 1563. Le contexte mythologique met en scène les amours contrariées mais heureuses à la fin du berger Aminta et de la nymphe Sylvia (il l’aime elle le repousse, il la sauve, elle s’émeut, le croit mort, il revient à la vie, etc… !).

Jérémie Rhorer © Chris Christodoulou

Jérémie Rhorer © Chris Christodoulou

La richesse de ce passage où légèreté et description se succèdent, pizzicati malicieux et envolées des archets, rappellent combien on oublie trop souvent la finesse et l’élégance de Léo Delibes. Pour Sylvia, il adapta sa musique à la gestuelle des danseurs aux sempiternelles exigences (en particulier de la part du danseur et maître de ballet Louis-Alexandre Mérante qui demandait sans cesse des changements auxquels le musicien se plia avec une célérité époustouflante). La Suite n°2 de L’Arlésienne de George Bizet refermait la première partie mettant en valeur les deux flûtistes de l’ensemble.

Le compositeur s’éloigne de l’agencement du conte tragique d’Alphonse Daudet pour une composition symphonique en quatre mouvements qui se referment sur la célébrissime Farandole inspirée de deux thèmes de musiques traditionnelles de la Provence, La Marche des rois et La Danse du cheval fou. Flûte et clarinette sur un tambourin ostinato invitent le piccolo, le hautbois puis tout l’orchestre. La danse et la marche alternent, accélèrent avant l’étourdissant fortississimo final.

Jérémie Rhorer © X-D.R.

Jérémie Rhorer © X-D.R.

La dynastie des Strauss

Après l’entracte, l’atmosphère devenait totalement viennoise dans la grande tradition des concerts du nouvel an de la « capitale des arts ». Impossible de ne pas entamer le cycle par le Beau Danube Bleu (An der schönen Donau Waltzer) de Johann Strauss fils, de se glisser dans le répertoire de ses polkas et de ses valses ! Se succèderont Vergnügungszug Polka, Morgenblätter, Lucifer Polka, Kaiser-Walzer… Jérémie Rhorer danse, mime, s’emporte, sourit, complice d’un orchestre dirigé au cordeau avec un sens rare de la narration et des nuances.

Aucune « lourdeur viennoise » dans les interprétations : on a l’impression de découvrir ces œuvres avec leurs danses mises en scène au cœur d’écrins qui esquissent paysages, rues, places, salles de bal, foules animées, défilés militaires aux accents espièglement outrés. On rivalise avec Offenbach et son Abendblätter (Journaux du soir) en valsant sur Morgenblätter (Journaux du matin), pièce ainsi nommée par l’association de journalistes et écrivains Concordia pour laquelle elle fut écrite.

Jérémie Rhorer et le Cercle de l'Harmonie © Caroline Doutre

Jérémie Rhorer et le Cercle de l’Harmonie © Caroline Doutre

Les frères Strauss, Josef et Johann se voient réunis sur une spirituelle Polka Pizzicato qui semble répondre aux pizzicati de la première partie du concert dans Sylvia (Delibes), puis, Josef, seul se réjouit de sa guérison et la fête avec Ohne Sorgen ! Ohne Sorgen ! (Sans soucis) d’un optimisme joyeux qui entraîne jusqu’au rire des musiciens. Le père clôt le programme avec l’inévitable marche militaire viennoise composée en l’honneur du Feld-maréchal autrichien Joseph Radetzky von Radetz et de sa victoire sur les Piémontais en 1848 à la bataille de Custoza. Tradition oblige, le chef dirige son orchestre et le public qui tape dans les mains en rythme reprenant la coutume instaurée spontanément par les officiers autrichiens qui dès la première écoute avaient scandé des mains et des pieds les pulsations du refrain. Inépuisable manège qui sera repris en ter après un bis oiseleur et mutin.

Le Concert du Nouvel an a été joué le 10 janvier 2025 au Grand Théâtre de Provence