Merveilleux nuages

Merveilleux nuages

Délicieux spectacle de nouveau en scène, Tête en l’air par la compagnie Les petits pois sont rouges était donné à l’espace Jean Ferrat de Septèmes-les-Vallons à un public d’enfants aux parents et proches ravis d’avoir « dû » les accompagner. Une scénographie minimaliste structure le plateau par la ligne aérienne d’un fil à linge tendu entre une échelle double et un rideau qui en efface la fin, offrant une première énigme géométrique, début d’infini au cœur de la proposition à venir. Espiègle, la comédienne Cécile Rattet suspend grâce à des épingles à linge des pièces de vêtements (en fait, des papiers découpés en forme de chaussettes, pantalons, T-shirts, culottes) dont les plis sont soigneusement aplatis. Une touche de couleur suscite le rire du personnage qui semble tout découvrir avec émerveillement, tandis que l’univers sonore dessine le vent, le calme chant des oiseaux, le cours d’une petite rivière qui sera franchie en sautant sur les cailloux blancs que sont devenus les tissus de papier pliés et roulés. Des nuages naissent de la danse joyeuse de voiles de brume légère

Tête en l'air de et par Cécile Rattet

Le quotidien s’enchante avec une poésie délicate à laquelle le public enfantin est sensible. Il suivra avec intérêt la petite marionnette née d’une nuée qui s’ingénie à taquiner sa manipulatrice, à explorer ce qui l’entoure, à produire des flocons de neige. Aucune parole : sourires, mimiques, gestes, objets, compositions musicales ou sonorités piochées dans la nature, suffisent à construire un univers tout de finesse où les nuages dialoguent avec un rayon de lune à l’ombre duquel il fait bon s’endormir. Magie de l’instant…

Spectacle donné le 9 février à l’espace Jean Ferrat, Septèmes-les-Vallons, dans le cadre du dispositif départemental Provence en Scène.

Du théâtre ou de la fabrication du mythe

Du théâtre ou de la fabrication du mythe

Stephan Pastor adapte en un fantastique seul-en-scène un texte que Copi n’avait pas conçu pour le théâtre, L’Uruguayen, une longue lettre-journal adressée à un certain « maître » ou « connard ». Le comédien se glisse avec intelligence au cœur des articulations du récit, nous entraîne dans sa folie surréaliste (on se croirait parfois plongés dans un poème de Leiris), sa luxuriance de paysages d’atmosphères que nous pouvons interpréter à notre guise : dénonciation politique de la dictature, introspection, autofiction, métaphysique de l’écriture…  

La mise en scène subtilement orchestrée par Christophe Chave qui a travaillé en osmose avec le comédien permet l’éclosion du jeu grâce à son évidente simplicité. D’emblée, la lumière éclaire alternativement les joues, le front du protagoniste, comme pour décrire le passage inéluctable des jours. Le comédien se voit enserré dans un carré esquissé par quatre longs câbles venus des cintres, où se concentrent tous les gestes du quotidien, se laver, s’habiller, manger, dormir, bouger… tandis que quatre chutes de sable créant au sol des cercles parfaits dessinent un espace plus grand (symbolique d’un carré terrien et d’un cercle mystique ?). Ces limites seront franchies, transgression du corps qui s’affranchit des frontières à l’instar des mots qui repoussent leurs propres contours…Tout semble dissimuler un autre sens, les mots sont mis en doute ; le langage crée depuis le néant, lui accorde une existence, mais la capacité à percevoir hors du langage nous est interdite. 

L’URUGUAYEN-EAU-©Denis-Caviglia

La fiction est autant la matérialisation de l’abstraction qu’une réécriture fantasque qui nous ouvre de nouveaux territoires. Les rues changent de place, la mer disparaît, tous les habitants meurent, puis ressuscitent ; le narrateur fait des miracles, et ne parlons pas de ce qui arrive au Président de l’Uruguay ! Les mimiques, les gestes, les déplacements, les grimaces, les syllabes exacerbées (« Ra, ra, ra… Rat ? »), le visage qui se tord, en une respiration qui se cherche, sont menés au cordeau. Le texte, puissamment rythmé, est articulé en des variations qui vont de la poésie à l’humour et l’ironie glaçante. On suit le conteur au fil de son imagination foisonnante. Le théâtre devient mythe au sens premier du terme, fable, récit. Et si les mots nous fuient à l’instar du sable que nous ne pouvons retenir, reste l’art du théâtre qui gagne ici un nouveau fleuron.

Vu le 7 février, Théâtre Vitez, Aix-en-Provence

La cornemuse, instrument mystique?

La cornemuse, instrument mystique?

Éric Montbel, saxophoniste de jazz, eut le coup de foudre à dix-sept ans, l’âge où l’on n’est guère sérieux, pour la cornemuse. « Pour se démarquer, c’est parfait, sourit-il ! c’est un instrument insupportable et adorable ». En résidence au Chantier de Correns, ce compositeur, chercheur, docteur en ethnomusicologie et j’en passe, jouait au sein du Babeloni Quartet, formation composée de musiciens aussi inventifs que lui, Yvon Bayer, sonneur et danseur, Marc Anthony et sa vielle à roue acoustique et Nicola Marinoni, percussions et bruitages. Le concert baptisé Les cornemuses alchimiques donnait à découvrir un échantillonnage de cornemuses, grande cornemuse, cornemuse à miroirs, pastoral-pipe, gaïda (« impossible de toutes les rencontrer, il en existe une bonne centaine de par le monde ! » précisait Frank Tenaille, directeur artistique du Chantier, lors de sa présentation) …

Se rencontraient sur scène les mélodies, toutes des créations dont les motifs plongeaient dans l’humus des musiques traditionnelles, et les œuvres filmées de peintres (montages d’Yvon Bayer et Sylvain Fornaro), Le combat de Carnaval et Carême de Pieter Brueghel l’Ancien et Le Jardin des délices de Jérôme Bosch, en un voyage qui soulignait les détails, s’attardait sur une vignette, une expression, une scène, découvrant dans le foisonnement des œuvres les représentations allégoriques ou simplement pittoresques de la cornemuse, hésitant entre les figures osées et l’instrument de fête de village…

Le Quartet Babeloni, 27 janvier, La Fraternelle de Correns © MC

Les airs et les rythmes s’accordent avec le jeu des images, les nappes électroniques de la vielle dessinent des atmosphères d’autres mondes, l’époustouflant duo de guimbardes répond à la palette du udu (vase venu d’Afrique et fabriqué « sur mesure » dans le Berry pour Nicola Marinoni par Sébastien Brothier) et aux infinies variations des cornemuses (chacune accordée différemment permettant de passer des tonalités majeures à mineures avec finesse).

Concert du Babeloni Quartet, Correns

Babeloni Quartet le 27 janvier à Correns © MC

La danse d’Yvon Bayer vient transcrire l’esprit de fête véhiculé par les musiques campagnardes, entraînante d’abord, « aux bras » d’une robe rouge, puis surlignant les pauses des danseurs en les figeant au cœur de leurs tournoiement par des arrêts sur image tout droit sortis de l’œuvre de Brueghel. C’est une conclusion stellaire portée par les vagues oniriques de la vielle qui nous emporte dans la dimension métaphysique des compositions. Jonction émouvante entre la matière organique et l’élan spirituel.

Le concert de fin de résidence a été donné à La Fraternelle de Correns le 27 janvier dernier

Cet extrait vidéo est un échantillon du travail en amont du concert du 23 janvier 2023. Le trio des origines s’est transformé en quartet. Le tableau de la tour de Babel de Bruegel l’Ancien nous donne la clé de l’origine du nom du groupe. 

Attendre, attendre, mais quoi, mais qui?

Attendre, attendre, mais quoi, mais qui?

En attendant Godot est sans doute la pièce la plus célèbre de Samuel Beckett. On en a tous lu des extraits au moins au cours de nos scolarités, vu ou subi quelques représentations (l’attente, ça peut être parfois très long !). D’aucuns y voient une parabole mystique, avec la supposée juxtaposition de god (dieu) et du suffixe « ot », ce dont se défendait le dramaturge. Mais comment croire l’un des pères de l’absurde ? Il mène avec une distanciation malicieuse le couple héroïque (Achille/Patrocle, Roland / Olivier) des mythes aux frontières du possible. Les héros sont devenus des vagabonds, la quête, une attente immobile… Le thème est simple : deux clochards viennent deux jours d’affilée au pied d’un arbre rachitique attendre un certain Godot. Ce dernier est censé les sauver, du moins l’espèrent-ils. Les sauver de quoi ? on n’en sait rien. Qui est Godot ? Mystère…

La troupe du Footsbarn s’attaque à ce monument de la littérature, introduit une musicienne, Katarzyna Klebba dont le violon mêle ses notes à des sons enregistrés, et la langue anglaise. Le texte est dit en français et en anglais, Vladimir répond souvent dans la langue de Shakespeare (autre pied de nez à la tradition) et incite Estragon qui enlève ses chaussures en disant « rien à faire », à être « raisonnable ». « Tu n’as pas encore tout essayé » lui dit-il. La mise en scène collective, pilotée par Paddy Hayter et Vincent Gracieux saisit l’instant, rend drôle le tragique, étonnante et animée l’attente statique. Les deux journées se font écho, Estragon ne se souvient de rien, Vladimir si, mais les assertions de son interlocuteur le poussent à douter.

En Attendant Godot par la troupe du Footsbarn

En attendant Godot © Florian Salesse,montageFrançois-XavierTourot

Les mêmes rencontres campent les mêmes situations. Estragon et Vladimir croisent par deux fois le tyran Pozzo et son homme de peine, Lucky. On rit, on attend la venue contredite chaque fois par un petit émissaire qui invite les personnages à revenir le lendemain, même lieu, même heure… Les similitudes sont porteuses d’illusion, le sujet se délite en même temps qu’il se construit. Le Footsbarn a su rendre l’univers de Beckett attachant, voire émouvant, fondu au creuset de l’absurde et tragique condition humaine.

Vu le 15 décembre au Bois de l’Aune à Aix-en-Provence

Le corps du texte

Le corps du texte

 La favorite… On s’amuse à rechercher sur un plan de Paris le lieu éponyme du dernier texte de Barbara Polla, une brasserie au style vintage, hantée par nos souvenirs de cinéma et de mythes littéraires. Il y a dans l’atmosphère de l’endroit un parfum du café de Flore et de ses tables où se croisaient les intellectuels, Sartre, Beauvoir et tant d’autres… 

 Elle est attablée, écrit, solitaire et solaire. On ne sait si écrire participe à une mise en scène de l’attente ou s’il s’agit de l’essence même du personnage. Une femme, l’auteure peut-être en une subtile mise en abyme, pressent les « souvenirs des femmes qui étaient assises ici, il y a presqu’un siècle, juste après la guerre ». Magie d’être vivante au monde, « vivante dans la vie », dans la sensation de son corps. Demain, il sera poussière et sa fragrance poétique sans doute vibrera encore dans les rues de Paris, perceptible aux jeunes femmes futures. La narration à la première personne nous plonge au cœur d’une pensée qui se plaît à muser dans ses souvenirs, noue des ponts avec le présent, se love dans les mots. L’écrit est le lieu où la vie se tisse, prend chair. Et c’est une histoire d’amour et d’érotisme et de poésie surtout, de création, premier sens du poème, et de transmutation tandis que le mirage du verbe réorchestre l’instant. Peuplé de références, le texte ondoie entre Nadja d’André Breton, Sido de Colette, les contes cruels de l’enfance, Barbe-Bleue, Aladin, Musset, Mallarmé, Victor Hugo, Anna de Noailles qui notait « mes livres, je les fis pour vous, ô jeunes hommes, et j’ai laissé dedans, comme font les enfants qui mordent dans les pommes, la marque de mes dents » … 

C’est dans les livres que la narratrice mord pour y laisser la marque de ses dents. La réalité hésite alors entre la présence prenante des héros des romans, Fantine, Marius, Jean Valjean et celle de la « vraie vie ». À la lecture répond l’écriture, « l’émotion éminemment sensuelle » qu’elle procure. « L’écriture m’envolait tel un vent d’orage »… Certes, il est question de sexe, d’amour, de femmes aux trajectoires libres, Mara, Sirine, d’hommes, Lev qui peut être un avatar de Barbe-Bleue, de mort, de mémoire, de traces laissées de nos existences, de politique, de la place des femmes dans le discours officiel (le prénom pour les femmes, Hilary, Benazir, le nom pour les hommes, Mitterrand, Eisenhower, Sarkozy…), mais la matière du livre est au cœur de tout cela, une écriture qui doit pénétrer les âmes, les sujets, « chaque mise en route vers l’écriture est un mécanisme de pénétration progressive » mais est liée aussi à une création « par tous les trous du corps » revendiquée par Valère Novarina (in Le Théâtre des paroles).

La prose se meut en vers libres, ou l’inverse, dans une dialectique des corps désirants, des corps qui exultent. L’expertise du médecin qu’est aussi Barbara Polla apporte son regard précis, son ancrage au monde. Un univers multiple où les êtres comme les langues livrent chacun leur propre richesse. Pas de mythe de Babel, mais un appétit inextinguible de vivre. On se laisse porter par ce texte foisonnant avec délices. « Écrire voluptueusement, multiplier les mots, les emprunter sans les rendre, les cloner, les muter, les faire boîter comme j’aime à le faire… » nous dit la narratrice. Secret d’une puissance créatrice toujours vivace et humaine, profondément.

 La Favorite, Barbara Polla, BSN Press, Lausanne

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