Une nécessaire distance

Une nécessaire distance

Pour les quarante ans cette distance peut être celle entre le souffle et les bougies, la joie et la fierté du chemin parcouru, l’angoisse et le bonheur de celui à poursuivre. La fabuleuse équipe du théâtre du Maquis est prête à des lendemains qui chantent et dansent et créent. Pour le moment, pause sur image, une rétrospective non exhaustive mais transcrivant avec humour et espièglerie les quarante années passées, par tranche de dix ans en quatre soirées festives où boisson et repas (« on ne sait pas du tout ce que notre cuisinier a fabriqué, c’est une surprise aussi pour nous ! » s’amusent les comédiens qui servent au public de petites boites métalliques, référence malicieuse au nom du lieu, l’Ouvre-boîte qui lui-même doit son nom à l’aïeul qui fabriquait ces ustensiles nés de la révolution industrielle) sont offerts dans la bonne humeur. « Gardez vos cuillères pour la suite ! ». 

Le titre programmatique, Seule la légende est vraie, donne le ton : foin des exactitudes et du recensement méticuleux ! L’essentiel n’est pas là malgré le côté « Lagarde et Michard » (ces livres qui présentaient siècle par siècle un panorama de la littérature française aux lycéens d’une autre époque), qui découpe en décades la formidable aventure de la compagnie fondée par Florence Hautier et Pierre Béziers en 1982 pour une première création en 1983 (Trompe-l’œil) : 1983-1992, Le début de la fin, 1993-2002, Vogue la galère, 2003-2012, La traversée du désert, 2013-2023, Un faux départ (occasion de réviser le célèbre Chant du départ des partisans, le théâtre est malgré tout et toujours une histoire de résistance)… 

Les 40 ans du Maquis © Théâtre du Maquis

Les 40 ans du théâtre du Maquis © Théâtre du Maquis

Les références aux spectacles s’égrènent, bribes, échos, supports de réminiscences heureuses. Certaines pièces ne sont plus directement liées au théâtre du Maquis, mais sont empruntées aux créations des enfants des fondateurs, eux aussi infatigables artistes, Jeanne Béziers, comédienne hors pair, aussi à l’aise dans les registres « sérieux » que dans ceux du rire (sa force comique offre des intermèdes tordants qui noient la nostalgie dans leurs éclats) et Martin Béziers dont les créations musicales, inventives et décalées, nourrissent la trame des souvenirs. Certes, les deux artistes ont monté leurs propres groupes, macompagnie pour la première, Les Brûlants pour le second.

Comment naissent les légendes

Le trou, le trac, l’oubli, sont au cœur de ces pages d’histoire. Comment rendre le passé sans le remodeler : chacun formule sa version, chacune est vraie et fausse ou inventée, on ne sait pas, on ne veut pas chercher plus loin ; la magie du théâtre tient à ces faits dont la véracité n’est pas importante : seul le récit compte. 

Ses fils s’entrelacent, parcourent le monde, transforment les adresses, les lieux, les climats, les scénarii, le vécu se retisse en une trame mouvante. 

 Jeanne évoque le trou de mémoire sur scène : le fait de se sentir si proche d’un personnage ou d’une situation alors que l’on est sur scène est dangereux !

On se met dans la peau du spectateur, si bien que l’on perd le fil des mots noués par l’intrigue.
La distanciation, même, surtout, au cœur de l’action est nécessaire.
Les anciens costumes retrouvent le chemin de la scène, les répliques se réinventent, prennent une nouvelle couleur dans leurs juxtapositions fantaisistes. 
Les chorégraphies de Clara Higueras construisent de fulgurants intermèdes en joutes flamenquistes avec les musiciens, les chansons accompagnées par un orgue de Barbarie permettent des « changements de décor »…

Les 40 ans du Maquis © Théâtre du Maquis

Les 40 ans du Maquis © Théâtre du Maquis

On rit, on chante avec les artistes, on se souvient. L’émotion parfois gagne, mais on est au théâtre, une pirouette remet sur les fantastiques chemins de l’illusion. Longue vie à cette belle machine à rêves !

Les quarante ans du théâtre du Maquis ont été donnés du 10 au 13 mai à l’Ouvre-Boîte, Aix-en-Provence

Pas d’ennui au Théâtre des Ateliers!

Pas d’ennui au Théâtre des Ateliers!

Peter Brook est parti pour son dernier voyage le 2 juillet 2022. Sans doute la période estivale n’a pas été propice aux hommages que le théâtre doit au metteur en scène qui concevait la scénographie comme « espace vide » pour l’« art autodestructeur » qu’est le théâtre.

Alain Simon, directeur du théâtre des Ateliers, a consacré trois soirées à la lecture des textes de l’artiste sous le titre générique de Peter Brook, l’influence. Ont déjà été données les lectures L’espace Vide (novembre 2022) et Entre deux silences (février 2023). Le troisième volet réunissait sur scène Jean-Marie Broucaret, comédien, metteur en scène, formateur, directeur artistique du Théâtre des Chimères à Biarritz entre autres activités et Alain Simon en un duo de haute volée sur une lecture augmentée du texte publié chez Actes Sud, Le diable c’est l’ennui. Il s’agit de la transcription des « leçons de théâtre » dispensées par Peter Brook lors des journées des 9 et 10 mars 1991 à l’Atelier du Chaudron à la Cartoucherie de Vincennes lors de sa rencontre avec les enseignants et artistes responsables des classes Théâtre et Expression dramatique des sections A3 de plusieurs lycées de France, sous l’égide de la Direction du Théâtre et des Spectacles au Ministère de la Culture. L’objet de ces journées s’organisait sur une réflexion autour du livre L’Espace vide (éditions du Seuil) inscrit alors au programme du baccalauréat. Le caractère vivant, le flux des mots, des détours de la pensée, leur spontanéité, sont remarquablement préservés dans cet ouvrage ponctué de courts exercices et de questions des participants.

Au théâtre des Ateliers, ces questions transcrites sur de petits feuillets sont distribuées par les deux acteurs à quelques spectateurs afin d’être formulées au moment opportun, mimant les échanges des séances de travail de la rencontre de mars 1991. Les interventions de Peter Brook se voient réparties entre les comédiens. La complexité de la pensée du metteur en scène anglais se voit ainsi soulignée, développée. Le terme de réflexion prend alors tout son sens : dialogue intérieur qui s’organise en une quasi dialectique profonde et argumentée. De longues assertions sont alors exposées, démontrées, puis infirmées pour trouver dans de nouveaux rebondissements, parfois opposés, des conclusions provisoires et neuves.

Le diable c'est l'ennui, pièce à partir d'un texte de Peter Brook a été jouée par Alain Simon et Jean-Marie Broucaret au théâtre des Ateliers

Photographie (© THéâtre des Ateliers) : démonstration des « coussins » lors de la conférence de Peter Brook, reprise avec jubilation par Alain Simon et Jean-Marie Broucaret

Les intonations, les rythmes varient selon les porteurs de paroles, lecteurs qui parfois se détachent du texte imprimé pour lever les yeux vers les spectateurs et s’adresser à eux, accordant une vie et une présence troublantes aux propos qui dessinent une poétique passionnante. 

On suit Peter Brook, seul devant un public dans l’ombre amphithéâtre, exigeant l’inconfort d’une petite salle où les gens se pressent, mais se voient, établissant une proximité qui rend le discours proche, l’ancre dans une réalité concrète, oblitérant tout type de relation surplombante. Dans l’amphithéâtre, Peter Brook raconte : « je me suis trouvé́ sur une plate-forme devant un grand trou et, quelque part tout au fond, des gens dans le noir. Alors que je commençais à parler, je sentais que tout ce que je disais, les mots qui se formaient dans ma bouche étaient absolument sans intérêt (…) J’ai découvert par expérience combien la relation que nous vivons actuellement, entre une personne qui parle et un groupe qui écoute, est importante. » Il montre alors sa transformation dans la relation autre qui s’instaure avec les autres personnes, « les questions comme les réponses venant beaucoup plus naturellement ». Nous le voyons jouer hors des théâtres, dans des cafés, des ruines, des places de village et constater combien est révélatrice l’expérience de jouer en voyant la tête des spectateurs. Cette « relation directe » transforme le jeu.

L'espace vide, Peter Brook

Au début, il insiste, « pour que quelque chose de qualité puisse advenir, il faut qu’un espace vide se crée. Un espace vide permet à un nouveau phénomène de prendre vie. (…) Tout ce qui touche au contenu, au sens, à l’expression même, à la parole, à la musique, aux gestes, à la relation, à l’impact, au souvenir qu’on puisse garder soi-même… tout cela n’existe que si cette possibilité d’expérience fraîche et neuve existe également. Or aucune expérience fraîche et neuve n’est possible s’il n’existe pas préalablement un espace nu, vierge, pur, pour la recevoir. » On aimerait tout citer, renouer le fil des phrases, dans leur légèreté d’expression, avec leurs mots simples et clairs, et leur profondeur. Reprendre la lecture, revenir au livre, le ressasser, tenter d’en préserver l’essence, s’en servir comme pierre de touche pour voir, écouter… le « spectacle » s’achève par un échange, une conversation au cours de laquelle Alain Simon et Jean-Marie Broucaret racontent, témoignent, combien le travail de Peter Brook a influé sur leur approche du théâtre, leur manière d’en faire, et de le transmettre. Il ne s’agit pas d’édicter des règles du théâtre, de proposer un cours magistral et dogmatique, mais de faire bouger les lignes, « d’ébranler les notions », de fuir « l’ennui (qui), tel le diable, peut surgir à chaque moment »…

« La seule justification de la forme théâtrale est la vie ». Une définition que ne peut renier le théâtre des Ateliers !

Le diable c’est l’ennui par Jean-Marie Broucaret et Alain Simon a été donné au Théâtre des Ateliers à Aix-en-Provence le 10 mai.

Arrêt sur image et papiers froissés

Arrêt sur image et papiers froissés

Organisateur de festivals, universitaire, éditeur, romancier, essayiste, poète, Paul de Brancion multiplie les casquettes et va même jusqu’à se livrer à des travaux transversaux avec des musiciens comme Thierry Pécou ou Jean-Louis Petit pour n’en citer que deux. Sa dernière publication a choisi l’écrin de la collection Calepins aux éditions Plaine Page, mêlant photographies, montages et textes pour un Black-Out qui offre en exergue une citation de Bernard Pingaud (Inventaire) qui met en doute tout ce que nous allons lire : « ce que veut dire un auteur ne se confond jamais avec ce qu’il dit ». La précaution oratoire s’assortit d’un préambule décrivant les principes de composition et de conception de l’ouvrage, « un écrit d’insomnie » à l’ombre de séries télévisées, en particulier Prison Break, regardée « pendant toute l’écriture de Black-Out. » « Un poème par épisode », mais sans relation aucune avec la teneur des dits épisodes, dont le pouvoir addictif s’arrête là. 

En regard de chaque poème, comme une note d’autorité universitaire, un hommage aux auteurs qui l’ont précédé, une citation d’un écrivain classique se retrouve comme une annotation posée en travers au bord des pages. La relation au réel se voit alors questionnée en différentes strates au fil de trois grands chapitres, Cortex, Nature vide, Y a-t-il un son ?.  Se dessine un constat sans concession de notre époque, de ses apparences de cohérence, et d’une « cervelle trop petite / dans un cortex trop grand » alors que « tout est d’insouciance pesante »…  Dans Le château des étoiles qui brosse la vie de l’astronome Tycho Brahé, Paul de Brancion écrit à propos des premières émotions poétiques du savant, « le poète rieur est roi sur terre et sur les mers ». 

Le rire se mue en sidération devant l’entrée insensible de notre monde en dystopie par ses accélérations vides, ses égoïsmes, son culte de l’argent, et si le deuxième titre sonne comme un pied de nez aux mots d’Aristote, « la nature a horreur du vide », il montre les mots changer progressivement de fonction, la violence s’ajouter à l’ignorance. Le langage titube et se perd dans ce monde en fin de course de Y a-t-il un son ?.  Les illustrations reprennent des photographies extraites de « séries culte » et de films tout aussi cultissimes, depuis Prison break, Friends, Dawson, et se voient « augmentées » d’intrus venus de la BD ou des dessins animés en catapultages souvent cocasses qui apportent une légèreté ironique à l’ensemble. Le mythique cheval de Gandalf, Gripoil, se voit naseau contre naseau avec Jolly Jumper, la tout aussi « mythique » monture du cowboy solitaire Lucky Luke. Puissamment ancré dans les problématiques de notre contemporanéité, le texte poétique a une indéniable dimension politique. « La poésie est une arme chargée de futur » disait Gabriel Celaya, le poète rieur est aussi le voyant rimbaldien…

Black-Out de Paul de Brancion, éditions Plaine Page, a été présenté lors de la quinzième édition des Eauditives.

Cosmiques alchimies

Cosmiques alchimies

Tout juste édité aux éditions Plaine Page, le dernier opus de Bruno Geneste, Le train des infinités froides, nous entraîne dans un irrésistible road trip poétique. Le rythme des mots posés de manière lapidaire sur la page, traçant leur chemin « sans fin ». Les illustrations en noir et blanc de Loran Jacob, semées au fil de l’ouvrage, rendent la vitesse du mouvement, se concentrant sur l’idée des roues, et aboutissent au symbole de l’infini. 

Quel voyage ! On place nos pieds dans les pas de Jack Kerouac auquel le poète a consacré un livre, La route selon Kerouac : « il fallait prendre la route pour quelque chose de plus grand que soi, fouler l’asphalte, s’agripper à ses sinuosités, ses courbes, mirages et formes criblées de hasard ». Cet art poétique se décline ici, rejoint la Nadja de Breton et ses errances qui la mènent à une gare qui peut-être n’existe pas, effleure les principes de l’absurde, multiplie les miroirs et les transparences jusqu’à l’effacement qui fait du train lui-même « un mirage ». L’observation concrète du voyage avec les visages qui se reflètent dans les vitres du train conduit insensiblement à une parabole de la condition humaine, emportée dans le flux incessant d’une course haletante et infinie. Parfois le miroir se brise, ses éclats multiplient les échos, les mots se répondent en une répétition incantatoire qui tisse solidement la toile du poème. 

Le train des infinités froides de Bruno Geneste est paru aux éditions Plaine Page, Festival Les Eauditives

Les couleurs peu à peu se dessinent, le rouge vient éclairer un univers en noir et blanc, puis les « bleuîtés du sang des voies » qui deviendra celui des mots. L’être tout entier se révèle dans ce mouvement au point de devenir ce train lui-même : « et tu roules/ sous la braise d’horizon / dans l’embrasement des astres » … Une cosmogonie se déploie, mêle les éléments, revient sur « Terraqué », cet assemblage de terre et d’eau originel qui est aussi un hommage à la Bretagne et au poète Guillevic, puis repart vers les fondations avec le « grand dragon rouge et la femme vêtue de soleil » de William Blake avant de se colorer des accents de Johnny Lee Hooker ou de Bob Dylan et son Highway 61 (titre du sixième album du prix Nobel, qui évoque l’autoroute entre la New Orleans et le Canada). En cinq textes aux subtiles fulgurances le mythe s’installe, prend des nuances chamaniques esquisse des gestes d’alchimistes et transmutent la matière. Le langage devient l’or pur d’une pensée arqueboutée à la matière, entre les « palpitations invisibles » et le « réel » où se « (griffent) les contours ». Chaque lecture de ce texte dévoile une nouvelle strate. Somptueux !

Le train des infinités froides de Bruno Geneste, édité aux éditions Plaine Page a été présenté lors de la quinzième édition des Eauditives.

Du bonheur de l’invention permanente

Du bonheur de l’invention permanente

Le talent des éditions Plaine Page tient assurément à la pertinence de ses choix artistiques (même si, Éric Blanco et Claudie Lenzi, fondateurs de cette maison si fertile, déplorent de ne pouvoir éditer toutes les pépites qu’ils reçoivent). Avec J’elle et noix, ouvrage publié dans la collection Connections, Christine Zhiri signe son premier recueil après quelques incursions dans des revues ( Décharge qui la qualifie de « fougueuse débutante » et  L’Intranquille) et un prix décerné au printemps 2018 par Nouvelles voix de la poésie (Maison de la poésie Jean Joubert). 

La double construction de l’ouvrage est perceptible dès le titre qui fusionne les deux textes qui se suivent, Tu sais pas et Elle et noix. En fait, le Tu sais pas est un long monologue à la première personne, un « je » qui s’adresse à un tu qui est soit l’autre, soit, le protagoniste (« je est un autre », c’est bien connu !), d’où le J’elle et noix. La seconde partie, formulée sous l’égide de la troisième personne « elle » semble répondre à la première en un écho digne de Lewis Caroll (on se plaît à des comparaisons avec les grands mathématiciens qui sont aussi des poètes, l’auteure est mathématicienne aussi), une Alice de l’autre côté du miroir face à des valeurs inversées : la peur, la défiance à l’encontre du langage qui blesse comme des « épines » dans la bouche ou pèse comme des « cailloux » tassés dans le ventre, les désirs incompris, les élans avortés, deviennent alors joie, libération, envols, appétit… En parallèle à ces textes posés sur la page de droite dans Tu sais pas et courant au haut des pages pour Elle et noix, des récits en italique, courtes strophes en vers continus pour l’un, narration fluide aux résonnances de comptines pour l’autre, apportent une forme de contrechant qui éclaire et ajoute un clin d’œil espiègle ou cruel. 

J'elle et noix de Christine Zhiri, éditions Plaine page

On peut s’amuser à tout lire indépendamment ou à tisser les mots dans leur continuité graphique, le lecteur est libre, comme ces phrases sans ponctuation et qui pourtant dessinent des rythmes puissants : on se surprend à des scansions haletantes, des pauses qui s’articulent d’elles-mêmes dans la masse du discours, des registres qui moirent de leurs couleurs variées les intonations qui se mettent en place presque naturellement. La puissance incantatoire du texte sculpte les marges, oblitérant les lignes géométriques ou les spirales pirandelliennes qui enfermaient l’esprit. C’est alors que l’on a « les yeux grands ouverts sur le ciel en bascule derrière les branches des arbres qui racinent dans les gros nuages blancs » … Le sens de la vie ne se plie pas forcément aux règles cartésiennes et c’est très bien ainsi !

J’elle et noix, Christine Zhiri, éditions Plaine Page, collection Connexions