Les mille et une facettes de Louise

Les mille et une facettes de Louise

« Toutes des Louise » semble être le maître mot du dernier spectacle de l’artiste pluridisciplinaire suisse Martin Zimmermann, Louise, donné au Grand Théâtre de Provence après une série de premières représentations à la Schauspielhaus de Zürich, ville où réside la compagnie du metteur en scène. 
Comment définir ce spectacle qui se moque des catégories ! « Un théâtre de personnages sans paroles » qui opère une fusion entre les formes du cirque, de la danse, du mime, du cabaret. La représentation débute par l’intrusion de quatre personnages fantomatiques enveloppés de tissus gris sombre. Avec leurs allures de manchots de Terre Adélie, ils installent les éléments du décor, les remanient, les déplacent, les retournent, rendent visible le travail de mise en place des techniciens, esquissent des bribes de chorégraphies, de gestes, d’attitudes clownesques avant l’arrivée des artistes.  

Bérengère Bodin, Rosalba Torres Guerrero, Marianna de Sanctis et Methinee Wongtrakoon sont toutes les incarnations de Louise. Martin Zimmermann souhaitait dans un premier temps rendre hommage à Louise Bourgeois, cette immense artiste inclassable dont le travail s’attache à la sculpture, la peinture, le dessin, l’installation, l’édition, transcrivant par le médium de la pierre ou du métal les remuements les plus intimes de son âme, en une quête incessante de la vérité, allant de l’intérieur vers l’extérieur, évoluant entre l’abstrait et le concret afin de rendre palpable l’intime et ses oscillations. Cette liberté créatrice se retrouve dans la folie anarchique et géniale du jeu des quatre interprètes. Elles sont tour à tour excentriques, fragiles, écervelées, terrifiantes, drôles, endossant toutes les images d’Épinal liées à la femme, mais les bousculant et les déchirant avec un humour parfois féroce.

Louise, Martin Zimmermann © Basil Stucheli

Louise, Martin Zimmermann © Basil Stucheli

Leur capacité d’adaptation aux lieux est sans cesse mise à l’épreuve : l’escalier se dérobe et se transforme en toboggan, les chaises se retrouvent en improbables équilibres sur une échelle, le sol tourne (pas de mécanisme électrique, tout est géré à la main expliquera après le spectacle Martin Zimmermann qui souligne l’importance cruciale de la personne qui met en fonction le mécanisme et suit sur une véritable partition les évolutions des personnages et les accompagne). Quelle que soit la situation, les personnages se relèvent, luttent, se tordent, restent debout. 

La marche incessante qui accompagne chaque « numéro » si l’on veut garder la terminologie du cirque est un élément essentiel de la progression de la pièce. « Elles marchent envers et contre tout, car les femmes sont puissantes et arrivent à s’adapter quelles que soient les circonstances, c’est un hommage aux femmes que je tenais à écrire ici », sourit le metteur en scène. « Au début, j’ai voulu la référence à Louise Bourgeois, mais elle s’est élargie et d’autres Louise entrent en jeu, Louise Michel, Louise Brooks, Louise Labé… qui sont aussi toutes les femmes ».
L’hybridation des genres est sensible tout au long de la pièce, là, un mouchoir s’escamote, une balle surgit du néant, un dialogue de clowns s’esquisse, une pantomime déploie ses gestes expressifs…
la beauté des passages avec les cerceaux est saisissante, et le dernier moment où seule en scène la circassienne joue tout en marchant avec un seul cerceau qui semble animé d’une vie propre est tout simplement un indépassable point d’orgue.

Bérengère Bodin © Basil Stucheli

Bérengère Bodin © Basil Stucheli

Ces quatre femmes sur scène sont aussi les âges de la femme d’un Klimt. Peu importe si elles boitent ou ploient sous la lourdeur de paquets démesurés, apparaissent et disparaissent derrière des rideaux, telles des personnages d’un castelet de foire, elles restent souveraines et espiègles, repoussant les limites, jusqu’à s’emparer de ce qu’il y a derrière les miroirs, et jouer avec leur apparence. 

La séquence où, démultipliées par des jeux de miroir, les quatre complices, grimées et perruquées de gris prennent des allures de prophétesses des temps antiques, est particulièrement frappante.

Elles tournent en dérision tout ce qui réifie ou abaisse les femmes : les petits cris « féminins » des vieilles comédies musicales, le sexisme effarant des paroles de Ma Benz de NTM… La liberté et l’estime de soi se conquièrent !

On pouffe à la reprise parodique du célébrissime Con te partirò d’Andrea Boccelli accompagné par une simple guitare, air impossible à reprendre en chœur par le public tant il est faussé !

Marianna de Sanctis © Basil Stucheli

Marianna de Sanctis © Basil Stucheli

L’imagination n’a plus de fin dans cet assemblage parfois déroutant de saynètes superbement travaillées où la fantaisie règne. L’absurde devient ici le signe même de l’humanité. Que des femmes sur scène ? Même pour endosser un rôle masculin ? Oui ! pour une fois, le théâtre entre de manière totale en rébellion. Quelle créativité !

Louise a été joué au Grand Théâtre de Provence les 30 et 31 janvier

En mai on pourra retrouver ce spectacle à Paris au théâtre du Rond-Point (du 13 au 24 mai 2025 au Théâtre du Rond-Point, Paris), il sera encore différent, encore plus abouti, n’est-ce pas la grâce du spectacle vivant !

De la valeur des mots

De la valeur des mots

Invitée par l’association Nouvelles Hybrides, Gaëlle Obiégly présentait ses deux derniers opus, Totalement inconnu, paru chez Christian Bourgeois Éditeur en 2022 et Sans valeur paru chez Bayard en 2023. 
Son parcours la mène de sa Beauce natale à Paris, aux études d’histoire de l’art à la Sorbonne et à l’apprentissage du russe à l’INALCO. L’écriture se plie aux dialogues de cinéma dans les films de Pierre Weiss dont elle est souvent une interprète, arpente les pages de douze livres dont l’un, Mon prochain (éditions Verticales) reçoit le Prix Pierre-Mac Orlan en 2014. Gaëlle Obliégly est aussi une performeuse et travaille avec de artistes, cinéastes, plasticiens, chorégraphes, (ainsi avec la chorégraphe Ivana Müller elle imagine le spectacle Entre-deux autour du verbe « broder »). Elle cofonde aussi le musée des valeurs sentimentales, c’est aussi le titre de l’un de ses romans, avec l’historienne de l’art Francesca Alberte et l’architecte Stéphanie Fabre. Ce musée est destiné à recueillir des objets fétichisés. Ce rapport aux objets est aussi une relation au langage thème que l’on retrouve dans les ouvrages de l’autrice (on gardera le terme même si son utilisatrice le trouve tout de même un peu « acide »). 

Orchestration livresque

Les deux derniers textes de Gaëlle Obiégly, Sans valeur et Totalement inconnu ont un point commun : ils sont tous les deux rédigés à la première personne. On pourra évoquer l’ambiguïté du « je » qui entretient l’énigme de l’identité du locuteur, est-ce l’auteur-trice qui parle, est-ce un double, un personnage totalement autre (pour jouer sur la formule rimbaldienne « je suis un autre »). Cette possible confusion convient très bien à son approche du monde et du langage : les mots sont comme une enveloppe posée sur le monde et en le cachant, le révèlent. C’est ce qui ressort de ce que l’autrice écrit à propos de l’emballement du pont neuf par Christo dans Totalement inconnu. Elle écrira aussi : « je vois à travers le mot. Le mot me fait traverser la réalité. »

On peut faire l’exercice d’ouvrir n’importe lequel de ces deux livres à n’importe quelle page, on sera instantanément happé, retenu par une réflexion, une image, une formule, un détail, comme dans ces tableaux de Jérôme Bosch sur lesquels on peut zoomer à l’infini ou presque et où toujours il y aura un objet qui attirera notre attention.

Le texte progresse avec une grande finesse, par des glissements, des mots en miroir, des situations réitérées, des images, des paysages, qui appellent d’autres conversations et expériences.

Il y a une manière à la Montaigne, « à sauts et à gambades » dans un agencement au cordeau, au rythme de « l’allure poétique » chère à l’auteur des Essais.

Par exemple, un inconnu masqué croisé à une table durant une période covidienne s’avère cinéaste et fort loquace après des débuts mutiques et assène à la narratrice « tu confondrais pas le savoir et la connaissance ? » (in Totalement inconnu).

Totalement inconnu, Gaëlle Obiégly

Ces mots trouvent de longues ramifications où ces deux termes se voient définis peu à peu en variantes qui ajoutent une parcelle de sens supplémentaire à chaque nouvelle étape. « Le savoir m’intimide, la connaissance m’émerveille. C’est la différence que je fais entre les deux » affirme la narratrice en point de départ à une réflexion qui va venir la hanter au même titre que le « soldat inconnu ». Des voix intérieures sont venues lui demander de composer une conférence à propos de ce soldat aussi particulier qu’universel. Plus tard, le personnage sera amené à confronter savoir-faire et connaissance dans un fablab : « à cette occasion, j’ai découvert qui la connaissance et le savoir-faire s’articulent ». Puis au chapitre suivant se développe un sentiment d’extase pour Kant et son approche de « la connaissance » et ramène de nouveau au soldat inconnu.

Autour du chapitre choisi par l’autrice en lecture (début page 171) les autres semblent s’orchestrer en étoile, reflétant les sujets qui y sont condensés, la mort, la formation intellectuelle, l’articulation savoir/connaissance, l’approche des œuvres d’art, ce qu’elles nous disent, le soldat inconnu, notre appartenance commune à ces étranges animaux qu’est l’espèce humaine, l’amour pour les auteurs (ici Apollinaire, ailleurs il y aura Tolstoï, Kant, et tant d’autres), Yvette sa grand-mère, la peinture, la nécessité des émotions, le tri mais le thème sera traité plus amplement dans Sans valeur

Le soldat inconnu © X-D.R.

Le soldat inconnu © X-D.R.

Une forme en vers libre naît d’elle-même au fil des mots, mélisme opportun qui laisse la pensée s’aventurer dans une poétisation du monde.
Les références littéraires affleurent un peu partout, ainsi l’égotisme stendhalien, cette plongée dans l’intime qui donne à l’égotiste une perception aiguë de soi. Défaut ? c’est selon le type d’attitude décrit, volonté d’être au premier plan ou plutôt se réfugier en soi-même pour mieux comprendre les mouvements de son âme. 

En ce sens l’égotisme ne serait-il pas l’une des qualités de l’écrivain ? En lui semble se résumer toute l’histoire de l’humanité, en lui tout a été déjà vécu : « je les ai toutes vécues, toutes les périodes historiques et préhistoriques ».
Une attention particulière est posée sur les outils de l’écriture, les déterminants définis ou indéfinis qui universalisent ou objectivisent ce qu’ils introduisent, ou les pronoms, le «je», distant et proche de celui ou celle qui l’utilise, le « tu » adressé aux morts et qui par ricochet parle aux vivants, déniant la réalité de la mort et poétisant ainsi le monde.
L’écriture fluide adopte le mouvement d’une pensée en mouvement, s’égare en anecdotes savoureuses, joue avec le langage, avec un humour délicieux.

Pont Neuf emballé par Christo © X-D.R.

Pont Neuf emballé par Christo © X-D.R.

La saga du petit tas d’ordures

Sans valeur, paru un an après totalement inconnu, semble en être un prolongement, une application concrète des rêveries (le mot serait à prendre au sens des rêveries du promeneur solitaire que fut Rousseau) autour de ce « totalement inconnu ». On renoue avec une forme plus classique.

Tout un récit se développe autour de ce qui fait la valeur des choses. Valeur marchande, valeur sentimentale, valeur documentaire… Le point de départ est « un petit tas d’ordures» croisé par hasard, illustration facétieuse du principe de sérendipité ? Le personnage, encore un « je » mais ici totalement autobiographique, est en train de déménager, de trier, de jeter, de faire le vide : « L’encombrement est un frein ». Or, tandis que la narratrice s’échine à déterminer ce qui est à jeter et ce qui pourrait être destiné aux archives, voici qu’elle rencontre ce petit tas de papiers qui semble vraiment lui faire de l’œil. C’est infiniment drôle et profond.

Sans valeur, Gaëlle Obiégly

Est composé un véritable hymne aux biffins, c’est-à-dire aux chiffonniers, ces personnes qui refusent tout simplement la mort puisqu’ils extraient des rejets ce qui a été abandonné. Les archives sont définies par leur étymologie, et le « sauvetage » du petit tas d’ordures se voit inclus dans l’archivage des affaires de l’autrice ! Est-ce la présence d’un ticket de PMU qui tremble au-dessus du tas et l’hypothétique promesse d’un argent bien utile lors d’un déménagement, (la difficulté à se loger est évoquée aussi !!!) ou le livre réunissant les textes d’Etty Hillesum, jeune femme juive déportée et morte à Auschwitz.
Les historiettes se multiplient, telles le musée des objets récoltés par un chiffonnier collectionneur, l’épisode du « croûton » gardé, offert en cadeau de mariage, le « tableau du singe gris »…
L’autrice insiste sur le fait qu’elle se refuse à laisser journaux intimes ou lettres et qu’elle les voue à la destruction. « Je n’ai pas d’égo ni d’envie de me penser comme objet d’étude », sourit-elle. Sans doute, à l’instar de René Char, elle pense qu’« un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. »

La rencontre a eu lieu à la bibliothèque d’Ansouis le 24 janvier 2025

Nota bene!

Nota bene!

La nouvelle pièce de la dramaturge Audrey Schebat, La Note, réunit sur scène François Berléand et Sophie Marceau pour un duo drôle, profond, superbement écrit et interprété. 
La scénographie est signifiante : attachée au pied d’un piano à queue de salon une grosse corde terminée par un nœud coulant occupe le devant de la scène. Sous le nœud coulant, un tabouret de piano attend. Julien, (François Berléand), seul sur scène, griffonne sur une petite table un mot qu’il froisse, jette, recommence… cela ne lui convient jamais. Il renonce, se lève, monte sur le tabouret, se passe la corde au cou, tergiverse, un appel téléphonique interrompt son geste. On rit. 
L’arrivée de Maud, (Sophie Marceau), l’épouse de Julien, vient faire échouer les intentions lugubres de son mari. Il est un psychanalyste de renom, elle est une pianiste internationale. Elle revient d’un triomphe à Berlin. Ses valises juste posées, elle découvre la scène hallucinante de son époux prêt à se pendre.

S’ensuivent des enchaînements de dialogues vifs où la colère, une certaine lassitude et une ironie parfois espiègle abordent les interrogations sur soi, sur l’autre, sur le couple, avec une pertinence fine. Les spectateurs retrouvent tous quelque chose d’eux-mêmes dans des répliques qui peuvent devenir « culte » : « on n’a pas réussi, dit Julien, à faire de nous autre chose que ce qu’on est » ou l’énigmatique « pour être vainqueur, il faut être vaincu » qui s’inspire de façon lointaine des propos du pilote automobile Mika Häkkinen, « pour faire un bon vainqueur, il faut être un bon perdant ».

La note © Bernard Richebé

La note © Bernard Richebé

Quelle insidieuse fêlure a amené à un tel point de rupture ce couple harmonieux? Ils ont la cinquantaine et offrent l’image d’une réussite sociale et personnelle : ils ont deux grands enfants qui leur sont très attachés et ont « réussi » leur vie, et chacun dans son domaine est une image de l’excellence. Et pourtant Julien a décidé de mettre fin à ses jours, enfin, les termes ne sont peut-être pas exacts. Le personnage joue sur les mots, modalisant les faits par une pirouette qui fait sourire d’abord mais donne à réfléchir : « j’ai voulu me donner la mort, mais pas me prendre la vie ». La réplique suit la remarque désabusée de Maud : « Tout le monde attend que sa vie commence avant qu’elle se termine ».

Le déclencheur de la discussion des deux époux est non pas la tentative de suicide du mari, mais le fait qu’il n’ait pas laissé de « note », c’est-à-dire de mot ultime destiné à ceux qui restent. Ne pas avoir pris la peine de formuler un adieu sous quelque forme que ce soit, suscite l’indignation de Maud et la mise à plat des vies des protagonistes.
Au passage il y aura une superbe déclaration d’amour, la tentation de définir ce qu’est un couple, ce qui le soude réellement.

La note © Bernard Richebé

La note © Bernard Richebé

Le tour de force de cette pièce est de nous faire rire avec les sujets les plus difficiles, la mort, la déliquescence du couple, l’irrémédiable passage du temps, la perte, les renoncements, les choix de vie…
Sophie Marceau revient sur les planches après douze ans d’absence et démontre plus que jamais qu’elle est une grande dame du théâtre. Souveraine, elle habite la scène avec une aisance élégante et naturelle, face à un François Berléand tout aussi juste dans son jeu et la fine distanciation opérée avec son rôle.
Dans la mise en scène très sobre d’Audrey Schebat, aucune de ces deux puissances théâtrales ne cherche à écraser l’autre et c’est un duo virtuose qui s’empare de la pièce d’une profondeur et d’une lucidité insoupçonnées malgré ses airs de théâtre de boulevard, et sa construction classique selon la règle des trois unités, temps, lieu, objet. Un régal !!!

La note a été jouée du 23 au 25 janvier 2025 au Jeu de Paume

Sorcelleries circassiennes

Sorcelleries circassiennes

Dans le cadre de la BIAC le théâtre du Bois de l’Aune recevait le Gandini Juggling fondé en 1992 par les jongleurs Sean Gandini et Kati Ylä-Hokkala et leur dernier spectacle, Heka, tout n’est qu’un faux-semblant, du nom de la divinité égyptienne personnifiant la puissance magique.
En exergue de leur travail, les deux complices citent le maître que fut Jean-Eugène Robert-Houdin et son livre, Les secrets de la prestidigitation et de la magie : comment on devient sorcier (paru en 1868) : « L’art de la prestidigitation tire ses artifices de l’adresse des mains, des subtilités de l’esprit, de tous les faits merveilleux que produisent les sciences exactes ».

On assiste à une représentation qui réinvente les codes de la prestidigitation en un jonglage au sens propre du terme. L’illusion naît de la réalité, créant la surprise et introduisant une féérie fantasmagorique dans les gestes les plus simples. Étrange jonction entre l’impossible et le réel : les mains se multiplient, les balles lévitent, apparaissent et disparaissent inexplicablement dans les mains des jongleurs, changent de couleur, s’évaporent…
Tout n’est qu’imposture, escamotage, passe-passe dont on croit deviner les tours avant de s’apercevoir de notre erreur. Qui est qui dans cette fête de dupes ?

Heka Cavaillon © Kalle Nio

Heka Cavaillon © Kalle Nio

Chaque protagoniste viendra se présenter comme « Gandini », en une pirouette malicieuse, même si, vêtu d’un costume rouge, Sean Gandini présentera chaque interprète, soulignant le caractère cosmopolite de la troupe, Kate Boschetti, Tedros Girmaye, Kim Huynh, Sakari Männisto, Yu-Hsien Wu, Kati Ylä-Hokkala. 

Chacun traduira dans sa langue certains propos du meneur de jeu.

« La magie doit être spectaculaire. La magie doit être efficace » !

Les objets sont manipulés comme les spectateurs dans des chorégraphies réglées au cordeau, des effets de groupe d’une virevoltante beauté, des soli époustouflants d’inventivité.
Dès le début du spectacle, on est séduit par l’humour et la finesse du jeu de Kim Huynh qui s’avance seule sur scène, s’installe derrière une longue table blanche.
D’abord debout, elle semble contrariée par ses manches qui se relèvent toutes seules ou le nœud de ses cheveux qui se noue et se dénoue comme par magie.

Heka Cavaillon © Kalle Nio

Heka Cavaillon © Kalle Nio

Assise, elle s’appuie rêveuse sur ses coudes et ses bras se démultiplient à l’envie tandis que ses mains s’entrelacent à d’autres puis se résorbent à une paire unique avec une étonnante fluidité. Le spectateur se laisse berner avec délices alors que le reste de la troupe vêtue selon les mêmes codes, jupe, chemise, veste de costume, chaussettes et surtout porte-chaussettes. Sean Gandini s’en amusera à la fin, décrétant que l’ambition du spectacle est de remettre à la mode cet attirail tombé en désuétude.

Entre les numéros, il viendra glisser quelques réflexions avec son savoureux accent anglais, manipulant par les mots les esprits déjà grugés par les tours et détours qu’empruntent les circassiens, jongleries spectaculaires, escamotages de détails, création d’êtres hybrides unissant des duos par un même collant rayé, d’où des débordements cocasses, danses, mimes, jeux de pantins, ruptures de rythmes, accélérations, répétitions, pauses minuscules.
Certains passages semblent dévoiler leurs dessous laissant le public amusé de ses confusions, puis désarçonné par les impossibilités de ce qu’il avait cru comprendre.

Heka Cavaillon © Kalle Nio

Heka Cavaillon © Kalle Nio

L’illusion se déplace, les propos de Sean Gandini l’invitent à l’échelle du monde, rien ne lui échappe, et ce qui nous entoure devient objet soudain de doute, mais il n’est pas question de s’appesantir dans une morosité de circonstance. Si les certitudes tombent ce n’est que pour rendre ce qui nous entoure plus magique et profond. C’est intelligent, drôle, poétique, un petit bijou !

Heka, tout n’est qu’un faux semblant a été joué au théâtre du Bois de l’Aune les 20 & 21 janvier 2025 dans le cadre de la BIAC (Biennale internationale des Arts du Cirque)

Du bonheur d’être curieux!

Du bonheur d’être curieux!

L’ensemble The Curious Bards offre en ce début d’année la mouture de son nouveau disque, Sublimation, consacré aux musiques scandinaves anciennes. Avant le lancement parisien, le Festival de Chaillol a reçu dans l’écrin de ses lieux disséminés sur le territoire du Gapençais le nouveau programme de ce groupe. Rencontre on ne peut plus logique ! Le Festival de Chaillol défend la musique dans son universalité, d’où une programmation fine qui s’attache à tous les registres et toutes les époques, mettant en résonance les hauts reliefs alpins et les compositions musicales. Comme à l’époque baroque, il n’est pas de hiérarchie entre « musiques savantes », « sacrées », « profanes », « populaires ».

Les frontières s’effacent devant la virtuosité des interprètes. Cette virtuosité n’est d’ailleurs pas que technique, elle serait limitée et peu intéressante finalement, mais elle tient surtout à la capacité de passeurs des artistes invités, à leur manière particulière d’entrer et de nous inviter à leur suite dans les œuvres les plus variées, de dessiner des univers qui ajoutent leurs invisibles strates à notre perception du monde, l’enrichissant d’images, de phrasés, de rythmes, d’émotions.

Partition ancienne, Source Curious Bards

Partition ancienne, Source Curious Bards © X-D.R.

Pas de hiérarchie donc pour The Curious Bards dans leur approche d’une musique populaire peu mise en avant : celle de la Suède et de la Norvège du XVIIIème siècle. Sublimation est le résultat de recherches menées depuis 2012, autour d’un répertoire transmis de façon orale mais aussi écrite, d’abord « à Dublin durant un an puis dans de nombreuses bibliothèques ou collections privées à Glasgow, Édimbourg, Oslo, Trondheim ou encore Stockholm » explique le directeur artistique Alix Boivert. « Notre travail consiste donc à enquêter puis à expérimenter à partir des indices présents dans ces nombreuses publications et manuscrits (ornements, articulations, rythmique, etc…). (….). L’autre motivation qui nous porte dans ce projet est bien évidemment le rapport très particulier du musicien avec la musique traditionnelle. La profondeur, la spiritualité, l’abandon de soi que l’on peut ressentir, et qui confère au musicien une musicalité d’une rare humanité. Et donc d’une rare simplicité. »

Ottar Kåsa a ainsi reconstitué un hardingfele, une sorte de violon, instrument de musique national de Norvège (il a quatre cordes qui peuvent être accordées de 25 à 30 manières différentes, et d’autres cordes sympathiques celles-là, au nombre variable). Ses incrustations de nacre et ses dessins noirs à la plume et sa volute représentant le plus souvent une tête de lion en font une véritable œuvre d’art ! Son nom est tiré de son « lieu de naissance », la région du fjord Hardanger.

Chaîne You Tube The Curious Bards © D.R.

Jean-Claude Condi a été chargé quant à lui de la facture de la kontrabasharpa suédoise, cet ancêtre de la nyckelharpa, vièle à archet et clavier comptant six cordes sympathiques et trois cordes dont l’une est jouée en bourdon.
Les influences celte, gaélique et scandinave se retrouvent bien sûr dans ce répertoire, et les musiciens de l’ensemble s’en donnent à cœur joie dans des interprétations enjouées, où les instruments rivalisent de vitesse, d’inventivité et d’allégresse.

Les instruments aussi sont le résultat de recherches précises. S’il est relativement aisé de se procurer un violon, un violon baroque, une viole de gambe, ou même un cistre suédois, le groupe a fait construire par des luthiers experts à partir de modèles d’instruments du XVIIème siècle, conservés dans des musées tels la Cité de la Musique à Paris, le Hardanger Folke museum à Utne en Norvège ou le Scenkonstmuseet à Stockholm en Suède.
Le résultat, un disque fabuleux que l’on écoute en boucle. On peut se référer à son site pour en lire des compléments d’information quant à l’origine des morceaux, leurs histoires qui se confondent avec celle des liens politiques qui unissent ou séparent les pays. Les « Polonaises» sont introduites à la fin du XVIème siècle. En effet, la reine Anna de la dynastie polonaise des Jagellon offrit à son neveu suédois, Sigismund Vasa (Sigismond III) d’occuper le trône de la Pologne, si bien qu’il devient à la fois roi de Pologne et de Suède… l’une des conséquences fut l’entrée des danses polonaises en Suède !

Hardingfele source Curious Bards © X-D.R.

Hardingfele source Curious Bards © X-D.R

D’ailleurs c’est l’une de ces danses emblématiques qui ouvre le CD, la Pollonese n° 74, issue du recueil de 1784 établi par Andreas Dahlgren (1758-1813), secrétaire particulier, bibliothécaire, organiste et clerc de paroisse à Tryserum (Småland). La danse est portée avec vivacité par les virtuoses que sont Sarah Van Oudenhove (viole de gambe), Jean-Christophe Morel (cistre suédois), Colin Heller (kontrabasharpa et violon) et Alix Boivert (violon et hardingfele).
La complicité entre les musiciens est sensible dans un enregistrement d’une netteté idéale, où chaque ligne est audible. Une véritable jubilation émane de ces morceaux dont l’énergie parfois tellurique sait aussi s’apaiser en mélodies d’une infinie douceur.

La Polonesse d’Anders Larsson avec son introduction en pizzicati cède la place à la Vals d’Ole Olsen Kruge où les trois temps de la danse de salon se mâtinent d’accents plus villageois et espiègles, quand les violons ne s’affrontent pas en volutes virtuoses dans Madame Trifes Liri e Dans. Le chant superbement maîtrisé en un timbre large aux subtiles rondeurs par la mezzo-soprano Ilektra Platiopoulou vient apporter une incarnation supplémentaire à ces élans.

The Curious Bards © X-D.R.

The Curious Bards © X-D.R.

Les riches harmoniques de la chanteuse se glissent avec aisance dans la chanson suédoise Spelaren, semblent narrer une histoire dans la mélancolie des couplets de Konung Eric och Spakvinnan, une autre ballade médiévale suédoise, nous subjuguent dans le chant norvégien médiéval Signe Lita et nous touchent dans la chanson suédoise d’Arvid Afzelius (débuts du XIXème), Necken, qui servit de modèle à la mélodie d’Ophélie au IVème acte d’Hamlet d’Ambroise Thomas, « pâle et blonde dort sous l’eau profonde ».
Un petit bijou ciselé !

Sublimation par The Curious Bards est sorti le 24 janvier 2025 chez Harmonia Mundi. Son contenu a été joué lors de trois concerts (17, 18, 19 janvier 2025) donnés à Aspres-sur Buëch, La Bâtie-Neuve et Le Fayore, grâce au Festival de Chaillol dans sa série « Artistes en présences »