Les Modigliani au Festival international de Quatuors à Cordes du Luberon

Les Modigliani au Festival international de Quatuors à Cordes du Luberon

C’est cette semaine, les 27 & 28 août 2025, le quatuor Modigliani revient au Festival international de Quatuors à Cordes du Luberon

« Le moyen le plus facile d’entrer dans l’univers de la musique classique c’est le quatuor » sourit Loïc Rio, violon du Quatuor Modigliani. Avec ses complices, Amaury Coeytaux (violon), Laurent Marfaing (alto) et François Kieffer (violoncelle), il propose en deux concerts six œuvres, six mondes, dont la densité est sublimée par le jeu velouté et profond de cet ensemble.  Le son des Modigliani, complices, depuis 2013, est reconnaissable : leurs interprétations semblent venues d’un seul instrument à la palette infinie, et aux sonorités sculptées dans la matière. 

Loïc Rio a eu la gentillesse de répondre à quelques questions.

Comment se choisit le programme destiné à être joué dans un festival de quatuors ?

Le Festival international de Quatuors à Cordes du Luberon est l’un des rares festivals en France avec celui de Bordeaux (je fais un peu d’auto-promo, puisque Vibre est le festival de Quatuors à Cordes que l’ensemble Modigliani a fondé à Bordeaux !) à être consacré aux quatuors. Il est aussi l’un des plus anciens. 
Il y a de nombreux concerts lors du festival, aussi nous proposons aux organisateurs des séries d’œuvres, comme chef des menus. Il serait dommage qu’il y ait des soirées présentant les mêmes pièces, même si chaque ensemble a sa manière particulière de les aborder, le public ne suivrait pas !

Notre premier concert, à Cabrières d’Avignon, s’attache à deux quatuors qui ont été commandés par le même mécène, Franz Joseph Maximilian, 7ème prince de Lobkowitz, la même année, 1799, à Haydn et à Beethoven. Ce sera le dernier cycle de Haydn qui ne composera d’ailleurs que deux des six quatuors commandés (c’était la « mode » à l’époque), et le premier de Beethoven qui lui rendra les six quatuors ! Ce qui est intéressant, outre la beauté des œuvres, c’est leur mise en miroir : elles reflètent un tournant dans l’histoire, le passage de l’ancien régime à la modernité. 

Quatuor Modigliani © Stephanie Lacombe

Quatuor Modigliani © Stephanie Lacombe

Cette modernité est multipliée par le morceau central dû à la jeune violoniste et compositrice Élise Bertrand (elle est née en 2000 à Toulon), « Lui e loro » (lui et eux).
Il s’agit de son premier quatuor. Pourtant elle avait déjà composé une bonne vingtaine d’œuvres lorsque nous le lui avons commandé. Une référence italienne faisait partie du cahier des charges. Elle s’est inspirée d’une photo du village de Monte Cassino qui représente la statue du Christ, seul monument épargné par la Seconde Guerre mondiale. Tout a été reconstruit et elle a été fascinée par cette reconstruction et ce que l’on peut en ressentir. C’est un hommage à la forme sonate mais aussi il y a l’écriture très harmonique de cette jeune compositrice. Nous avons eu beaucoup de plaisir à la jouer de nombreuses fois lors de concerts dans le monde entier. J’espère vraiment que cette pièce restera dans notre répertoire. 

Bien sûr, mais j’ai peur d’entrer dans des termes éculés, nous avons à cœur de contribuer à la création et à la soutenir par des commandes à de jeunes artistes.
Il est nécessaire de préciser que tout le monde, à quelques rares exceptions près, a composé pour le quatuor. C’est la base de l’orchestre mais il n’en est pas la version réduite. Il peut exprimer plus de choses, il tient du journal intime où les auteurs se dévoilent, expérimentent, rêvent, analysent…
Le quatuor est l’un des moyens les plus « faciles » pour accéder à la musique classique. En quatuor la musique est en « trois dimensions ». Je me bats contre l’idée souvent reçue d’une musique « monastique » qui découlerait de la pratique du quatuor !

Quatuor Modigliani © X-D.R.

Quatuor Modigliani © X-D.R.

 Le second concert qui sera donné à Silvacane présente aussi Hugo Wolf (1860-1903), un auteur peu joué, même s’il est contemporain de Debussy (1862-1918) dont vous interprèterez le Quatuor en sol mineur.
Hugo Wolf est moins connu. Ici, nous jouerons de lui une pièce de genre, une friandise, un souvenir italien, une « Italie alémanique » du nord. C’est une musique assez légère bien que redoutable de virtuosité, une rareté pour le quatuor. Debussy livre par son langage un tel autre monde qu’on a imaginé l’articuler comme ça, avec Beethoven au centre. Nous avons envie aussi de montrer la richesse infinie de la musique pour quatuor, ses inventions, ses échos, ses correspondances. Ce qui est important c’est cette mise en scène entre quatre personnages qui jouent. Chaque quatuor a son identité et chacun tente de donner l’idée de l’esthétique de chaque compositeur avec sa propre patte. 

 Parmi les six œuvres jouées lors des deux concerts, trois ont fait l’objet d’enregistrement par le Quatuor Modigliani, le Haydn, le Wolf et le Debussy. Votre approche est-elle toujours la même ? Y-a-t-il le plaisir de parcourir à nouveau des pages connues ?
Bien sûr, nous avons évolué. Mais il y a quelque chose de la madeleine de Proust dans ces reprises. Un enregistrement est une photographie du meilleur de nous-mêmes à un moment donné. Quand on a enregistré Haydn, on connaissait moins d’œuvres de lui qu’aujourd’hui. Désormais nous en avons d’autres à notre répertoire, et elles font écho entre elles. 

Quatuor Modigliani © X-D.R.

Quatuor Modigliani © X-D.R.

Il y a une dimension physique qui se coule dans notre manière de jouer et qui est différente selon les compositeurs abordés. Chez Beethoven, il y a quelque chose de plus minéral, ailleurs, nous rencontrerons des pentes douces… notre corps a une mémoire et nous retrouvons la dimension physique du son. C’est sans doute aussi de cette manière que chaque compositeur a une identité sonore.

Dans vos programmes, il y a un compositeur que vous reprenez deux fois, et pourtant vous ne l’avez jamais enregistré : Beethoven. Y aurait-il ici le début de quelque chose ?

Les références ne manquent pas pour ce compositeur, et ce n’est pas ce que l’on attend d’un jeune quatuor, aussi, nous n’avons pas commencé par lui. Après Schubert dont nous avons sorti l’intégrale, il n’est pas impossible que nous nous attaquions à un autre monument !

Votre définition du quatuor ?
Un quatuor ça ressemble à une équipe de foot ou de copains !

Le 27 août, à 18h 30, église Saint-Vincent à Cabrières d’Avignon
Le 28 août, à 18h 30, abbaye de Silvacane, La Roque d’Anthéron
Festival international de Quatuors du Luberon

Réservations 
·  En ligne sur le site du Festival www.quatuors-luberon.org
·  Par téléphone au 07 77 34 42 25

Nota bene
Cette année démarre une résidence de trois saisons à la Maison de Radio France pour le Quatuor Modigliani. Leur premier concert (mardi 23 septembre 2025 à l’auditorium de la Maison de la Radio) reprendra les quatuors de Haydn et de Beethoven qu’ils joueront ce 27 août à Cabrières d’Avignon ! Ils rappellent à cette occasion que le mouvement lent du Quatuor n° 8 de Beethoven aurait été composé « devant le ciel étoilé du silence de la nuit »… magies à venir !

Vingt colonnes pour Bach!

Vingt colonnes pour Bach!

Le festival Les Concerts en Voûtes a la particularité d’accueillir ses concerts dans un lieu aussi original qu’aux vertus sonores intéressantes, surnommé « la cathédrale souterraine ». De cathédrale il n’y a pas, mais la structure d’une immense citerne scandée par ses vingt colonnes.

Construite à Saint-Martin-de-Pallières entre 1747 et 1750 et d’une surface au sol de 500m2, elle était destinée à alimenter des jardins en cascade, mais le projet n’a jamais pu être réalisé, et l’eau contenue dans ce vaste bâtiment a servi à abreuver les chevaux de l’écurie voisine…  
Les lieux sont inscrits aux Monuments Historiques depuis 2003 et les propriétaires, Diane et Michel de Boisgelin ont entrepris en février 2017 des travaux d’une grande ampleur et réussi à ouvrir la « cathédrale » au public en mai de la même année.
Lors d’une visite, un visiteur demande s’il peut tester l’acoustique du lieu en chantant. C’est un émerveillement !
Depuis 2018, Les Concerts en Voûtes proposent une série de concerts classiques compatibles avec les résonances de l’ancienne citerne.

Céline Frisch & Juan Manuel Quintana / Les Concerts en Voûtes/ août 2025 © Lucie Donetta

Un concert à deux pour trois voix !

Le 20 août dernier, étaient à l’affiche Céline Frisch (co-fondatrice de Café Zimmermann) et Juan Manuel Quintana, dans un programme qui convoquait les Sonates pour viole de gambe et clavecin de Jean-Sébastien Bach. Bien sûr, ce répertoire a déjà été joué sur disque par les deux complices (chez Harmonia Mundi), mais l’entendre interprété sur la petite scène ornée de bougies, sous un lustre d’un autre temps au cœur de la forêt de colonnes de la cathédrale souterraine, tient de la magie pure. 

Le dialogue des musiciens est d’un subtil équilibre, l’un jamais ne venant couvrir l’autre. La délicatesse du jeu de la claveciniste tisse une dentelle subtile aux mille nuances.
Les accords sont pailletés, les mélodies ourlées de songes, méditatives ou joyeuses, apportant un caractère intime jusque dans les pages les plus festives.
Il y a toujours une part de profondeur même dans les élans de joie. On se plaît aux contrastes des divers mouvements, à la vivacité d’une lecture intelligente qui maintient une tension fine de bout en bout des œuvres et leur donne un sens.
On est séduit par la première sonate qui fut conçue à l’origine pour deux flûtes et continuo (la fameuse « basse continue » de la musique baroque), si bien que la viole et la main droite du clavecin se partagent les mélodies tandis que la main gauche conserve la partie de basse.

Céline Frisch & Juan Manuel Quintana / Les Concerts en Voûtes/ août 2025 © Lucie Donetta

La sensation d’une conversation animée est rendue sensible grâce à une variété de climats, de hauteurs, d’allures qui accordent à la pièce une élégance et un naturel lumineux. Cette clarté était développée dans la deuxième sonate puis la somptueuse n°3 qui apparaît presque concertante, tant l’équilibre polyphonique est éblouissant. La virtuosité des musiciens se coule avec finesse dans ces pièces qui constituent un véritable Everest pour les gambistes.

Six cordes d’époque et un clavecin d’aujourd’hui

Longtemps on a pensé pouvoir rattacher la conception de ces œuvres à la période de Coethen car Bach y connaissait deux merveilleux gambistes, son ami Adel et le prince Leopold himself. Mais la datation n’est pas primordiale pour apprécier ces pièces au phrasé fluide et souple ! Se rencontraient aussi sur la scène de la Cathédrale souterraine deux instruments aux parcours différents. 

La viole de gambe, « d’époque », avec ses cordes en boyaux poussait Juan Manuel Quintana à se réaccorder plus souvent que d’ordinaire en raison de l’humidité des lieux (L’orage de la veille avait menacé la tenue du concert…), en effet,  la matière vivante des six cordes de la viole souffre des moindres variations de température ou d’hygrométrie.
La tessiture de l’instrument est cependant d’une ampleur rare, et les partitions abordées offraient des moments de sublime virtuosité à l’instrumentiste.
Le clavecin, fabriqué par Andrea Restelli (facteur de la région de Milan), était très attendu par Céline Frisch : pas moins de quatre années entre la commande et la réception de cette petite merveille inspirée d’un modèle de Christian Vater de 1738 conservé au Germanisches National Museum Nurnberg.

Céline Frisch & Juan Manuel Quintana / Les Concerts en Voûtes/ août 2025 © Lucie Donetta

La beauté des formes moulées dans le bois clair du noyer, la marqueterie entourant le clavier, les petits anges agrémentant chaque bout de touche (« ça le public ne peut pas le voir ! » sourit-elle). La sonorité chaude de l’instrument, sa puissance, son rendu sont magnifiés par le jeu tout en finesse de Céline Frisch.
En bis, les deux musiciens ovationnés par une salle comble et comblée offraient malicieusement une transcription pour leurs instruments du célèbre Jesus bleibet meine Freude, (Que ma joie demeure). Cette joie était prolongée par le convivial buffet donné au public sur la restanque en contre-bas de la cathédrale. Délices de l’été !

Concert donné le 20 août 2025 à la Cathédrale Souterraine dans le cadre du festival Les Concerts en Voûtes

Les photos de l’article sont signées Lucie Donetta (Café Zimmermann)

Danse des mots

Danse des mots

Spécialiste de la danse, des relations entre le corps, la conscience, le mouvement, les imaginaires, Alice Gervais-Ragu est aussi sensible au tissage des mélodies. Son travail poétique semble naître de la conjonction entre mythologies personnelles et universelles tout en s’ancrant puissamment dans un réel nourri de légendes. Dans La dernière forêt, paru aux éditions « sans crispation », elle aborde le quotidien dans sa simplicité lumineuse et le transporte dans un univers où le temps est à la fois universel et celui de l’instant.
L’essence des êtres et des choses se recueille dans leur mouvement, leur aptitude à esquisser des atmosphères : « Aujourd’hui est une journée à clavecin » affirme le premier vers du recueil. Plus tard, dans la lignée de son premier ouvrage, Reprendre trois fois de tout, présenté comme « danser une écriture du trop », elle s’interroge : « Contenons-nous le monde ? ». 

Le geste pour « la geste », le mouvement pour le devenir, l’allure de la course pour mieux dessiner les attentes…
le corps et ses incarnations devient signifiant. La maternité devient un acte universel et poétique… « Avant que d’être une femme, je suis un geste de femme ».
Ce qui est fascinant dans ce livre réside dans sa capacité de débuter par une simplicité familière pour en arriver au mythe.
Une sorte de double mouvement établit des ponts entre l’humus collectif des mythologies du monde mais aussi semble esquisser la formation de ces mêmes mythes à partir du quotidien.
La maternité est alors universel récit des origines. 

Alice Gervais-Ragu © X-D.R.

Il y a peu de ponctuations dans ce texte, pas de point qui referme les phrases, mais des points d’interrogation, des virgules, des points de suspension… en fait, seulement les ponctuations qui donnent un autre élan au texte le mettent en suspens, dans la fragilité d’un mouvement qui va déboucher sur un autre, fluide.

Les êtres sont emportés dans ce mécanisme des métamorphoses : « Désormais, selon les heures de la journée, et en fonction des saisons, il prend la forme d’un cerf, d’un chasseur ou d’un arbre ». Ces incarnations multiples s’accordent à une vision mythologique mais aussi écologique.
Le récit, lyrique, tellurique, mythologique, retrace une histoire d’amour qui passe par les mythes d’Artémis ou Diane, la légende d’Actéon, le jardin d’Eden, le Cantique des Cantiques du Roi Salomon, le rite celte de Samain… 
La naissance évoquée appelle des renaissances, une fusion entre les états Humain, Animal et Végétal, hymne somptueux à la vie…

La dernière forêt, Alice Gervais-Ragu, éditions sans crispation

Détail émouvant, c’est la mère d’Alice Gervais-Ragu, la poète et plasticienne Li Ragu qui a été chargée par l’autrice de concevoir la première de couverture….  

La dernière forêt, Alice Gervais-Ragu, collection Les Utopiques-Poésie, éditions sans crispation. (ce livre a été présenté lors de la fête des Eauditives, le 23 mai 2025 à la médiathèque de Brignoles)

Photographie Alice Gervais-Ragu, droits réservés (X-D.R.)

Chant du soir

Chant du soir

Les dernières notes du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron se sont posées sur les deux Steinway choisis par François-Frédéric Guy et Adam Laloum. Rendez-vous est donné pour l’édition 2026. Il y a toujours un petit pincement au cœur à la fin de cette manifestation qui sait si bien apprivoiser les univers de la musique. Les bénévoles, les artisans de cette immense fête, directeur artistique en tête, René Martin, peuvent se congratuler tout en rêvant déjà à l’année prochaine. Entre temps, l’ultime concert de 2025 a ébloui l’auditoire rassemblé au parc de Florans.
Aux pianos s’ajoutait le Quatuor Hanson. Fondé à Paris en 2013, ce jeune quatuor a aussi fait partie des ensembles en résidence de La Roque d’Anthéron, souriait René Martin lors de leur présentation : « La boucle est bouclée ! les artistes viennent ici, approfondissent leur art auprès des meilleurs professeurs et reviennent pour la plus grande joie de tous en concert ! ».

 Concerto de chambre

Le Quintette pour piano et cordes en fa mineur opus 34 de Brahms est le résultat de nombreuses réflexions, hésitations et remaniements. Le compositeur avait d’abord écrit cette pièce pour quintette à cordes (2 violons, 1 alto et 2 violoncelles), mais n’en était pas très content. Heureusement, il ne jeta pas son travail, comme il le faisait d’ordinaire lorsqu’il n’en était pas satisfait et remodela le tout pour deux pianos, mais ce n’était pas encore ça. Clara Schumann, fine conseillère, lui suggéra la forme quintette avec piano et cordes. 

Les couleurs se disposèrent alors avec encore plus de pertinence et le musicien conserva cette dernière version. Elle fut jouée pour la première fois le 22 juin 1866, il a trente-trois ans et vient de signer l’une de ses œuvres les plus célèbres. Aux élans fastueux de l’Allegro, succèdent les mystères de l’Andante qui semble cristalliser les sons en une danse immobile. Le Scherzo reprend le schéma initial en emportements échevelés, n’hésite pas à user de ruptures de ton franches comme pour éclairer davantage les exacerbations martelées où s’enlacent les phrasés avec une vivacité diabolique. Le Finale déploie ses thèmes avec une ampleur orchestrale qui confine au sublime. 

François-Frédéric Guy / Quatuor Hanson © Valentine Chauvin

François-Frédéric Guy /Quatuor Hanson/ La Roque 2025 © Valentine Chauvin

Le velouté du piano de François-Frédéric Guy est d’une souple élégance dans son dialogue avec les cordes qui font écouter la musique de Brahms avec une acuité liée sans doute à leur pratique des musiques contemporaines : les articulations et les tissages tiennent autant de la lecture « classique » de l’œuvre que de celle « séquencée » de certaines créations actuelles. Les violons d’Anton Hanson et Jules Dussap, l’alto de Gabrielle Lafait et le violoncelle de Simon Dechambre se coulent finement dans les méandres poétiques de la pièce de Brahms, servant sa fièvre avec une vivacité enthousiaste.  

Piano et orchestre en quatre !

Robert Schumann passa des nuits blanches pour composer son Quintette pour piano et cordes en mi bémol majeur opus 44. Il était pressé et l’écrivit en septembre et octobre 1842. Il le dédia à son épouse, la merveilleuse concertiste Clara Schumann qui le créa en janvier 1843 avec les musiciens du Gewandhaus. Cette dernière trouva cependant que cette pièce était « pleine de vigueur et de fraîcheur » et l’une « des plus brillantes et impressionnantes ». Magie de la création qui efface les affres du compositeur !
 Wagner lui-même déclara : « Votre quintette, cher Schumann, m’a beaucoup plu. Je vois où vous voulez en venir et vous assure que c’est aussi ce à quoi j’aspire : c’est l’unique salut : la beauté ! ».

Ce modèle absolu de la musique romantique passe par tous les stades des émotions. La joie vive de l’Allegro se replie en une certaine gravité, s’épanche en échos où piano et cordes se répondent. Le piano d’Adam Laloum est royal dans cette partition qui conjugue énergie débordante et lyrisme chantant. Vertiges où la pensée se module, fièvre exigeante, délicatesse nostalgique, ambiguïté d’une dramaturgie mouvante… tantôt les pizzicati des cordes scandent la mélodie du piano, tantôt le piano offre une toile où les notes ruissèlent pour que se dessinent avec davantage de netteté les traits des cordes. Le dernier mouvement prend des allures de danse avec ses retours et ses alanguissements, multiplie les surprises dont l’enthousiasme parfois se teinte d’une légère mélancolie. 

Adam Laloum / Quatuor Hanson © Julien Benhamou

Adam Laloum / Quatuor Hanson © Julien Benhamou

Au sortir du concert les sept musiciens insisteront sur leur complicité et le bonheur qu’ils ont de jouer ensemble : les membres du Quatuor Hanson jouent depuis longtemps avec Adam Laloum dont la collaboration leur est infiniment précieuse. Leur découverte du travail avec François-Frédéric Guy fut également pour eux un enchantement. Les deux pianistes sourient et évoquent leur attachement au travail mené avec le quatuor, mais aussi leur rencontre. 

 Deux pianos pour faire danser La Roque

Pour la première fois François-Frédéric Guy et Adam Laloum jouaient ensemble : les deux pianos sans couvercle, disposés de façon que les instrumentistes soient au milieu de la scène, les claviers formant une ligne, si bien que le son était diffusé avec une égalité rare. Les deux fantastiques pianistes offraient une série des Danses hongroises de Brahms. « Nous les avons choisies ensemble, en prenant des « très connues » et d’autres un peu moins, en tout cas, chacune nous plaisait », nous expliquait Adam Laloum hors-champ. 

Six parmi les vingt-et-unes compositions de Brahms réarrangées pour deux pianos (en général elles sont jouées à quatre mains) faisaient danser les spectateurs sur leurs sièges.
Les airs populaires de danses hongroises traditionnelles et folkloriques d’origine tzigane ou slaves gardent dans leur expression « savante » leur saveur et leur vivacité.
Les alternances entre parties lentes et rapides, l’émulation entre les instruments, familière aux morceaux traditionnels, qui les pousse aux limites de leurs véloce virtuosité.
La facture évidente des mélodies que chacun peut retenir, donnent leur couleur pittoresque à ces danses, sans ignorer pour autant une orchestration d’un subtil raffinement.
Les deux pianistes prennent un plaisir sensible à jouer ensemble, les regards échangés tiennent autant des nécessités de la partition que de la connivence espiègle tissée entre eux. 

Guy / Quatuor Hanson © Valentine Chauvin

François-Frédéric Guy / Quatuor Hanson © Valentine Chauvin

En bis, les deux artistes duettisaient encore dans le fragile et pourtant empli d’une espérance joyeuse Abendlied de Brahms. Pour l’anecdote, une photographie de François-Frédéric Guy lorsqu’il avait l’âge d’Adam Laloum sera montrée après le concert : la ressemblance entre les deux pianistes n’est pas que celle d’un jeu subtil, velouté, d’une époustouflante technique et d’une indicible poésie!

 Le concert a été donné dimanche 17 août 2025 au parc de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron.

Le bilan en quelques chiffres
·      93 représentations artistiques (76 concerts payants, 14 concerts gratuits, 5 rencontres et répétitions)
·      650 artistes invités (60 pianistes, 6 clavecinistes, 2 organistes de 25 nationalités différentes)
·      16 scènes
·      Les Ensembles en Résidence (42 master-classes (18 jeunes musiciens et 7 professeurs) qui ont drainé 481 spectateurs gratuits, sans compter les concerts gratuits)
·      61 200 entrées (dont 7,5% de billets moins de trente ans).
·      435 articles de presse (sur différents supports)
D’autres informations (dont toutes les nouveautés de cette année) sont disponibles sur le site du festival : https://www.festival-piano.com/

François-Frédéric Guy © X-D.R.

François-Frédéric Guy © X-D.R.

Adam Laloum © Carole Bellaïch

Adam Laloum © Carole Bellaïch

Quelle ressemblance frappante! Sans indication, la confusion est possible entre les deux musiciens!

Les récitals du clavier à marteaux

Les récitals du clavier à marteaux

On l’avait entendu en 2021 au Festival de La Roque d’Anthéron au Centre sportif et culturel Marcel Pagnol (ici) et c’est avec bonheur qu’on retrouvait Vadym Kholodenko sous la conque du parc de Florans pour l’édition 2025 lors de l’avant-dernier concert de cette manifestation qui sait si bien célébrer le piano.
Certains appréhendaient la première partie du spectacle : la célèbre Sonate n°29 en si bémol majeur opus 106 dite Hammerklavier et dédiée par Beethoven à l’archiduc Rodolphe sous le nom de « Große Sonate für das Hammerklavier » (grande sonate pour piano-forte) est un Everest pianistique et rares sont les virtuoses à pouvoir espérer la jouer d’une façon convaincante !

L’exceptionnel pianiste qu’était Beethoven n’en était pas dupe. Lorsqu’il en confia le manuscrit à son éditeur, il aurait affirmé : « voilà une sonate qui donnera du fil à retordre aux pianistes, quand on la jouera dans cinquante ans ! ». Ce en quoi il se trompait : Liszt la joua lors de ses concerts. Vous direz « oui, mais c’était Liszt ! ».
Est-ce en souvenir de cet épisode que Vadym Kholodenko unit les deux compositeurs dans son programme ?

Vadym Kholodenko/ La Roque 2025 © Valentine Chauvin

Le « jeune » instrument, inventé par le facteur italien Bartolomeo Cristofori vers 1700 est en train de détrôner ses prédécesseurs, dont le clavicorde, et Beethoven a enfin trouvé un instrument à sa démesure. Dans sa Sonate Hammerklavier, il semble vouloir expérimenter tout ce que l’on peut faire avec ce merveilleux instrument qui déploie une palette inaccessible auparavant, jusqu’à reprendre parfois les accents du clavecin !

Vadym Kholodenko rend sensibles ces couleurs et ces variations nouvelles grâce à son jeu d’une élégance déliée et une approche qui peut être aussi puissante que délicate. Les quatre mouvements de la sonate voient passer tous les états d’une âme par tous les moyens techniques possibles. Beethoven est alors totalement sourd et pourtant a lieu le miracle d’une musique qui nous transcende. La matière même du son architecture le morceau, jonglant entre polyphonies somptueuses et simple mélodie. Les contrastes et les métamorphoses de l’étoffe sonore apprivoisent les limites. Le pianiste laisse aux silences leur poids dramatique et la musique semble alors éclore comme la création d’un premier jour, effluves d’une douceur infinie ou orages démoniaques font pressentir les tensions qui animent le compositeur. On est subjugué par l’immense Adagio sostenuto, porté par une forme d’exaltation qui sourd de l’indicible poésie de ce mouvement lent qui joue sur l’infime, dentelle d’éternité que vient habiter le mystérieux Largo conclu par un Allegro risoluto aux pyrotechnies ébouriffantes. Cinquante minutes ce Hammerklavier ? Impossible ! Les montres ne s’accordent pas au temps réellement suspendu qui a emporté l’auditoire dans un univers aux ineffables nuances !

Vadym Kholodenko/ La Roque 2025 © Valentine Chauvin

Sans interruption, la seconde partie enchaînait Trois études de concert S.144, Quatre valses oubliées S.215, Valse-Impromptu en la bémol majeur S.213 et Scherzo et Marche de Liszt, comme si l’interprète se refusait à quitter ne serait-ce qu’un instant le haut degré de concentration dans lequel il plonge pour transmettre le sel des œuvres présentées. La fougue virtuose de Liszt brille grâce à Vadym Kholodenko tout au long de cette partie qui ne cesse de réinventer l’art pianistique. La feuille de salle (je n’ai pas encore dit à quel point ces fiches sont intéressantes et éclairantes, et ce pour chaque concert du festival, un travail plus que remarquable !) évoque Liszt comme l’initiateur du récital d’aujourd’hui.

Le terme lui-même se trouve pour la première fois écrit en français, sans accent et entre guillemets, sous la plume de Mallarmé.
Le mot fut utilisé par les publicités placardées sur les murs des Hanover Square Rooms (salles de concerts) de Londres en 1840 pour annoncer un concert donné par Liszt : « Mr. Liszt will give, at Two o’ clock on Tuesday morning, June 9, RECITALS on the PIANOFORTE on the following works : Scherzo and finale from Beethoven’s Pastorale Symphony, Serenade by Schubert, Ave Maria by Schubert, Hexameron, Neapolitan Tarentelles, Grand Galop chromatique. » « How can one recite on the piano ? » s’interrogea la presse.

Vadym Kholodenko/ La Roque 2025 © Valentine Chauvin

Franz Liszt s’était demandé comment nommer ses spectacles au cours desquels il jouait par cœur tout son programme devant un public d’anonymes payants (le concert privé devant un cercle d’amis et de connaissances était en vogue, même si, en 1725, Philodor avait fondé le Concert spirituel, institution qui permettait à tous d’aller écouter, en payant sa place, de la musique). Le piano était ouvert vers la salle pour que le son y soit renvoyé. Il avait songé à d’autres formulations mais peu « vendeuses », « monologue » ou « soliloque » musical ou pianistique… ce serait le musicien anglais Frederick Beale qui lui aurait suggéré « recital », autrement dit, une déclamation publique, par cœur.

Pleinement conscient de la nouveauté de ce qu’il proposait, Liszt, dans sa légendaire modestie, et sans doute beaucoup d’humour, affirma : « J’ai osé donner une série de concerts à moi tout seul, tranchant du Louis XIV, et disant cavalièrement au public : le concert, c’est moi ». Il semblerait même que souvent Liszt avait deux pianos sur scène avançant la raison de la casse fréquente des cordes, ce qui donne une certaine idée de son jeu, mais surtout dit-on, pour faire admirer ses deux profils…

Vadym Kholodenko/ La Roque 2025 © Valentine Chauvin

Beethoven s’était hissé au même niveau que son successeur en s’imposant comme un égal des aristocrates qui prenaient les compositeurs pour des valets, et se serait exclamé : « Des princes, il y en a et il y en aura encore des milliers. Il n’y a qu’un seul Beethoven ».
Le génie de Kholodenko est d’avoir réuni ces deux géants en un même « récital », et d’avoir accordé sa verve et sa sensibilité à leur mesure.
À l’ovation qui accueillit les dernières notes du concert, le pianiste répondit avec espièglerie : « ce sera très court ». En effet, il joua l’œuvre musicale la plus brève, les onze mesures que Beethoven avait nommées Onze bagatelle opus 119 : Allegramento n° 10 en la majeur. On ne peut lui comparer que le monostiche d’Apollinaire, le poème le plus bref de la langue française, paru dans Alcools sous le titre Chantre : Et l’unique cordeau des trompettes marines.

Récital donné le 16 août 2025 au parc de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron

Toutes les photographies de l’article sont signées Valentine Chauvin

Article paru dans Zibeline à propos du premier concert de Vadym Kholodenko à La Roque :
Le piano, nouvelle discipline olympique ?
Vadym Kholodenko : un poète à la Roque

Se réfugiant à l’abri du Centre sportif et culturel Marcel Pagnol, le récital de Vadym Kholodenko ne se plaçait pas sous les meilleurs auspices : au délicieux ombrage des grands platanes du parc de Florans qui enveloppent les concerts de leur frémissement aquatique, était substituée une grande salle de sport, ornée de ses paniers de basket, dans la lumière crue de ses spots… Rien de bien intime dans cet espace nu face à des gradins de supporters.
Et pourtant, la magie opère, on se trouve englobé dans la bulle poétique créée par la subtile interprétation que nous livre Vadym Kholodenko. La clarté du jeu se conjugue au moelleux des notes avec une délicate intelligence dans les quatre Duettos pour clavier BWV 802 de Jean-Sébastien Bach, puis dans la Sonate 28 en la majeur opus 101 de Beethoven qui l’évoquait comme « une série d’impressions et de rêveries ». Et l’on a la sensation d’entendre le compositeur rêver sur le clavier, échos entre les phrases, revirements, murmures, éclats, comme une pensée en train de se construire. L’allégresse des syncopes dans le Vivace alla marcia rééquilibre les passages d’une gravité recueillie. Le Polichinelle de Rachmaninov, extrait de Cinq morceaux de fantaisie opus 3, nous fait entrer dans la musique de caractère, véritable danse où l’aisance et la mélancolie se mêlent. Sans pause, s’enchaîne la Sonate n° 2 en si bémol mineur de Rachmaninov. Ramifications souterraines, éclosions, élans brillants auxquels succèdent des lignes d’une pure sobriété… Le pianiste enchante la partition, laissant de larges envolées romantiques embrasser le monde de leur respiration, ou éclater des déluges de notes en somptueux feux d’artifice. Lors du bis, en accord avec la douceur de la pluie du dehors, la Polka de W.R. de Rachmaninov fait perler ses notes liquides et les nimbe de silence, puis, le Prélude d’Alexey Kurbatov conjugue sa légèreté enjouée à la virtuosité de l’exécution.
MARYVONNE COLOMBANI
août 2021

Concert donné le 4 août 2021, après-midi au Centre sportif et culturel Marcel Pagnol de La Roque d’Anthéron, dans le cadre du Festival international de piano de la Roque d’Anthéron