La fête des cinquantenaires !

La fête des cinquantenaires !

Le 28 mars, le Grand Théâtre de Provence accueillait le concert d’ouverture du Festival de Pâques, désormais familier d’Aix-en-Provence. Deux anniversaires cette année : les cinquante ans de l’Orchestre National de Lille et ceux de l’immense violoniste Renaud Capuçon  

Dominique Bluzet, directeur des théâtres et fondateur aux côtés de Renaud Capuçon et du directeur du CIC du festival, insistait sur la mission de solidarité territoriale de cette manifestation prestigieuse qui place, dit-il, la ville au niveau de Salzbourg ou Bayreuth : « nous sommes devenus un festival à mission ». Daniel Baal, directeur du CIC se réjouissait à son tour de financer par le biais de sa banque un tel projet qui « soutient la vie associative à travers la culture ». 

Les fantômes de la guerre

La première partie du concert était consacrée à des œuvres nées juste avant et aux débuts de la Seconde Guerre mondiale, la Symphonie n° 2 « Voïna » d’Elsa Barraine (1938) et le Concerto pour violon opus 14 de Samuel Barber (1941).

L’Orchestre National de Lille dirigé par Joshua Weilerstein déploie la fine palette de ses différents pupitres, laisse entendre toutes les nuances et l’élégance des lignes mélodiques de « Voïna ». Composée en 1938, cette pièce dont le nom signifie « la guerre » en russe a été considérée comme l’œuvre d’une visionnaire. « En 38, on savait bien qu’il y aurait la guerre, il aurait fallu être fou pour ne pas s’en apercevoir », expliquera Elsa Barraine plus tard. Les trois mouvements, Allegro vivace, Marche funèbre et Finale, annoncent respectivement la guerre, la mort, le deuil et la fin des conflits et le retour à la vie.

Orchestre National de Lille. Joshua Weilerstein, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 28/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Une certaine insouciance initiale dessine une foule de micro-saynètes, d’inclusions de rythmes qui se superposent, sculptant la matière, avant de se résoudre en explosions sonores. Les cordes passent de l’infime à de profonds empâtements, ouvrent des espaces bouleversants sur des ostinatos tragiques. Une légèreté retrouvée avec le retour des vents semble rendre le monde à une harmonie qui reste teintée d’inquiétudes. 


C’est en février 1941 que le Concerto pour violon de Samuel Barber fut créé avec l’Orchestre de Philadelphie, par le violoniste Albert Spalding sous la direction d’Eugène Ormandy. Si le compositeur dut quitter l’Europe au début du conflit après avoir commencé en Suisse la composition de cet opus, il est difficile de trouver des traces des déchirements du vieux continent dans cette musique si ce n’est par certains passages nostalgiques et la mélancolie sourde du lyrisme des deux premiers mouvements. 

Orchestre National de Lille. Joshua Weilerstein, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 28/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Cette œuvre de commande eut une genèse curieuse qui tient du feuilleton ! Un industriel, président d’une entreprise de fabrication de savon, Samuel Fels, s’intéressait à la carrière de son protégé, le violoniste Iso Briselli. Il demanda à Samuel Barber d’écrire un concerto pour le jeune artiste. Si ce dernier était enchanté des deux premiers mouvements, son professeur, Alber Meiff trouva que la partie soliste n’était pas assez « violonistique » et s’opposa à ce que son élève les jouât, leur création devant nuire à sa réputation… et il fut demandé à Samuel Barber de récrire sa partition. 

Ce dernier n’en fit rien mais composa un troisième mouvement d’une rapidité alliant complexité rythmique et violence exacerbée dans une partition où le violon s’emporte en une sorte de mouvement perpétuel de haute voltige. Mais jugé « trop court » par le violoniste, c’est un autre qui créa ce concerto ! 
Au Grand Théâtre, Renaud Capuçon rejoignait l’Orchestre National de Lille pour livrer une interprétation flamboyante de cette œuvre, passant de la mélodie subtile des premiers mouvements à la folie du troisième avec le même talent.

Orchestre National de Lille. Joshua Weilerstein, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 28/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

L’orchestre a ici une précision d’horloge pour des structures rythmiques dont l’enchevêtrement délicat offre un écrin aux triolets du soliste qui s’accélèreront en groupes de quatre notes jusqu’au climax final et sa puissante harmonie dissonante.
Comme une récréation potache, Renaud Capuçon et Joshua Weilerstein, lui aussi violoniste, se lançaient dans deux duos de Bela Bartok, pour un rappel espiègle.

La Dixième de Beethoven ?

Souvent la Première Symphonie de Brahms fut qualifiée de « Dixième Symphonie de Beethoven ». Le chef d’orchestre Furtwängler écrivit à son propos : « Brahms appartient à cette race géante des grands musiciens allemands, qui commence avec Bach et Haendel, se continue avec Beethoven, et chez lesquels une colossale force corporelle s’apparente à la plus grande et délicate sensibilité. Son caractère, sa stature, sont tout à fait d’un homme du Nord Il me semble toujours être le successeur de ces vieux maîtres flamands ou hollandais (tels un Van Eyck, un Rembrandt), dans les œuvres desquels s’associent une profondeur visionnaire, une force concise et souvent tumultueuse et un admirable sens de la forme. »
L’Orchestre national de Lille offrait une version somptueuse de cette partition complexe, timbales obsédantes du premier mouvement, comme soulignant une lutte intérieure, sérénité aux couleurs mélancoliques de l’Andante, contrastes entre les passages lents et les épanouissements construits en cathédrales, interventions chatoyantes des cors, de la flûte ou de la clarinette, éclats de l’orchestre entier dans une affirmation lumineuse.
En bis, l’entracte de Rosamunde de Schubert venait clore la soirée.

Le concert d’ouverture du Festival de Pâques a été donné au Grand Théâtre de Provence le 28 mars 2026

Photographies Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Orchestre National de Lille. Joshua Weilerstein, direction. Renaud Capuçon, violon. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 28/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Sur la pointe des mots ou de la gardianne et de la glottophobie

Sur la pointe des mots ou de la gardianne et de la glottophobie

Parler pointu d’Hélène François et Benjamin Tholozan séduit les publics par le rire et l’intelligence

Sur scène une marmite attend entre poireaux, carottes, bouteilles de vin et le chant continu des cigales. Pour « dégeler » l’atmosphère, Benjamin Tholozan propose d’emblée de partager un verre de Pastis, ou « pastaga » avec les spectateurs volontaires. Les doses varient et font passer le « 51 » au « 102 » (autrement dit un double verre !). La saveur des mots va avec celle que découvrent les papilles.

Le comédien explique les origines de l’expression « parler pointu ». Sans doute, le terme « pointu » est hérité de la Corse, le terme « pinzutu » définissant par un stéréotype les soldats de Louis XV affublés à l’époque d’un tricorne pointu et leur présence n’était guère pacifique (La célèbre bataille du Ponte Novu eut lieu en 1769) qui imposait la loi du « pays pointu ». Déjà les langues régionales « pointent » le bout de leur nez. Tant de manières de dire bonsoir ! Un petit sondage de la salle permet de découvrir les origines plus ou moins lointaines de chacun, les provinces se révèlent avec leur vocabulaire, leur accent. 

Parler Pointu © Marie Charbonnier

Parler Pointu © Marie Charbonnier

On rit, on sourit. Benjamin Tholozan élabore une délicieuse autofiction, évoque ses débuts à Paris, lui qui arrive tout droit de Nîmes. Qui a l’accent ? Le parisien qui se moque de la prononciation venue du Sud, ou l’être du Sud et les intonations de sa langue d’Oc maternelle ? Comment se passe le retour dans sa région après avoir désappris son accent pour se plier aux normes des théâtres « nordiques », c’est-à-dire en parlant « pointu » ? Bref, le Nord ici commence à Valence, (pour Aix, sans doute déjà à Avignon)… Une complicité joyeuse se tisse entre les spectateurs et l’artiste.

La figure attachante du « Pépé » devient la pierre de touche de toute la réflexion. Benjamin Tholozan raconte l’hommage funèbre qu’il prononce lors de son enterrement, avec sa voix si débarrassée de son accent que personne ne le comprend ! L’intime et l’histoire de la langue française se mêlent.
La saga familiale rejoint celle de la langue française et de l’effacement politique des langues régionales ravalées au rang de « patois ». 

Parler Pointu © Blokaus 808

Parler Pointu © Blokaus 808

Reprenant d’étymologie du mot « province », Benjamin Tholozan choisit celle qui unit le préfixe « pro » (pour) et le verbe vincere (vaincre), considérant du coup la province comme une région devant être vaincue (certains disent aussi que ce serait de vincire (lier, donc « pour être liée »).  

L’histoire des Cathares, l’influence du pape Innocent III, le roi Philippe Auguste, les lois jacobines qui décrètent l’usage d’une seule langue pour un même peuple… quelle corrida infernale ! 
L’acteur endosse même la tête de l’animal emblématique des arènes. Occitan, italien, castillan, catalan, breton, basque, corse, sont convoquées dans la ronde folle de ce génial conteur qui vitupère contre la glottophobie qui envoya les enfants sous leur bonnet d’âne, et interdit l’emploi de toute autre forme d’expression que française.
Les anecdotes viennent illustrer le propos, ainsi le narrateur rappelle l’incendie de l’opéra de Nîmes en 1952, provoqué par la cantatrice Éva Closset qui voulait se venger du renvoi des chœurs de son beau-fils, José Faès dont le trop fort accent déplaisait !

Parler Pointu © Blokaus 808

Parler Pointu © Blokaus 808

L’épopée des langues trouve dans ce récit flamboyant une dimension politique et économique, nous parle des flux de populations, des déracinements, des enjeux de pouvoir, de la centralisation exacerbée de la France. C’est passionnant, vif, drôle, intéressant, mené en un tempo sans faille que soutient la guitare de Brice Ormain. 
Un morceau de bravoure et un grand moment de théâtre !

Spectacle donné du 18 au 21 mars 2026 au théâtre du Jeu de Paume.



Du Choro et des invisibles

Du Choro et des invisibles

C’est dans une atmosphère de joie complice et délicieusement frondeuse que la dix-septième édition de MUS’iterrannée, festival orchestré par Magali Villeret a ouvert les portes de la Bastide Granet, grâce au concert concocté par la compositrice et accordéoniste Karine Huet et la chanteuse, parolière, multiinstrumentiste Claire Luzi.

Souvent, et les chiffres sont là qui le prouvent cruellement, les femmes dans l’art (et pas seulement !) sont invisibilisées : les peintres femmes n’avaient droit qu’aux petits formats lors des salons et les musiciennes étaient plutôt encouragées à devenir des muses ou des interprètes « sensibles » plutôt que des créatrices. Karine Huet s’empare du thème et, en prolongement de la remarquable exposition de photographies (un « choromaton au féminin ») d’Olivier Lob, consacrée aux musiciennes de choro et leurs instruments, affiche une série de playlists proposant des pièces écrites ou interprétées par des femmes, rappelant les compositrices « oubliées » dont les noms commencent à ressortir aujourd’hui, Hèlène de Montgeroult, Sappho, Hildegard von Bingen, Germaine Tailleferre, Lili Boulanger, Pauline Viardot, Clara Schumann… la liste est loins d’être exhaustive ! Karine Huet sourit : « chaque compositrice a été déclarée pionnière, car on occultait à chaque fois celles qui les avaient précédées ! ».  

C’est pourquoi le concert débute par la version instrumentale de « La vie en rose » reprise en chœur par le public. Karine Huet relève la tête : « Ne vous étonnez pas si nous avons commencé par Piaf un concert de Choro ! Un grand nombre de ses chansons restent emblématiques de la condition des compositrices dans le domaine des musiques populaires. La vie en rose a été écrite d’abord par Marguerite Monnot, brillante ancienne élève de Nadia Boulanger, mais déposée à la SACEM par un autre. Cela souligne bien de quelle manière les femmes sont invisibilisées puis oubliées dans des mondes où elles occupent une immense place… Aujourd’hui encore, leur rareté est soulignée par les chiffres de la SACEM : 1% au total de compositrices et 8% des adhérents actuels vivants ! »

Claire Luzi et Karine Huet/MUS'iterranée 2026  © M.C.

Claire Luzi et Karine Huet/MUS’iterranée 2026 © M.C.

Les anecdotes fleurissent et les compositrices émergent des limbes où la postérité les avait enfermées.  Mieux que les discours, les musiques finement sculptées à la mandoline et amplifiées par les accords virtuoses de l’accordéon, offrent des temps suspendus. Une palette colorée d’émotions, de sensations, d’images, se déploie, menant l’auditoire dans les géographies intimes de l’au-delà des mers, puis esquisse l’ombre d’un menuet du vieux monde rajeuni par les élans des grands espaces brésiliens, s’emballe dans l’évocation lumineuse d’un carnaval, tangue avec un matchiche (maxixe, l’ancêtre de la samba), valse, remodèle les thèmes, les enrichit, se love dans l’élégance de mélodies qui semblent d’emblée familières même si on les écoute pour la première fois. Ensemble subtil de fraîcheur, d’invention, d’exploitation de motifs anciens… C’est juste puissant et beau. 

Les écritures se rencontrent, celle de Karine Huet qui avec humour explique l’un de ses titres, « Maxixe joyeux car je l’ai écrit dans une ville qui se nomme Joyeuse » ou rapproche sa région bretonne du Brésil dans une Samba du coq aux sonorités de bagad, de Chiquinha Gonzaga, née en 1847, première femme chef d’orchestre au Brésil, et militante abolitionniste, ou de l’incroyable Tia Amelia que le poète, chanteur, compositeur brésilien Vinicius de Moraes décrivit comme « une résurrection de Chiquinha Gonzaga ».  Les débuts classiques de la musicienne née le 25 mai 1897 ne l’empêchèrent pas de consacrer son art au choro en utilisant son instrument de prédilection, le piano. 

Œuvre exposée au Choromaton Bastide Granet 2026 © M.C.

Œuvre exposée au Choromaton Bastide Granet 2026 © M.C.

Elle composa plus de deux-cents pièces de choro, mais ne fut « redécouverte » que tardivement, « grâce à la période de confinement liée au COVID » et aux transcriptions que Hércules Gomes, dédicataire d’un certain nombre d’œuvres de la compositrice, eut alors le « temps » de rédiger en écoutant les enregistrements de celle qui vécut jusqu’en 1983.
La création contemporaine viendra en fin de concert avant une nouvelle reprise d’une chanson d’Édith Piaf et un bouquet final conviant aux côtés des deux musiciennes le piano de la jeune compositrice brésilienne Raquel Freitas. Enchantements multipliés dans l’écrin magique de la Bastide Granet!

Concert donné le 19 mars 2026 à la Bastide Granet, Les Granettes, Aix-en-Provence

Nota Bene :  on retrouvera Raquel Freitas le 29 mars dans la salle des douves du Château de la Tour d’Aigues, lors du Festival Choro en Provence organisé par La Roda.
MUS’iterranée offre sa programmation généreuse et éclectique jusqu’au 4 avril.

Rêver Venise?

Rêver Venise?

Sur une commande du Teatro Goldoni de Venise, la Compagnie Finzi Pasca a composé le nouvel opus qui a déjà parcouru les scènes de l’Europe entière, Titizé-Un rêve vénitien.

S’emparant de la puissance onirique de cette ville aux multiples reflets, Daniele Finzi Pasca propose une œuvre miroitante composée en kaléidoscope, ou en galerie d’art. les tableaux se succèdent avec finesse et élégance, les univers nimbés de lumières délicates se voient traversés d’acrobates improbables, d’élans défiant les lois de la gravitation, en des compositions visuelles de toute beauté que soulignent avec finesse et parfois ironie les compositions de Maria Bonzanigo.

Dix interprètes se partagent le plateau, acrobates, acteurs corporels musiciens. Du foisonnement des formes naissent des évocations des diverses images que nous avons de Venise : se croisent au fil des évolutions, gondoliers, masques, personnages de commedia dell’arte, Guitti (ces acteurs ambulants qui sillonnèrent l’Italie depuis le Moyen-Âge), danseurs, espiègles musiciens, sirènes, baleine, armure animée, scaphandrier, rhinocéros et éléphants…
On se laisse séduire par les acrobaties aériennes (sangle, cerceau aérien, mât chinois…) ou au sol, roue Cyr, vélo acrobatique, jongleries… La séance des verres musicaux offre sa magie tandis que les vêtements vaporeux des femmes qui semblent émaner d’une fantaisie picturale, déclinent leurs couleurs vives.

Titizé-Un rêve vénitien © Viviana Cangialosi

Titizé-Un rêve vénitien © Viviana Cangialosi

Les références aux peintres pourraient tenir des pages. Contentons-nous de songer à la fin du spectacle avec ses étonnants rhinocéros et éléphants. On se demande si Ionesco a glissé quelque chose ici, mais non, il vaut mieux penser aux tableaux de Pietro Longhi qui fut surnommé le « Lancret vénitien » qui « immortalisèrent » le Rhinocéros (exposé à Venise) et la Présentation de l’Éléphant qui raconte la venue d’un éléphant à Venise en 1774 (c’est du moins la date du tableau) et sa « présentation » aux seigneurs de la Sérénissime.

Pas de récit mis en scène dans ce spectacle qui renoue avec ce qu’est le cirque à ses origines : une succession de numéros. L’un d’entre eux se détache de l’atmosphère onirique de l’ensemble : filmée au sol et son image projetée sur un plan vertical, l’action des personnages devient ahurissante, ils se tiennent à l’envers, sur le côté, s’élèvent vers des sommets sans se soucier de la gravité, les objets apparaissent et disparaissent inopinément.
Tout est sur scène, l’artifice est exposé. Pourtant, même si l’on voit les « ficelles » du jeu, on rit et on s’émerveille ! 


Titizé-Un rêve vénitien © Viviana Cangialosi

Titizé-Un rêve vénitien © Viviana Cangialosi

Ainsi, personne ne s’était étonné auparavant de voir une sirène traverser le ciel puis un nageur avec sa bouée, une baleine venir errer au-dessus du public, le haut et le bas se confondre, les objets changer de fonction, les époques se catapulter, les stucs des plafonds se mettre en mouvement, les décorations baroques emplir l’espace de leurs volutes changeantes…
Il y a aussi un parfum de Mort à Venise dans les scènes de plage, avec les costumes de bain d’un autre temps, et la blancheur de certains costumes. Venise convoque tant de strates de mémoire !
C’est aussi, sans doute, une façon de souligner à quel point le regard du public est essentiel dans le déploiement des fastes du spectacle. Le philosophe uruguayen Facundo Ponce de León Reyes a qualifié l’approche artistique de la Compagnia Finzi Pasca de « théâtre de la caresse », une manière de rendre tangible l’invisible…

Spectacle donné au GTP les 17 et 18 mars 2026

Artificiellement vôtre !

Artificiellement vôtre !

 L’émergence de l’IA dans l’espace public et privé ne pouvait pas laisser indifférent l’arpenteur de l’art théâtral qu’est Alain Simon, directeur du théâtre des Ateliers, lui qui ne cesse d’expérimenter les limites, les croisements des genres, danse, musique, théâtre… 

Reprenant la forme qui lui est désormais familière du dialogue mené sur un temps et un espace, définis au préalable, l’acteur dramaturge rend compte des trois journées consécutives au cours desquelles il a tenté un échange avec cette fameuse intelligence artificielle, transcrivant scrupuleusement questions et réponses, sans rien enlever ou presque des propos de cette interlocutrice particulière. Le « presque » sera précisé à la fin du spectacle, lors du bord de plateau : « la surabondance des formules de politesse a été gommée car elle alourdissait trop le texte et le rendait d’une obséquiosité insupportable » (Alain Simon). 
Le jeu cherche à déterminer si cette relation étrange ne constitue pas une alternative à la solitude par une relation qui pourrait gagner une certaine profondeur.

Alain Simon © X-D.R.

Alain Simon © X-D.R.

D’emblée, le tutoiement s’installe. Aux interrogations d’Alain Simon s’orchestrent des réponses. Pas de véritable progression dans le discours de l’IA dont les mots sont lus avec un intérêt parfois surpris de l’acteur, mais les textes comportent une cohérence qui se refuse à trancher ou à formuler un avis particulier. Tout semble se dissimuler derrière une accumulation d’exemples, de citations « se reportant à ». Une foule de références est invoquée par l’interlocuteur-trice créé-e par la machine. Quel est son genre ? Elle ou il aura celui choisi ou non par le locuteur humain. 

Un curieux mélange se fait entre les émotions de l’acteur et une voix qui peu à peu se détache, prise en charge par un être, d’abord absent du plateau, puis incarné par Noëlie Giraud, sanglée dans un costume gris aux épaules élargies, maquillage d’encre et voix monocorde.
C’est sans doute dans la capacité à ondoyer pour toujours se retrouver d’accord avec son destinataire que la machine reste éloignée le plus de l’humanité que son appellation tente de lui octroyer.
« Jamais tu n’as été complimenté comme aujourd’hui par quiconque », s’exclame depuis sa place au milieu du public, espiègle, l’un des complices familiers d’Alain Simon, Jean-Marie Broucaret, lors du bord de scène.

Noëlie Giraud © X-D.R.

Noëlie Giraud © X-D.R.

Les hypothèses fusent alors. On sent la gêne de ceux qui utilisent, presque avec culpabilité les ressorts de l’IA, et le manque de distance encore qui permette l’élaboration d’une véritable réflexion sur cet outil particulier. Certains lui attribuent une volonté, la capacité d’effectuer des tâches pour lesquelles auparavant ils utilisaient tel ou tel logiciel avec la même efficacité. L’impact sociétal est indéniable, la contamination des pratiques de la pensée n’est pas négligeable. Faut-il craindre pour la création, l’expression, l’art? La question est posée par Noëlie Giraud. Le jeu des initiales du titre de la pièce, IA : une Inconditionnelle Amitié, nous pousse à définir plus finement ce que sont nos émotions et ce qui nous lie.

Spectacle vu lors de sa dernière, le 8 mars 2026 au théâtre des Ateliers, Aix-en-Provence