On n’est pas sérieux à 17 ans ?

On n’est pas sérieux à 17 ans ?

Dans la catégorie « révélations de La Roque », sans aucune ambigüité il faut classer le concert du tout jeune Saehyun Kim, dix-sept ans, lauréat en mars du concours Long-Thibaud après une finale au niveau relevé grâce à son interprétation du Concerto n°3 de Rachmaninov. Le jeune virtuose, ancien élève du Programme Jeunes Chercheurs de la Fondation Lang Lang, étudie aujourd’hui au Harvard College et suit un master au New England Conservatory près de Boston où il réside. Il se produit sur scène depuis l’âge de dix ans, et la maturité dont il fait preuve, outre ses qualités techniques, est impressionnante.

En ouverture de concert il avait opté pour la Sonate n°3 en si bémol majeur K.281 que Mozart composa à l’occasion de son voyage à Munich où il devait faire représenter son opéra La finta giardiniera. Mozart a alors dix-huit ans. Est-ce la proximité en âge qui a guidé le choix du jeune pianiste ? ou le fait que cette sonate est la plus virtuose des six sonates écrites durant le voyage du compositeur ? Sans doute un peu des deux ! Saehyun Kim l’exécute avec talent, mais ce n’est pas là que le jeune interprète s’est révélé.

Saehyun Kim / La Roque d'Anthéron 2025 © Pierre Morales

Fauré, du « sur mesure » !

Il fallait attendre la Première Barcarolle en la mineur opus 26 de Gabriel Fauré pour vraiment entendre le pianiste. Indubitablement ce morceau d’une facture encore très romantique allait comme un gant au pianiste : sonorités pleines, élégance du jeu, finesse des phrasés, sens aigu de la nuance, tout se conjugue pour une incarnation de cette forme de chanson de gondolier vénitien. 

Les balancements de la gondole sont transcrits en une stylisation évocatrice. Le tableau de genre se mue en toile de maître. Alfred Cortot écrivit à propos de cette œuvre qu’on y entendait « une langueur mi-souriante, mi-mélancolique dont on ne sait au juste si elle voile un regret ou dissimule une coquetterie ». Cette subtile ambigüité était encore sensible dans le Deuxième Impromptu en fa mineur opus 31 du même Fauré, ambiance des tableaux de Watteau où la joie se pare d’un voile nostalgique, comme si la conscience de la fragilité de l’instant en ternissait les élans trop frivoles.

Saehyun Kim / La Roque d'Anthéron 2025 © Pierre Morales

« Faire galoper le sang » !

Le grand pianiste Ricardo Viñes, créateur de l’œuvre le 9 janvier 1909, déclara dans son journal que le Gaspard de la nuit de son ami Ravel était une musique endiablée qui « fait galoper le sang ». Les trois poèmes pour piano d’après Aloysius Bertrand, Ondine, Le Gibet, Scarbo, sont abordés avec une intelligence rare. Les personnages s’animent, les cadres se dessinent, veduta subtiles, nimbées d’un sfumato digne d’un Léonard de Vinci.

La finesse du jeu de Saehyun Kim s’accorde à ces fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot : Ondine, conte d’une nymphe des eaux séduisant un humain pour obtenir une âme immortelle, Le Gibet, dernières impressions d’un pendu qui assiste au coucher du soleil, Scarbo, évocation d’un petit gnome diabolique et espiègle qui porte de funestes présages dans les songes des dormeurs. Oubliée l’extrême difficulté de ces pièces d’ombre, tout devient évident sous les doigts du pianiste, mystère, répétitions lancinantes, tissage subtil des harmonies et registres, ont la précision d’une eau forte et la délicate poésie du clair-obscur.

Saehyun Kim / La Roque d'Anthéron 2025 © Pierre Morales

Le pianiste semble incarner tour à tour chaque conte, jusqu’à se voûter sur le clavier, comme un diabolique Scarbo.

Flirter avec le sublime

La deuxième partie du concert s’attachait à deux Préludes de choral de Jean-Sébastien Bach, « Wachet auf, ruft uns die Stimme » et « Ich ruf’ zu dir, Herr Jesu Christ », équilibre, contrechants, fluidité, expression, sonnant comme un hommage à un « père fondateur ». Le piano ne cherche jamais à surjouer, mais se contente de la partition, se glisse dans ses moindres nuances, ses moindres détails, travaillé, ciselé, et bouleversant de pureté. Se déployait enfin la Sonate en si mineur de Liszt, aux élans d’une fresque épique, équilibrée et poussée par une irrésistible tension dramatique.

Saehyun Kim / La Roque d'Anthéron 2025 © Pierre Morales

La maîtrise impressionnante du pianiste subjugue l’auditoire, se transmuant en poésie. Saehyun Kim offrait en bis le Liebestraume de Liszt puis annonçait avec un sourire complice En avril, à Paris de Charles Trenet dans un arrangement de Weissenberg. À l’ovation qui lui réclamait encore de prolonger ses prouesses, le jeune artiste répondit en refermant doucement le capot du piano et montrant ses mains « épuisées ». Une étoile est née !

Concert donné le 23 juillet 2025 au Parc de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron

Toutes les photos de l’article sont  dues à Pierre Morales

Saehyun Kim / La Roque d'Anthéron 2025 © Pierre Morales

Saehyun Kim / La Roque d’Anthéron 2025 © Pierre Morales

Le prince et l’alouette

Le prince et l’alouette

Toujours attendu sous la conque du parc de Florans à La Roque d’Anthéron, le pianiste Alexandre Kantorow déplace les foules. Ce mardi 22 juillet, on avait le bonheur de le retrouver avec la violoniste Liya Petrova, l’Orchestre Philharmonique de Marseille sous la direction de Lawrence Foster. Soirée d’exception !

Lumineuse ascension

C’est le violon fluide et élégant de Liya Petrova qui ouvrait le bal avec The Lark Ascending (L’envol de l’alouette) Romance pour violon et orchestre de Ralph Vaughan Williams qui évoque le charme de la campagne anglaise, s’inspirant d’un poème pastoral éponyme que George Meredith écrivit en 1881.

La composition de la partition ne traite pas le poème comme une chanson avec une mélodie suivant le texte, mais se concentre sur l’idée des envols de l’oiseau, de ses tournoiements, de ses chants, dans une esthétique de la spontanéité où le violon de Liya Petrova évolue avec une aisance qui fait oublier les difficultés de la partition, pour ne laisser s’épanouir que la poésie dansante de ce tableau.
Certains traits miment une chanson folklorique (il faut préciser l’intérêt de Vaughan Williams pour l’ethnomusicologie, il avait collecté plus de 800 chants de 1903 à 1914), puis se fondent dans la délicatesse d’une atmosphère rêveuse. L’orchestre offre un écrin harmonieux à la fée qui sait si bien arrêter le temps et emporter l’auditoire avec ses notes suraiguës dont l’étoffe fragile laisse l’oiseau « se perdre dans la lumière ».

A. Kantorow/ L.Petrova/ L. Foster/Orchestre de chambre de Marseille © Pierre Morales-2025.

Aimez-vous Brahms ?

Sans conteste oui ! Surtout lorsqu’il est interprété comme il le fut ce soir-là. Le Concerto pour piano n° 1 en ré mineur opus 15 alterne, avec une sensibilité exempte de toute fadeur, entre mélancolie et passions déchaînées. Et c’est là, dans cet art des contrastes et des nuances, que repose tout l’art d’Alexandre Kantorow dont la technique idéale ne se mire jamais à son propre miroir mais se considère comme un outil au service de l’expression.

L’œuvre débutée en 1854 sera créée en 1859. Née d’un projet de sonate pour deux pianos, repensée en symphonie, elle sera enfin le concerto pour piano que l’on connaît.
Le piano commence longtemps après l’orchestre, comme pour une entrée en scène après une ouverture d’opéra. Fluide, sensible, son jeu précis, ciselé, s’ouvre à l’ampleur d’un chant mélancolique, distille sa grâce en demi-teintes, dialogue finement avec l’orchestre, s’emporte en puissantes octaves, jonglant entre la fougue et une rêverie peuplée d’ombres.

A. Kantorow/ L.Petrova/ L. Foster/Orchestre de chambre de Marseille © Pierre Morales-2025.

Le second mouvement, souvent considéré comme un hommage posthume à Robert Schumann (le 27 février 1854 il se jette dans le Rhin et il mourra le 29 juillet 1856 à l’asile du Dr Richarz à Endenich). « Benedictus qui venit in nomine Domini » est inscrit au début de ce mouvement. (Brahms appelait Schumann « Mein Herr Domine »). Le concerto prend des allures d’un cantique où se dessine une douloureuse méditation interrogative dont la respiration se résout en trilles bouleversants. Le troisième mouvement se plaît à la danse, esquisse une certaine légèreté, décline un art de la joie empreint d’élans vifs, d’attentes, d’incertitudes, où le piano et l’orchestre s’accordent, fusionnels, avant une conclusion brillante où tout s’exacerbe et se résout avec faste.

« Jouer avec Lawrence Foster est un privilège, confiait après le concert Alexandre Kantorow. Pour lui c’est la musique avant tout. Il n’y a pas de digression, mais un discours direct adressé à tous et des solutions techniques pour tous : position de la main sur les cordes, l’archet, placement du souffle… Il est une véritable mémoire de la musique, il rappelle comment un tel ou un tel abordait tel ou tel passage, et nous transmet des notions inestimables. Il est d’autre part attentif à tous. Il est relié à chaque musicien. Il est d’une fabuleuse écoute pour les solistes. C’est un vrai bonheur de travailler avec lui ».

A. Kantorow/ L.Petrova/ L. Foster/Orchestre de chambre de Marseille © Pierre Morales-2025.

En bis, Alexandre Kantorow, se refusant à s’imposer seul, allait chercher Liya Petrova pour la Sonate pour violon et piano en mi bémol majeur opus 18 : II. Improvisation, de Richard Strauss d’une fraîcheur qui se mariait avec la douceur du soir. « J’aime bien ce côté d’improvisation, cette liberté comme ça après des passages très écrits », souriait-il au sortir du concert. Une manière de renouer avec l’essence même de la musique dans la spontanéité de son éclosion et son accord intime avec le monde…  

Un art de la joie

Après l’entracte, Lawrence Foster entraînait l’orchestre dans l’atmosphère lumineuse de la Symphonie n° 8 en sol majeur d’Antonín Dvořák. L’œuvre fut composée dans la campagne de Vysoká, village de la Slovaquie orientale où le compositeur aimait se ressourcer. Il écrivait à son éditeur Simrock : «Vysoká est l’endroit qui m’est le plus cher au monde, je me sens très heureux ici : au milieu d’une forêt superbe, je passe les plus belles journées et je ne cesse d’apprécier le chant des oiseaux ». Le château de Vysoká abrite aujourd’hui un musée consacré à Dvořák.
L’enthousiasme du chef qui connaît si bien l’Orchestre de l’Opéra de Marseille pour l’avoir dirigé douze ans, s’appuie sur une complicité réelle et la Symphonie toute de nuances s’ourle d’optimisme dans sa déclinaison des thèmes traditionnels de la culture populaire tchèque. Les cuivres y sont brillants, les bois engagés, les cordes exaltées. La musique est une immense fête…

Concert donné le 22 juillet 2025 au parc de Florans de La Roque d’Anthéron dans le cadre du Festival international de Piano de La Roque d’Anthéron.  

Crédit pour toutes les photos de l’article: A. Kantorow/ L.Petrova/ L. Foster/Orchestre de chambre de Marseille © Pierre Morales-2025.

A. Kantorow/ L.Petrova/ L. Foster/Orchestre de chambre de Marseille © Pierre Morales-2025.

Si tous les musiciens du monde…

Si tous les musiciens du monde…

L’histoire de l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée remonte à plus de quarante ans (il a été fondé en 1984). Au fil des partenariats il a été rattaché officiellement au Festival d’Aix en 2014 sous l’impulsion du directeur du festival Bernard Foccroule qui chargea Émilie Delorme, alors directrice de l’Académie du Festival d’Aix, de diriger le projet.
 En clôture de la soixante-dix-septième édition du Festival d’Aix le lundi 21 juillet, le Grand Théâtre de Provence, comble, accueillait cette belle formation qui réunit une centaine d’instrumentistes venus des nombreux conservatoires des pourtours de la Méditerranée. Rarement le plateau du GTP reçoit une telle phalange de violons, altos, violoncelles, contrebasses, flûtes, hautbois, clarinettes, bassons, cors, trompettes, trombones, tuba, percussions, harpe, et l’attendu Quintet de compositeurs, compositrices et interprètes.

 On est frappé par l’osmose parfaite entre et à l’intérieur des différents pupitres.
En seulement deux semaines de répétions, l’orchestre trouve sa voix, sa couleur.
« C’est inimaginable, s’exclamait leur chef d’orchestre Evan Rogister qui avait fait le louable effort de s’exprimer en français afin d’être compris de tous, c’est inimaginable que nous assistions tous à cette fabuleuse expérience de rassembler tous ces jeunes de la Méditerranée. Cet orchestre a commencé à jouer pour la première fois il y a deux semaines à Aix ! Et il ne s’attaque pas seulement aux grands compositeurs mais aussi à la musique orale créée avec le Quintet ! »
Ce dernier a travaillé à la composition de la création de cette année lors d’une résidence d’une dizaine de jours à Athènes au printemps 2025 à l’Opéra national de Grèce, sous la direction du trompettiste, compositeur et directeur musical des sessions de composition collective de l’OJM depuis 2015, Fabrizio Cassol

Concert de l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée sous la direction d’Evan Rogister le lundi 21 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. Soprano : Amina Edris. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.

Ensuite, les musiciens du Quintet transmettent à l’ensemble de l’orchestre leur composition qui est encore retravaillée, orchestrée, affinée… « Cet après-midi encore nous avons effectué des retouches et repensé des accompagnements », sourit Fabrizio Cassol. Evan Rogister rappelait aussi le mentorat attentif prodigué par le London Symphony Orchestra dont certains membres étaient présents dans la salle pour accompagner jusqu’au bout leurs « pupilles ». 

 Dialogue interculturel

La création collective occupait une place centrale au sein du concert, succédant à deux pièces de Wagner et de Gounod et précédant la Symphonie n° 1 de Malher.   
Des textes poétiques dont la traduction n’était pas donnée, « mais, selon les dires du chef d’orchestre, l’intensité d’émotion et le phrasé suffisent à l’évocation ». 

Et quelle évocation ! Le violon de Myrsini Pontikopoulou Venieri (Grèce), celui de Dala El Bied (Maroc) lumineuse aussi dans son chant, la clarinette de Georgios Markopoulos (Grèce), l’accordéon de Charles Kieny (France), la voix de Fahed Ben Abda (Tunisie), rejoints par la soprano égyptienne Amina Edris qui avait interprété auparavant L’air de la Crau de la Mireille de Gounod, offraient une pièce qui subjugua son auditoire. Les gammes orientales, les rythmes « boiteux » trouvèrent une harmonie magique avec les modes « classiques » européens.

Myrsini Pontikopoulou Venieri, celui de Dala El Bied lumineuse aussi dans son chant, la clarinette de Georgios Markopoulos, l’accordéon de Charles Kieny, la voix de Fahed Ben Abda, rejoints par la soprano égyptienne Amina Edris

La jonction entre les mondes s’effectue avec une grâce enthousiaste, les modulations propres aux danses traditionnelles de la Grèce et des Balkans tissent des liens époustouflants avec les amples nappes sonores de l’orchestre, la voix de Fahed ben Abda  se détache sur l’ostinato des cordes tandis que celle de Dala El Bied s’étire en sublimes mélismes et ornementations avant de s’élancer dans un phrasé en épure tout de délicatesse. Les premières notes étaient données par l’accordéon, scellant l’union entre le symbole d’un instrument populaire et d’un ensemble dédié aux musiques dites « savantes ». 

Si avec un certain humour (si l’on regarde les connotations du titre) le concert débutait par l’Ouverture wagnérienne des Maîtres Chanteurs de Nuremberg, donnant la mesure de l’orchestre, puis rendait hommage à la région d’accueil par la musique de Gounod sur un poème de Mistral, sa deuxième partie était littéralement « titanesque » avec la Symphonie n°1 dite « Titan » de Mahler.

Myrsini Pontikopoulou Venieri, celui de Dala El Bied lumineuse aussi dans son chant, la clarinette de Georgios Markopoulos, l’accordéon de Charles Kieny, la voix de Fahed Ben Abda, rejoints par la soprano égyptienne Amina Edris

Cette symphonie eut du mal à s’imposer : personne n’en voulait lorsque Gustav Mahler la propose en 1888, et les critiques ne seront pas tendres, il lui faudra attendre 1898 à Prague pour que son œuvre soit reconnue : chacun des mouvements sera applaudi et à la fin du concert on offrira à Mahler une palme et une couronne de lauriers. Elle aurait pu être donnée à l’OJM tant son approche fut magistrale. Sous la houlette passionnée et claire d’Evan Rogister qui danse littéralement sa direction, redessinant les nuances d’un geste souple de la main, les cordes vibrent d’une palette colorée, les bois ont une sorte d’évidence, les percussions précises et les vents cuivrés ajoutent au chatoiement de l’orchestration où se mélangent tragique et burlesque, sentiment de la nature, écho des musiques klezmer, flamboiements…
Le public est debout en une longue ovation.
Rendez-vous est déjà pris pour 2026 du 2 au 21 juillet !

 Concert de clôture du Festival d’Aix donné le 21 juillet 2025 au GTP

Concert de l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée sous la direction d’Evan Rogister le lundi 21 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. Soprano : Amina Edris. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.

Myrsini Pontikopoulou Venieri, celui de Dala El Bied lumineuse aussi dans son chant, la clarinette de Georgios Markopoulos, l’accordéon de Charles Kieny, la voix de Fahed Ben Abda, rejoints par la soprano égyptienne Amina Edris

Quelques chiffres à propos de l’édition 2025
64 000 spectateurs

37 000 places vendues

27 000 places consacrées aux évènements gratuits du festival

Taux de remplissage global  92% (pour 90% en 2024)

12 209 places (soit 39%) vendues à moins de 60 euros

2 313 places vendues au tarif jeunes pour les moins de 30 ans (réduction de 70% pour toutes les catégories)

220 journalistes accrédités (135 français et 85 internationaux)

Dédicaces amies

Dédicaces amies

Au revers de la Sainte-Victoire, dans la douceur des premières heures du soir, le Festival de Vauvenargues fondé en 2022 par le violoniste Bilal Alnemr proposait la première soirée de son édition 2025 sur le parvis de la mairie devant une « salle » comble. « Il n’y a plus de chaises ! » sourit le maire de la commune Philippe Charrin, heureux d’œuvrer à la réussite de cette manifestation dont la qualité ne s’est jamais démentie.

Sur scène, le violon de Bilal Alnemr rencontrait avec bonheur le piano de Nadezda Pisareva. L’investissement passionné de l’un faisait écho à la fine et poétique rigueur de l’autre, mélange propice à l’abord des œuvres subtiles du programme. « Toutes sont dédicacées à des êtres aimés » expliquait Bilal Alnemr lors de sa présentation des pièces : la musique se veut ici le vecteur de l’amitié et de la reconnaissance de l’autre, symbole touchant de l’histoire de la naissance du festival.

 Le premier morceau nous invitait dans l’univers de Charlotte Sohy (1887-1955), compositrice « redécouverte » il y a quelques années, par le biais de son Thème varié, opus 15, dédié à Nadia Boulanger avec laquelle elle avait étudié. Composé au lendemain de la Première Guerre mondiale, le Thème varié est un petit bijou d’harmonie. Les premières mesures sont un concentré de douceur pensive et recueillie. La palette se complexifie, expressive, se développe en élans emportés sous-tendus par une tension dramatique dense, les variations du thème ne cessent de se renouveler en une structure d’une redoutable efficacité jusqu’à la reprise finale du thème, disloqué, comme empreint de l’histoire multiple de ses développements. 

Festival de Vauvenargues 2025 © Caroline Doutre

Festival de Vauvenargues 2025 © Caroline Doutre

Pour suivre des pages aussi puissamment habitées, il fallait bien la Sonate pour violon et piano n° 2 en sol majeur que Maurice Ravel dédia à une amie violoniste, Hélène Jourdan-Morhange (en raison de rhumatismes, elle ne put créer l’œuvre qui trouva aux côtés de Maurice Ravel himself au piano, George Enesco qui, outre ses talents de compositeur, était un violoniste virtuose). L’existence de l’œuvre pourrait semble surprenante, Ravel écrivit un jour que le violon lui semblait « essentiellement incompatible » avec le piano !  

Pourtant, les deux instruments s’accordent avec une sobre élégance, rêverie éthérée du premier mouvement, blues du deuxième, son démarrage en pizzicati et sa mélodie qui pourrait convenir à un saxophone, mais à la « sauce Ravel », et le volet final nommé « Perpetuum Mobile » qui justifie déjà, avant le Boléro, le surnom dont Stravinsky avait doté son homologue français, « l’horloger suisse » !  Le critique Roland-Manuel écrivit à son propos dans la Revue Pleyel n° 48 de septembre 1927, « souriant géomètre du mystère, Ravel va doser les impondérables de la substance sonore sur les balances les plus sensibles et les plus justes du monde ». Étourdissant, l’archet du violoniste s’enivre enfin dans des séries de doubles-croches qui dessinent gammes, arpèges, accords brisés, virevolte en d’ahurissantes acrobaties qui sarclent l’espace mélodique, creusant un sillon sans fin peuplé du vertige des réminiscences.

Festival de Vauvenargues 2025 © Caroline Doutre

Festival de Vauvenargues 2025 © Caroline Doutre

Les Trois romances que l’immense pianiste et compositrice Clara Schumann dédia au violoniste Joseph Joachim, distillèrent leur intense lyrisme, offrant au violon et au piano à travers une apparente simplicité l’occasion de mettre en avant une mélancolie subtile, jonglant entre larges empâtements et délicate légèreté.
Ce temps suspendu était prolongé par la Romance pour violon et piano d’Amy Beach, dédiée à sa contemporaine la violoniste virtuose Maud Powell. L’inventivité de cette musique profonde semble prendre sa respiration dans l’étoffe du monde et le public se laisse porter par son magnétisme et le jeu fluide de ses interprètes. Amy Beach aussi souffrit du sexisme de son époque qui refusait de voir une quelconque puissance créatrice chez les femmes, et avouait un jour : « Je n’ai jamais eu vraiment le droit de signer mes compositions à mon nom donc je me devais de les signer au nom de mon mari H.HA.Beach. »

En dernière partie était convoquée la Sonate pour violon et piano en la majeur FWV8 de César Franck. Chef-d’œuvre de la musique de chambre française du XIXème siècle, cette sonate contiendrait la célèbre « petite phrase de Vinteuil » décrite par Marcel Proust dans Du côté de chez Swann : « cette fois, Swann avait distingué nettement une phrase s’élevant pendant quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé aussitôt des voluptés particulières dont il n’avait jamais eu l’idée avant de l’entendre, dont il sentait que rien d’autre qu’elle ne pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme un amour inconnu ».

Festival de Vauvenargues 2025 © Caroline Doutre

Festival de Vauvenargues 2025 © Caroline Doutre

Bon, il y a beaucoup de musiques qui prétendent être celle choisie par le romancier dans cette description, certains affirment même que cette « petite phrase » n’appartient à aucune œuvre connue mais est une création purement littéraire. Peu importe, cette Sonate fut dédiée au violoniste Eugène Ysaÿe et fut capitale dans sa façon de traiter un thème cyclique parcourant toute l’œuvre. La souplesse du début s’emballe, se passionne, s’apaise, atteint une sorte de liberté qui dépasse une certaine inquiétude par une coda brillante, résumant en ses quatre mouvements les quatre mouvements de la vie.
Ovationné, le duo revenait pour un premier bis, la Sicilienne de Maria Theresia Paradis (1759-1824), pianiste, chanteuse et compositrice autrichienne, aveugle de naissance pour laquelle Mozart aurait écrit son dix-huitième concerto pour piano. La Sicilienne, d’une évidente simplicité, est la seule de toutes ses œuvres à nous être restée, et à l’écoute, on ne peut que regretter que les autres compositions de cette artiste aient été perdues ! On se quittait sur la virtuosité du final précédemment joué de Ravel. Savoureux délices d’été !

Concert donné le 18 juillet 2025 sur le parvis de la Mairie de Vauvenargues dans le cadre du Festival de Vauvenargues.

Ô Nuit enchanteresse!

Ô Nuit enchanteresse!

Les pêcheurs de perles de Bizet était le dernier opéra du Festival d’Aix 2025, dédié à son directeur, Pierre Audi, mais aussi à la mezzo-soprano Béatrice Uria-Monzon disparue le matin même de l’unique représentation en version concert de ce bijou délicat.
Marc Minkowski, sans doute l’un des rares chefs d’orchestre à entrer en scène avec ses musiciens et à assister à l’accord de l’orchestre, signalant d’un geste sobre que le ton avait été trouvé, prononçait cette dédicace avec retenue avant de se tourner vers les instruments et débuter l’opéra programmé dans le cadre des manifestations célébrant le 150ème anniversaire de la mort du compositeur. Cadre triste, mais interprétation lumineuse qui a suscité les applaudissements du public pour chaque air, et mit debout le Grand Théâtre de Provence en une ovation unanime, chose suffisamment rare pour être notée !

Œuvre de jeunesse, Bizet a tout juste vingt-cinq ans lorsqu’il reçoit cette commande de l’Opéra Comique, elle n’a pas fait l’unanimité des critiques à sa création le 30 septembre 1863.

Hector Berlioz, cependant encouragea le jeune compositeur en écrivant dans le Journal des Débats : « un nombre considérable de beaux morceaux expressifs pleins de feux et d’un riche coloris ». 

Représentation en version concert de l’opéra Les Pêcheurs de Perle de Georges Bizet (1838-1875) le samedi 19 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. DIRECTION MUSICALE : Marc Minkowski. ORCHESTRE : Les Musiciens du Louvre. LEÏLA : Elsa Benoit. NADIR : Pene Pati. ZURGA : Florian Sempey. NOURABAD : Edwin Crossley-Mercer. CHŒUR : Chœur de l’Opéra Grand Avignon. CHEF DE CHŒUR : Alan Woodbridge. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.

Certes, le livret est ce qu’il est, et le choix économique de la version de concert peut aussi apparaître comme un choix esthétique : il n’est pas besoin aujourd’hui de se plonger dans une imagerie de catalogues de voyagistes pour entrer dans le récit de l’amitié entre les deux pêcheurs de perles, Zurga et Nadir, épris tous deux de la même femme, Leïla, prêtresse de Brahma et vouée à la chasteté. 

Bien sûr l’un d’entre eux rompt son serment et revoit secrètement la jeune fille. Lorsqu’elle arrive sur la plage pour protéger les pêcheurs par son chant, sous la direction du grand prêtre, Nourabad, Nadir reconnaît sa voix. Zurga, devenu chef du village, fou de jalousie condamne les amants à mort, regrettant sa cruauté et découvrant que Leïla l’a sauvé alors qu’elle était une enfant, il met le feu au village afin de créer une diversion et couvrir la fuite de ceux auxquels il a pardonné.  
Les notes du sur-titrage suffisaient amplement à mettre en scène la plage, les ruines d’un temple ou un village de Ceylan ! 

Représentation en version concert de l’opéra Les Pêcheurs de Perle de Georges Bizet (1838-1875) le samedi 19 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. DIRECTION MUSICALE : Marc Minkowski. ORCHESTRE : Les Musiciens du Louvre. LEÏLA : Elsa Benoit. NADIR : Pene Pati. ZURGA : Florian Sempey. NOURABAD : Edwin Crossley-Mercer. CHŒUR : Chœur de l’Opéra Grand Avignon. CHEF DE CHŒUR : Alan Woodbridge. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.

N’étant pas encombrés par un univers de pacotille, les spectateurs pouvaient se laisser porter par les chants du fantastique quatuor des protagonistes, le Chœur de l’Opéra Grand Avignon (Alan Woodbridge, chef de chœur) et les pulsations de l’Orchestre des Musiciens du Louvre.
La direction de Marc Minkowski atteint ici une pureté rare. Le chef d’orchestre semble être lié en une même respiration à chaque instrument, chaque choriste, chaque soliste. L’œuvre y atteint une puissance, une unité, une poésie d’une rare intensité. Chaque mouvement est ciselé, on perçoit les échos, les refrains, les strates de l’écriture fine et élégante du surdoué musical qu’était Bizet. Il écrit à la même époque que Verdi et pourtant il est déjà du XXème siècle. Immense mélodiste, il a le génie de composer des airs savants qui sont accessibles à tous et que tous peuvent fredonner immédiatement.

Cette grâce d’accéder directement à une esthétique populaire et hautement exigeante rend son œuvre encore plus attachante. Bien sûr, il y a la Romance de Nadir, mais l’air de Zurga, de Leïla, les duos, les interventions du chœur, sont toutes plus belles et intéressantes les unes que les autres. On pourrait bisser l’ensemble de l’opéra sans jamais se lasser !
Il faut dire que les artistes en présence sont d’une redoutable efficacité et d’une diction parfaite : Elsa Benoit endossait le rôle de Leïla pour sa première participation au festival d’Aix, émouvante, avec une voix maîtrisée de bout en bout, pleine jusque dans les aigus. La jeune soprano même devant son pupitre joue, incarne toutes les émotions de son personnage. 

Représentation en version concert de l’opéra Les Pêcheurs de Perle de Georges Bizet (1838-1875) le samedi 19 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. DIRECTION MUSICALE : Marc Minkowski. ORCHESTRE : Les Musiciens du Louvre. LEÏLA : Elsa Benoit. NADIR : Pene Pati. ZURGA : Florian Sempey. NOURABAD : Edwin Crossley-Mercer. CHŒUR : Chœur de l’Opéra Grand Avignon. CHEF DE CHŒUR : Alan Woodbridge. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.

Le ténor Pene Pati était tout simplement bouleversant dans la romance de Nadir, avec des nuances veloutées laissant percevoir la fragilité du pêcheur déchiré entre sa passion et le sentiment de culpabilité face à son ami, déployant des aigus aériens. Florian Sempey à la voix sculptée, campe Zurga, puissant dans ses colères. La basse Edwin Crossley-Mercer quant à lui est un Nourabad olympien. 
Les répétitions ayant eu lieu au conservatoire Darius Milhaud, le chœur eut un peu de mal à emplir la salle du GTP aux débuts du concert mais prit vite la mesure des lieux et offre un final somptueux à l’acte II. Les vagues sonores se projettent avec les envols de l’orchestre et subjuguent la salle. Perle sublime aux reflets de nacre…

Concert donné le 19 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival d’Aix 

Représentation en version concert de l’opéra Les Pêcheurs de Perle de Georges Bizet (1838-1875) le samedi 19 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. DIRECTION MUSICALE : Marc Minkowski. ORCHESTRE : Les Musiciens du Louvre. LEÏLA : Elsa Benoit. NADIR : Pene Pati. ZURGA : Florian Sempey. NOURABAD : Edwin Crossley-Mercer. CHŒUR : Chœur de l’Opéra Grand Avignon. CHEF DE CHŒUR : Alan Woodbridge. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.

Représentation en version concert de l’opéra Les Pêcheurs de Perle de Georges Bizet (1838-1875) le samedi 19 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. DIRECTION MUSICALE : Marc Minkowski. ORCHESTRE : Les Musiciens du Louvre. LEÏLA : Elsa Benoit. NADIR : Pene Pati. ZURGA : Florian Sempey. NOURABAD : Edwin Crossley-Mercer. CHŒUR : Chœur de l’Opéra Grand Avignon. CHEF DE CHŒUR : Alan Woodbridge. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.