Créer et transmettre

Créer et transmettre

Le Chantier, ce fantastique instrument, à la fois lieu de création consacré aux nouvelles musiques traditionnelles et musiques du monde, espace ouvert à l’expression de toutes les cultures et outil de transmission et de découvertes, clôt sa saison par le festival Les Printemps du monde.

Une vision humaniste, politique et économique

Frank Tenaille, directeur artistique des lieux, insiste : « les musiques du monde sont la projection d’une société, traduisant la vie et la mort, le profane et le sacré, le travail et la fête, se situant au croisement des questions de culture, d’identité, de transmission, de mémoire et de création ». Il souligne aussi combien les musiques du monde en France ont acquis, économiquement, une place de plus en plus importante dans le paysage culturel et, véritable « creusets de la diversité culturelle et garant du développement durable, représentent un enjeu politique majeur pour nos territoires ».
L’édition 2026 s’inscrit pleinement dans cette ligne lucide et généreuse. Frank Tenaille cite Mandela : « c’est la musique et la danse qui me mettent en paix avec le Monde », rappelant combien « par temps d’actualités par trop délétères, nous avons un besoin vital de réensemencer nos imaginaires ». 

Transmettre

Dans le cadre de « Fabriques à musique », initié par la Sacem, la chanteuse fondatrice du trio Kóskina, Julie Lobato, a accompagné la classe de 5ème 7 du Collège Paul Cézanne de Brignoles, soutenue par la collaboration de leur professeur de musique, Christian Locquet. Leur présentant instruments orientaux, travail d’ethnomusicologie de collecte, Julie Lobato amenait les élèves à réfléchir : « quand on invente, d’où ça nous vient ? ». Les enfants ont ainsi ramené de chez eux des enregistrements de vieilles chansons interprétées par leurs parents ou grands-parents qui ont été écoutées en classe. Ils ont appris une chanson traditionnelle de Vendée, La fille du Labourou

Mais ils ont aussi été invités à composer paroles et musique une création collective, « une mazurka qui parle de jeux vidéo et de nature » qui pourrait être considérée comme une nouvelle chanson traditionnelle représentant Brignoles : La Ballade de Magali. Rencontre entre une « vraie gameuse » et un amateur de « Jul et ses chansons », conduisant « son âne Gaston » : « Elle parlait clavier, chevalier, épée / Lui parle de forêts, prés et les verts blés / Mais dans leurs mots naissent des histoires / Où même un âne devient héros d’un soir ». Les instruments des traditions orientales accompagnent les chants traditionnels occidentaux. Les frontières s’abolissent, la magie naît.

Les Printemps du monde 2026 à Correns © MC

La fraîcheur, la passion et la justesse du jeune chœur accompagné par les musiciens du trio Kóskina séduit l’auditoire de la Fraternelle.
Le lendemain, cent élèves de la Provence Verte (CM2 de Françoise Farsy-Sauvet, CM1-CM2 d’Amandine Jaubert de Carcès et CE1-CE2 d’Élisa Clément et CM1-CM2 de Stéphane Bégnis de Correns), préparés par leurs enseignants, Natacha Ballester et Cathy Loré, musiciennes intervenantes du Conservatoire Provence Verte et Ahamada Smis et ses musiciens Christophe Isselée (oud, guitare) et Uli Wolter (flûte traversière et saxophone), reprenaient des chants du compositeur avec fougue, scandant les rythmes, poussant de la voix dans les passages fortissimo mais sachant aussi rendre les murmures avec une belle clarté. Les chants de l’Océan indien redessinent un univers où les tristesses (« on me prend on me jette comme un oiseau sans abri ») et les joies dansent et s’entrelacent et trouvent leur conclusion dans le rythme du Mgodro (Mayotte et Madagascar) qui fait se lever les spectateurs.

Créer en faisant œuvre de mémoire 

Le concert du Kóskina Trio à la suite de la prestation enjouée des collégiens, rendait compte de l’intense travail effectué en résidence au Chantier la semaine précédente.  
Cette formation tient son nom du mot grec « kóskino » (Κόσκινο, au pluriel Κόσκινα) signifiant le tamis, le crible. Julie Lobato (percussions orientales, voix) explique combien le symbole du tamis dont la forme rappelle celle des percussions qu’elle utilise est fort : « il retient et fait passer en même temps, ce qui correspond à notre démarche : faire œuvre de collectage et de mémoire mais aussi, créer et transmettre ». 


Le voyage dans lequel les trois interprètes nous embarquent s’attarde au Kurdistan, chante la mer Noire, fait un détour par l’Azerbaïdjan où « les trèfles sont devant la maison », suit des chevauchées fantastiques sur un poulain doré « quand la lune disparaît derrière la crète », la musique se fait alors mimétique et épouse le galop du petit cheval. Le violoncelle de Théophile Joubert enroule les mélodies dans un orient de rêve lorsque son kopuz ne répond pas au latva de Julie Lobato.
À côté de ces deux sortes de luth, le oud de Vladimir Oury s’emporte en variations subtiles. Vient l’heure de la cérémonie du café, puis de pièces composées par le contemporain Evgenios Voulgaris dont Julie Lobato a été l’élève.
Nostalgie du pays natal et bonheur des souvenirs heureux qui lui sont attachés… les ambivalences se traduisent avec délicatesse.  

Les Printemps du monde 2026 à Correns © MC
Les Printemps du monde 2026 à Correns © MC

La Méditerranée s’efface en fin de concert pour les Hautes Alpes, et l’on s’aperçoit combien les quarts de ton existaient dans les musiques populaires. Julie Lobato évoque alors le violoniste Patrick Mazellier qui a collecté un grand nombre d’airs. Après le « réveillez-vous belle endormie » (le Cantique des Cantiques n’est jamais très loin !), c’est une berceuse kurde, puis un chant de noces du Kurdistan… Tous les aspects de la vie se voient abordés poétiquement. En conclusion, on se laisse porter par la gaité d’un chant grec traditionnel pour lequel Julie Lobato retrouve les intonations et le phrasé d’une Rosa Eskenazy (chanteuse grecque romaniote et constantinopolitaine (1890-1980), elle fut surnommée la reine du rébétiko).

Dansez maintenant !

La dimension totalement festive des Printemps du monde s’exprime aussi dans les danses du Bal trad et du Balèti. Au théâtre de Verdure, les participants n’ont pas quitté la piste de danse animée par le Duo Bourry Rouch et leurs musiques venues du Couserans et des Pyrénées.

Bourrée à deux temps, Rondo en chaîne, Ronde du Quercy, valse à la cornemuse, mazurkas en pot-pourri, tout y passe ! Les plus aguerris montrent aux autres pas sautillants, pieds qui se croisent, mains qui se frappent dans une bonne humeur contagieuse. Pierre Rouch (chant, hautbois du Couserans, cornemuses, accordéon) et Michaël Bourry (chant, violon, banjo, bouzouki) se qualifient de « bouilleurs de sons » (Rouch est luthier et distillateur d’eaux de vie) et transmettent leur passion pour les musiques traditionnelles, passion adossée à de solides connaissances et recherches ethnomusicologiques. Le résultat, un concert qui s’écoute, se danse, se savoure. 

Les Printemps du monde 2026 à Correns © MC

 « Soutenez la culture, c’est politique ! » lancent les artistes. C’est bien le cas lorsque la culture remplit son rôle, rassemble les êtres, les amène à réfléchir et à se sentir citoyens du monde, habitants d’une même planète… C’est bien l’esprit du Chantier, grâce à son équipe, généreuse, éclairée.  

Les Printemps du monde ont eu lieu du 22 au 24 mai 2026 à Correns grâce au Chantier .  

Nota Bene : On apprenait au début des festivités l’arrivée de la musicienne Sylvie Paz à la direction artistique. Sa finesse et sa connaissance de l’univers des musiques du monde (qu’elle sert avec tant de talent) seront de grands atouts dans la prise de relais de Frank Tenaille dont le savoir encyclopédique de ces musiques et de leurs interprètes sera sans aucun doute à la disposition de la nouvelle équipe.

Photographies © MC

« Le froid augmente avec la clarté »*

« Le froid augmente avec la clarté »*

Laurent Fréchuret signe une adaptation et une mise en scène aussi délectable que féroce de Mes prix littéraires de Thomas Bernhard, La Remise de prix

Alors qu’une grande partie de l’œuvre de cet écrivain est consacrée au théâtre, le metteur en scène Laurent Fréchuret s’est attaché à ce petit volume, achevé en 1980 et resté inédit du vivant de son auteur. « Je suis tombé amoureux de cet ouvrage tout comme Jean-Claude Bolle-Reddat, porteur du seul en scène qu’est devenu ce texte ».
Les neuf récits composant l’ouvrage ainsi que les discours prononcés lors des remises de prix sont finement remodelés, coupés, réagencés pour la scène, ici un extrait de discours vient s’immiscer dans le fil de la narration, là, une digression inspirée de l’œuvre de l’auteur du Neveu de Wittgenstein vient apporter une touche d’humour acide dans « la marche funèbre de la pensée » digne d’un Monsieur Teste (Paul Valéry). Le rire affleure partout dans la carnavalisation du monde décrite dans une prose en épure où les réflexions intimes se mêlent à la narration des faits.  

Un exercice jubilatoire de détestation

Un micro installé sur une petite estrade recouverte d’un tapis rouge semble être le protagoniste de la pièce, nimbé de lumières, au centre du plateau, sous les flonflons d’une musique de circonstance accompagnée d’applaudissements effrénés que reprend le public de L’Ouvre-Boîte. (Après le spectacle, le metteur en scène soulignera combien cette participation des spectateurs l’a touché).
Assis au milieu des spectateurs, presque invisible, le personnage de Thomas Bernhard (génial Jean-Claude Bolle-Reddat) est saisi par les projecteurs qui balaient la foule. L’insistance de ce faisceau le pousse à se lever, gêné, puis à gagner l’espace scénique, mais surtout pas l’estrade redoutée, tournant autour, comme ses mots qui vont entourer le « discours de remerciements », passage obligé des récipiendaires de prix littéraires, repoussant de toutes les manières possibles le moment redouté qui scelle l’ignoble compromission : accepter le prix des mains de personnes exécrées. 

La manière dont Jean-Claude Bolle-Reddat articule ce verbe, « exécrer », dans un orbe subtil de répétitions qui plongent toujours plus avant dans l’analyse et le récit, est jubilatoire de noirceur et d’humour. 
En effet, comment et pourquoi recevoir de l’argent d’êtres et d’institutions que l’on méprise ? 
« Les remises de prix sont, si je fais abstractions de l’argent qu’elles rapportent, ce qu’il y a de plus insupportable au monde. Accepter un prix, cela ne veut rien dire d’autre que se laisser chier sur la tête parce qu’on est payé pour ça. J’ai toujours ressenti ces remises de prix comme la pire humiliation qu’on puisse imaginer, et pas comme un honneur. Car un prix est toujours décerné par des gens incompétents qui veulent vous chier sur la tête quand on accepte leur prix en mains propres. » La détestation des hypocrisies et des médiocrités institutionnelles rejaillit sur lui : « Je devais donc me résigner à recevoir mon prix précisément des mains des gens que j’exécrais le plus. Je m’étais juré de ne jamais plus remettre les pieds dans ce ministère dans lequel l’abrutissement et l’hypocrisie continuaient de régner en maître. » 

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Jean-Claude Bolle-Reddat dans La remise de prix © Laurent Frechuret

« Tout cela était dégoûtant mais c’était moi-même qui me dégoûtais le plus. » Cependant, en une volte-face vengeresse, la justification s’impose : « j’accepte l’argent car il faut accepter tout argent provenant de l’État, qui chaque année jette, de façon tout à fait absurde, des millions et même des milliards par la fenêtre. » 
Ainsi, Thomas Bernhard se rend à reculons à la remise de ses prix, affichant un dégoût jubilatoire pour l’auditeur, allant jusqu’à regretter de ne pouvoir changer sa tête comme il endosse un costume neuf, la déclarant « importable » et généralisant en mouvement épique la possibilité pour chacun d’avoir le choix de porter la tête qu’il veut ! Les yeux pétillent, scellant une indéfectible connivence avec le public. 

Un art consommé de la dérision

L’argent des prix permet toutes les fantaisies, comme une revanche à l’humiliation de le recevoir : l’achat d’une voiture, une Triumph Herald « blanche avec des sièges en cuir rouge » qui finira dans un accident provoqué par un automobiliste qui prend la fuite**, ou celui d’une maison à la campagne « aux excellentes proportions », certes, mais recélant « précipice de putréfaction », « marigot croupissant » et pièces « dans un état de délabrement avancé ». L’autodérision est de mise, que ce soit dans l’achat d’un costume destiné, justement à la remise de l’un des prix ou la joie non feinte de l’attribution du Prix Julius-Campe : « dès que je fus en droit de me sentir auréolé du prix Julius-Campe, à chaque fois que j’allais dans un café, je m’asseyais à la table différemment qu’avant, je commandais mon café différemment, je tenais différemment le journal que je lisais et en mon fort intérieur je m’étonnais que les gens que je croisais dans la rue ne m’interpellent pas tous à propos de l’évènement ». 
Le sarcasme, la colère, ne sont pas les seuls moteurs du récit ! 

Les anecdotes fleurissent en un verbe fluide et élégant que l’acteur sert avec une infinie finesse. Un regard, un pas qui hésite, une attitude, un silence, accordent chair à l’émotion qui sous-tend la critique des institutions littéraires, l’incurie chronique des rouages de l’État, l’inculture délirante des politiciens. 
Lors de la remise du (petit) prix d’État autrichien, le ministre de la Culture et des Arts, Piffl-Perčević accumule les bévues et attribue à Thomas Bernhard des œuvres et une vie qui ne sont pas les siennes. « Une morgue véritablement indescriptible se dégageait du visage fondamentalement stupide du ministre de la Culture lorsqu’il me présenta à l’auditoire ». Le récit de la réception du discours de Thomas Bernhard à cette occasion est un morceau d’anthologie : ses mots plus philosophiques qu’anti-autrichiens, déclenchent l’ire hystérique du ministre qui claque la porte, suivi par une assistance déchaînée, le tout devant le lauréat abasourdi et sans doute faussement perplexe. 

Jean-Claude Bolle-Reddat dans La remise de prix © Laurent Frechuret

Jean-Claude Bolle-Reddat dans La remise de prix © Laurent Frechuret

Il avait affirmé entre autres : « Il n’y a rien à célébrer, rien à condamner, rien à dénoncer, mais il y a beaucoup de choses dérisoires. Tout est dérisoire quand on songe à la mort (…). Nous sommes Autrichiens, nous sommes apathiques (…) Nous n’avons rien à dire, si ce n’est que nous sommes pitoyables, adonnés par imagination à une monotonie philosophico-économico-mécanique ». Le prix suivant lui sera envoyé par la poste par peur d’un nouveau scandale lors de la cérémonie. 
Ce final en feu d’artifice se conclut cependant sur le silence d’une infinie solitude et si le texte est d’une redoutable actualité, ses derniers mots sur scène rappellent le mécanisme qui engendre les déploiements fascistes et dictatoriaux : un journaliste autrichien, raconte le dramaturge, écrivit dans un grand quotidien que Thomas Bernhard n’était qu’ « une punaise qu’il fallait exterminer ». La réduction à l’animalité constitue la première étape de la déshumanisation et ouvre les portes de toutes les violences exercées sur ceux qui ne sont plus considérés comme des êtres humains. 
Quel grand moment de théâtre et de lucidité !

La remise de prix (théâtre de l’Incendie) a été jouée les 20 et 21 mai 2026 à L’Ouvre-Boîte, Aix-en-Provence (voir le spectacle deux fois était un pur délice ! ensuite, on retourne à l’ouvrage de Thomas Bernhard, et l’enchantement est renouvelé !)

* « Le froid augmente avec la clarté » citation de Thomas Bernhard (Mes prix littéraires)
**Rassurons-nous, le récit ne s’arrête pas là dans Mes prix littéraires, et Thomas Bernhard sera indemnisé au-delà de toute espérance grâce à l’intervention de son avocat !

Amitiés musicales et créations

Amitiés musicales et créations

Le CD Chausson Poème Concert paru chez Érato ce printemps est émouvant à plus d’un titre. D’abord, il permet d’entendre à nouveau le piano si fin et élégant du regretté Nicholas Angelich, il est un témoignage vibrant de la joie des concerts qui ont suivi les enfermements liés à la pandémie de 2020, vécus comme un renouveau vivifiant, et s’attache à un compositeur trop peu joué et enregistré, Ernest Chausson.

Le subtil violoniste Renaud Capuçon a su réunir ici deux œuvres majeures du compositeur, son Concert opus 21 et son chef d’œuvre, le Poème pour violon et orchestre opus 25. 

Un concert d’anthologie

Composé entre 1889 et 1891 (ne travaillant pas sur commande, Ernest Chausson avait le bonheur de pouvoir prendre son temps), le Concert opus 21 est une pièce à part dans le répertoire de la musique de chambre. Écrit pour piano et violon solo avec quatuor à cordes, il n’est pas cependant baptisé sextuor, mais a quelque chose du double concerto où les deux solistes rivalisent avec l’orchestre, même si très souvent les six complices sont traités avec égalité. Il sera créé en 1892 par son dédicataire, le violoniste Eugène Ysaÿe qui créera aussi son Poème en 1896.


Les trois premières notes (ré, la, mi) au piano avec leurs accords en octave lancées ff donnent le ton du premier mouvement, Décidé, du Concert opus 21. Elles vont être reprises en motif récurent par le violoncelle et l’alto puis par l’ensemble des instruments (Pierre Colombat, Gabriel Le Magadure, violons, Marie Chilemme, alto, Raphaël Merlin, violoncelle, composant le Quatuor Ébène). Le climat s’orchestre entre mystères et contrastes, variations sur le thème, longues phrases poétiques, lyrisme du violon de Renaud Capuçon, ondes arpégées du piano, chromatismes… La courte Sicilienne séduit par une grâce folle, colorée, ondoyante, vivante. Le compositeur Vincent d’Indy, ami d’Ernest Chausson la décrivit comme « les jardins où fleurissent les charmantes fantaisies d’un Gabriel Fauré ».

Le mouvement lent, Grave, en fait ressortir toute la méditative légèreté par sa densité et ses envols mélancoliques. Le dernier mouvement, Très animé, « résume » les thèmes précédents et s’enivre d’un tournoiement virtuose. La finesse d’exécution, l’expressivité, le brillant, le jeu limpide du Quatuor Ébène et des deux solistes, Renaud Capuçon et Nicholas Angelich font de cette version un enregistrement de référence. 

Poétique de l’amitié

Ce disque est le symbole d’une amitié forte entre les deux virtuoses, Renaud Capuçon et Nicholas Angelich. Poème est une œuvre qui marque l’amitié qui liait Ernest Chausson et Ysaÿe. Elle fut sans doute réclamée par ce dernier au compositeur qui lui écrivit en juillet 1893 : « Je travaille en ce moment au Roi Arthus : il est impossible que je tarde plus longtemps à terminer ce drame, commencé depuis plusieurs années. Je ne vois donc guère le moyen de penser à un concerto, qui est une bien grosse chose, difficile en diable et si délicate à écrire. Mais… un morceau seul pour « violon et orchestre », cela devient plus possible. J’y ai songé : ce serait un morceau d’une forme très libre, avec de nombreux passages où le violon jouerait seul ». Sans cesse reportée, elle sera finalement inspirée par la nouvelle d’Ivan Tourgueniev, Chant de l’amour triomphant (titre qu’il inscrit au début de son œuvre).

Certes, la pièce ne cherche pas à retracer les étapes de la nouvelle (ensorcèlement par un violon et les airs qu’il joue), mais en garde le caractère onirique et mystérieux, avec des passages au violon seul, capitaux et entêtants comme les élans passionnés malgré eux des protagonistes, envoûtés par les méandres des mélopées que joue le violon indien de l’histoire : « Ce violon ressemblait assez à ceux d’aujourd’hui ; seulement, il avait trois cordes au lieu de quatre, et la table en était recouverte d’une peau de serpent bleuâtre. L’archet, fait d’un jonc très fin, avait la forme d’un demi-cercle, et tout au bout étincelait un diamant taillé en pointe. (…) Le son des cordes métalliques était faible et plaintif. Mais quand Muzio entonna son dernier air, le même son devint tout à coup plus fort et se mit à vibrer avec éclat. 

Une mélodie passionnée jaillit sous l’archet, conduit avec une ampleur magistrale. Elle ondulait lentement, pareille au serpent dont la peau recouvrait la table du violon. Et d’un tel feu, d’une joie si triomphante brûlait, brillait cette mélodie, que Fabio et Valeria sentirent leurs cœurs se serrer et que des larmes leur vinrent aux yeux, tandis que Muzio, la tête penchée et appuyée avec force contre son violon, les joues pâles, les sourcils réunis en un seul trait, semblait encore plus concentré et plus grave que de coutume, et le diamant au bout de l’archet jetait, allant et venant, des étincelles lumineuses, comme si lui-même avait été allumé par le feu de cette merveilleuse mélodie. »
Bref, à la fin de l’enchantement, sombre et fantastique, le peintre Fabio retrouve sa sérénité ainsi que son épouse, Valeria, et achève de peindre le portrait de Sainte Cécile (patronne des musiciens…).
Le violon de Renaud Capuçon n’a pas besoin de pointe de diamant pour déployer les amples crescendos qui sont autant de manifestations du caractère exalté de ce Poème que le Brussels Philharmonic dirigé avec élégance par Stéphane Denève, interprète avec une verve inspirée.
Poésie pure !

Chausson, Poème, Concert, Renaud Capuçon/ Nicholas Angelich/ Quatuor Ébène / Stéphane Denève / Brussels Philharmonic,  Erato

Théâtre au cœur

Théâtre au cœur

66 pulsations par minute de Pauline Sales a fait battre à l’unisson les cœurs du théâtre des Ateliers  dans une mise en scène de Noëlie Giraud

Depuis 2024, le théâtre des Ateliers a ajouté un nouvel outil à sa démarche de transmission grâce à l’atelier de création adolescents ouvert à des jeunes gens qui pratiquent déjà le théâtre dans différents cours à Aix-en-Provence (conservatoire, option théâtre…). À la direction artistique et pédagogique, Noëlie Giraud amène ces acteurs en herbe à développer leurs talents, à prendre conscience des enjeux du plateau et du travail collectif.
À la suite de séances préparatoires permettant de découvrir les textes et de les distribuer à chacun des protagonistes, le travail de mise en place s’effectue très vite : trois journées de répétition intense, une journée de filage et les quatre représentations s’enchaînent, suivies toutes par une analyse de ce qui s’est passé, des points forts, des choses à améliorer ou à réfléchir davantage.
L’artiste associée au théâtre des Ateliers la saison précédente, Pauline Sales, dont la Compagnie d’entraînement avait interprété Les deux Déesses (lire ici )  a accepté que la pièce qu’elle avait écrite spécialement pour des adolescents, jeunes acteurs de la promotion 28 de l’École de la Comédie de Saint-Étienne dont elle est la marraine, 66 pulsations par minute, soit reprise par l’atelier de création adolescents 2025-2026.

Parcours initiatique

Avec un langage juste, le récit nous installe sur une placette de village, « un trou », où se croisent les adolescents du coin et ceux qui sont en vacances. Les cousins, Alba et Jacques aiment leurs étés à Saint-Evroult dans l’Orne, il y a les souvenirs, leur grand-mère Mamita. Avec l’adolescence, tout commence à leur sembler un peu vide, les adultes sont creux quelle que soit leur envie d’être proches des adolescents dont ils ne comprennent bien évidemment rien, sans doute et surtout quand ils affirment qu’ils l’ont été aussi !
Une jeune fille sauve d’un accident de la route une enfant prénommée Alice. Le père de cette dernière  lui offre en remerciement un coup à boire ainsi qu’aux autres « jeunes » disséminés sur la place. Le groupe se forme. Ils sont neuf: cinq filles, quatre garçons. Chacun est la cible des autres, leur répond, justifie… les portraits émergent, fragiles, emplis d’interrogations.

Autour de la piscine de Mamita, toute la troupe, cette « accumulation arbitraire de gens qui n’ont rien à faire ensemble », se réunit pour une beuverie libératoire. Alors, la surface des choses est grattée afin de révéler ce qui ne va pas de soi. Est-ce qu’arracher le film transparent qui protège cette surface des choses va permettre l’accès à leur vérité ou est-ce la fin d’une époque : « sans cette membrane, plus rien n’avait de sens : aimer ses parents, la tarte aux fraises, les vacances». 
Évoquant l’accident et le sauvetage, ils se posent la question du courage, de ce que représente cette notion.

66 pulsations par minute : Pauline Sales :théâtre des Ateliers 2026 © Noëlie Giraud

66 pulsations par minute / Pauline Sales / théâtre des Ateliers 2026 © Noëlie Giraud

S’esquisse alors une réflexion sur les rites de passage, appuyée sur des références antiquisantes (l’une des protagonistes est passionnée d’archéologie), prônant une éphébie (présentée en amalgame entre traditions grecques et romaines) permettant une transition entre l’enfance et l’âge adulte.
Un rite s’invente, à la fois cruel et transgressif. Il s’agit de rompre un équilibre ancien. Les adolescents plongent après l’acte dans une sorte de sommeil à la Belle au Bois Dormant. Leur victime veille, celui qui restera au village et emporte le souvenir du rituel dans la solitude future d’après l’été.

Une mise en scène efficace

La profondeur du propos irrigue la superficialité des formes verbales et la crudité du vocabulaire, qui sonne comme l’amorce d’une transgression libératoire.
Ce travail entre le dit et le non-dit est amorcé par le premier temps de la pièce, conçu comme une murmuration d’oiseaux : les neuf comédiens se massent dans le noir et leurs voix bourdonnent, enflent lors des passages de lumière, se rétractent lorsque l’ombre les recouvre en un mouvement somptueux. Cette image théâtrale, puissante, scelle toute la pièce, livrant les clés d’un âge où tout hésite malgré une vision manichéenne des êtres et du monde. Pas de conditionnel dans les formulations : les phrases sont affirmatives ou négatives et ne connaissent pas de « peut-être ». 
Les corps jubilent dans des danses pour lesquelles l’ensemble des acteurs se retrouve sur le plateau. Les musiques d’une époque correspondant à l’adolescence des « vieux » spectateurs envahissent l’espace sonore. Les adolescents se titillent, se jaugent, se heurtent, se séduisent, s’éloignent, reviennent. Il y a là-dedans l’attraction contagieuse du groupe avec ses émulations, ses paris, ses provocations. L’intime devient objet du commun, se dévoile comme malgré soi avant la « catastrophe comiquement sinistre qui s’appelle la vie adulte ».
Quel exercice périlleux accompli avec verve et fraîcheur ! Bravo !

66 pulsations par minute, vu le jour de la dernière, dimanche 17 mai 2026 au Théâtre des Ateliers.

Casting:
Arthur Bouché, Lou-Ann Diaferia, Axel Godin, Éloïse Gouilloux, Anna Guizier, Rose Housson, Billie Noël, Mathilde Trouillet, Esteban Vazeille
Lumières : Margot Noël
Mise en scène : Noëlie Giraud

Le texte de 66 pulsations par minute de Pauline Sales est édité chez Les Solitaires Intempestifs.

66 pulsations par minute : Pauline Sales :théâtre des Ateliers 2026 © Noëlie Giraud

66 pulsations par minute / Pauline Sales / théâtre des Ateliers 2026 © Noëlie Giraud

De la fée Clochette et du bar du coin

De la fée Clochette et du bar du coin

Avec ses différents espaces, le théâtre du Bois de l’Aune prend parfois des allures de terrain de jeu pour les artistes. Les travaux menés à l’étage ont dégagé un lieu qui tient de la friche avec ses piliers de soutènement et la géométrie froide de ses murs peints en blanc. Pas très théâtral pourrait-on penser ! Mais l’expérience du théâtre sait échapper aux conventions avec esprit. Carte blanche était donnée à Alain Béhar qui nous avait déjà séduits avec Les Vagabondes, La clairière du Grand n’importe quoi ou La Gigogne des tontines.

Face à ces textes amples, Clochette a raté sa vie tient une place à part. pas de flux continu d’un récit où tout s’enchevêtre en une poétique, implacable et dadaïste logique, mais une série de vignettes, de courtes saynètes qui pourraient sortir d’un album de Bretécher. Les dialogues minuscules s’arc-boutent sur les petites choses du quotidien, taille d’un appartement, réflexions sur le football, projets imaginaires, omelette à mettre sur le feu, remarques sur le vocabulaire…

La liste peut être infinie. Alain Béhar sourit à la fin de la représentation en clin d’œil à Patrick Ranchain, directeur du théâtre du Bois de l’Aune, (ils sont complices depuis le début!) : « je me suis tenu dans les limites des trente-huit minutes ! ». En fait, confiera-t-il plus tard, le spectacle aurait pu tout aussi bien durer deux heures : « il a fallu couper, choisir, adapter au lieu, au moment, au public ». Il sourit encore : « c’est plus léger que les pièces précédentes, mais on a besoin de bulles de fantaisie aujourd’hui ! ».

Cette fantaisie se dessine dans les noms des protagonistes qui sont peut-être compagnons de vie, êtres d’une rencontre arrangée, amis qui cherchent sans cesse à sonder l’autre, à s’éprouver à son contact… 

Clochette a raté sa vie / Alain Béhar © X-D.R.

Clochette a raté sa vie / Alain Béhar © X-D.R.

Elle s’appelle Clochette (géniale Cécile Saint-Paul) et sans vouloir tirer la métaphore du côté de Peter Pan, elle fait s’envoler les mots par ses questions et sa manière de les faire rebondir. Il répond au nom de Torpille (référence au surnom qu’un personnage de bar haut en couleurs attribuait à Alain Béhar, « mais ce n’est guère important, raconte ce dernier, le sobriquet m’a plu et je l’ai gardé ! »). Les deux comédiens habitent littéralement le « plateau », se concentrent sur côté cou ou jardin, viennent s’asseoir au milieu du public, déplacent une petite table, deux chaises, des légumes, poursuivant leurs échanges, tels deux joueurs aguerris.

Il y a quelque chose des dialogues de En attendant Godot de Beckett, leur manière d’arriver de nulle part et pourtant de nous ancrer immédiatement dans la familiarité d’une scène ordinaire de la vie de tous les jours.

La représentation débute ainsi :
« C’est vraiment petit, comme endroit, je dis.
Oui.
En même temps on ferait quoi dans plus grand ?
On aurait plus d’espace, simplement.
On en a eu déjà, on faisait quoi d’autre ?
Je ne sais pas, on bougeait un peu… il y avait de l’air entre les choses, des trucs inutiles…
Et ?
Rien, c’est vrai… Enfin, je ne suis pas sûre.
En tous cas, c’est petit.
Il doit manquer quelque chose.
C’est comme pour le foot.
Quel rapport ?
Les supporters qui se foutent sur la gueule en permanence… »

Clochette a raté sa vie/ Alain Béhar & Cécile Saint-Paul © Lise Agopian (BDL)

Clochette a raté sa vie/ Alain Béhar & Cécile Saint-Paul © Lise Agopian (BDL)

Le glissement d’un thème à un autre peut s’effectuer sur un jeu de mots, une analogie, une rupture franche signifiée par un jingle négligemment actionné par l’effleurement d’une touche sur l’un des deux ordinateurs portables qui se situent de part de d’autre de l’espace scénique, l’affichage d’un mot sur le mur de scène, « brinquebalant », « concupiscent » (…).
On se pose des questions sur l’argent à propos d’un emprunt à un ami qui pourrait être remboursé par celui fait à un autre ami mais qui ne pourra sans doute jamais rendre la somme due, ce qui permet de parler du thème de la dette : « Ça n’est pas seulement une question d’argent, enfin pas seulement celui que tu as ou celui de quelqu’un d’autre, que tu lui dois… ça n’existe pas vraiment. / Personne n’a cet argent au fond, celui de la dette je veux dire… Ça n’est pas si injuste, puisque personne ne l’a. / Mais si, justement… » 

Les remuements du monde affleurent, épuisent leurs vagues contre la bulle de ces instants. On se pose de grandes questions : « « Liberté égalité fraternité », selon toi, c’est plutôt une utopie ou une chimère ? » mais on se demande aussi si l’oiseau entendu est une mésange, quelle sera la taille d’un chêne tricentenaire dans un an, on se plaint des pleurs des bébés et des arêtes des daurades. Les mots se grivoisent parfois, les corps se touchent. 


Théâtre du Bois de l'Aune © X-D.R.

Théâtre du Bois de l’Aune © X-D.R.

Une somptueuse omelette est promise : deux œufs se retrouvent cassés sur le sol… moment d’approbation extatique sur le résultat ! Il ne faut jamais oublier que l’on est au théâtre que l’illusion y est reine et que les mots donnent leur sens à ce qui nous entoure.
C’est toute la vie qui se retrouve là dans ses petitesses, ses drôleries, ses inconstances, ses engagements, ses inconséquences. 
Que de tendresse dans ces échanges où tout signifie que malgré tout l’essentiel est l’être aimé au cœur des éléments décousus du sketch infini de la vie. 
Les deux acteurs sont d’une ineffable justesse, vrais et profonds jusque dans l’insignifiance des choses. Pas si raté ce blues délicat d’un théâtre cousu main !

Clochette a raté sa vie de la Compagnie Quasi vu le 12 mai 2026 au théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence