Face à l’absurdité des dictatures, le silence ?

Face à l’absurdité des dictatures, le silence ?

La dernière pièce de Tamara al Saadi au titre lapidaire, Taire, tisse récit antique et histoire contemporaine. S’inspirant des Sept contre Thèbes d’Eschyle et de l’Antigone de Sophocle avec un zeste de celle, plus contemporaine d’Anouilh, elle croise avec le personnage d’Antigone celui d’Eden, une jeune fille d’aujourd’hui prise en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance. Certes, les trajets des deux jeunes filles sont bien éloignés, même si l’intrigue du mythe d’Antigone est revisitée et tordue entre les diverses traditions qui le rapportent pour tenter de répondre aux problématiques contemporaines. Ainsi, c’est le poète Stésichore qui rapporte la proposition de Jocaste de tirer au sort celui des deux frères qui règnera sur Thèbes et celui qui s’en exilera, afin d’éviter la réalisation de la prophétie du devin aveugle Tirésias, annonçant que les deux frères s’entretueraient. Chez Euripide (Les Phéniciennes, pièce dans laquelle ni Jocaste ni Œdipe ne sont morts mais reclus dans le palais), c’est Œdipe qui aurait maudit ses fils lui ayant désobéi, leur promettant leur destin tragique, aussi, Étéocle et Polynice auraient décidé d’alterner année de règne et année d’exil… Étéocle n’ayant pas rendu le trône à son frère à la fin de l’année qui lui était impartie provoque la colère de ce dernier et la guerre des Sept contre Thèbes. Difficile de se frayer un chemin dans ces intrigues aux ramifications multiples et aux versions parfois contradictoires ! 

Ne chipotons pas, pas plus que sur la définition écrite à la craie blanche comme sur un tableau noir d’école : « enfant : ‘infans’, en latin, ‘celui qui ne parle pas’ » (dans la désignation des âges de la Rome antique, on est « infans » de zéro à sept ans. L’enfant n’est pas considéré comme une personne à part entière car il ne domine pas encore les arcanes du discours… à sept ans, arrive dit-on « l’âge de raison ». Il est jusque-là propriété complète du pater familias, le chef de famille qui a droit de vie et de mort sur lui.). Ici, l’enfance dépasse les sept ans, et l’ASE, du moins dans la pièce, ne tient pas compte des volontés possibles de la petite fille Eden. 

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Entrée en dystopie 


Prise en charge par une famille aimante dès sa naissance (elle est née d’un viol et sa mère qui ne surmonte pas ses propres troubles psychiatriques, ne peut s’occuper d’elle), elle en est retirée manu militari par les services sociaux. Ses « parents adoptifs », malgré leur demande et leur indéniable attachement à l’enfant, n’ont pas le droit de l’emmener avec eux sur le nouveau lieu de travail de son « père », dans un département où ne réside pas sa génitrice. Ballottée d’une famille d’accueil à une autre, Eden vit un calvaire, incapable de trouver ses marques. Son agressivité masque une douleur profonde, un sentiment d’arrachement que rien ne peut combler. Les rigueurs administratives qui gèrent l’ASE abolissent toute discussion : au nom de l’intérêt de l’enfant, ce dernier est détruit. 

L’aveuglement qui conduit la directrice de l’ASE à des décisions inhumaines est bien proche de l’hybris (la démesure) qui oblitère le jugement des personnages de la tragédie antique. C’est là que les histoires d’Eden et d’Antigone sont en miroir. Les deux personnages sont en butte à l’exercice sans nuance d’un pouvoir autoritaire et absolu. Face à l’obstination de décisions monolithiques et iniques, les marges s’amenuisent : les êtres se voient dépossédés d’eux-mêmes. Si Eden (fabuleuse Chloé Monteiro dont la présence irradie le plateau) choisit le cri, Antigone (subtile Mayya Sanbar, prisonnière de son silence) oppose un inflexible mutisme à l’arbitraire même lorsque son oncle, Polynice (Ismaël Tifouche Nieto) lui rend visite la veille de sa mort, étonnamment bienveillant et simple, alors qu’il a initié une guerre fratricide, la transformant en reconquête des lieux perdus de son enfance (sic !)… 

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Les deux jeunes femmes restent victimes d’un ordre qui se pare de toutes les meilleures raisons possibles, pérennité de la cité et de ses lois, principes édictés en faveur d’un « bien commun » (formulation dont tout jeune lecteur à appris se méfier grâce aux romans de J.K. Rolling : c’est le fameux « bien commun » qui sert d’appui aux pires sorciers, style Grindelwald) … 

Les rouages de la dystopie se mettent en place, transformation des faits, manipulation de l’histoire… il n’est pas innocent que la distribution fasse de Manon Combes et la directrice de l’ASE, butée sur ses positions, et un Créon qui s’enferre dans exercice rageur du pouvoir (elle y prend d’ailleurs curieusement des allures de Giorgia Melloni) et de Tatiana Spivakova une éducatrice débordée et un Étéocle, en proie à l’ivresse d’un pouvoir qu’il ne maîtrise pas.
Surgissent en contre-point les grands remuements de notre monde, la jeunesse abandonnée, la cruelle bêtise des guerres qui assassinent les peuples et les libertés…

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

La mise en scène cherche par tous les moyens théâtraux à souligner les divers aspects de cet assemblage complexe : bancs qui roulent, praticables aux tubulures métalliques qui sont déplacés au fil des intrigues et réorchestrent le plateau, présence sur scène de la fabrique des sons grâce à la géniale bruiteuse, Eléonore Mallo, des musiques portées par Fabio Meschini (guitare électrique) et Bachar Mar-Khalifé (percussions). La musique est intégrée à la pièce comme un chœur antique aux chants repris par toute la troupe. On rit avec le jeune garde, Mohammed Louridi, adepte de Mylène Farmer, l’improbable servante campée par Ryan Larras. Se pose la question du sens, de la filiation, de la place de l’individu dans la société.
Le propos est généreux et touche le public scolaire venu en nombre.

Taire a été joué du 30 septembre au 4 octobre 2025 au Jeu de Paume, Aix-en-Provence  

Îles musicales

Îles musicales

Quelle superbe entrée musicale au Grand Théâtre de Provence ! Laurence Equilbey et son Insula Orchestra interprétaient l’Ouverture de Die Loreley et le Concerto pour clarinette et alto de Max Bruch puis la Cinquième Symphonie de Ludwig van Beethoven, rejoints par un nouveau venu, l’Orchestre Insula Camerata

Un musicien du XIXème

S’il fut adulé de son temps, Max Bruch (1838-1920) est peu joué aujourd’hui, si ce n’est son célébrissime premier Concerto pour violon. Avec finesse, Laurence Equilbey donnait à écouter deux pièces du compositeur né à Cologne. D’abord, la brève Ouverture de Die Loreley, opéra de jeunesse du compositeur (il fut écrit entre 1860 et 1863), oppose le chant enivrant de la sirène des bords du Rhin et la puissance des eaux qui viennent se heurter à son rocher. Thème romantique par excellence, la légende de la Lorelei est un symbole de l’esthétique des débuts du romantisme, confrontant une nature idyllique et les mystères de l’âme humaine.

Puis, le Concerto pour clarinette et alto, écrit par un Max Bruch de soixante-treize ans (en 1911), offrait sa partition théâtrale et nuancée au clarinettiste Pierre Génisson et à l’altiste Miguel da Silva. Un art de la joie voyait ici le jour, dans les conversations entre les deux instruments solistes, les réparties de l’orchestre. Une chanson populaire scandinave passe de l’alto à la clarinette, fondant les sonorités des deux instruments en une même pâte lumineuse. La douceur suave de la clarinette éclot sur les pizzicati des cordes, et se mêle avec pureté au phrasé élégant de l’alto. Enfin, la fanfare des trompettes de l’allegro final impose son rythme alerte au concerto qui laisse le public sur la magie d’une énergie neuve. 

Miguel Da Silva © X-D.R.

Miguel Da Silva © X-D.R.

Pom pom pom pom !

Sans doute il s’agit des quatre notes les plus célèbres de l’histoire de la musique, trois brèves suivies d’une longue, qui ouvrent le premier mouvement de la Cinquième Symphonie que Beethoven dédia à son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince régnant de Lobkowitz, duc de Raudnitz et “à son Excellence Monsieur le comte de Razumovsky”. Beethoven les expliquait comme « les coups du destin à la porte ». En tout cas, l’œuvre est une affirmation magistrale du génie de son auteur qui, entre 1803 et 1808, dates de la conception et la composition de cette symphonie, commence à entrer dans la surdité. 

« De même que tu te jettes ici dans le tourbillon mondain, de même tu peux écrire des œuvres, en dépit de toutes les entraves qu’impose la société. Ne garde plus le secret sur ta surdité, même dans ton art. » écrivit-il en 1806 en marge d’une esquisse de son Quatuor opus 59 n° 3.
L’artiste lutte et la dimension dramatique de sa musique est imprégnée d’une dimension dramatique d’une puissance jamais atteinte encore dans son œuvre tout autant qu’autobiographique. En 1808 à la création de la Cinquième, Vienne est assiégée par les troupes napoléoniennes, les accents de liberté proclamés par l’impétuosité des accords résonnent aujourd’hui encore avec l’actualité internationale.
Mais ce qui frappe aussi l’auditeur, c’est l’infinie poésie de l’andante et la délicatesse du scherzo d’une souveraine beauté avec ses solos de contrebasse ou le duo des cordes et des flûtes. Semble se préparer la Sixième et ses tableaux champêtres, avant que ne triomphe l’allegro final. 

Pierre Génisson © X-D.R.

Pierre Génisson © X-D.R.

L’orchestre, multiplié par l’ajout des trente-deux jeunes musiciens issus de douze pays différents de l’Insula Camerata (structure propice à l’insertion professionnelle des jeunes artistes, ici en contrat de deux ans), offre une version spectaculaire de l’œuvre.  Laurence Equilbey qui présenta, en fin de programme, la Camerata se réjouissait de donner ainsi à écouter l’orchestre dans les proportions de celui de Beethoven, avec ses instruments anciens ou copiés, (on pouvait remarquer les deux trompettes circulaires et les cors naturels).
Et le miracle de la partition opère : l’œuvre a beau être jouée, écoutée, plus qu’abondamment, on a toujours l’impression d’en découvrir de nouvelles facettes. On la goûte comme ces pages de livres dans lesquels on aime à se replonger, renouant avec les mots, leurs sonorités, leurs phrasés familiers et pourtant sans cesse neufs où l’on se ressource dans une forêt de signes et de sens qui nous accompagnent.
En bis, la Cinquième Danse hongroise de Brahms scellait l’atmosphère de joie d’un concert magnifiquement dirigé, respirations à l’unisson entre la cheffe et son orchestre qu’elle anime et modèle en dansant les rythmes profonds des musiques et les traduisant par l’envol de ses mains qui semblent se transformer en ailes d’oiseaux bienveillants.

Concert donné le 30 septembre 2025 au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

Laurence Equilbey © Jana Jocif

Laurence Equilbey © Jana Jocif

Les Labyrinthes de la lumière

Les Labyrinthes de la lumière

Le treizième opus de Juan Carmona, Laberinto de Luz, célèbre les quarante ans de carrière de ce musicien, virtuose de la guitare flamenca, avide de rencontres et de créations.  
Au fil des morceaux de l’album qu’il a tous composés, l’artiste convie des musiciens amis, tisse des correspondances, se refuse à tout enfermement, passe du flamenco au jazz, aux rythmes latins, les mêle, les prolonge, les assortit, les passe au creuset de sa virtuosité. Le tout est irrésistible.

C’est par une somptueuse voix flamenca (Noemí Humanes) que s’ouvre l’album, comme un appel qui convoque les musiques et les musiciens. Les guitares de Juan Carmona et Al Di Meola suivent en un rythme de rumba, virtuoses, inventives, sont rejointes par des chœurs, avant de se poursuivre dans le superbe Laberinto de Luz qui vous donne envie de danser sur ses rythmes afro-cubains. Le jeu de Juan Carmona est d’une époustouflante clarté et sublime cette fête solaire qui emporte tout un monde de palmas, de couleurs, où les notes d’un piano jonglent avec les effervescences de la guitare qui se coulent avec une infinie sensibilité dans le duende de Dejando Sonidos, le lyrisme d’Aroma a tierra, l’étonnant jazz mâtiné de funk de Musica en mi boca, la rumba brillante de Liró.

Juan Carmona © Frank Loriou

Juan Carmona © Frank Loriou

La guitare voyage et fait un détour par l’Inde, comme un retour aux sources des musiques gitanes avec le chœur hindou Maitryee Mahatma, tandis que, telle une étape sur le parcours des musiques, s’immiscent les cordes de l’Istanbul strings Orchestra sous la houlette de Samin Sakaryali. Éclot alors une Danza de l’agua moirée de nuances et d’émotion. Un rythme de buleria-salsa accompagne une véritable lettre d’amour filial à la mère du compositeur dans La Teresita, avec une mélodie qui enveloppe de sa tendresse les harmonies nées de la rencontre entre la guitare et les voix. Les cuivres apportent leur éclat à Espejo del pasadoRichard Larrozé (piano, claviers), Dominique Di Piazza (basse), Tino Di Geraldo, Piraña (percussions), Pierre Bertrand (saxophone), Nicolas Folmer (trompette) et Denis Leloup (trombone) font assaut de virtuosité avec la guitare pour un espace flamboyant d’énergie. L’album s’achève sur un retour à la douceur avec Misterio sin igual, un chant aux élans flamenco porté par les miroitements de la guitare et des voix. 
Bonheurs d’un labyrinthe où l’on se plaît à s’égarer….

Laberinto de Luz, Juan Carmona, Nomades Kultur / L’autre distribution

Un acte de foi dans l’infini

Un acte de foi dans l’infini

 Il est des enregistrements qui sont intemporels dès la première écoute. C’est dans cette catégorie que l’on peut ranger Exude de la pianiste Francesca Han et du trompettiste Ralph Alessi.
Bien sûr, ainsi que le souligne le fondateur de l’AJMI, Jean-Paul Ricard, dans sa présentation du CD, « ce n’est pas la toute première fois que se croisent et dialoguent un piano et une trompette », mais une atmosphère onirique sourd des onze pièces de l’album, lui accordant une saveur toute particulière. Hormis deux reprises, une pièce coréenne traditionnelle, Arirang, et Pannonica de Thelonious Monk, les compositions de Francesca Han et Ralph Alessi se répondent tout au long de l’opus. 

Les deux musiciens se connaissent bien : leur première rencontre date de 2011 à New York. Dix ans plus tard, à l’automne 2021, ils enregistrent Exude au Studio La Buissonne. Avec sa facture chambriste, l’album nous entraîne dans un voyage intime où l’écoute de l’autre jusque dans les silences rend sensible la matière délicate que sculptent avec élégance les deux interprètes. Il est difficile de délimiter passages écrits et improvisés tant la liberté des deux discours est nuancée. Les lignes mélodiques s’épanouissent en successions d’accords colorés, touches rêveuses, respirations où se lovent des paysages… évocation initiale d’un bar « à blues » du Japon, Apollo-Tokyo (Francesca Han) où piano et trompette tissent leurs mélancolies douces, superbe Camargue de Francesca Han, amorce d’un « train-train », aux souples méandres avec Humdrum de Ralph Alessi (écho à la chanson de Peter Gabriel ?), qui magnifie le caractère « monotone » impliqué par le titre et lui donne relief et fantaisie…

Francesca Han & Ralph Alessi © X-D.R.

On ne se livrera pas à une énumération fastidieuse de tous les morceaux, mais on soulignera la finesse du jeu, sa facture « classique », doigts déliés, clarté de l’articulation, virtuosité qui n’a pas besoin de se prouver mais accorde une aisance folle aux instrumentistes.
La pochette du CD correspond à cet univers en empruntant l’un des célèbres tableaux à entailles (tagli) du peintre italo-argentin Lucio Fontana, qui les sous-titra Attese (Attentes). Bleu, entaillé de trois griffures, le Concetto Spaziale, Attese (T.105), reproduit sur la pochette ne se contente pas de faire un clin d’œil à la « blue note », mais implique une référence aux propos de Fontana : « Mes entailles, affirmait l’artiste (dans une interview accordée à la revue Vanità , en 1962), sont par-dessus tout une expression philosophique, un acte de foi dans l’infini, une affirmation de spiritualité. Quand je m’assois devant l’un de mes tagli , […] je me sens un homme libéré de l’esclavage de la matière, un homme qui appartient à la grandeur du présent et du futur.» La pochette du CD le cite : « Fontana pensait que la matière devait être transformée en énergie afin d’envahir l’espace sous une forme dynamique »… autre histoire de la création.
Quête de l’infini par les moyens de l’art ? de l’indicible en tout cas, infiniment poétique sous la caresse des notes de Francesca Han et Ralph Alessi !

EXUDE, Francesca Han / Ralph Alessi, label HANJI

Les tribulations d’un prix Nobel en URSS

Les tribulations d’un prix Nobel en URSS

Les venues de la comédienne et metteuse en scène Marie Vialle sont toujours attendues au théâtre du Bois de l’Aune. Une sorte de compagnonnage tacite s’est établi au fil des ans entre la structure aixoise, ses publics et l’artiste, si bien qu’une confiance absolue est née. Avant le spectacle, certains ignorent même de quoi il va s’agir, c’est un spectacle de Marie Vialle et cela suffit. On ne peut leur donner tort !

La nouvelle création de et par Marie Vialle s’attache à un texte de Claude Simon, prix Nobel de littérature 1985, L’invitation. L’auteur avait été convié en 1986 par l’écrivain kirghize Tchingiz Aïmatov dans une délégation d’acteurs occidentaux du monde culturel à un forum international en Union Soviétique (le forum d’Issyk-Kul au Kirghizstan) afin de réfléchir « aux objectifs de l’humanité dans le troisième millénaire à l’échelle mondiale ». Rien de moins ! Réceptions officielles et visites touristiques avaient trouvé leur acmé dans la réception des « quinze invités, quinze interprètes et les cinq ou six accompagnateurs dont on ne savait au juste s’ils étaient là pour prendre soin d’eux, les surveiller ou se surveiller entre eux », au Kremlin par le nouveau chef d’état, père de la Pérestroïka et de la Glasnost, Mikhaïl Gorbatchev. Parmi ces invités on pouvait croiser Peter Ustinov, James Baldwin et Arthur Miller.

L’écrivain tira de cette expérience un court récit où l’humour voisine avec la tragédie, dans cette narration de faits et gestes d’un Ubu Roi des temps modernes.
Sont passés à la moulinette d’un style incisif et perspicace la vacuité des terminologies officielles, la violence monstrueuse qui se dissimule derrière les faux-semblants et les grandiloquences officielles.
Le vide du discours des puissants recouvre la réalité des exactions, usurpations intellectuelles, détournement des symboles et une réalité qui va jusqu’au meurtre de sang-froid.

L'invitation, Claude Simon © X-D.R.

Photo du Forum d’Issyk-Kul/ Archives Claude Simon/ Bibliothèque littéraire Jacques Doucet/ avec l’aimable autorisation de Mireille Calle-Graber  © X-D.R.

Est mis en scène le cynisme du maître des lieux : « L’homme qui pouvait détruire une moitié de la terre parlait déjà d’une voix douce, affable, enjouée même, souhaitant la bienvenue à ses invités ». (L’invitation, Claude Simon). Les autres personnages apparaissent comme des pantins incapables de se situer dans cette mascarade emphatique. Pour la petite histoire, Claude Simon refusera de signer la déclaration finale du forum. Le 14 novembre 1986, le futur directeur général de l’UNESCO, Federico Mayor, lui adressera une version française du texte un peu amendé. La réponse du Prix Nobel de littérature sera une mise au point de cinq pages qui fait apparaître encore plus vaine et dérisoire la déclaration du forum. En janvier 2025, le texte de cette réponse a été édité par Les éditions du Chemin de Fer : Mon travail d’écrivain n’autorise à mes yeux aucune concession.  

Le spectacle de Marie Vialle est accompagné de cette publication qui met en avant « l’intégrité du chercheur et l’humilité du créateur ouvrier, en revendiquant une absolue liberté d’expression et d’action face à toute espèce de pouvoir, en exposant la foi en une littérature sans concession et sans condition, capable de changer la vie dans un monde qui sera rendu mieux habitable grâce aux bienfaits des arts et des lettres » (Gaëlle Obiégly). Claude Simon expose avec force son point de vue : « je considère que si le créateur, l’artiste, le chercheur – en d’autres termes le novateur – se doit d’apporter sa modeste contribution à la perpétuelle transformation de la société en découvrant de nouvelles formes (ce qui le fait, dans un premier temps, rejeter par tous les pouvoirs en place), il peut aussi, à l’occasion et en tant que citoyen, profiter de sa notoriété grande ou petite pour s’élever contre ce qu’il considère comme par trop intolérable et contraire aux lois les plus élémentaires du respect de l’homme. » Cette véritable profession de foi se voit illustrée par l’acidité de L’invitation.

Mon travail d’écrivain n’autorise à mes yeux aucune concession, Claude Simon

Marie Vialle, en subtile musicienne s’empare de ce texte non-théâtral comme d’une partition pour violoncelle. Sa voix s’accorde aux mots, aux phrasés, aux silences, aux respirations, à l’ampleur des périodes, à la vivacité des stichomythies, avec une élégance sobre. L’espace scénique lui-même organisé en une scène bi-frontale n’est pas innocent : supprimant le cadre « classique », il dessine une sorte d’égalité, soulignant par un contrepoint physique la négation démocratique évoquée par Claude Simon (les cartes postales distribuées en amont de la pièce aux spectateurs représentent des exemples frappants de l’architecture soviétique, bien proches des constructions dues à Mussolini comme son quartier de l’EUR).
L’actrice déambule entre les deux rangées de spectateurs sur l’étroit chemin laissé à la scène, donnant à chacun la sensation d’être son interlocuteur. Une intimité se tisse grâce à la diction fluide et naturelle de la narratrice qui articule avec la netteté et le placement de voix d’une chanteuse lyrique chaque mot, chaque tournure.

Dans son pull rouge, elle use des sorties à la manière des tragédies raciniennes, arpente les reliefs du texte comme le sol de la salle aux murs décrépis de l’ancien couvent des Prêcheurs. Quelques stations scandent la récitation, des photographies sont projetées dans un angle d’où s’élancent des arcs d’ogive qui déforment les perspectives, comme une réplique facétieuse aux « révisions » de l’histoire et aux mensonges d’État. Le fantôme de Tolstoï hante le fil du récit, lui que citait Claude Simon dans l’énonciation des principes de son travail d’écrivain : « Un chef d’État, un torrent, une danseuse, un monastère, une montagne, une course de chevaux et quelques personnages. “ Un homme en bonne santé, écrit Tolstoï, pense couramment, sent et se remémore un nombre incalculable de choses à la fois. ” Un des problèmes de l’écrivain est d’abord, aidé par ce qu’on a appelé sa “ mémoire involontaire ”, d’effectuer un choix parmi ce “ nombre incalculable de choses ”, puis de combiner dans un certain ordre et successivement, comme l’y oblige la langue, cette sélection d’images, de souvenirs et d’impressions qui se présentent simultanément à son esprit. »

Ainsi, Marie Vialle s’amuse à faire entendre l’invisible dans le fil de ce grand texte qui n’a pas été écrit pour le théâtre, mais s’inscrit dans une mise en scène réglée au cordeau. Le choix du lieu est aussi significatif : le spectacle, explique la note d’intention, est conçu pour être présenté dans des lieux non-dédiés au spectacle vivant et plus particulièrement des lieux de patrimoine ou de représentation du pouvoir. Tout est symbole…

Le spectacle L’invitation (Claude Simon) de Marie Vialle dans une scénographie d’Yvette Rotscheid, l’adaptation de David Tuaillon et la création sonore de Nicolas Barillot a été joué au Couvent des Prêcheurs, Aix-en-Provence, dans le cadre de la programmation du théâtre du Bois de l’Aune.