Où commence le théâtre ?

Où commence le théâtre ?

 La création universitaire, Audition Fiction, de Johana Giacardi soulève l’enthousiasme du Vitez

« J’espère que personne n’est venu ici ce soir pour voir un spectacle ! » déclare Johanna Giacardi, rieuse, alors que le public vient de s’installer dans la salle du Théâtre Antoine Vitez.

La représentation est particulière puisqu’elle est insérée dans le cursus universitaire des étudiants de l’AMU (Arts de la scène).
Outre le travail d’acteur, tous les autres métiers qui entourent la représentation sont déclinés : scénographie, mise en scène, régie, production, médiation, fabrication des costumes, bref, cette foule invisible « sans laquelle rien ne se passerait » (selon la formule rituelle qui accompagne la présentation de ceux qui ne se retrouvent pas sous les feux de la rampe).
Chaque année, le théâtre Vitez accompagne cette formation placée sous l’égide d’un (ou d’une) metteur(e) en scène invité(e).
La session 2025-2026 a bénéficié de la collaboration de Johana Giacardi, actrice, dramaturge, metteure en scène et cofondatrice de la compagnie Les Estivants (2026).

Plutôt que de choisir une pièce à travailler, l’artiste a préféré placer les acteurs en herbe dans un espace à la fois de création et d’interprétation, mêlant adroitement une réflexion intime sur ce que représente pour chacun le théâtre et la liberté d’adapter les mots des auteurs à des lectures nouvelles.
Quelle gageure que de choisir en création universitaire précisément le moment de l’audition ! Cette épreuve, comparable à un entretien d’embauche, demande aux postulants de tout mettre en œuvre pour être choisis, bref, « être les meilleurs » (lors de l’une des nombreuses saynètes qui composent la pièce, les pancartes brandies par les candidats soulignent avec humour leur supériorité, les prédisposant à être les « élus »).

Molière avant toute chose

Sur le mur de fond de scène, sont affichés les rôles dont la metteure en scène, Johana Giacardi, a besoin pour ses prochaines pièces, L’Avare et L’école des femmes. Les jeunes prétendants passent l’un après l’autre, accompagnés par un complice plus ou moins attentif à leur donner la réplique. L’une de ces dernières répondra au téléphone sans se soucier de la candidate qui blêmit lorsqu’elle voit sa prestation dévastée par cette nonchalance inopportune.  Par ses mimiques cocasses, un autre volera l’attention du public à son interlocuteur.

Chacun donnera ensuite sa version d’une autre pièce dans laquelle il pense briller particulièrement. On rit à la tirade excessive de Don Diègue, aux exubérances des personnages de Don Juan, une Elvire tordante (oui, selon la manière de dire le texte, elle peut facilement entrer dans le panthéon des Cinémastocks de Gotlib et Alexis !), un Sganarelle désopilant, des effets de fumée grandiloquents, telle tirade du Misanthrope sera génialement pulsée sur un thème de I am, Scapin déambulera sur l’air de La Panthère rose, tandis que le Commissaire de L’Avare se transformera en héros de Western… 

L'Audition Fiction : Johana Giacardi : Création universitaire 2026 © MC

Tout devient objet de jeu. Qu’y a-t-il de plus sérieux ! Les costumes même nous font entrer dans les problématiques actuelles : la traîne d’une Elvire est constituée d’une vingtaine de sacs plastique roses recyclés ! 
Les scènes, finement redécoupées par Johana Giacardi, gardent tout leur sel et se voient imbriquées avec talent dans l’irrépressible mouvement qui pousse chaque étudiant à se dépasser.

Rythmant fortement les solos et duos, d’amples scènes d’ensemble rassemblent la foule débridée des acteurs qui s’emportent en chorégraphies efficaces et libératrices. Entre les « actes » de cette pièce qui refuse son nom de longues banderoles traversent le plateau, brandies par les candidats. On pourra retenir l’une des citations inscrites sur ces insignes de manifestation : « L’art ne doit pas permettre de masquer ses faiblesses mais peut s’avérer le moyen idéal pour les manifester. » (Robert Filliou, artiste, scientifique, inclassable, qui chercha à détourner les « principes d’économie politique » du penseur libéral du XIXème, John Stuart Mill, en Principes d’Économie Poétique, fondés non sur les critères du rendement mais sur la création d’un nouvel art de vivre).

L'Audition Fiction : Johana Giacardi : Création universitaire 2026 © MC

Le théâtre entre illusion d’un monde et vérité intime

Chaque candidat était aussi invité à la fin de sa prestation à expliquer ses relations au théâtre. La profondeur des réflexions, leur caractère intime avaient quelque chose de bouleversant. Le théâtre prenait alors une tournure révélatrice, comme si le lieu lui-même et la manière de l’investir avaient une fonction cathartique.

« Je ne m’aime pas. Mais au théâtre, je veux parler avec les mots des autres, c’est plus facile. Être sur scène permet de ne pas être jugée », déclare l’une, « c’est le lieu où je peux enfin être bizarre » sourit l’autre. « Je joue Arnolphe, car il représente tout ce que je déteste. Le théâtre, c’est ce qui me fait le plus peur et en même temps j’ai l’impression d’y retrouver mon âme d’enfant ». « Faire du théâtre, ça a du sens » … Les mots hésitent, puis se bousculent, il y a un bonheur indicible à dire, chanter, danser, exprimer par les corps, les voix, ce qui est vraiment important.

L'Audition Fiction : Johana Giacardi : Création universitaire 2026 © MC

Saisissante, la scène finale voit débouler sur le plateau tous les métiers du théâtre, chaque personnage arrive avec sa pancarte, énonce ce qu’il veut être, pleinement, couturière, ingénieur du son, des lumières, scénographe, médiateur, acteur, souffleur, metteur en scène…
Et on leur souhaite de réussir, de trouver dans ces professions tout le bonheur qu’ils manifestent ce jour-là devant le public du théâtre Vitez qui les ovationne.
Le théâtre, ce fantastique lieu de l’illusion, s’avère ici être celui de la vérité des êtres.

Audition Fiction, le 2 mai 2026 au théâtre Vitez, Aix-en-Provence (la pièce a été jouée du 28 avril au 2 mai)

Photographies © MC

Le casting:
Mise en scène de Johana GIACARDI
Assistante à la mise en scène : Romane GASTEBOIS, Camille BEY
Avec Céleste BARRAT, Emma BLASCO, Evan BOIS FOLVILLE, Anna-Léna BOYE, Manon CAILLAT, Valentine CUEFF, Lisa DAVID, Antoine DEPONT, Plume ESTEVE , Lou FONTAINE, Manal GATFY , Jaëlle HINGANT, Laurine LALOUX, Emma MARC, Alice MENOU, Yasmine OUSBOU, Ugo REGOLI, Mathieu SCATTARELLI, Adèle ZOCHLAMI
Création lumière et son : Laurène JEAN, Hal MOREAU
Régisseur son : Bachir LAHMOUDI
Scénographie : Lise ANANIKIAN, Juliette GALAN-NGUYEN
Production et Médiation : Alicia NOTTEAU-DELAIGUE
Texte : Johana GIACARDI, d’après Molière

 

L'Audition Fiction : Johana Giacardi : Création universitaire 2026 © MC

Grammaire du poil et chiens sans collier

Grammaire du poil et chiens sans collier

Petite grimace des quelques adultes de la représentation du jeudi après-midi : la salle du Jeu de Paume est emplie d’enfants des écoles primaires d’Aix-en-Provence. Le niveau sonore est élevé. Le plaisir de la représentation semble bien compromis. Les regards échangés de part et d’autre des balcons sont sans équivoque : Thélonius et Lola de Serge Kribus, mis en scène par Agnès Régolo s’apprête à un exercice de haute voltige !

 Miracle de la scène, de l’excellence des acteurs, du texte, de l’efficacité de la scénographie, toute simple avec ses immeubles construits en caisses de transport, de la musique qui vient cueillir les rythmes scandés par les mains juvéniles :  Ligia Arenda Martinez qui interprète Lola entre sur le plateau, s’arrête devant l’assistance, la regarde avec une empathie non feinte, lumineuse. C’est gagné! Rien ne s’oppose à la convention théâtrale qui unit dans le même propos acteurs et public : la jeune femme affirme qu’elle s’appelle Lola, qu’elle a onze ans et demi. Les spectateurs décident d’y croire et se laissent emporter par le récit. 

Tout commence comme dans un conte, par la transgression de l’interdit qui vient modifier le cheminement du protagoniste. Lola se promène dans la rue, seule, alors qu’elle a affirmé à sa mère qu’elle se rendant chez sa tante pour faire ses devoirs.
Un chant modifie son parcours, c’est celui d’un chien des rues, (Antoine Laudet).
À ses applaudissements, le chien se cache, refuse d’abord de lui adresser la parole. Comme l’expliquait Antoine de Saint-Exupéry dans Le Petit Prince, il faut le temps de s’apprivoiser… temps court bien sûr, on est au théâtre. Thélonius (clin d’œil à Th. Monk ?), c’est le nom du chien, est musicien.
Les deux nouveaux amis dansent, chantent (dans les enthousiasmantes compositions du violoncelliste Guillaume Saurel).
Lola veut absolument l’aider à devenir célèbre.

Thélonius et Lola, Serge Kribus / Agnès Régolo/ Photo de répétition © Fred Saurel

Les conversations des deux personnages musent entre les mots, leurs jeux, leurs correspondances. Parler « chien », « chat », français, aller d’une langue à l’autre dépendent finalement de la qualité d’écoute, et leur compréhension tient de la bonne volonté de chacun dans cette espiègle «grammaire du poil ». Lola s’étonne de la facilité de ces apprentissages dans une sorte de mise en doute de la réalité du conte. Elle est une petite fille, discute avec un chien qui chante et philosophe. Invraisemblable, certes, mais l’imaginaire de l’enfance ne se soucie guère de telles incohérences, privilégiant la logique imparable des cœurs et de l’humanité.

Cette humanité est mise à l’épreuve :
une nouvelle loi vient de passer, interdisant la circulation des chiens sans collier et exigeant leur expulsion.
Alors que la petite fille percevait les autres comme ses égaux, la voici scandalisée par le sort qui attend son compagnon à quatre pattes et elle s’embarque avec lui dans un road-movie épique qui les mène du quai où ils se sont rencontrés, à une station-service, un camion, à Ostende enfin sur la côte belge, port plus aisé pour le départ vers l’Angleterre que Calais. Le décor qu’ils remodèlent au fur et à mesure du déroulement de l’action figure avec efficacité les lieux. Là encore, la metteuse en scène fait confiance au public à ce jeu des illusions qui participe tant à l’intérêt porté aux propos.

Thélonius et Lola, Serge Kribus / Agnès Régolo/ Photo de répétition © X-D.R.

Pour le public adulte la question si tristement actuelle des migrants et des sans-papiers est évidente. Pour les enfants, il s’agit d’abord de réveiller un sentiment de justice, d’accueil, depuis la musique, cette langue sans frontières que pratiquent les deux amis, à leur coexistence amicale, riche de découvertes et d’affirmation de soi. 

La fantaisie rend compte avec acuité du réel et se défend bien d’imposer une morale. Celle du cœur en est évidente et cela suffit. « La réponse est le malheur de la question » sourira Thélonius. Agnès Régolo dans son livret de présentation cite Serge Kribus : « le théâtre et les histoires que nous racontons ne sauvent pas le monde. Elles n’apportent même aucune solution et je ne crois pas qu’elles soient faites pour ça. Mais elles nous permettent l’essentiel : échapper à la solitude, à l’isolement, à la honte parfois. Elles nous permettent de nommer les évènements vécus. Elles nous permettent d’échanger, partager nos expériences. Par ce partage, elles nous accompagnent, nous aident à avoir envie de continuer et, parfois, nous ouvrent l’accès à l’idée du choix ».

Thélonius et Lola, Serge Kribus / Agnès Régolo/ Photo de répétition © X-D.R.

Bien sûr, la fin est emplie d’optimisme et d’espoir et la danse enivrante de Lola est une ode à l’amitié et à la vie.
La rencontre avec le public sera, elle aussi, subtilement orchestrée. Avant toute question, les enfants seront invités à compléter un début de phrase, sur le modèle de la dernière chanson : « qu’est-ce que vous souhaitez à votre meilleur ami ? ».
Les réponses fusent, originales parfois, tendres, drôles, gourmandes, généreuses. On se demande ce qui se passe en coulisse, quels sont les effets du trac, quelle est la durée des répétitions, ce que cela fait d’être un personnage. Les deux acteurs revenus à « la normale », si l’on excepte le nez toujours grimé de noir d’Antoine Laudet, répondent avec finesse, sincérité, rappellent dans des anecdotes les origines de certains mots du théâtre (les coulisses, issues du verbe « coulisser » qui rappelle que les décors et rideaux délimitant l’espace scénique étaient placés sur des rails ou des tringles).
Si les explications ramènent à du concret, elles n’enlèvent rien à la magie du théâtre qui peut faire dialoguer humains et animaux, évoquer les lieux immenses, des paysages avec trois fois rien, voire, rien du tout. S’esquisse alors une ébauche de différenciation entre théâtre et cinéma. Mais c’est une autre histoire. Ici, la salle du Jeu de Paume a été sous le charme d’une écriture, d’un jeu, d’une mise en scène, d’un espace mouvant, d’un esprit aussi facétieux que profond. Le théâtre reste bien le lieu de tous les enchantements…

Spectacle vu le jeudi 30 avril 2026 au théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence

Voies souterraines et angoisses existentielles

Voies souterraines et angoisses existentielles

La Compagnie Les Faiseurs de pluie présentait sa lecture performance de Der Bau (Le Terrier) de Franz Kafka au théâtre des Ateliers. 

Le goût des mots, de leurs résonances va jusqu’à l’explicitation de l’entreprise annoncée : la feuille de salle précise que le terme « performance » est « pensé comme une action éphémère trouvant son sens dans son immédiateté et son impossible reproduction à l’identique ».
Dans un dispositif simple et pourtant chargé de sens (la table devant laquelle le lecteur s’assied est construite à partir de décors métalliques des ateliers du Festival d’Aix), Alain Fabert, nous plonge dans le texte posthume de Kafka, Der Bau, en français, Le Terrier. En allemand, le champ sémantique de Bau est large, désignant aussi bien le terrier des petits carnassiers que toute activité de construction et tout édifice qui en résulte (après le spectacle, certains se poseront la question de l’origine du Bauhaus fondé par Gropius en 1919).  

 « C’est moi qui ai agencé le terrier, et il semble que ce soit une réussite ». Ainsi débute le petit conte inquiétant de Kafka. Cette satisfaction première va se voir défaite au fil du récit en un acharnement aussi méthodique que terrifiant et ironique. La taupe paranoïaque qui rêve de bâtir le terrier parfait, à l’abri des dangers du monde voit surgir des menaces inattendues. De petits bruits ou frôlements inquiétants révèlent des présences inconnues qui font s’emballer l’imagination. La défaite s’orchestre entre celle de la construction du terrier protecteur et celle d’un esprit qui peu à peu se délite. 

Der Bau : Cie Les Faiseurs de pluie : Théâtre des Ateliers, Avril 2026 © MC

Le « sifflement » qui dérange la quiétude du terrier mène à des explications dont le caractère angoissant augmente au fil du discours : à l’hypothèse initiale des « petites bêtes », se substitue une autre plus alarmante : « mais peut-être – cette pensée aussi s’insinue en moi- s’agit-il d’un animal que je ne connais pas encore », « gros » et travaillant « à une vitesse folle ». Pourtant, le « Je » qui préside le récit s’est adonné à la fabrication de leurres : il a creusé un grand trou pour faire croire qu’il s’agit de l’entrée de son terrier alors qu’elle se situe plus loin, masquée de mousse. Le désespoir point dès les premières pages : « Je le sais bien, et c’est à peine si ma vie, même à son actuel apogée, connaît une heure de complète tranquillité ; cet endroit lointain sous la mousse obscure est celui où je suis mortel et c’est souvent que, dans mes rêves, une gueule concupiscente renifle alentour et sans trêve ».

La fonction protectrice du terrier est mise en cause : « je veux que le terrier ne soit rien d’autre que le trou destiné à me sauver la vie, et que, de cette tâche clairement définie, il s’acquitte avec toute la perfection possible […] Seulement, dans la réalité, il assure bien une grande sécurité, mais nullement suffisante ». D’ailleurs, « ce ne sont pas seulement les ennemis extérieurs qui me menacent ; il en est aussi dans le sein de la terre ; je ne les ai encore jamais vus, mais les légendes en parlent et j’y crois fermement. Ce sont des êtres de l’intérieur de la terre ; la légende elle-même ne saurait les décrire ; même ceux qui en ont été les victimes les ont à peine vus ». La contamination de la menace au sein même de l’abri, le niant, condamne l’esprit cherchant le repos à un travail incessant qui l’épuise.

Der Bau : Cie Les Faiseurs de pluie : Théâtre des Ateliers, Avril 2026 © MC

L’attente du danger dans ce long monologue inachevé (fin 1923) peut rappeler celle vécue dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, ou, plus récentes, les peurs qui poussent tant et tant de personnes aujourd’hui à se fabriquer des abris souterrains.
L’animalité du « je » était préparée par une lettre que Kafka écrivit à son ami Max Brod le 12 juillet 1922 : « Je cours en tous sens ou bien je reste assis, changé en pierre, comme devrait le faire un animal désespéré dans son terrier ». Il lui disait déjà en 1904 : « Telle la taupe, nous nous frayons une voie souterraine et nous sortons tout noircis, avec un pelage de velours, de nos monticules de sable écroulés, nos pauvres petites pattes rouges tendues en un geste de tendre pitié ».

Lors de l’entretien avec le public, Syméon Fieulaine (conception et direction artistique) évoquait ce « tango bizarre ». « C’est poreux : le protagoniste veut être seul, mais il a besoin des autres, curieusement pour s’en protéger. Il y a quelque chose de totalitaire dans sa manière d’aborder sa situation : son confort ne vaut que s’il n’est pas convoité par autrui. » « Bien sûr, il peut y avoir une lecture politique du texte : quand ça ne va pas, s’exprime le besoin d’un refuge. Le rapport aux autres est tellement complexe que l’on préfère rester seul plutôt que risquer l’altérité ». 
« Kafka, souligne-t-il, appelle tous les univers avec quelque chose de tentaculaire ». 
 Le rythme du texte répond aussi au souffle du lecteur, longues lampées, essoufflements… « le texte est comme une argile, une matière physique que la pensée tord ».  

Der Bau : Cie Les Faiseurs de pluie : Théâtre des Ateliers, Avril 2026 © MC

Le Terrier prend alors des allures de fable contemporaine. Son inachèvement même qui laisse le propos ouvert est porteur de sens et amène l’auditeur ou le lecteur à réfléchir sur son rapport à l’altérité et à lui-même. 
Dans l’antre sombre du théâtre des Ateliers, la lecture de ce texte prenait un tour encore plus symbolique et profond !

Der Bau a été joué le 25 avril 2026 au théâtre des Ateliers, Aix-en-Provence 

Photographies : Der Bau : Cie Les Faiseurs de pluie : Théâtre des Ateliers, Avril 2026 © MC

Amazing star !

Amazing star !

Habitué du Grand Théâtre de Provence, The Amazing Keystone Big Band est toujours attendu avec impatience tant est rare désormais d’applaudir un big band, et d’une telle qualité, sur scène ! Reprenant le spectacle donné en hommage à Judy Garland avec la fantastique Neïma Naouri durant les deux dernières années en formation de chambre avec un plateau de neuf musiciens au Bal Blomet dans le XVème à Paris, l’ensemble se retrouve au complet (dix-sept instrumentistes) pour la toute première fois dans de nouveaux arrangements.

« Le défi était de taille, raconte David Enhco, le trompettiste et cicerone du groupe, il a fallu tout réorchestrer, mais Neïma Naouri est incroyable, elle s’adapte à tout ! C’est trop facile de travailler avec elle! Quand on lui demande: « Tu veux quelle tonalité, quel tempo ? » Elle secoue les épaules et nous dit toujours : comme vous préférez ! et c’est toujours parfait ! ». 

Le récital démarre avec vivacité par l’irrésistible Trolley Song (Hugh Martin) que Judy Garland interpréta pour le film Meet me in St. Louis (Vincente Minnelli, 1944).  “clang clang clang when the trolley ding ding ding when the bell zing zing zing when my heart rings…” Tout est là, la virtuosité vocale, une théâtralité qui refuse de se prendre au sérieux, une complicité évidente avec les voix des différents pupitres qui tissent au fil des arrangements des chemins d’une liberté aussi folle que solidement structurée. Se succèderont les incontournables, extrait du même film, le chant The boy next door qui alimente les rêves d’une jeune fille, The Man that got away d’Harold Arlen sur les paroles de Ira Gershwin pour Une étoile est née (de George Cukor, 1954), le frère d’Ira sera bien évidemment de la fête, avec le génial I got rhythm, paroles, Ira et musique George Gershwin (in Girl Crazy de Norman Taurog, 1943).

The Amazing Keystone Big Band plays Judy Garland / Neïma Naouri © X-D.R.

The Amazing Keystone Big Band plays Judy Garland / Neïma Naouri © X-D.R.

On ne va pas tout énumérer, la liste serait fastidieuse. Tout un esprit d’Hollywood se décline ici, dans les réarrangements de David Enhco et ses complices qui au fil du spectacle se livrent à des solos inventifs, plébiscités par un public conquis. On fera un détour par Cabaret de Bob Fosse avec un clin d’œil aux filiations puisque  Lisa Minelli, fille de Judy Garland en est la protagoniste. Bien sûr l’incontournable Over the Rainbow du Magicien d’Oz de Victor Fleming sera revisité, avant un inénarrable It never rains but what it pours (Love finds Andy Hardy de George B. Seitz, 1938). En bis le célèbre Embraceable you des Gershwin, (Girl Crazy) sera livré avec un rythme à neuf temps et plus aux quatre de sa création, pour un effet démultiplié et une fantaisie renouvelée, puis, cadeau, It’s a new world I see, a new world for me (A star is born) viendra clore un temps suspendu aux subtiles fragrances jazzy. 

Concert donné le 30 avril 2026 au Grand Théâtre de Provence

À venir : Les musicales de la route Cézanne
27 juillet 2026 – 21h00 – CHÂTEAU DU THOLONET
The Amazing Keystone Big Band plays Judy Garland avec Neïma Naouri

Concert-Fantaisie

Concert-Fantaisie

L’Orchestre national Avignon-Provence dirigé pour la sixième année par la cheffe Débora Waldman musait ce soir-là au Grand Théâtre de Provence avec Jean-François Zygel dans « Mon Beethoven à moi ».

Jean-François Zygel renouvelle ici l’exercice du concert. Dans l’un des podcasts proposés sur le site des Théâtres, il sourit : « le concert est une sorte de cirque en musique » et revient sur son déroulement au fil de l’histoire. « Le concert traditionnel est réglé comme du papier à musique ». « Le concert-fantaisie est une invention de bout en bout (…) J’essaie d’inventer chaque fois un format. » « Que ce soit le contenant ou le contenu, on décide d’inventer les deux ». « Il y a quelque chose de l’acceptation de l’inattendu ».
« J’aime improviser, c’est pour cela que j’ai fait de la musique », affirme-t-il, rappelant les improvisations des musiciens de l’époque de Beethoven. Surgit l’anecdote de la représentation du 22 décembre 1808 à Vienne où furent données la Cinquième symphonie et la Symphonie pastorale et, entre les deux, on installa un grand piano sur la scène et Beethoven improvisa une demi-heure. « Le public voulait alors du nouveau !». 

Se dessine le souhait de reproduire l’esprit des concerts du XIXème (« on reprochait parfois à Liszt de parler trop durant ses concerts ! ») où la surprise de l’improvisation et les propos du musicien rendaient chaque représentation unique.
Entre deux pièces, Jean-François Zygel improvise, reprend le thème, le développe, s’évade, revient, rêve un peu, musarde. C’est frais, léger, délicat, délicieux tout simplement. Avec des mots simples, des anecdotes cocasses, il donne à écouter l’orchestre, lui demandant à décomposer tel ou tel passage dont on entend les différents pupitres, souligne les apports du compositeur à la musique, le génie de substituer à la mélodie les cinq notes de la Cinquième, reprises deux-cents fois, l’introduction du Scherzo.

Jean-François Zygel / Débora Waldman © X-D.R.

Jean-François Zygel / Débora Waldman © X-D.R.

La direction subtile de Débora Waldman s’adapte à cette manière pédagogue et ludique, sait reprendre le fil, retisser d’emblée une atmosphère grâce à des pupitres tous impeccables et nuancés. La Cinquième, la numéro Trois, « Héroïque », la Septième, la Valse en ré majeur (Danses de Mödling), la Pastorale, sans compter la Marche militaire pour piano à quatre mains ou l’Hymne à la joie entonné par la salle du GTP. 


Jean-François Zygel nomme les musiciens, en invite sur scène, les fait applaudir, cite les noms des techniciens, n’oublie pas, rareté, l’accordeur (Fabien) sans qui le piano n’aurait pas si bien sonné, créant une intimité particulière non seulement avec les compositeurs et leurs œuvres mais aussi avec ceux qui les font vivre. 

Malicieux, il jouera en bis une Lettre à Élise qui passe par tous les styles, pose en comédien accompli, bref, fait partager son amour de la musique, en livre quelques clés, s’amuse aux « informations d’initiés » qui peuvent être tout autant de canulars et pourtant son véridiques : le père de Beethoven l’avait « rajeuni » de deux ans pour mettre en avant l’enfant prodige, Johnny Halliday a bien déclamé un poème sur la Septième Symphonie, et la question de l’effigie de Beethoven sur les futurs billets de cinq euros (ou de représentations d’oiseaux) est à l’ordre du jour !
Une impression de liberté infinie se dégage de la représentation. Et c’est avec joie que le public apprend à la fin du concert que le pianiste, improvisateur, conteur, sera « artiste en résidence » au GTP la saison prochaine.

Concert donné le 28 avril 2026 au Grand Théâtre de Provence