Où il peut être question de hérisson et de side-car

Où il peut être question de hérisson et de side-car

Au théâtre des Ateliers, Jean-Marie Broucaret et Alain Simon se donnent la réplique dans La Colocation.

Conversations à Bilbao, Le Diable c’est l’ennui, ont déjà réuni sur une même scène les complices de longue date que sont Jean-Marie Broucaret et Alain Simon, tous deux comédiens, metteurs en scène, formateurs et directeurs artistiques, le premier du Théâtre des Chimères à Biarritz, le second du Théâtre des Ateliers à Aix-en-Provence. La composition de ces textes suit chaque fois le même mode opératoire : un sujet est lancé, l’un envoie un premier texte par mail, l’autre a vingt-quatre heures pour lui répondre et l’opération se réitère durant un mois environ. Aucune discussion entre les deux auteurs ne vient guider leur écriture. Aucune concertation ne vient influencer le fil des mots si ce n’est la page précédente.

Le résultat est étrangement cohérent, bâti sur la rencontre de longs monologues ininterrompus qui suivent une progression dramatique, multiplient les échos, les surenchères, les clins d’œil, les images en miroir. 
Les écrits des deux complices s’arc-boutent l’un à l’autre comme pour la construction d’une voûte en ogive, trouvant un équilibre flamboyant. « Curieusement, sourit Alain Simon, lors de la discussion avec le public, nous avons écrit quasiment le même nombre de lignes ! ».

La Colocation / Alain Simon & Jean-Michel Broucaret © X-D.R.

Le sujet enserré dans cette orchestration puissante se dégage au fil des monologues croisés des deux comédiens qui se livrent à l’exercice de la lecture augmentée. Cette forme, « made au théâtre des Ateliers », accorde à tout texte une indéniable portée théâtrale. On n’assiste pas à une simple lecture, mais à une véritable mise en espace des pages, même si les acteurs ne bougent pas de leur chaise, face à un lutrin ! 


Deux vieux messieurs partagent le même lieu. Est-ce un appartement loué à un huitième étage ou une petite maison propriété de l’un d’eux ? sont-ils vivants tous les deux ? lequel a perdu la mémoire ? Deux vies se dessinent, par leurs anecdotes qui sont alors les traits saillants des histoires. De quoi se rappelle-t-on lorsque l’on évoque des êtres que l’on a connus ? De leur profession, leur parcours scolaire voire universitaire, le déroulé de leur fiche Wikipédia ? Ou plutôt les particularités, les bons mots, les potins, un éclat de rire, une blague partagée ? 

La Colocation / Alain Simon & Jean-Michel Broucaret © X-D.R.

Sensiblement les dernières propositions semblent les bonnes ! L’un coincé dans la lucarne d’un garage, l’autre, intrépide au volant d’un side-car, réplique de ceux de la dernière guerre… ces évocations deviennent sujets de disputes intenses. Et on ne parlera pas du petit cheval mongol, du « Tocino de Cielo », « le fatal déguisé en flan », du « banc de la place Picard », d’un pull rouge créant une rupture familiale, d’un frère aîné semblable à un hérisson ou encore d’un géranium, objet de poème, symbole d’amour et de détestation…

Le pouvoir évocateur des objets, leur valeur sentimentale qui repousse des tris pourtant nécessaires, un retour à Montaigne, aux Cinq dernières minutes, un souvenir de Zazie dans le métro de Queneau…, tout concourt à une approche sensible de la vieillesse, de la manière de l’appréhender, de regarder la vie avec un humour potache.
Sans doute la seule manière de rester vivant, absolument !

La Colocation / Alain Simon & Jean-Michel Broucaret © X-D.R.

Encore une pépite qui devrait vite trouver sa place, éditée, sur les rayons des librairies et de nos bibliothèques !

La Colocation a été jouée au théâtre des Ateliers à Aix-en-Provence le 14 novembre

Photographies : La Colocation / Alain Simon & Jean-Michel Broucaret © X-D.R.

Tout est écrit, oui !

Tout est écrit, oui !

On avait applaudi en 2023 au théâtre de l’Archevêché le duo Bert et Nasi dans L’addition mis en scène par Tim Etchells. C’est avec une joie emplie de curiosité que l’on se pressait au théâtre du Jeu de Paume pour retrouver les deux comédiens dans leur nouvelle création, Tonight.  
Si les futurs spectateurs avaient consulté la page Facebook des Théâtres, ils avaient déjà pu apprécier l’humour des deux complices annonçant en anglais que leur spectacle serait dans la langue de Shakespeare, « juste pour qu’il n’y ait pas de mauvaise surprise le soir-même… », car french doesn’t sound like english (…) You’ll notice the difference »… 

Polyphonie théâtrale

Bertrand Lesca et Nasi Voutsas jonglent entre l’apparence d’une performance improvisée et une écriture aussi rigoureuse que déjantée. « Tout est écrit, même ça, ce que nous disons tout de suite est écrit », affirment-t-ils à un public hilare. Les mots repris, les phrases débutées par l’un, réitérée par l’autre, répétées presque ostinato mais avec toutes les subtiles variantes grammaticales qu’offre la langue anglaise (ne seraient-ce que les insistants « I do », modulés avec gourmandise), créent une trame réjouissante où les réflexions s’infléchissent insensiblement en un flux jubilatoire. 

L’art de la digression, du jeu de mot, du glissement de sens apporte une vie exubérante à ce duo qui semble se réinventer sans cesse. Les surtitrages en français donnent juste l’esprit de ce langage mouvant et accordent une allure de surenchère aux propos tenus. La représentation du jeudi 13 novembre s’enrichissait de la présence de Rachel, actrice et traductrice en LSF. Loin d’être « utilisée » comme la vignette des écrans télé, elle était intégrée totalement dans la scénographie, ajoutant à l’humour de l’ensemble, par son jeu, ses gestes traduisant avec éloquence l’intarissable verbe de Bert et Nasi.  

Tonight / Bert & Nasi © Claire Gaby

Tonight / Bert & Nasi © Claire Gaby


Le décor lui-même, composé de trois chaises, une table à roulettes et d’une paire de rideaux montés sur un portique, s’animait, emballé dans la course folle des deux protagonistes, afin de transcrire une fin du monde démesurée peuplée de squelettes-serpents amoureux, de plafonds de théâtre effondrés et d’un dieu dévorateur digne de la pire des apocalypses ! Tout cela pour conclure qu’en effet, il valait mieux ne pas prévoir d’entracte, car ce moment peut tout faire basculer !
Le public fait totalement partie de la pièce, interpellé, mis à contribution, félicité, taquiné… Tout contribue à repenser l’esprit du théâtre, de renouer avec ses racines, le plaisir de dire des histoires, de conter, d’écouter, de faire entendre, de partager…

L’actualité entre au théâtre

Ce théâtre de l’absurde qui convoque les souvenirs de Buster Keaton ou des Monty Python (jusque dans certains phrasés qui font penser aux dialogues de Sacré Graal ou de La vie de Brian), s’ancre aussi dans les problématiques contemporaines. 

Les deux complices s’amusent à imaginer les possibles : le thème abordé peut être lumineux ou sombre, vraiment très sombre… les éclairages entrent dans la danse et illustrent concrètement les mots, passant du noir à la lumière. On souhaiterait que la parole deviennent vraiment performative lorsque Bert et Nasi songent que peut-être un enfant naît cette nuit même à l’hôpital d’Aix et qui trouvera la solution au réchauffement climatique, la culture de la pomme de terre ?, ou encore qu’en cachette les députés se réunissent à l’assemblée nationale et concoctent un budget sur lequel tous sont d’accord et que le monde nous envie… 

Tonight / Bert & Nasi © Claire Gaby

Tonight / Bert & Nasi © Claire Gaby

La suite, présentant quelques figures bien connues à la plage pour fêter ça, est un exercice de haute volée pour les zygomatiques déjà éprouvés par la question essentielle du « Tonight » joué « Tomorrow » donc nommée « Tomorrow night », mais devenant « Tonight » le lendemain…
Un petit bijou roboratif à déguster !

Tonight a été joué au Jeu de Paume du 12 au 14 novembre.(la pièce a été jouée aussi au théâtre d’Arles et aux Bernardines)

Au Rendez-Vous de Charlie, le jazz est en fête

Au Rendez-Vous de Charlie, le jazz est en fête

 Le Rendez-Vous de Charlie, clin d’œil d’automne à l’exubérance de l’été, offrait deux soirées denses les 7 et 8 novembre à la salle Guy Obino de Vitrolles. Quatre formations se partageaient l’affiche, présentant chacune leur dernier ou premier opus. On entendit ainsi Ashes to gold d’Avishai Cohen, Radio Paradise du Yaron Herman Quartet, Amb de Sėlēnę (groupe lauréat Jazz Migration 2024), Collab de Gonzalo Rubalcaba et Hamilton de Holanda. Programmation de haute volée grâce au directeur de Charlie Free, Aurélien Pitavy secondé par une équipe qui semble capable de se démultiplier à l’infini, Aurélie Berbigier et Loïc Codou, ainsi qu’une phalange de bénévoles passionnés !

Deux quartets et un batteur !

La salle Guy Obino comble accueillait d’abord le Quartet du trompettiste et flûtiste Avishai Cohen et son nouvel opus, Ashes to Gold. Comment continuer à créer, à réfléchir la musique après le 7 octobre 2023 et ses terribles conséquences ? Lorsque l’horreur se perpétue au long des mois et des années, que signifient quelques notes de musique ?
Et pourtant, l’art prend alors une valeur de résistance essentielle, affirmant l’humain face à ce qui nous déshumanise. « Nous sommes en guerre, disait le musicien, et il n’y aura pas de vainqueur ». Son Ashes to Gold (« des cendres à l’or ») est d’une puissance rare, nous racontant le chagrin, l’effroi, la douleur mais aussi les valeurs de l’humanité. 

« Mon disque, expliqua-t-il au public, est pour la paix, contre la guerre, pour la compassion, l’amour, l’espoir ». L’œuvre, jouée d’un seul tenant, est sculptée avec finesse par le piano de Yonathan Avishai, la batterie de Ziv Ravitz et la contrebasse de Barak Mori. La musique se déploie, évidente, moirée, lyrique, rejoint parfois l’art de la pastorale avec la flûte traversière pour laquelle Avishai Cohen délaisse, le temps d’une respiration, les sons veloutés de la trompette. Par le biais de l’art, les cendres se réparent, renouent avec les formes oubliées et se transmuent en beauté. L’image du titre, Ashes to Gold, se réfère à l’art japonais du kintsugi qui répare les fragments brisés de la céramique avec de l’or. Alchimie de l’espoir en lutte face aux ombres… 

Avishai Cohen quartet © X-D.R.

Avishai Cohen quartet © X-D.R.

Une mélancolie existentielle se dessine dans cet univers musical dense où l’auditeur se love. En bis, le quartet reprenait deux pièces de son CD Naked Truth, l’Adagio assai du Concerto pour piano en sol majeur de Maurice Ravel (le trompettiste rappelait à quel point il aime cette œuvre, dans la version de Martha Argerich, où l’on retrouve Mozart, Saint-Saëns, du jazz, des thèmes des musiques populaires basques, des spirituals), et The Seventh, composé par sa fille encore adolescente, Amalia. Un hymne à la paix…
Le pianiste Yaron Herman venait lui aussi en quartet avec à ses côtés, le saxophoniste Francesco Geminiani, le contrebassiste Damien Varaillon et le batteur Ziv Ravitz, qui accomplissait la performance de deux concerts à la file, ayant accompagné en première partie la musique inspirée d’Avishai Cohen ! Ses complices le taquinaient un peu en le présentant comme le seul à réunir deux cachets pour la soirée ! 

Les neuf compositions originales de Radio Paradise, dernier CD du pianiste qui avait enchanté la scène de la salle Guy Obino en 2023 dans le parcours solo d’Alma (paru en 2022 chez Naïve), ouvrent l’espace mélodique du piano aux notes sensuelles du saxophone. Le souffle humain apporte une dimension supplémentaire au lyrisme des phrasés pianistiques tandis que les rythmes s’immiscent avec un subtil équilibre au cœur des morceaux. Les titres s’enchaînent, voyages qui s’attardent sur Vanya’song et la liberté de Jiyun, se fondent dans la délicatesse de The minute before, en un dialogue nuancé entre piano et saxophone que la batterie réinvente, lumineuse dans Strive. On se laisse envelopper dans les volutes mélodiques avant de sourire à l’humour du bis. La musique est un jeu qui redessine le monde…

Yaron Herman © Rainer Ortag

Yaron Herman © Rainer Ortag

Le jazz hors des sentiers battus

Le jazz quittait les formes « classiques » le second jour du festival, convoquant sur scène le groupe lauréat du dispositif Jazz Migration 2024, Sėlēnę, puis le duo aussi inclassable que virtuose réunissant deux géants, le pianiste Gonzalo Rubalcaba et le mandoliniste Hamilton de Holanda.
Autour du violoncelle et de la voix de Mélanie Badal, la guitare de Blaise Cadenet et la batterie de Mahesh Vingataredy, se déclinait un répertoire poétique de chansons et de mélodies flirtant avec le style manouche et un répertoire arménien inattendu lorsqu’est annoncé que le groupe vient de… la Réunion ! 

Les tonalités acoustiques se mêlent avec talent avec les accents électro. Et l’alchimie fonctionne, puissante jusque dans les fragrances les plus fragiles. Les expériences de chacun des musiciens se mêlent, remodèlent les mélodies, les habitent de nouveaux souffles, parlent des amours, font un détour par un poème « psychédélique », évoquent « la pluie de feu » des nuages qui grondent sur l’Arménie, déroulent des trames hypnotiques, dessinent des « blues de rêve », fusionnent le kochari, danse collective traditionnelle arménienne et les pizzicati du violoncelle en un « Pizzikoch » endiablé… Le public est séduit par la fraîcheur et la vivacité de cette jeune formation à laquelle on souhaite longue vie !

Sėlēnę © X-D.R.

Sėlēnę © X-D.R.

Clou du festival, la rencontre entre Gonzalo Rubalcaba et Hamilton de Holanda s’inscrivait avec élégance dans la démarche de Charlie Free qui se plaît à explorer toutes les formes du jazz.
Entre la figure incontournable du monde jazzique qu’est le pianiste Gonzalo Rubalcaba, remarqué dès ses débuts par Dizzy Gillespie puis Charlie Haden, et le dieu vivant de la mandoline à laquelle il a ajouté deux cordes, Hamilton de Holanda, se tisse une complicité qui permet toutes les inventions et réinventions.

La virtuosité est ici dépassée. Certes, les deux musiciens offrent à un auditoire médusé des pages où piano et mandoline semblent oublier les frontières physiques humaines tant la vélocité de l’un et de l’autre font se confondre les instruments, invraisemblables trémolos, phrasés acrobatiques, gammes démoniaques, mais lorsque chacun se retrouve seul sur scène, les pièces interprétées ne seront pas des démonstrations d’adresse, mais d’une douceur et d’une expressivité touchantes : Gonzalo Rubalcaba reprendra un air composé pour l’anniversaire des dix-sept ans de sa fille, Yolanda, et Hamilton de Holanda une pièce dédiée à son épouse en 2012, « la fleur de la vie ». 


Gonzalo Rubalcaba & Hamilton de Holanda © Dani Gurgel

Gonzalo Rubalcaba & Hamilton de Holanda © Dani Gurgel

La musique explore les tempos de tous les genres, jazz, choro, afro-caribéen, fado, classique (Éric Satie n’est pas loin et Purcell non plus !)…, avec une liberté époustouflante, lyrique, somptueuse, nouvelle et pourtant d’emblée familière, comme soulignant une adéquation idéale au monde. Leur disque, Collab, est « un essai de mettre ensemble des instruments qui pourraient paraître incompatibles » (disent-ils en plaisantant lors du concert). Généreux, le duo reviendra pour plusieurs rappels, adressant un clin d’œil au célébrissime Caravan de Duke Ellington. Sublime tout simplement !

Le Rendez-Vous de Charlie a été joué les 7 & 8 novembre 2025 à la salle Guy Obino de Vitrolles.

 

Albums
Ashes to Gold (ECM/ Universal Music, 2024)
Amb, (MARKOTAZ, 2025)
Radio Paradise (Naïve, 2025)
Collab (Sony Music Entertainment, 2024)

Orner le silence

Orner le silence

Le nouvel opus de Gabriel Sivak, Miniaturias para decorar el silencio, est accessible désormais sur les plateformes de streaming.
« Je venais de publier un album (Danza en las aguas de buriti), une monographie dense où la plupart des pièces sont destinées à de grandes formations instrumentales et vocales, explique-t-il. Dans ce nouveau disque, j’ai voulu faire le contraire : explorer la miniature comme une forme de réinvention. »

Un kaléidoscope d’univers

Les instruments les plus divers et les plus inattendus se succèdent dans la ronde hypnotique de ces miniatures, piano, accordéon, harpe, ondes Martenot, voix, machine d’imprimerie… Le compositeur présente sa démarche : « Dans cet album, l’abstrait et le concret, l’enfantin, l’émotionnel et l’absurde sont combinés par le son : ce matériau puissant que nous utilisons pour décorer le silence. » 
Le travail de Gabriel Sivak s’apparente alors à celui du sculpteur : de la masse du silence il fait émerger les formes sonores. Reprenant les principes du « sonorisme », courant initié par le compositeur polonais Krzystof Penderecki (avec Threnody for the Victims of Hiroshima et le Quatuor à cordes n°1, composés en 1960), Gabriel Sivak peut s’appuyer dans certains passages sur le son pour structurer l’espace, lui accorder un sens. 

Ainsi, le poème d’Apollinaire, Au prolétaire, dit par Jean-Marie Fonbonne, est placé dans l’écrin des sons d’une machine d’imprimerie (l’ensemble fit partie d’une installation sur l’imprimerie, Rivière d’encre, concoctée avec l’historien Serge Grunzinski, le vidéaste Gaston Igounet et le luthier Benoît Poulain, accueillie à la Sorbonne en 2018). 
Tout prend sens dans les créations de Gabriel Sivak : le poème d’Apollinaire se réfère au métier du grand-père du musicien, « imprimeur socialiste en Andalousie, raconte Gabriel Sivak. La machine d’imprimerie qui accompagne la lecture du texte symbolise à la fois la machine qui ne cesse de produire et celle qui nous écrase. C’est un modeste hommage à la classe ouvrière. Au prolétaire faisait partie d’une installation sur l’imprimerie, dans laquelle je mettais en parallèle l’arrivée de l’imprimerie et son impact sur la société de l’époque, avec celle d’internet et son influence sur la société d’aujourd’hui. ».

Gabriel Sivak © X-D.R.

Gabriel Sivak © X-D.R.

Chaque pièce a une histoire différente, certaines clés sont données par le compositeur : « le point de départ a été la peinture. Ensuite, un travail d’écriture et de recherche avec la harpe et les ondes Martenot m’a conduit à un résultat final électroacoustique. C’est dans cette dernière étape du processus que j’ai trouvé la forme des six miniatures. C’est une pièce qui a évolué au fil du temps. » Ce kaléidoscope d’univers est habité par une logique de composition qui lui apporte une unité. Ce fin tissage trouve une cohérence dans le chatoiement de ses différentes formes d’expression. 

 Lumières liquides

On se laisse séduire par Kathakali, une pièce pour piano solo inspirée des rythmiques de tablas (percussion indienne) et jouée par David Kadouch. Les premières notes répétées à la main gauche, comme pour l’introduction d’une danse de Chopin, vite ornées de rêveries ravéliennes à la main droite, scandent un temps ostinato qui se transmue en accords colorés. La partition s’emballe, effectue des retours sur elle-même, amplifie son propos, se heurte à des silences en falaises qui stoppent ses élans, reprend son bourdon rythmique, dessine un paysage de gouttes de pluie lumineuses, s’adosse au vide et renoue avec les récits initiatiques d’une création qui naît du néant, avant que les traits des notes tenues de l’accordéon de Vincent Lhermet poursuivent le chemin dans la série Ultramar, commande de l’accordéoniste.

Les trois mers, « Mer de Célèbes », « Mer de Barents », « Mer de Tasman », sont évoquées par « l’usine onirique » qu’est l’accordéon pour Gabriel Sivak. Puissantes, envoûtantes… tandis que les Miniaturas, semblent naître de chants d’oiseaux, grâce à la harpe de Florence Bourdon et les ondes Martenot de Nadia Rastimandresy. La mezzo-soprano Clémence Vidal se joindra à elles pour Moi baiser jaune de Obaldia. L’orchestre des Petites mains Symphoniques tente de réveiller un éléphant, et la « pièce aléatoire », Liquido, offre au percussionniste Nathan Bedel des pages d’un étonnant onirisme.

Miniaturas para decorar el silencio

Pochette de « Miniaturas para decorar el silencio »/ dessins de Kafka © X-D.R.

La pochette de ce disque « web » est peuplée de dessins de Franz Kafka… étonnements absurdes et pensées suspendues dans les espaces au-delà des mondes…
C’est là sans doute que l’art affirme combien il nous est essentiel !

Miniaturas para decorar el silencio, Gabriel Sivak, format digital

Lune punk et violoncelles

Lune punk et violoncelles

Une lune punk qui s’accorde à la vie d’après, deux duos complices en notes et en poésie… Aurélien Pitavy, directeur de Charlie Free, sait concocter des programmes qui conjuguent virtuosité et lectures neuves du monde. Le 24 octobre dernier, se succédaient sur la petite scène du Moulin à Jazz le Duo Brady et le « tandem » formé par la chanteuse Claudia Solal et le claviériste Benjamin Moussay.

Violoncelles et androïdes

Sortant le violoncelle de son pupitre classique, Michèle Pierre et Paul Colomb, le Duo Brady, l’entraînent dans des univers nouveaux où l’instrument devient élément percussif, guitare, banjo, harpe, contrebasse de jazz… toutes les techniques sont convoquées pour moduler le son, l’étirer, l’assombrir, le rendre métallique, lui donner un phrasé semblable aux stridulations d’insectes stellaires, faire entendre la matière des cordes puis s’envoler en échappées lyriques en longs coups d’archet. Les deux musiciens nous font entrer dans le temps de l’émerveillement, musant entre dystopies et lendemains éblouis de nouvelles ententes.

Si le nom du groupe peut venir de l’adjectif grec « bradus » (βραδύς) signifiant « lent » et correspondre aux extases mélancoliques de ses évasions spatiales, il ne répond en rien aux pulsations rock voire techno qui emportent l’auditoire dans des transes joyeuses. La musique danse et le public aussi.
En fait, le nom du Duo Brady est emprunté au passage parisien dont monsieur Brady était  l’un des fondateurs. Ce passage, situé dans le 10ème arrondissement et construit en 1828, est imprégné des couleurs et senteurs de l’Inde, les deux musiciens s’y donnaient parfois rendez-vous : dans un tel contexte, il n’est guère étonnant que l’évasion vers les ailleurs et les découvertes en soit le thème…
Les titres sont annoncés comme autant de gourmandises, mis en scène dans des scénarii empruntés aux mythologies du futur.

Duo Brady © Zoé Cavaro

Duo Brady © Zoé Cavaro

Ne manquent plus que le Capitaine Solo et Chewbacca dans ces rendez-vous où l’on danse avec des androïdes après avoir bu un verre sur Mars… à bord de la « fusée Merlin 2025 » ses commandants de bord « proposent de décoller pour la vie d’après et observer du hublot le ballet des planètes, de s’immerger dans des histoires sombres où notre monde déraille mais aussi de garder l’esprit de la fête ». L’invention est reine ici, d’une liberté sans limites. Les deux violoncellistes, complices malicieux, font circuler les phrases musicales, les rythmes, se livrent à tous les détournements du classique, du jazz, du rock, de la pop, du contemporain, improvisent, explorent, dessinent des paysages, des scènes aux multiples personnages… « Papillons et galaxies » déploient leurs couleurs et leurs ailes. Et c’est très beau. 

Aux couleurs punks de la lune

En deuxième partie, Claudia Solal et Benjamin Moussay venaient présenter leur dernier CD, Punk Moon. (Lire ici). Les « rivages émotionnels » des diverses pièces de cet opus prennent en live un relief particulier. On prend davantage conscience des acrobaties techniques du claviériste sur son piano préparé, bardé de capacités électroniques. Les sons travaillés, modulés, transformés, offrent à la voix de la chanteuse un cocon subtilement irisé. Sur scène, Claudia Solal est complètement habitée par les sons, les phrasés. Le corps est un instrument vibrant, une respiration qui halète, s’envole, se brise, se nuance, se développe, se condense, se réduit à un fil, s’ouvre, ample, emprunte le ton de la confidence, naturelle, évidente. 
Voyage sensible dans lequel on se love avec délices.

Concert donné le 24 octobre 2025 au Moulin à Jazz, Vitrolles



Le concert a été proposé dans le cadre de Jazz Migration, dispositif d’accompagnement de musicien.ne.s émergent.e.s de jazz et musiques improvisées porté par AJC, avec le soutien du Ministère de la Culture, la Fondation BNP Paribas, la SACEM, l’ADAMI, la SPEDIDAM, le CNM, la SPPF, et l’Institut Français.



Album Duo Brady : La Vie d’après (Le Ponton des Arts, 2023)
Album Claudia Solal & Benjamin Moussay : Punk Moon (Jazzdor Series, 2025)

À venir
Le duo Claudia Solal & Benjamin Moussay se produira le 28 novembre à 20h30 au Petit Duc à Aix-en-Provence