Voyages d’ombres et de lumières

Voyages d’ombres et de lumières

 Le dernier opus du Quatuor Modigliani, composé d’Amaury Coeytaux et Loïc Rio (violons), Laurent Marfaing (alto) et François Keiffer (violoncelle), s’intéresse à deux œuvres de Tchaïkovski, le Quatuor à cordes n° 3 en mi bémol mineur op.30 et le Sextuor à cordes en ré mineur op. 70.
« Si la première œuvre fut enregistrée durant la période du Covid, la seconde en a souffert, il était plus difficile de réunir tous les musiciens, dont Hélène Clément (alto) et Antoine Lederlin (violoncelle). Entre-temps, nous avions réussi à obtenir une bourse pour l’enregistrement de l’intégrale des Schubert, retrouver nos camarades a pris un peu de temps », sourit Loïc Rio. Le CD sort en cette fin d’été comme une page poétique où l’on aime se recueillir après le monument des quinze quatuors à cordes en cinq CDs de Schubert et avant le défi qu’est l’enregistrement des seize quatuors à cordes de Beethoven qui doit débuter cette saison. 

« Les chants les plus désespérés » 

Le très beau livret du disque, rédigé par Melissa Khong, titre « L’infatigable voyageur » pour présenter Piotr Ilitch Tchaïkovski qui « aimait les voyages ». Il paraîtrait que le goût des voyages (le musicien ne cessa d’arpenter l’Europe) était né de la rigueur des hivers moscovites, saisons durant lesquelles il se sentait très isolé. C’est au cours de son sixième voyage à Paris en février 1876, qu’il commença la composition de son Quatuor à cordes n° 3 (il devait l’achever à Moscou). 

Il vient de perdre un ami en la personne du violoniste Ferdinand Laub, premier professeur de violon du conservatoire de Moscou fondé sous la direction de Nikola Rubinstein, premier violon du Quatuor de Moscou (quatuor à cordes de la Société musicale russe) et créateur des deux premiers Quatuors à cordes de Tchaïkovski en 1871 et 1874. Son jeu avait impressionné le compositeur qui écrivit en s’appuyant sur la virtuosité de l’instrumentiste. Le troisième quatuor à cordes est dédié à titre posthume au violoniste. Le mouvement lent de ce quatuor, l’Andante funebre e doloroso, sublime, résonne comme un hommage funèbre à l’ami disparu.

Les Modigliani rendent avec une infinie tendresse ce qu’il y a sans doute de « plus déchirant et de plus désespéré de la vie, lunaire, sombre funèbre » (Loïc Rio) avec une délicatesse et une clarté qui subjuguent l’auditeur. 

Quatuor Modigliani © Jérôme Bonnet

Quatuor Modigliani © Jérôme Bonnet

La mélancolie de l’Andante sostenuto colore de ses accents douloureux la valse triste de l’Allegro tandis que le Scherzo semble être l’écho nostalgique de bonheurs anciens. La simplicité du célèbre Andante funebre précède la fougue du Rondo final qui célèbre la vie avec une palette expressive et éclatante. Le foisonnement de l’œuvre dessinée « comme un grand roman russe » prend un relief particulier sous les archets du Quatuor Modigliani qui nous fait entrer en état de grâce.

Nostalgie heureuse

Loïc Rio expliquait à propos du rapprochement des deux œuvres de Tchaïkovski combien il permettait d’aborder les extrêmes : « le côté le plus déchirant, le plus désespéré et le plus heureux de la vie par le biais d’une écriture tour à tour sombre, funèbre et solaire. Le « Souvenir de Florence » cultive lui-même une certaine ambigüité : il y a l’évocation du bonheur florentin, sa nostalgie, mais elle est heureuse, car elle est doublée du plaisir de se retrouver à la maison. » Les six lignes mélodiques s’entremêlent avec une vivacité qui emprunte au souffle d’un orchestre et pourtant sait aussi garder l’intimité chambriste où se détachent les voix solistes. Tchaïkoski disait à son frère « il faut six voix indépendantes et homogènes. C’est incroyablement difficile ! ».

L’équilibre de la pièce, unique sextuor de Tchaïkovski, permet l’expression d’une joie lumineuse. Lorsque le compositeur se rend pour la première fois à Florence, en 1878, grâce à la générosité de sa bienfaitrice, Madame von Meck, il lui écrit : « Comme Florence est une ville chère à mon cœur. Plus vous y habitez et plus vous vous y attachez. Elle n’est pas une capitale bruyante dans laquelle vos yeux ne savent plus où se poser et qui vous épuise par son agitation. En même temps, il y a tant de choses d’intérêt artistique et historique qu’il n’y a aucune chance de s’y ennuyer ». En 1890, Tchaïkovski retourne dans sa « ville de rêve » et y amorce son sextuor qui sera achevé en Russie en 1891. Les Modigliani et leurs deux complices suivent les indications du compositeur : « le premier mouvement doit être joué avec beaucoup de passion et d’entrain, le deuxième chantant et le troisième facétieux, le quatrième, gai et décidé ». 

Tchaïkovsky / Modigliani / Label mirare

Le sextuor réuni sous le label Mirare en offre une interprétation mémorable où intelligence de la partition et exécution nuancée et sensible enchantent au premier sens du terme, donnant à entendre l’atmosphère de la capitale toscane et les réminiscences des danses russes jouées à la balalaïka.
Si les musiciens du Quatuor Modigliani n’étaient pas aussi modestes et emplis d’humour, ils pourraient plagier Tchaïkovski qui, toujours très sévère et critique envers ses compositions, affirmait à propos de cette œuvre « quel sextuor ! Et quelle fugue à la fin ! C’est un plaisir. C’est effrayant à quel point je suis content de moi ! ».
Une pure merveille à écouter en boucle !

Tchaïkovsky, Quatuor à cordes n° 3/ Souvenir de Florence, Quatuor Modigliani, Hélène Clément, Antoine Lederlin, Label MIRARE
(sortie le 19 septembre 2025)

 

À noter :
Antoine Lederlin joue un violoncelle de Matteo Gofriller (1722) gracieusement prêté par Merito String Instruments Trusts Vienna.
Hélène Clément, pour cet enregistrement, un alto italien de 1843 qui a appartenu à Britten et Bridge et qui lui est prêté généreusement par la fondation Britten Pears Arts.
Amaury Coeytaux joue un violon de Guadagnini de 1773
Loic Rio joue un violon de Guadagnini de 1780
Laurent Marfaing joue un alto de Mariani de 1660
François Kieffer joue un violoncelle de Matteo Goffriller « ex-Warburg » de 1706

Les vertiges de l’âge de raison (2&3)

Les vertiges de l’âge de raison (2&3)

 La deuxième soirée du Blues Roots Festival mettait en avant deux têtes d’affiche féminines (sur les six concerts du festival, quatre étaient menés par des femmes, cependant, aucun accompagnateur n’était accompagnatrice) de premier plan, toutes deux porteuses d’un discours humaniste et féministe. 

Hymne à la liberté

« On n’est pas là pour jouer le blues, mais pour vivre libres ! » lançait en introduction Véronique Gayot. Et quelle liberté ! Entourée de ses musiciens, tous plus virtuoses les uns que les autres, Yannick Eichert (guitare), Jérôme Spieldenner (batterie), Jérôme Wolf (basse) et Alexandre Logel (claviers), elle réinvente tout un monde par sa voix rocailleuse et fabuleusement travaillée : aigus, graves, tout est habité par une puissance organique qui pulse les rythmes blues, rock, boogie, avec une intensité rare. Il y a l’exigence d’une Janis Joplin dans cette force qui s’appuie sur la fragilité d’une âme mise à nu.  

D’abord, hommage est rendu « à toutes les big black mamma » qui ont ouvert la voie. On voyage dans l’histoire du blues, le vrai, le lourd, comme on l’aime, (Swing down ) avec un son qui bouge les tripes, mène à The Revolution, raconte des histoires où s’affirme  I’m not a fool in the air, où l’esprit de Woodstock renaît avec ses amitiés, ses enthousiasmes pour Jimi Hendrix, Jo Cocker… l’orgue Hammond n’est pas sans rappeler Rhoda Scott, quelques notes d’harmonica nous plongent dans les grands espaces texans. Un détour par les amours (« parfois si complexes, mais comment s’en passer ? ») « enflamme » la salle avec le génial Dynamite and Gasoline émaillé de riffs impossibles.

Blues Roots Festival © François Colin - Ville de Meyreuil

Véronique Gayot / Blues Roots Festival © François Colin – Ville de Meyreuil

En effet, « il n’y a aucun autre endroit où l’on voudrait être » (Ain’t no place) que face à cette scène du festival tandis que la silhouette de la Sainte Victoire est désormais absorbée par l’ombre et que la foule entière est prise dans une même respiration. En bis, Véronique Gayot offrira un solo sur une guitare Cigar Box (à l’origine elle était fabriquée avec une boite de cigares) avec de superbes slides au bottleneck, avant d’être rejointe par ses complices. Actrice, tout autant que musicienne, elle habite la scène avec une impressionnante virtuosité. L’entracte était plus que nécessaire pour avoir envie de passer à un autre concert !

La Terre comme un parterre magnifique

The crazy girl is in town!” sourit Justina Lee Brown en entrant sur scène.  “I on my way to you” met tout le monde debout. La jeune chanteuse arpente la scène, danse, réitérant les performances d’un Johnny Clegg, animée d’une énergie qui fusionne musiques et propos humanistes. « Chaque humain est un être humain qui a le droit de vivre en paix et en sécurité ». Véritable citoyenne du monde, cette native du Nigéria vit désormais en Europe.

Peu importe les pays ou les frontières, il n’y a qu’une Terre « bénie de l’univers et nous aussi avec toutes nos races comme des fleurs différentes pour un parterre magnifique » !
Le récital accompagné de Luis Cruz (basse), Carlo Menet (guitare), César Correa (claviers), Christian Bosshard (batterie) et David Stauffacher (percussions) résonnent les accents du blues, de la soul, du rock, du jazz, des airs venus d’Afrique, portés par une voix large et vibrante qui n’hésite pas à se remémorer les violences subies afin qu’elles cessent pour tous.
L’amour, la vie, les luttes ne sont pas simplement des sujets de chansons mais accordent une vitalité neuve et une universalité à des textes profondément vécus et incarnés.
Justina Lee Brown terminera la soirée par un titre de son dernier album, Black and White, narguant les oppositions binaires par des mots et des rythmes d’un raffinement complexe et puissant.

Blues Roots Festival © François Colin - Ville de Meyreuil

Justina Lee Brown / Blues Roots Festival © François Colin – Ville de Meyreuil

Après la pluie !

Les oiseaux météorologues de mauvais augures ont eu beau prédire, la pluie du samedi s’est arrêtée une heure avant le début des deux derniers concerts, et le Blues Roots festival qui affichait complet a pu faire entendre les deux dernières pépites de sa programmation.

Au fond d’une bouteille

Dans l’une des chansons de son album, Drifter, At the bottom of a bottle, Jovin Webb décline sur un éblouissant tempo de blues une poésie que porte sa voix, rauque à souhait, et ses intermèdes à l’harmonica.  

Don’t know where I’m goin’ / Don’t know where I’ve been / (…) Take a shot for pain / When the sun goes down/ (…)/ I’ll go way down / At the bottom of a bottle / That’s where I’ll be hangin’ round”. Il y a quelque chose des élans des prédicateurs des églises de Louisiane dans sa manière de se présenter, d’interpeler le public, de le séduire par ses interprétations, ballades émouvantes, récits de vie, d’une Amérique qui est aussi une inépuisable source de mythes contemporains, humus d’un art qui s’intéresse au quotidien, aux racines populaires. Aux côtés de cet immense mélodiste, les guitares de Laine Treme et Tim Marchand, les claviers et la trompette de Ross Hope, la basse de Miguel Hernandez et la batterie de Christopher Earl Lee s’harmonisent avec virtuosité, épousant les rythmes des trois « piliers » du concert, qui seront scandés par les spectateurs, « Blues, Soul and Rock and Roll ! ».  

Blues Roots Festival © François Colin - Ville de Meyreuil

Jovin Webb / Blues Roots Festival © François Colin – Ville de Meyreuil

Et si le chanteur affirme « I’m a broken man » et « don’t know where I go », on le suit dans tous ses voyages, lui qui dit si bien aimer aimer… Le public a des envies de danser, de s’attendrir et de sourire « After rain ». C’est un sommet !

Introspection espiègle

Il fallait bien la venue de Jackie Venson et de son batteur aveugle, Rodney Hyder pour transformer la scène et la rendre tout aussi géniale. La jeune chanteuse nous parle d’amour avec son dernier opus, The Love Anthology, mais puise dans le foisonnement de son répertoire pour livrer un aperçu de son immense talent.

En fantastique touche à tout, elle marie avec une indicible fraîcheur les univers du jazz, de la pop, du funk, du rock, de la soul et bien sûr du blues. Chaque morceau ou presque est complété par des « jams » qui reprennent des suites d’accords de la pièce interprétée et servent de base d’improvisation.
L’artiste garde de sa formation de piano classique le goût des claviers et se sert de loops préenregistrés dans un avatar d’elle-même qu’elle a surnommé « Jackie the Robot».
Jonglant entre une voix naturelle et une voix modifiée par l’électronique (un peu comme Daft Punk), la major de sa promotion en composition et production studio en 2011 au Berklee College of Music,  solaire, avec son irrésistible sourire, est d’une redoutable efficacité.
Son phrasé particulier suit parfois note à note la guitare et s’envole en ornementations qui sont une véritable signature du style de Jackie Venson. Hypnotique!

Blues Roots Festival © François Colin - Ville de Meyreuil

Jackie Venson / Blues Roots Festival © François Colin – Ville de Meyreuil

Décidément le Blues Roots festival collectionne les pépites ! Rendez-vous est déjà pris pour l’an prochain !

Concerts donnés les 12 & 13 septembre 2025 au domaine de Valbrillant dans le cadre du Blues Roots Festival de Meyreuil

Les vertiges de l’âge de raison (1)

Les vertiges de l’âge de raison (1)

En trois soirées et six concerts, la septième édition du Blues Roots Festival de Meyreuil a rempli ses promesses.
Deux concerts se succédaient tous les soirs, déclinant chacun un univers particulier. Chaque spectacle semble être le plus incroyable, le plus exceptionnel. On se laisse emporter par les voix, les instruments, leur inventivité, leur capacité à renouveler le genre du Blues, le croisant avec le rock, la soul, multipliant les géographies musicales, passant en Louisiane, en Virginie, au Texas, au Nigéria, en Alsace avec des phrasés berlinois… Le blues prend alors une dimension universelle où se disent la vie, les notations du quotidien comme les grands thèmes politiques au sens noble du terme. Une mémoire profonde se tisse à la modernité et le résultat est aussi varié que puissant. Le public n’est pas dupe, qui vient, chaque année, plus nombreux. L’édition 2025 a joué à guichets fermés, réunissant sur les trois soirées plus de 3000 spectateurs. 

 Soir I

 Le Pitchoun

En ouverture, place au jeune Mathias Lattin qui a préféré la musique au basket et n’a pas suivi les traces de son grand-père, David « Big Daddy », NBA Hall of Famer, et a remporté en 2023 l’International Blues Challenge à Memphis, le plus jeune à gagner cette récompense depuis sa création !

Le « pitchoun » (23 ans) de la programmation, ainsi le présenta André Caboulet, directeur artistique du festival, étonnait par la maturité et la richesse de son jeu qui fit dire au guitariste D.K. Harrell qu’il le considérait comme « le Frank Zappa du Blues ».
Le concert était construit autour de chansons de son premier album, UP NEXT qui se moque des frontières du blues et lorgne du côté des musiques afro-américaines et de son deuxième opus dans un esprit voisinant davantage avec la soul.
Les influences de Wes Montgomery, George Benson Albert King sont sensibles dans l’approche du jeune musicien aux solos ébouriffants.
La main gauche s’échappe du manche de la guitare semblant découvrir d’autres harmonies, ou s’en dégage comme si les cordes étaient devenues brûlantes… 

Mathias Lattin / Blues Roots Festival © François Colin - Ville de Meyreuil

Mathias Lattin / Blues Roots Festival © François Colin – Ville de Meyreuil

Riffs agiles, fantastiques pianissimi dans les aigus, la virtuosité de l’instrumentiste accompagné par Jesse Gomez à la basse et Nicholas Andres à la batterie, rejoint celle du chanteur qui avec naturel parle du quotidien et des tribulations amoureuses (comme dans le magnifique Who’s been loving on you).  Puis, à la suite d’envolées virtuoses, d’amples accalmies laissent un rythme de blues émerger du silence et c’est très beau.

 Girly

Avec sa guitare au corps rose et au manche doré, Sue Foley pourrait apparaître comme un résumé de la frivolité et de la mièvrerie. Il n’en est rien ! D’abord sa guitare est une Fender Telecaster rose cachemire lorsqu’elle ne joue pas en solo sur une guitare flamenco mexicaine fabriquée à la main, et cet instrument est doté d’une voix qui duettise avec celle de la chanteuse en superbes respirations lyriques. 

Multi-primée, elle a conçu un nouveau recueil, One Guitar Woman :A Tribute to the Female Pioneers of Guitar, nomminé aux Grammy Awards 2025. Elle y rend hommage aux femmes pionières de cet instrument, telles Maybelle Carter, Sister Rosetta Tharpe, Ida Presti ou Lydia Mendoza. Son prochain livre (non seulement Sue Foley est une musicienne hors pair mais elle est aussi une universitaire, titulaire d’un doctorat en musicologie de l’Université York), Guitar Women : Conversations with the Heroines of Guitar (Sutherland House, 2026) évoque ses entretiens avec des guitaristes avant-gardistes. 

Sue Foley/ Blues Roots Festival © François Colin - Ville de Meyreuil

Sue Foley/ Blues Roots Festival © François Colin – Ville de Meyreuil

« Nous avons toujours été là, explique-t-elle, maintenant, nous le revendiquons ». Époustouflante d’énergie, conjuguant douceur et flamboiements avec une sorte d’espièglerie fine, elle entraîne ses complices, Jon Penner (basse), Chris Hunter (batterie) et Reo Casey (guitare) dans de fantastiques effervescences où le bonheur de la musique est palpable.

                                                                                                                                Concert du 11 septembre 2025 au Domaine de Valbrillant dans le cadre du Blues Roots Festival Toutes les photos sont signées © François Colin – Ville de Meyreuil 

Choisir l’émerveillement

Choisir l’émerveillement

Le dernier livre de la poète, médecin, écrivain, Barbara Polla, Manifeste pour un érotisme existentiel / Poétiser le réel, est le résultat d’une collaboration fructueuse avec Véronique Caye, metteure en scène, vidéaste, artiste, écrivain et photographe.
Le titre de cet essai fait bien sûr écho à l’ouvrage de Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme (conférence donnée en octobre 1945 à Paris et dont il est le compte-rendu). Entre les deux, subsiste la valeur de texte fondateur, une réflexion sur les grands principes vitaux. Pour Sartre, « l’homme est condamné à être libre » puisque « l’existence précède l’essence », et la responsabilité de chaque être humain est absolue, le choix de chacun déterminant le choix d’une forme de l’humanité : en me choisissant, je choisis l’homme (au sens d’espèce humaine). Le résultat est une angoisse existentielle indissociable de toute action. 

Cette angoisse est totalement dépassée dans l’essai de Barbara Polla et Véronique Caye. En trois mouvements encadrés d’un prélude et d’un épilogue, elles explorent une autre manière d’appréhender l’existence et le vivant. La partition est musicale à plus d’un titre : l’écriture, rapide, incisive, resserrée sur des phrases brèves alliant goût de la formule et affirmation universelle, sait aussi manier d’amples envolées fortement scandées ; le fait de commencer par un Prélude pour un tel texte renvoie à l’œuvre symphonique que Debussy composa sur les vers de Mallarmé, Prélude à l’Après-midi d’un faune. Le poète y notait « Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre, / Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure ; / Et notre sang, épris de qui le va saisir, / Coule pour tout l’essaim éternel du désir ». 

Véronique Caye / Horizon © Véronique Caye

Véronique Caye / Horizon © Véronique Caye

Et de désir il est question, moteur absolu du monde : « l’érotisme existentiel cultive l’énergie érotique » (Prélude). Le texte débute par un axiome : « l’érotisme existentiel est un manifeste pour enchanter le réel. Il consiste à transposer le désir érotique dans chaque instant de la vie quotidienne. » Cela étant posé, se déploient les principes qui en découlent.
Chaque mouvement est divisé en courts chapitres dont les accroches dessinent une progression fluide où la vie et l’art tissent des architectures indissociables où la question essentielle est de « poétiser le réel », sous-titre de l’ouvrage.
La progression du texte s’orchestre entre la théorisation et la pratique, s’intéressant aux individus, à leur situation dans la société et le monde en une approche politique au sens premier du terme, sans jamais être dogmatique.

L’érotisme de cet essai ne renie pas le sexe, mais le dépasse en le transposant « dans chaque instant » du quotidien, le transforme en puissance humaine, politique et poétique. La poésie première en devient la référence : Le Cantique des Cantiques, le poème d’amour du Roi Salomon pour la reine de Saba, inspire de larges pans de cette réflexion sur l’être, implique le « va vers toi-même », clé de l’altérité. Au statique « connais-toi toi-même » inscrit sur le fronton du temple de Delphes, et repris par Socrate, répond le mouvement. L’immobilité méditative du sage se transmue en force vitale et en action.

Véronique Caye / Horizon © Véronique Caye

Véronique Caye / Horizon © Véronique Caye

Les sens n’entrent pas dans le « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » rimbaldien mais participent à une communion avec le réel. Le corps est Le lieu par excellence de la réalisation de soi, de l’autre, vulnérable, fragile, multiple et singulier : « J’existe et je suis un corps au monde, un corps dans le monde ». Et, s’il n’est pas de « conte de fées », la magie de l’instant gidien permet de développer une vision qui réconcilie matérialisme et mysticisme en un même mouvement.
L’érotisme existentiel s’exprime ainsi au cœur de toutes les sphères du vivant, en une vision qui tient compte des êtres, de leur environnement, de leur relation aux autres et au monde.

Pas de « bisounours » non plus, les remuements de la planète, les conflits, les horreurs, ne sont pas édulcorés, les tyrannies sont refusées, combattues, la capacité de dire « non » est autant revendiquée que l’adhésion à la vie et à ses beautés.
Il est alors nécessaire de « choisir la beauté, qui nous sauve du néant et de l’absurdité ; choisir l’émerveillement, qui devient respect et reconnaissance devant ce qui est ». Il ne faut pas songer qu’il aurait une faute de frappe dans les virgules placées avant les relatives (« la beauté, qui… »), l’ensemble du texte est écrit avec trop de raffinement pour cela, mais une intention soulignée, la proposition relative endosse ici une valeur circonstancielle que le lecteur est libre de déterminer.

Barbara Polla & Véronique Caye © X-D.R.

Barbara Polla & Véronique Caye © X-D.R.

En une bonne cinquantaine de pages, ce court essai pose les fondations d’une philosophie lumineuse qui redéfinit la place de l’être humain dans sa relation au monde. Il n’est pas de page, de paragraphe, de ligne sur lesquels on ne peut s’arrêter, revenir, réfléchir, trouver des correspondances. Dans cette densité stimulante, se dessinent une ouverture poétique, consciente dans son acceptation du réel et des choix et une conception forte du monde et de la vie. Incontournable !

Manifeste pour un érotisme existentiel /Poétiser le réel, Véronique Caye et Barbara Polla, éditions BSN Press, collection verum factum.

Récréations de l’esprit

Récréations de l’esprit

Il y a un plaisir particulier à retrouver la claveciniste Céline Frisch en solo. Certes, ne boudons pas celui de l’écouter en formations à géométrie variables dont l’assemblage est toujours dosé avec justesse, mais l’écoute sans mélange de cette musicienne reste un plat de fin gourmet !
Rares sont les interprètes à savoir tirer de l’instrument à cordes pincées qu’est le clavecin autant de nuances ! Dans son dernier opus, Céline Frisch s’attache aux Partitas, ce recueil de six suites composées par Jean-Sébastien Bach entre 1726 et 1731.  

Il « a la quarantaine bien sonnée lorsqu’il publie, à ses frais, son Opus 1», explique Nicolas Derny dans son intéressante présentation contenue dans le livret du CD, présentation qu’il titre « Gemischter Stil ». Ce « style » musical « mixte » ou « mélangé », selon les traductions, a fleuri en Allemagne pendant la période baroque. Les grandes tendances musicales en vogue en Italie et en France influencent les musiciens allemands qui ne négligent pas certains emprunts et expérimentent ces apports nouveaux. 

Céline Frisch © X-D.R.

Céline Frisch © X-D.R.

Jean-Sébastien Bach s’est plu à explorer les danses caractéristiques du « style français » et ses ouvertures rythmiques.  C’est avec naturel que ces éléments se mêlent dans la musique de Jean-Sébastien Bach.
Les six suites ou « partitas » de Bach constituent le premier de ses recueils des Clavierübung (exercices de claviers). Le foisonnement inventif de ces partitions permet d’arpenter une palette colorée et une variété rythmique rares. Le jeu de Céline Frisch épouse les méandres mélodiques, les contrepoints, les danses, gigues vigoureuses aux effluves de folklore, sarabandes dont la solennité a du mal à faire oublier le caractère espagnol endiablé de leurs débuts hispaniques, allemandes aux atmosphères contrastées, courantes, gavottes, passepied, menuet (danses françaises désignées sous l’appellation générique de « galanteries »)… les lie aux passages plus « savants » que sont les ouvertures, les airs, les toccatas, les scherzos. 

Rien ne semble échapper à la fantaisie du compositeur qui trouve dans ces pièces aux origines multiples un terrain de jeu aux infinies possibilités.
La clarté de l’approche des morceaux fait entendre avec une sorte d’évidence la partie interprétée par chaque main. On a l’impression de lire les partitions, de les comprendre. « Tout en explorant les possibilités de chaque danse pour en repousser les limites, Bach décline une intense palette expressive, de la tendresse la plus désarmée à la détresse la plus poignante, en passant par la joie bondissante », explique Céline Frisch en introduction. Quel bonheur aussi de jouer sur la copie enfin reçue du clavecin Christian Vater de 1738 exposé au Musée des Instruments de Nuremberg, méticuleusement travaillée et ornementée par le facteur italien Andrea Restelli ! 

Céline Frisch © X-D.R.

La joie de l’interprète est sensible : accord subtil entre des pièces, l’instrument et la sensibilité de la pianiste…
Le velouté qu’elle réussit à apporter à l’instrument, l’ampleur sonore, la délicatesse de l’ensemble, séduisent. Sa connaissance fine de l’œuvre du Cantor qu’elle fréquente depuis l’adolescence contribue à la justesse de ses interprétations et au tissage précis de son jeu qui a l’aisance d’une pratique familière.
Qui a pu penser que le clavecin était monotone et lissé par un son aigrelet ? Ici, on est emporté par un esprit d’une vivacité qui ne s’appesantit jamais et se pare d’un inimitable moelleux. Quelle leçon lumineuse d’interprétation !

Bach/ Partitas, Céline Frisch, Outhere MUSIC

Céline Frisch © X-D.R.

Céline Frisch © Jean-Baptiste Millot