Plus de trois cents personnes en liste d’attente, des gens qui demandent une place quel que soit le prix… le Grand théâtre de Provence était pris d’assaut samedi 7 octobre comme les jours précédents. Tout le monde voulait assister aux premières mondiales de la dernière création d’Angelin Preljocaj, Soulèvement.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette œuvre n’est pas née opportunément au moment des manifestations lycéennes de ces derniers jours, mais a été mûrie au long des deux dernières années. La concomitance entre sa création et les évènements de la rue participe d’un air du temps époustouflant. L’artiste semble être (il l’est absolument!) intimement lié aux mouvements des âmes de son époque et en épouse les révoltes avec toute la pertinence de son art.
« De l’Antiquité jusqu’à ce jour, en passant par l’époque des Lumières, l’histoire est jalonnée de ces soulèvements sporadiques, alimentés par un rêve, une utopie, mais le plus souvent par une nécessité vitale. Cette énergie brute, ce mouvement des corps qui se dresse comme une digue et bouge comme un vol d’étourneaux qui se désagrège pour se reconfigurer plus loin, cette beauté sauvage nourrie par l’énergie du désespoir et qui rêve de déclencher l’étincelle du renouveau, je voudrais la faire circuler comme une joie dans les corps. » explique le chorégraphe dans sa note d’intention. Il signe ici une « danse du soulèvement » emplie de colères, d’espoirs, d’énergie, véritable ode aux forces d’une jeunesse qui n’abandonne pas.
En une vingtaine de tableaux, il parcourt le monde, et chacun, selon ses attentions, peut y voir les révoltes iraniennes, les mouvements de mai 68, la mécanisation à outrance qui esclavagise dans ses rouages venus des Temps modernes de Chaplin, les actions des Femens, les récentes manifestations lycéennes. Comment ne pas faire de rapprochement lorsqu’une jeune femme s’effondre dans les bras de ses pairs comme ce lycéen qui, frappé par un tir en pleine tête, a perdu un œil?
Visionnaire, l’artiste donne une lecture du monde dans sa cruauté et ses résistances, dans la force des combats où se forge une humanité sans cesse renouvelée, éprise de liberté. Les corps reflètent les tensions, les espérances, la dualité primaire d’éros et thanatos.
Tout débute dans une pénombre peuplée de percussions sourdes. Les jeunes gens apparaissent les uns après les autres sur le plateau. Peu à peu leur démarche désabusée s’organise, pulsée par l’énergie du groupe, offrant de superbes ensembles, chacun trouvant sa justification et ses gestes par rapport aux autres. Le mouvement unit les êtres qui puisent dans la force commune déployée leur propre détermination. Le collectif refuse, lutte, affronte l’injustice, la rétorsion sans jugement. Les solos, d’une précise élégance, semblent tout à tour apporter un commentaire personnel à l’action générale, apartés subtils qui distillent un art de la nuance où l’on pourrait ne voir qu’un monolithe.
La douceur qui répare les femens coiffées de couronnes de fleurs répond avec pertinence au tabassée inique qu’elles viennent de subir. Émergent aussi les couples, pas de deux sublimes où les danseurs trouvent une expressivité puissante. Comment résister au duo somptueux des deux amoureux qui se détachent de l’animation de la foule à l’instar de la célèbre scène où, durant le bal, Tony et Maria se découvrent dans West Side Story?
Les projections sur le mur de fond de scène (Nicolas Clauss) n’occultent pas ce qui se passe sur scène, mais apportent leur transcription poétique en ombres mouvantes, manifestants qui fuient ou se précipitent, mains superbement orchestrées en bouquets, roues dentées de la machine qui broie ceux qui la servent… le tout est magnifié par les musiques d’Irène Drésel qui jouent entre rythmiques urgentes et instants oniriques planants.
Les douze danseurs d’Angelin Preljocaj (ne résistons pas au plaisir de les citer tous! Paul-David Gonto, Afonso Gouveia, Verity Jacobsen, Florette Jager, Beatrice La Fata, Yu-Hua Lin, Théa Martin, Florine Pegat-Toquet, Romain Renaud, Mireia Reyes Valenciano, Valen Rivat-Fournier, Leonardo Santini) évoluent avec une éloquente justesse maintenant une tension sans faille jusqu’au tableau final qui fait se lever d’enthousiasme la salle comble du GTP.
Soulèvement s’affirme déjà comme une œuvre marquante de notre première moitié du XXIème siècle, déclinant la poésie des révolutions et des idéaux, appuyés sur la fraternité, la sororité, l’amour de la liberté et de sa nécessaire défense.
Spectacle donné en premières mondiales au GTP d’Aix-en-Provence du 7 au 10 octobre 2026
Soulèvement sera dansé au Théâtre de la Ville- Sarah Bernhardt à Paris du 22 octobre au 7 novembre 2026
Photographies © Didier Philispart



