En ouverture de saison, Charlie Jazz faisait une incursion saisissante au cinéma Les Lumières de Vitrolles, couplant film et concert. Et quelles œuvres!

Le passionnant documentaire Soundtrack to a coup d’État du réalisateur belge Johan Grimonprez, réalisé uniquement à partir d’archives dont certaines inédites, nous raconte les diverses étapes et ramifications qui conduisirent à l’assassinat de Patrice Lumumba, premier Premier ministre de la République du Congo (juin à septembre 1960). Un tissage serré d’images, d’extraits de discours, d’interventions, d’entretiens, de scènes de rue, de journaux télévisés, se voit rythmé par des extraits musicaux qui servent de trame :une phrase s’interrompt, puis reprend quelques images plus tard, enrobant les faits d’un sens nouveau.

Une modulation s’étire, une expression se déploie… le silence qui souligne les traits du visage d’Armstrong en train de jouer de la trompette bouleverse. Une douleur sourde (sans jeu de mot) transparaît alors, image symbolique des tragédies. Les paroles des responsables politiques sont croisées avec les faits qui les contredisent cruellement. La guerre froide sous-tend les évènements. On entend les présidents des États-Unis, les ministres belges, le roi de la Belgique, les dirigeants du Congo, on assiste à des interventions à l’ONU, on voit la nationalisation du canal de Suez par l’Égypte, la création du mouvement des pays non-alignés (le 19 juillet 1956 par la déclaration de Brioni), par Nasser, Tito, Soekarno et Nehru, visant à se protéger des influences des États-Unis et de l’URSS qui cherchaient à les impliquer dans la guerre froide. L’atrocité de la décolonisation du Congo est « justifiée » par les richesses du pays, avec ses sous-sols riches en uranium qui attisent toutes les convoitises.

Et le jazz dans tout cela? Louis Armstrong, nommé ambassadeur du jazz, est envoyé en tournée au Congo par les États-Unis. Sous le côté triomphal et bon-enfant de cette venue accueillie par les personnalités officielles du pays, parfois en costume traditionnel. À Léopoldville, c’est la chanson composée pour lui par Joseph Kabasele, dit le « Grand Kallé » qui lui est jouée: « Réjouis-toi,/ Le destin (Dieu) a voulu que tu visites le pays de tes amis/ Le nôtre est au cœur de l’Afrique nommé le Congo/ Armstrong,/ Ailleurs, tu es appelé Satchmo/ Au Congo, nous te surnommons Okuka Lokolé « .

Il ne sera pas le seul, le ministère des affaires étrangères américain a aussi diligenté en « ambassadeur culturel des États-Unis » Benny Goodman, Dizzie Gillespie, Nina Simone ou Duke Ellington. Ces « ambassadeurs de la note bleue » se rendront compte bien plus tard comment ils ont été utilisés, masquant par leur présence chaleureuse les agissements de la CIA et le coup d’état qu’elle organisa alors. En parallèle, la figure de Malcom X se dessine, accusant les États-Unis devant l’ONU. Le bloc afro-asiatique fait adopter une résolution pour la décolonisation totale et immédiate dans le monde entier sur une première proposition de Nikita Krouchtchev, alors secrétaire général du PCUS le 23 septembre 1960. Une session du Conseil de sécurité de l’ONU sera interrompue par la chanteuse Abbey Lincoln et le batteur Max Roach, tous deux militants des droits civiques, en février 1961 pour protester contre l’assassinat de Lumumba.

Bref, la folle complexité géopolitique de cette période est rendue avec une sobre efficacité, les « notes bleues » prennent aussi de curieuses résonances et nous poussent une fois de plus à analyser les relations parfois troubles entre la culture et le pouvoir.

Looking for Mingus

S’il n’est pas allé au Congo, Charles Mingus a lui aussi fait partie des « Jazz Ambassadors » dont les tournées étaient organisées par le gouvernement américain jusqu’à la fin des années 1970, afin d’appuyer son rayonnement international. Son concert de 1974 au Festival international de Baalbek au Liban en est un bel exemple. Le reliant au film projeté en salle, il y a tout de même Congo Blues qu’il enregistra au début de sa carrière en 1945 avec le groupe Red Norvo où l’on comptait le saxophone alto de Charlie Parker et la trompette de Dizzy Gillespie…

Le quartet Looking for Mingus (Jean-Charles Richard au saxophone baryton, Manu Codjia à la guitare électrique et Christophe Marguet à la batterie) réuni autour du saxophone alto de Géraldine Laurent venait rappeler la magie de la contrebasse de Mingus… sans contrebasse! Réarranger les thèmes du répertoire ne signifie pas les copier! Si le célèbre contrebassiste fait partie des plus prolifiques compositeurs de l’ère be-bop, son approche est liée à sa capacité de multiinstrumentiste, il étudia le trombone, le violoncelle puis la contrebasse à laquelle il appliqua nombre des techniques du violoncelle (dans son autobiographie, Moins qu’un chien (Beneath the Underdog) il raconte comment il a dû abandonner le violoncelle pour la contrebasse: le clarinettiste Buddy Collette lui aurait affirmé : « si tu veux jouer, joue d’un instrument de Noir. Tu ne feras jamais claquer un violoncelle, Charlie, alors apprends à jouer la basse et joue slap ! »)

Looking for Mingus / Charlie Free / CInéma Les Lumières Vitrolles © MC

Ainsi, le saxophone baryton de Jean-Charles Richard semble, en ouverture du concert, jouer la ligne d’une contrebasse sur laquelle le saxophone alto de Géraldine Laurent amorce les premières notes d’un rêve qui ne s’arrêtera qu’au bout des rappels enthousiastes d’une salle de cinéma comble. Après un Farewell, farewell qui muse entre unissons et contrepoints, se déploie la nostalgie douce amère de Better get it in your soul, puis Duke Ellington’s Sound of Love, composition sublime que Mingus écrivit en hommage à un musicien dont la première écoute eu sur lui l’effet d’une révélation. La souplesse et la fluidité du jeu, les échanges de rôle entre les deux saxophones, prenant tour à tour la rythmique ou la mélodie, transportent l’auditoire.

Looking for Mingus / Charlie Free / CInéma Les Lumières Vitrolles © MC

En une mise en abîme des regards des musiciens sur leurs aînés, seront revisités Goodbye Porkpie Hat composé pour le saxophoniste Lester Young, Reincarnation of a lovebird pour Parker. Les rythmes sont là bien sûr, soutenus avec brio par la batterie et la guitare, mais un indéniable lyrisme lie le tout en poésie subtilement distillée au fil des morceaux. La virtuosité des solos apparaît alors non comme une danse éprise d’elle-même, mais découle naturellement d’une volonté expressive déclinant les élans d’une pensée qui se délie dans les volutes des souffles. concert aérien et fortement ancré, quel pari! Et quelle réussite!
En bis, la liberté jubilatoire des instrumentistes s’offrait le luxe d’un nouveau morceau: « nous ne lavons joué qu’une fois, d’où le bruit des partitions! Il sera dans le prochain disque à paraître en février prochain » sourit Géraldine Laurent. Un rayon de soleil!

 

Projection et concert donnés le 3 octobre 2026 au Cinéma Les Lumières de Vitrolles dans le cadre de la programmation de Charlie Jazz.

Photographies © M.C. 
Nouvel Album de Géraldine Laurent : THE HOOKUP QUARTET ,  « Twenties » 
Sortie le 28 février 2025 sur le label Jazz Eleven ( https://www.jazzeleven.com )