Café Zimmermann, fondé en 1999, s’ancre particulièrement dans les musiques de Bach et du répertoire baroque. De la monotonie? Jamais! Cet ensemble à géométrie variable ne cesse d’arpenter les partitions, d’en exhumer, d’en transposer, et surprend autant qu’il séduit son public. La Maison des Arts de Cabriès recevait ainsi le 2 octobre dernier Céline Frisch (clavecin) et Karel Valter (flûte) dans un programme intitulé Baroque en balade, « sonates pour flûte et clavecin de Jean-Sébastien Bach ».
Les deux musiciens souriaient en donnant à l’assistance quelques clés d’écoute: le paradoxe des duos de Bach est qu’ils ne se contentent pas de dialoguer avec deux voix, mais en convoquent toujours au moins une ou deux de plus. La main droite du clavecin, sa main gauche, la flûte, tiennent chacune une ligne mélodique. Le principe des instrumentations de Bach repose sur la conversation: une voix parle, l’autre réagit, l’autre surenchérit ou modalise.
L’ombre d’un autre musicien venait se greffer discrètement au concert, celle de Pierre-Gabriel Buffardin, originaire de Provence. On n’essaiera pas de décider ici quelle est sa ville natale: selon les sources, il serait né à Avignon, Marseille, Toulon… peu importe il est surtout connu pour avoir été un prodigieux flûtiste. Son élève virtuose Quantz disait de lui: « Il ne jouait que des choses rapides: car c’est en cela qu’excellait mon maître ». Il fut aussi au cours de sa carrière professeur de l’un des jeunes frères de Jean-Sébastien Bach, Johann Jacob Bach à Constantinople (qui s’adressa à lui pour se perfectionner), flûtiste à la cour de Dresde, il connut probablement Jean-Sébastien Bach. Il aurait aussi offert à son élève Friedrich, prince héritier et plus tard roi de Prusse, une flûte « Buffardine » (très au fait de la facture de son instrument, il lui aurait apporté des améliorations, dont le pied à coulisse et le bouchon).
C’est en souvenir du brio de ce musicien que les deux complices, Karel Valter et Céline frisch ont choisi des pièces mettant en scène son instrument. Sans aucun doute, expliquent-ils, l’esprit et la virtuosité des partitions est liée au fait que Bach connaissait les qualités de l’exceptionnel interprète qui pouvait les aborder.
Au programme trois sonates venaient illustrer le propos, les interprètes précisant au fil du concert celles qui avaient été écrites directement pour leurs instruments ou celles qui avaient été transposées. (Ce qui laisse supposer que la grâce de l’instrumentation initiale perdure dans sa « métamorphose » et permet d’entendre un souffle là où ne résonnent plus que des cordes, une vibration là où le souffle les remplace…)
La Sonate en si mineur BWV 1030 pour flûte traversière et clavecin combine tradition et innovation, et semble initier un concerto à elle seule, avec ses moments solistes pour la flûte, l’ampleur chorale du clavecin, le tissage des souffles et des cordes, le subtil moelleux du clavecin que Céline Frisch sait si bien faire chanter et la profondeur des sonorités de la flûte. La Sonate en mi mineur BWV 1034 pour traverso et basse continue semblait constituer une réponse sensible à la première, entremêlant ses deux voix posées sur la basse continue endossée par la main gauche du clavecin.
Était présentée la complexité de l’interprétation du « continuo » noté uniquement par chiffres sur les partitions baroques et invitant le musicien à improviser, accordant à chaque interprétation de l’œuvre une facture unique. La qualité de l’invention du clavecin égalait celle de l’envoûtante partition de l’Adagio initial, « une de plus belles pages dédiées par Bach à la flûte, et l’une des plus lyriques de toutes les sonates » (Guide de la musique de chambre, ouvrage collectif, éditions Fayard). Enfin la Sonate en la majeur BWV 1032, qui relève, comme la BWV 1030, du « trio pour deux instruments » déployait ses ondes délicates. L’assistance est juste subjuguée par l’élégance, la finesse de jeu, la musicalité subtile de la rencontre entre les deux instruments que l’on aura entendu séparément, dans la somptueuse Toccata en ré majeur pour clavecin BWV 912 et l’Allemande de la partita en la mineur pour flûte quels BWV 1013.
S’amusant de la facture boisée de leurs instruments respectifs, bois de noyer aux veines polies et table d’harmonie en épicéa pour le clavecin et buis pour la flûte, les deux complices mettaient en évidence le chiasme de l’histoire de la sonate dont le premier mouvement fut offert en bis, inspirée d’une sonate pour viole de gamme et clavecin puis deux flûtes et basse continue…
Passations, réinterprétations, transpositions, voyages incessants entre les lieux et les époques, la musique de Bach n’a pas cessé d’inspirer les musiciens et ceux qui les écoutent!
Cadeau final: comme la salle de la Maison des Arts l’autorise, les spectateurs ont accès directement à la scène, bavardent avec les musiciens, admirent de près les instruments et assistent, s’ils ont un peu de patience, à la magie du démontage du clavecin, dont la perfection des formes et de leurs enchâssements sans clou ni vis est une pure merveille d’artisanat. Le détail des touches dont le devant est orné d’un petit ange, les dessins sur la table d’harmonie classent l’instrument en œuvre d’art. Quel privilège de l’entendre si bien sonner, avec tant de nuances et de velouté (une rareté dans l’univers du clavecin) par une telle interprète!
Concert donné le 2 octobre à la Maison des Arts de Cabriès.
Photographies © M.C.
Nota Bene: regrettons encore que de tels concerts donnés dans les villes et villages du Pays d’Aix et du département risquent de ne plus avoir lieu en raison des coupes budgétaires. Un pan essentiel de vie et de culture est en train de s’effondrer.




