Évènement au Festival d’Aix que la représentation de La Femme sans ombre de Richard Strauss !

Il est vrai qu’outre une mise en scène problématique tant l’intrigue est à la fois concrète, onirique et symbolique, la nécessité de réunir un plateau de voix d’exceptions est ardu ! La coproduction rêvée par Pierre Audi entre Aix, La Monnaie et l’Opéra national de Grèce offre une pépite musicale.

Une distribution de rêve !

Le Chœur (préparé par Richard Wilberforce) et l’Orchestre de Paris affirmaient leur excellence sous la houlette de Klaus Mäkelä qui, connu pour la virtuosité de sa direction du répertoire stravinskien, abordait l’œuvre avec une palette de nuances rare et insufflait un tempo tenant en haleine l’auditoire de bout en bout de ce marathon musical (3h45 avec deux entractes). Précis, il semble modeler les sons, les transmuer en phrases à la fluide éloquence, sculpte l’espace, accorde forme à l’invisible, donne à voir le cheminement des émotions et des interrogations les plus complexes, apportant de la clarté à ce qui pourrait apparaître hermétique. Parfois, musiciens et chanteurs interviennent depuis la salle, donnant une dimension nouvelle aux sonorités. Le tout s’équilibre à merveille avec les voix.  

Il était difficile de croire à l’annonce des soucis de santé de Nina Stemme qui endosse le rôle impossible de la Nourrice, écarts démesurés, variations tendues entre le Sprechgesang et la mélodie, descentes chromatiques vertigineuses. Puissante, dictatoriale, inquiétante, manipulatrice, elle est capable de tout sacrifier pour les seuls êtres qu’elle aime, ses enfants singes et l’Impératrice sans ombre. Cette dernière, Vida Miknevičiūté, par la fraîcheur de sa voix aux superbes contre-uts, fait ressentir sa fragilité, sa détresse puis, peu à peu, sa capacité à devenir indépendante, et à oser dire non aux projets de sa Nourrice, renonçant à acheter l’ombre de la femme du teinturier ombre qui lui permettrait d’accéder à l’humanité dont elle est privée, fille de Keikibald, roi des Esprits. C’est ce refus qui, paradoxalement, lui octroie une ombre (Petite Sirène d’un nouveau genre partie à la conquête d’une âme) et sauve son époux changé en pierre parce qu’il n’avait pas réussi à tenir sa promesse : faire de sa femme, en un délai de douze lunes, une humaine à part entière (l’acquisition d’une ombre en en étant le symbole). 

La femme sans ombre/ Festival Aix 2026 © Monika Rittershaus

La teinturière, Ambur Braid, campe un personnage puissant et attachant dans sa lutte contre le patriarcat et son amour pour son mari. Sa voix aux intonations souples et amples sait ajouter à la tension dramatique. Sa présence intense est magnifiée par celle de Barak, le teinturier, Brian Mulligan, dont la superbe voix de baryton se coule dans le rôle le plus humain de l’œuvre, bonté fruste certes, mais émouvante au plus haut point. Enfin, l’Empereur, Michael Spyres, est empli de doutes et sa voix de baryton-ténor apporte sa chaleur et son épaisseur belcantiste.  
Le reste de la distribution (on ne peut nommer tout le monde) est aussi habilement choisi et pertinent. 

Une mise en scène impressionnante

Le cadre du Grand Théâtre de Provence était particulièrement heureux pour la scénographie ingénieuse de Michaël Levine, gardant le plateau entièrement nu et saturé de blancheur lorsque les personnages se trouvent dans l’univers de l’Empereur ou, occupé par un énorme dispositif cubique montant et descendant des cintres pour installer sur la scène le décor du monde des humains, un ensemble de tubulures sur trois niveaux, surchargé de linges et d’objets tel un bidonville des temps modernes. 

D’un côté apparaissent des personnages mythologiques et étranges, formes dansantes sans tête vêtues de longues robes noires, tête géante montée sur un bouquet de jambes (…), de l’autre, des personnages miséreux, des enfants affamés… un manichéisme contemporain et universel à propos de la répartition des classes sociales.
Conscient des limites du livret aux relents machistes dont le propos simplifié pourrait consister dans le fait que l’idéal féminin est de faire des enfants, le génial metteur en scène Barrie Kosky intègre bien sur cette dimension mais ne concentre pas le propos sur elle. Il ajoute un danseur (Prince Mihai) recouvert d’argent qui symbolise le désir et les rêves des personnages, ajoute des êtres muets, digresse sur des danses qui semblent émaner de tableaux fantastiques, laisse l’image auditive du faucon venir de l’orchestre pour que l’auditoire s’imagine l’entendre venir de toutes parts. 

La femme sans ombre/ Festival Aix 2026 © Monika Rittershaus

Le cheval géant sur lequel l’Empereur chante son grand air, l’énorme tête qui occupe la scène, représentant sa pétrification, ajoutent au merveilleux. Tour de force d’avoir su rendre clair un opéra dont le propos est aussi dense ! Une magie opérante au GTP qui acclama debout l’ensemble des artistes.

Du 2 au 21 juillet 2026 au GTP dans le cadre du Festival d’Aix.

Photographies  © Monika Rittershaus

La femme sans ombre/ Festival Aix 2026 © Monika Rittershaus