Le Festival Charlie Free sous les auspices de la SPEDIDAM
Précédant le concert de Naïssam Jalal (flûte et voix), une page était consacrée à la présentation de la Spedidam, cette société de Perception et de Distribution des Droits des Artistes-Interprètes fondée en 1959 qui, organisme de gestion collective, œuvre activement pour les droits voisins des artistes-interprètes. (la soirée étant soutenue par la Spedidam).
Avec son nouveau spectacle, Landscapes of Eternity, résultat de dix mois passés en Inde du Nord en voyageant seule (mais elle a consacré les six dernières années à l’étude de la littérature, du cinéma et de la musique de l’Inde), Naïssam Jalal proposait, accompagnée au piano par Leonardo Montana, son frère, Élie Martin-Charrière à la batterie et Flo Comment au tanpura, un itinéraire intérieur et onirique.
Le concert se décline en une série de paysages que l’artiste nomme « paysages d’éternité », nourris de son approche fine du « sous-continent » indien et des études menées auprès du flûtiste et maître du bansuri (grande flûte traversière indienne), Hariprasad Chaurasia, et de la chanteuse Indrani Mukherjee. Son approche sensible se traduit dans le répertoire impressionniste qu’elle livre, mêlant instruments occidentaux et instruments indiens, piano, batterie, flûte traversière, tabla, tanpura. insistant sur la spiritualité de la musique unissant nature et âme, Naïssam Jalal sourit en présentant le tanpura qui offre une nappe sonore continue avec la même séquence de quatre notes en boucle « pendant une heure » et souligne l’abnégation de la musicienne qui s’attache à cette partition « ingrate » et si essentielle à ce flottement des sens et à la couleur enveloppant tout le reste.
Naïssam Jalal © X-D.R.
Les rivières de l’aube, inspirées par ses promenades matinales, offrent leur modulation sur une syllabe, scandé par un piano ostinato en écho au tanpura. La douce pluie sur une rivière silencieuse répond aux insistantes cigales du parc, et propose ses réflexions sur la vie, enseignant une forme de lâcher prise, à l’image des gouttes de pluie qui tombent sur des eaux statiques : « si l’on ne peut plus nager, on peut flotter ». La flûte souple et délicate pose ses notes comme des pétales légers. Dans cette musique de l’immobilité, le piano étire ses notes à la manière d’Éric Satie et la flûte se livre à des fulgurances éblouissantes aux limites du souffle avant de retrouver une sérénité pailletée d’images.
Le chant et la mélodie de la flûte se lient en une continuité étonnante pour Les larmes dans le brouillard de Dehli. La voix de l’interprète semble se muer en instrument et l’instrument en voix tant les deux se fondent en une même pâte.
Le parcours mènera aux bords du Gange à Bénarès avec Le bain du pardon au clair de lune. La fin de cette pièce envoûte avec ses récitatifs ostinato, tels des mantras dont le tournoiement s’accélère, envoûtant. Ces paysages intérieurs constituent autant de refuges, où, lors de la conclusion du concert, les voix des quatre musiciens se tissent à l’unisson en gardant leur tessiture propre, libres, poétiques, puis s’effacent, laissant les dernières notes du tanpura s’éteindre et laisser la place au silence.
La diva malienne
Après l’intermède joyeux du Big Butt Foundation et son univers qui croise Jamaïque et Nouvelle-Orléans, (ah ! le son du soubassophone !), entrait en scène une véritable diva, pour la première fois au festival de jazz de Vitrolles, Oumou Sangaré.
Comment ne pas être subjugués par la performance hors norme de cette immense artiste ! Précédée de ses intrumentistes, Julien Pestre (guitare), Louis Haessler (basse), Abou Diarra (Kamélé N’goni, la harpe-luth), Abraham Billy Goqui (batterie), Mamounata Guira et Emma Lamadji (danses et chœur), vêtue d’azur, Oumou Sangaré débute par l’une des chansons de son album Timbuktu, Degui n’kelena, « une chanson qui nous concerne tous, puisqu’elle nous invite à nous habituer à nous-même », sourit la chanteuse.
Elle rappellera les conditions de la création de Timbuktu : installée aux États-Unis durant la pandémie, elle occupe ses journées a composer ce recueil qui établit des ponts entre les instruments traditionnels ouest africains et ceux du blues, tissant des correspondances entre les continents et la violence de leurs histoires.
Si la langue des chansons est le Wassoulou, (parlé sur une aire géographique qui englobe une partie du Mali, de la Guinée et de la Côte d’Ivoire, l’ancien empire Wassoulou ayant été réparti par les occupations coloniales entre diverses puissances ne tenant aucunement compte des frontières originelles), le nom de l’album est celui de « la ville aux 333 saints, ville de science et de savoir, frappée par la guerre dans mon pays, plaie qui ne parvient pas à se cicatriser et se rouvre sans arrêt », Tombouctou (lu dans Le Monde 11/05/22, Patrick Labesse).
L’engagement humaniste et féministe d’Oumou Sangaré transparaît dans les textes, les mélodies, l’écoute de chaque musicien. Les deux choristes ne sont pas ici des faire-valoir, mais ont une magnifique présence sur scène, dansent, chantent avec talent.
S’il n’est pas de remède contre la mort, la seule manière de vivre est d’être bon : « de toute façon tu partiras un jour, mais c’est la manière dont on parlera de toi qui sera importante » rit-elle, défiant les sujets les plus lourds avec un humour et une puissance d’âme qui transparaissent dans sa voix dont la palette colorée aborde tous les registres. On sourit au « frisson d’amour » à la satire des « coureurs de jupons » (Kamelemba : « ne me baratinez pas ! Arrêtez de me mentir, play-boys »). Les spectateurs déchaînés montent danser sur scène. Rarement le domaine de Fontblanche avait été envahi par une telle vague d’enthousiasme ! Une énergie contagieuse et une leçon de musique et d’humanité !
Concerts donnés le 4 juillet 2026 au domaine de Fontblanche de Vitrolles dans le cadre du Charlie Jazz Festival
