Nés de la Terre

Nés de la Terre

La saison commençait en avance cette année au Grand Théâtre de Provence grâce à la première mondiale de la nouvelle création du chorégraphe Akram Khan, Gigenis, the generation of the Earth.

Chorégraphe de danse contemporaine et de kathak indien, cet artiste puise dans les deux domaines et en joue. Renouant avec les danses traditionnelles de l’Inde, il explore les mythes et redessine les fables qui ont construit nos imaginaires.

Précédemment il s’était inspiré de L’Épopée de Gilgamesh dans Outwitting the Devil, ici, il reprend un extrait du long poème épique, le Mahābhārata.

Sa poésie narrative servie par la danse kathak dont l’étymologie renvoie au mot sanscrit « katha » qui signifie « histoire », le ou la kathakara est celui ou celle qui raconte une histoire.

Il semblerait que ces conteurs étaient, au départ, attachés aux temples dans l’Uttar Pradesh en Inde du Nord où, dit-on, naquit Krishna.

Les textes sacrés étaient chantés et mimés pour que le public même illettré puisse en profiter.

Gigenis, Akram Khan © Maxime Dos Productions Sarfaty

Gigenis, Akram Khan © Maxime Dos Productions Sarfaty

Universalité des mythes

Avec Gigenis, Akram Khan transpose sur scène le récit de la vie d’une femme depuis son adolescence heureuse, son mariage, ses enfants, et les pertes tragiques que lui ont infligé la guerre, son mari, l’un de ses deux fils. Seule, elle revit son passé, et interroge sa perception du monde à chaque étape de sa vie : « in an other time in my life I’ve been»…

De part et d’autre de la scène, sont installés les musiciens (côté cour) et les chanteurs/narrateurs (côté jardin). Les voix et les instruments s’entrelacent, se taisent, s’arcqueboutent aux silences et aux ombres, font émerger le sens que transcrivent les gestes des danseurs. Chaque attitude, chaque mouvement des corps est signifiant, en un alphabet dont la symbolique envoûte. S’enchaînent au fil de la narration pirouettes virtuoses, postures « statuesques », mudrās, ces gestes symboliques des mains, très codifiés, qui donnent à voir émotions, sentiments, objets (une fleur invisible sera suggérée par telle ou telle position des doigts et des bras) : les corps parlent.

Akram Khan © Julien Benhamou

Akram Khan © Julien Benhamou

Sur le flux ininterrompu du temps se posent les sceaux magiques des signes qui permettent non seulement la transmission, mais grâce à elle, une permanence, une possibilité de réflexion dans toutes les acceptions du terme. La vulnérabilité et la puissance des êtres se conjugue ici : l’être se révèle la somme de toutes les époques de son existence qui, étrangement, coexistent, mouvantes incarnations. Trois danseuses interprètent tour à tour la jeunesse, le mariage heureux, les deuils qui ont scandé le parcours de la femme désormais solitaire. Au coeur du clair-obscur se dessinent les ombres de ce qui fut. La vieille femme retrouve les gestes accomplis autrefois, l’étreinte de ses fils, la rencontre amoureuse avec son époux… les pantomimes se répètent en miroir, mais n’étreignent plus que l’absence.

Pourquoi l’un des fils « prône l’harmonie » tandis que « l’autre se complaît dans le chaos », qui l’amènera à la mort ?

Le récit prend alors des allures de fable universelle : cette femme pourrait aussi bien être la Terre-mère dont les enfants sont dissemblables, les uns cherchant à vivre en osmose avec les beautés du monde, les autres s’acharnant à trouver des pommes de discorde et à tout détruire.

Les percussions lancinantes, mridangam (double tambour en bois évidé, classique de l’Inde du Sud) et mizhâvu (membraphone constitué d’un large pot sphérique en cuivre ou terre cuite et d’une peau animale) martèlent la virulence des émotions, que le violon vient appuyer de ses voltes mélodiques traditionnelles que souligne la contrebasse aux modulations plus « occidentales », bouleversante dans l’épaisseur presque tangible de ses sons.

Les évolutions des sept danseurs et danseuses, toutes et tous d’une impeccable maîtrise, empruntent aux techniques des danses traditionnelles, mettant en évidence les mimiques figées telles des masques du théâtre antique grec et les figures propres à chaque signification, avec fluidité et vivacité.

Gigenis, Akram Khan © Maxime Dos Productions Sarfaty

Gigenis, Akram Khan © Maxime Dos Productions Sarfaty

On se laisse séduire par cette esthétique qui ne s’enferme pas dans un passé révolu mais nous parle de notre monde, de l’amour, de la guerre, de la mort, de l’éternité…  Une fresque lumineuse s’élabore, humaine, tragique, saisissante de beauté.    

Spectacle donné les 30 & 31 août au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

Rêve d’orchestre

Rêve d’orchestre

La quarante-neuvième édition du Festival de Quatuors du Luberon était placée sous le double signe de Clara Schumann et Joseph Joachim. La sublime pianiste et compositrice et le génial violoniste et compositeur se connaissaient et s’appréciaient. « Que vous soyez une femme me semble n’avoir rien à faire là-dedans (…). De toute façon en ce qui concerne l’art vous êtes suffisamment homme » déclarait ce dernier à Clara Schumann afin de lui montrer son admiration musicale, souligne avec humour dans son éditorial, la présidente de l’association des Amis de la Musique du Luberon et du Pays d’Aix qui organise le festival, Hélène Caron Salmona. C’est sous le signe de ces deux immenses musiciens que se plaçait l’édition 2024 du festival : « lorsqu’on écoute une œuvre de la musique de chambre romantique allemande, on peut être sûr que Clara et Joseph l’ont entendue, interprétée, commentée et ont probablement pesé sur sa composition. » (Ibidem). 

Une force qui va !

Le concert de clôture était assuré pour la deuxième fois consécutive par le Quatuor Hernani dont le nom est un double hommage à Victor Hugo et Verdi. Louise Salmona, Lise Martel (violons), Marion Duchesne (alto) et Tatjana Uhde (violoncelle), toutes quatre solistes à l’Opéra de Paris, offraient un programme puissamment romantique, débutant par le Quatuor opus 41 n° 3 que Robert Schumann dédia à Mendelssohn.

Une infinie douceur teintée de gravité se mêle aux souffles du soir. Les élans lyriques alternent avec l’ombre de pensées tristes, échos des sentiments du compositeur qui fit entendre les trois quatuors -Schumann, très inspiré alors, avait achevé en cinq semaines les trois quatuors à cordes de l’opus 41- à Clara, son épouse, le soir de son anniversaire le 13 septembre 1842. L’originalité du style schumanien ajoute à l’hommage à l’écrasant héritage beethovénien de délicates digressions en forme de variations, s’emballe en une danse éperdue, tournoiements colorés peuplés de fulgurances…

Quatuor Hernani au Festival des Quatuors de Luberon

Quatuor Hernani, Silvacane © XDR

Suivait l’expressivité de Langsamer Satz d’Anton Webern, au romantisme post-brahmsien. L’excellent programme, qui joue aussi le rôle de feuille de salle, fouille les origines de la partition de ce Mouvement lent composé en 1905, et rappelle qu’elle fut égarée et retrouvée seulement « en 1960 dans le village de Pertoldsdorf, au sud-ouest de Vienne (…) et en sera créé qu’en 1962 » !  En effet, exigeant au plus haut point, Anton Webern qui aurait été inspiré par une randonnée printanière avec celle qui deviendra sa femme, rejeta ensuite son œuvre. Sans doute, la subjectivité de cette pièce ne correspondait pas au langage musical forgé par le compositeur qui chercha à la gommer dans son utilisation des douze sons chromatiques. Ici, c’est sa passion, les élans de son amour naissant qui transparaissent grâce à la finesse du jeu des interprètes : mélodies scandées par des pizzicati avant de se fondre dans la vaste respiration des quatre instruments. Cette musique d’effusions tendres répond aux propos que Webern écrivit lors de ce voyage : « marcher pour toujours parmi les fleurs, avec ma bien-aimée auprès de moi. Se sentir si puissamment ne faire qu’un avec l’Univers, sans inquiétude aucune, – oh, quelle splendeur… lorsque la nuit tomba, le ciel versa des larmes amères, mais avec elle je marchais le long du chemin. Un manteau nous abritait. Notre amour s’éleva et emplit tout l’Univers ». Bien loin de Schoenberg qui influença tant Webern !!!

Un orchestre à cinq !

Le pianiste Guillaume Sigier venait rejoindre le quatuor pour le Quintette avec piano opus 34 en fa mineur. 

L’histoire de cette œuvre est assez rocambolesque : au départ, Brahms avait écrit pour quintette à cordes avec deux violons, un alto et deux violoncelles, mais le merveilleux pianiste qu’il était n’était pas satisfait du rendu de l’œuvre, et transforma d’abord sa partition pour être jouée par deux pianos, mais il n’en fut pas content, et Clara Schumann lui suggèra : « l’œuvre est splendide mais elle ne peut pas être dite une sonate. C’est une œuvre si pleine d’idées qu’elle requiert un orchestre entier » (in la feuille de salle). Il revoit sa copie, y ajoute couleurs, matière, profondeur, et transforme la partition en un quintette pour piano, deux violons, un alto et un violoncelle.

Quatuor Hernani au Festival des Quatuors de Luberon

Quatuor Hernani, Silvacane © XDR

Les cinq interprètes s’unissaient à la manière d’un orchestre aux pupitres fortement caractérisés et accordaient par leur virtuosité une intensité et une élégance rare à ce chef d’œuvre absolu. Houle vivante aux clairs-obscurs veloutés, cette pièce en quatre mouvements semble croiser tous les registres en une richesse de thèmes et de structures qui lui donne les vertus d’un immense poème aux irisations mélancoliques d’une sublime évidence magnifiée par l’acoustique de l’abbaye de Silvacane.

Concert donné à l’Abbaye de Silvacane le 1er septembre 2024 dans le cadre du Festival Les Quatuors du Luberon

Quatuor Hernani au Festival des Quatuors du Luberon

Quatuor Hernani Abbaye de Silvacane  © XDR

Un art qui dévore

Un art qui dévore

Guillaume Perilhou aborde dans son deuxième roman, La Couronne du serpent, les destins entremêlés du cinéaste Luchino Visconti et celui qu’il présenta comme « le plus beau garçon du monde », Björn Andrésen. Plus encore que ses personnages, êtres réels dont il invente lettres et journaux intimes, l’auteur explore la relation entre le créateur et son œuvre, le démiurge et ses Galatée, mais aussi l’ambivalence de la beauté et l’irréductible dualité d’Éros et Thanatos.  

Le fil conducteur principal semblerait d’après la quatrième de couverture la mise à l’épreuve de la beauté dans le regard de l’autre qui la juge, la désire, la transcende. La nouvelle de Thomas Mann qui inspira Visconti pour Mort à Venise met en scène Gustav von Aschenbach, écrivain munichois dans la cinquantaine, troublé par Tadzio, jeune adolescent polonais qu’il n’osera jamais aborder. Il mourra de l’épidémie de choléra qui sévit alors sur Venise en s’obstinant à rester dans cette ville juste pour continuer à avoir la possibilité de voir le jeune garçon qui le fascine. Son obsession pour la beauté angélique du jeune garçon, « blond aux yeux clairs » participera à la vision d’un monde qui se noie, mirage d’un absolu. La fulgurance de l’instant d’éblouissement est transcrite paradoxalement par l’immobilité d’un temps qui se cristallise, sublimé par l’Adagietto de Mahler. La dégradation, sujet de la fiction de Thomas Mann, tournée au sein d’une Venise mortifère, y prend des allures lyriques aux fragrances aussi sensuelles que spirituelles où désir et mort se conjuguent.

Les armoiries de la famille de Luchino Visconti, une guivre dévorant un enfant, prennent l’allure de présage tragique : le créateur est aussi dévoreur d’âmes, sacrifiant tout à son art. Morte a Venezia (Mort à Venise) est le deuxième volet de sa trilogie allemande, précédé des Damnés (1969) et suivi de Ludwig : Le Crépuscule des dieux. Le jeune roi de Bavière, Ludwig, y est interprété par Helmut Berger qui sera le dernier compagnon de Luchino Visconti.

Les lettres et des extraits de journaux intimes tissent la trame d’un texte qui se construit de leur juxtaposition. Il ne s’agit pas d’un roman épistolaire à proprement parler, les lettres n’exigent pas de réponses, et n’en reçoivent pas. Chacune donne la photographie d’un état d’esprit, datant l’évolution des personnages, 1970, 1971, 1972, 2020, et les insérant dans l’écrin d’un lieu, Venise, Stockholm, Cannes, Rome, Tokyo…
Les mots d’Helmut Berger, Luchino Visconti, Björn Andrésen, Robine, fille de ce dernier, s’entrelacent. La mort hante l’œuvre, depuis la mère suicidée de Björn, à celle de Visconti, ou de Dirk Bogarde qui interpréta Aschenbach. Comment redevenir soi-même après le réel traumatisme de Mort à Venise ? Le jeune acteur, utilisé comme une marionnette muette par le cinéaste qui lui donne juste des indications de jeu, n’a pas conscience du rôle trouble qu’il joue, incarnation de désirs interdits, qui le placeront dans le rôle d’une icône gay qui l’insupportera toute sa vie. Il sera même modèle pour des mangas lors de son voyage de promotion du film au Japon, influençant les shōjo (partie des mangas destinés aux filles) de Keiko Takemiya et Moto Hagio.

Il n’est pas question uniquement d’œuvre d’art dans ce livre, mais aussi de l’impact de la création sur les êtres qui y sont impliqués au point de perdre leur identité propre : « Pourquoi l’appeler encore Björn Andrésen ? Il est Tadzio, maintenant. Seulement Tadzio. Une créature réelle, splendide, autant qu’une idée abstraite, un produit de l’esprit, dit Visconti ». Björn adulte se remémore les mots du cinéaste lors du casting auquel sa grand-mère Nanna l’a traîné : « tu vas voir ce qu’on va faire ensemble, Björn, la vie en mieux».

Parallèlement, Visconti prépare Ludwig avec Helmut Berger qui pourrait être Björn plus âgé. Il a quelque chose d’infiniment triste dans les lettres où le cinéaste se plaint des dépenses faites sur son compte par l’acteur qu’il chérit et qui lui est si souvent infidèle. Dans sa propre vie, semblent se développer les thèmes qui nourrissent ses films, déliquescence d’une société, d’une époque, avec ses sursauts, une fascination pour la beauté dans son absolu et les mœurs interdites alors. Les coulisses des âmes se dévoilent sous la plume fine et acérée de Guillaume Perilhou. Le biais des lettres et des journaux intimes permet une plongée directe dans les tréfonds des âmes qui se mettent en scène certes, mais se confient et cherchent à analyser profondément les remuements de leurs pensées. Le vocabulaire de chacun s’adapte avec une délicate précision à leurs univers particuliers. On retrouvera par exemple des échos de sa noblesse chez Visconti qui évoque les « porphyrogénètes » (surnom attribué aux princes et princesses nés alors que leur père était empereur, donc, « nés dans la pourpre », couleur des grands de ce monde).  

Affiche de Ludwig: Le crépuscule des dieux de Luchino Visconti  © XDR

Affiche de Ludwig: Le crépuscule des dieux de Luchino Visconti © XDR

On déchiffre dans le kaléidoscope dense des voix qui se croisent mais ne se rencontrent pas, les souffrances, les éblouissements, les attitudes face à la vie et à la création… Émergent les figures de La Callas, de Balthus, de Romy Schneider. La littérature est omniprésente, bien sûr, Thomas Mann, mais également Tennessee Williams et surtout Proust dont la Recherche hante Visconti.

L’ensemble est fascinant, érudit, pose la question des limites. Tout peut-il être admis au nom de l’art ? Björn, dans le post-scriptum d’une de ses lettres à sa fille rappelle les mots lus dans le journal Libération : « Quand Luchino Visconti s’attarde sur le petit cul potelé de son petit garçon d’amour, ça passe comme une lettre à la poste. Quand c’est d’époque, ça passe. Chez Visconti, ça passe. Il n’y a pas de détournement de mineur, juste un détournement de regard ».

Guillaume Perilhou, La couronne du serpent © Les éditions de l'Observatoire

Guillaume Perilhou © Les éditions de l’Observatoire

Dans Mort à Venise, Aschenbach déclare « l’artiste est un chasseur œuvrant dans l’obscurité »… Faut-il conserver cette vision si romantique soutenue par Visconti à la fin du roman avec des acceptions si terrifiantes si on prend les termes au pied de la lettre « l’art (…) était une divinité à qui l’on devait des sacrifices ». L’ombre du Booz endormi de Victor Hugo plane sur tout cela, lumineuse dans l’obscurité des étoiles.

La Couronne du Serpent, Guillaume Perilhou, Les éditions de l’Observatoire

Interview de Björn Andrésen en 2021 (source: DassCinemag, sur Youtube)

Présentation de son livre par l’auteur à la librairie Mollat (Bordeaux).

De la construction des mythes

De la construction des mythes

Le dernier texte de Miguel Bonnefoy, Le rêve du jaguar, paru aux éditions Rivages, nous offre une plongée vertigineuse dans une épopée qui englobe le destin d’une famille et de son siècle. 
À l’origine de l’ouvrage, il y a un mythe familial : le grand-père de l’auteur, Antonio Borja Romero, devenu, après une enfance de « ruffian » et de misère, cardiologue, fondateur de la première université de Maracaibo et directeur de nombreux hôpitaux. À ce personnage est indissolublement attaché celui de celle qui sera son épouse, Ana Maria Rodriguez, première femme médecin de l’État de Zulia. Cette filiation n’est rendue explicite qu’à la fin du roman, mais soulignée d’emblée par la quatrième de couverture. 

Le sujet du livre englobe bien plus qu’une histoire ou l’Histoire. En quatre vastes chapitres, correspondant au « couple fondateur » puis aux deux générations suivantes, Antonio, Ana Maria, Venezuela, Cristóbal, se construit un ensemble foisonnant, composé d’une myriade de micro-récits qui ne sont pas des digressions gratuites mais qui s’enchâssent avec justesse dans l’édifice protéiforme, contribuant à son équilibre en un tissage serré où miroitent sens et interprétations. Tel personnage éphémère au détour d’un paragraphe sera un élément crucial plus tard.

Copia de Ana Maria et Antonio, avant de se marier © X.D.R.

Copia de Ana Maria et Antonio, avant de se marier © X.D.R.

« Au troisième jour de sa vie, Antonio Borjas Romero fut abandonné sur les marches d’une église dans une rue qui porte aujourd’hui son nom ». Les premiers mots du roman, et qui en seront les derniers, nous donnent sa clé de lecture. Il n’est pas nécessaire de chercher à sauter des pages pour se rassurer quant au sort des personnages : on sait d’emblée que le bébé de trois jours, quoi qu’il arrive, gagnera une reconnaissance de ses pairs suffisante pour voir son nom accolé à une rue. 

À l’instar de l’écriture de la tragédie grecque antique, l’important est la manière dont les évènements vont s’enchaîner et surtout comment ils vont être racontés.
Étrangement, Antonio est recueilli par une femme muette, ce qui le conduit à une autre forme de langage, par signes, mais aussi à une autre perception du monde : il saura écouter, observer, percevoir les significations des non-dits…
Un cri poussé ici aura des répercussions jusqu’au-delà des océans, des forêts, du temps…
Les légendes nourrissent l’imaginaire d’Antonio comme elles le feront pour le petit Cristóbal, cosmogonies disparates de tous les continents, où se croisent les éléphants du Népal, le Libertador Simón Bolivar, le « pays de la cannelle de Pizzarro », la vierge en or massif de Benito Bonito, les carapaces en diamant des tortues, les fragrances envoûtantes des mangroves aux caïmans insolites et aux singes criards…

Ana Maria et Antonio, fête à Maracaibo © X.D.R.

Copia de Ana Maria et Antonio. Fete à Maracaibo © X.D.R.

Tout est matière à récit et à conte. C’est un pingouin échoué on ne sait pourquoi sur la grève de Maracaibo, au milieu des Caraïbes qui sera à l’origine d’un bijou que se transmettront les membres de la famille d’Ana Maria… Aucun détail n’est dépourvu de dimension romanesque, chaque objet, chaque lieu, chaque être, est le dépositaire d’une histoire extraordinaire. Le cahier qu’Antonio remplira d’histoires d’amour collectées à la gare en est un exemple : les gens feront la queue pour lui raconter une anecdote, une page vécue, lue, entendue.

On vit à travers cette saga flamboyante les remuements du pays : découverte de puits de pétrole et ses conséquences, dictature, soulèvements, démocratie… Émergent des personnages attachants, qu’ils soient bandits, escrocs, ivrognes, sages, êtres habités par leurs démons ou hantés de souvenirs et de visions prémonitoires… Une fresque multiforme se dessine, agencée au cordeau, en une écriture fluide de conteur qui emmène le lecteur où elle veut, puissante, chargée de poésie, de narrations rocambolesques, qui rendent au monde son poids de magie, vivante, luxuriante.

Miguel Bonnefoy

Miguel Bonnefoy © Aurélie Lamachère

Miguel Bonnefoy s’inscrit dans la fantastique lignée des écrivains d’Amérique du Sud comme Gabriel García Márquez avec une aisance éblouissante. « Lire c’est voyager » dira sa mère à Cristóbal, qui est aussi un avatar de l’auteur, « lire c’est rester », pensera-t-il, car les livres offrent une permanence au sein des métamorphoses du monde : « les romans sont un île entourée de terre ». Et cette île est peuplée d’échos, de jeux de miroir, de rencontres, de lieux aussi étonnants que leurs habitants ou les voyageurs qui les traversent. Et le jaguar du titre dans tout cela ? c’est encore une histoire…

Le rêve du jaguar, Miguel Bonnefoy, éditions Rivages

Tous mes remerciements au prêt des photographies de ses grands-parents par Miguel Bonnefoy. 

En bonus le poème de Leconte de Lisle

Le rêve du jaguar

Sous les noirs acajous, les lianes en fleur,
Dans l’air lourd, immobile et saturé de mouches,
Pendent, et, s’enroulant en bas parmi les souches,
Bercent le perroquet splendide et querelleur,
L’araignée au dos jaune et les singes farouches.
C’est là que le tueur de boeufs et de chevaux,
Le long des vieux troncs morts à l’écorce moussue,
Sinistre et fatigué, revient à pas égaux.
Il va, frottant ses reins musculeux qu’il bossue;
Et, du mufle béant par la soif alourdi,
Un souffle rauque et bref, d’une brusque secousse,
Trouble les grands lézards, chauds des feux de midi,
Dont la fuite étincelle à travers l’herbe rousse.
En un creux du bois sombre interdit au soleil
Il s’affaisse, allongé sur quelque roche plate ;
D’un large coup de langue il se lustre la patte ;
Il cligne ses yeux d’or hébétés de sommeil ;
Et, dans l’illusion de ses forces inertes,
Faisant mouvoir sa queue et frissonner ses flancs,
Il rêve qu’au milieu des plantations vertes,
Il enfonce d’un bond ses ongles ruisselants
Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.

Douanier Rousseau Jungle équatoriale

Le Douanier Rousseau, Jungle équatoriale

Placa conmemorativa de la instalación de la Universidad del Zulia en el templo de San Francisco, por el Rector Antonio Borjas Romero © X.D.R.

Placa conmemorativa de la instalación de la Universidad del Zulia en el templo de San Francisco, por el Rector Antonio Borjas Romero © X.D.R.

Photographie trouvée lors de mes errances sur le web.

Porter les rêves du monde

Porter les rêves du monde

Le festival Durance Luberon a le talent d’inviter au cours de l’été une programmation aussi éclectique que de grande qualité dans une ambiance chaleureuse et au cœur de lieux magiques.
Le 17 août, sa dernière manifestation aurait dû se dérouler sous les frondaisons du chêne blanc du village de Grambois, arbre imposant d’environ quatre-cents ans qui abrite à lui seul plus de la moitié de la place. La menace des intempéries avait fait refluer spectateurs et musiciens dans la salle attenante pour un concert particulièrement original et riche du Fadorebetiko Project, ensemble fondé par Kalliroï Raouzeou il y a plus de dix ans. 

Du bleu, du blues

L’originalité de cet ensemble qui réunit des musiciens venus de tous les horizons, jazz, musiques du monde, musique classique, repose sur le croisement des répertoires. Kalliroï Raouzeou a perçu de nombreuses similitudes entre le fado portugais et le rébétiko grec (plus récent historiquement que le fado). Ces deux formes musicales sont nées dans des quartiers pauvres de villes portuaires. Le rébétiko s’accompagne du bouzouki, instrument de la famille des cistres, comme le fado avec la guitare portugaise. 

Fadorebetikoproject au Festival Durance Luberon, Grambois

Fadorebetikoproject © M.C.

De nombreux thèmes de chansons se rejoignent, évoquent les exils, les amours déçues, les difficultés de la vie quotidienne, les attentes parfois désespérées des femmes de marins partis en mer. Les intraduisibles termes de « Kaïmos » et de « Saudade » qui recouvrent tristesse, mélancolie, nostalgie, spleen et une certaine forme d’espérance, sont attachés au fado et au rébétiko.
Entre les deux extrêmes, l’un tourné vers la Méditerranée, l’autre vers l’Océan Atlantique, l’ensemble Fadorebetiko explore les « classiques » et les créations contemporaines, car, loin d’être figées dans un passé chargé d’histoire, ces deux univers ne cessent d’évoluer et de s’enrichir.

Seule en scène, Kalliroï Raouzeou débute le concert par un chant qu’elle a composé et créé avec sa formation Zoppa en duo avec Sylvie Paz, sur un poème de Fernando Pessoa, Nâo sou nada. « Je ne suis rien, je ne serai jamais rien, je ne puis vouloir être rien/À part ça je porte en moi tous les rêves du monde » … La voix fluide et nuancée épouse les mots, tisse les fragrances d’une mélodie où ils trouvent la plénitude de leur sens. Vite rejointe par Jérémie Schacre à la guitare et Nicolas Koedinger à la contrebasse, elle entonne le rébétiko traditionnel des années 1920, Misirlou, que la bande son du film Pulp Fiction de Quentin Tarantino a rendu célébrissime. À la chanson d’amour populaire dédiée à « L’Égyptienne » (Misirlou) répond une autre référence cinématographique, Barco negro qu’interpréta l’icône du fado Amália Rodrigues dans le film d’Alain Verneuil Les Amants du Tage, d’après le roman de Joseph Kessel.

Fadorebetikoproject au Festival Durance Luberon, Grambois

Fadorebetikoproject © M.C.

Le cinéma sera encore à l’honneur au fil du programme, dans ses évocations des grandes chanteuses de Fado et de Rébétiko : on croisera les destinées de Maria Severa Onofriana, morte à 26 ans et considérée comme la créatrice du genre fado, par la chanson Rua do Capelâo (premier film parlant de l’histoire du cinéma portugais, A Severa de José Leitão de Barros) et celle de Maríka Nínou avec To praktorio (extrait de Rebétiko de Cóstas Férris). Cette dernière naquit sur le bateau Evangelistria qui conduisit sa mère, ses deux sœurs et son frère, de Smyrne au Pirée en 1922.

À côté des chants traditionnels naissent des compositions originales sur les textes de grands poètes, Miguel Torga sur une musique de Kalliroï Raouzeou, Viagem, Manuel Alegre, Balada de Lisboa sur un air de Jean-Marc Gibert, le bouzoukiste du groupe, malheureusement retenu loin de la scène par un virus inopportun. Le programme inchangé malgré l’absence involontaire de dernière minute, demandait d’acrobatiques substitutions à la partition du bouzouki : contrebasse, guitare portugaise, clavier (Kalliroï Raouzeou est aussi une fantastique pianiste) prirent le relais, recomposant les morceaux, réorchestrant les répartitions sonores entre les instruments avec un talent fou. Leurs improvisations s’entrelacent avec élégance et finesse. Le jazz de la contrebasse fait écho aux fantaisies inspirées de la guitare, les modulations du clavier donnent leurs couleurs aux thèmes… On est séduits par la magie des textes et des musiques.

Fadorebetikoproject au Festival Durance Luberon, Grambois

Fadorebetikoproject © M.C.

Les paysages sonores nous convient aux bords des mers qui drainent peuples et cultures, séparent et unissent, ourlant de leurs ondes les imaginaires des poètes. Ulysse ne cesse de nourrir les rêves. S’ancrera-t-on dans les ports de la Grèce avec Ta Limania ou dans ceux de Lisboa ? L’universalité des musiques rassemble les êtres. Tous pleurent l’école qui brûle (Kaike ena skolio) et luttent pour la reconstruire, la terre de chacun devient celle du monde tandis que « la nuit tombe » sur Akrogialies Deilina du grand Tzitzanis laissant ouvertes toutes les questions.
Subtile fin d’été et de festival !

Concert donné le 17 août à Grambois

 

Fadorebetikoproject au Festival Durance Luberon, Grambois

Fadorebetikoproject © M.C.

Un petit moment encore que j’adore: Proïno Tsigaro