De la salle Gaveau aux contreforts de la Sainte-Victoire

De la salle Gaveau aux contreforts de la Sainte-Victoire

Triptyque de luxe proposé par Bilala Alnemr, fondateur du Festival de musique de Vauvenargues aux côtés du pianiste Jorge Gonzalez Buajasan !
Point commun entre les trois œuvres au programme, elles ont été créées à Paris, dans la mythique salle Gaveau. En ouverture, histoire de « se chauffer les doigts », la Sonate en sol mineur L.140 de Claude Debussy déclinait la mosaïque de ses thèmes. Le compositeur, alors très malade, écrivant pendant la guerre, voulait obtenir un « joyeux tumulte », parcouru de frémissements douloureux, « comme si on écoutait une âme quittant son corps en agonie », commente Bilal Alnemr.

Autre drame en trois actes, la Sonate FP 119 de Francis Poulenc éblouissait par sa précision d’orfèvre. Créée en juin 1943, malgré sa détestation pour cette forme dont il disait « le violon prima donna sur piano arpège me fait vomir », Poulenc la composa à la demande insistante de la  violoniste Ginette Neveu. Hommage à Lorca, la partition très contrastée avec des passages rythmiques violents et des mélodies proches de la chanson donne à voir une Espagne fantasmée nimbée d’une poésie onirique. Les sanglots du violon sont aussi ceux de Poulenc qui écrivit en exergue du deuxième mouvement le vers du poète assassiné « la guitare fait pleurer les songes ».

Duo Bilal Alnemr Jorge Gonzalez Buajasan © Festival Vauvenargues

Duo Bilal Alnemr Jorge Gonzalez Buajasan © Festival Vauvenargues

Le « presto tragico » semble être une véritable course à l’abîme en une technique de collages où l’on retrouve des emprunts à Rachmaninov, Tchaïkovski et un délicieux pied de nez à « tea for two » avant le couperet final, terrible, où les derniers pizzicati du violon scellent la sentence de mort du poète et résonnent dans le dernier accord du piano comme un coup de feu.
Enfin, symbole d’une passion fatale d’après Tolstoï, était jouée la pièce maîtresse par sa taille, la célèbre Sonate n° 9 en la majeur de Beethoven, dite Sonate à Kreutzer . Le ton fougueux, parfois déclamatoire, la force dramatique de l’ensemble, sa capacité à peindre les mouvements d’une âme, la multiplicité des registres, trouvaient dans l’interprétation très juste et fine des deux musiciens un écrin particulièrement sensible. 

Le 21 juin 2024 sur parvis de la mairie de Vauvenargues

Chantons sous la pluie ou presque

Chantons sous la pluie ou presque

Programmé dans la cour de l’Hôtel Maynier d’Oppède, le concert de Jawa Manla s’est déplacé dans l’amphithéâtre de ce haut lieu aixois

Petite pluie sur Aix, mais hors de question d’annuler le concert de la chanteuse et joueuse de oud, Jawa Manla. La jeune artiste, qui fut aussi présente lors de la soirée des 40 ans de l’OJM le 12 juillet 2024, réunissait autour d’elle ses complices, pour la plupart issus de l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée, sur ses compositions : Elif Canfezâ au kemenche (nommé parfois lyre de la Mer Noire à trois cordes frottées par un archet), Adèle Viret au violoncelle que l’on a déjà entendue au festival l’an dernier avec le groupe qu’elle a fondé, Mosaïc, Pierre Hurty à la batterie, Sinan Arat à la flûte et au ney, enfin Munzer Al Kaddour, récitant. Le programme de la soirée reprenait les morceaux de l’album Distant Roots, malheureusement pas disponible physiquement, mais accessible sur diverses plateformes du net.

Le fil des textes se fonde sur deux grands thèmes : l’amour de la musique, la joie viscérale qu’elle apporte et l’exil doublé de l’impossibilité du retour vers la terre natale, la Syrie. La jeune artiste évoque dans Layla l’enthousiasme éprouvé lorsqu’elle était enfant au moment d’aller suivre sa leçon de oud à l’école de musique, dansante et jubilatoire énergie. Une chanson traditionnelle syrienne vient s’insérer dans ce parcours, Bali Ma’ak, un air qui a accompagné l’adolescence de la musicienne et qui raconte la perte de l’être aimé, blessure sans espoir, où l’écho de la voix disparue semble se confondre avec les contrepoints du violoncelle. La voix de Jawa Manla, subtilement modulée, profonde et expressive, sait épouser l’intériorité des poèmes avec une sobre élégance. On ressent dans Dafa (qui signifie chaleur et convivialité en arabe) la distance si courte, une journée de voiture, entre Marseille et la Syrie et pourtant infranchissable.

Jawa Manla au Festival d'Aix

À la nostalgie liée au déracinement se lie la récitation du poème de Nizar Kabbani avec ses odeurs de café, de jasmin et de cardamone. Les lettres des amours interdites du poète Ibn Zeydoun (1003-1071) et de sa compagne poétesse, Wallada bint al-Mustakfi, la Sappho arabe (994-1091) viennent raconter les similitudes entre la mosquée-cathédrale de Cordoue et la mosquée de Damas et les inatteignables partages… La virtuosité de l’oudiste se joue des rythmes, mêlant ceux des musiques arabes aux balkaniques à sept temps ou aux quatre temps de la musique classique européenne. La fusion entre les sonorités d’instruments d’origines différentes, la variété des styles, la profondeur du propos, la justesse de l’abord d’une musique à la fois savante et populaire séduisent, lumineuses et sensibles.

Le 22 juin, Hôtel Maynier d’Oppède, Aix-en-Provence, dans le cadre d’Aix en juin

Dimanche 30 juin 2024

Dimanche 30 juin 2024

Le dimanche 30 juin est mémorable à plus d’un titre. Le concert des 20 ans d’Opéra au Village réconciliait avec l’esprit de courage et d’inventivité qui s’est tant embrumé ce soir-là

« 20 ans, souriait Suzy Charrue Delenne, fondatrice du festival Opéra au Village, cela veut dire que nous les avons vécus, pour une fois, une égalité pour tous, grâce aux bénévoles, à Jean de Gaspary, propriétaire du Couvent des Minimes » … les noms défilent, photographes, metteurs en scène, directeurs artistiques, financeurs. La tradition, qui sera respectée, du contact avec les artistes à la fin du spectacle autour de produits locaux, fait partie du caractère chaleureux de cette manifestation atypique qui a su, avant que la mode n’en soit lancée, mettre en avant les compositrices oubliées, en mettant en scène des œuvres de Pauline Viardot par exemple.

De une à huit mains

Le spectacle était conçu de façon très originale par les complices de plus de trente ans que sont les fantastiques pianistes François-René Duchâble, Clara Kastler, Hubert Woringer et Isabelle Terjan. « Il s’agit d’établir une progression en commençant par des pièces à une, puis deux, puis, trois, quatre, six et huit mains sur un deux et trois claviers », expliquait F-R. Duchâble qui, l’avant-veille, initiait les enfants de l’école primaire de Pourrières aux délices du piano classique avec un clavier électronique monté sur un vélo. Provocateur et pince sans rire, le virtuose reprenait sa présentation du « programme pour le moins original » en citant Desproges mais aussi Liszt, « la musique est un rêve qui se réalise », comme jouer à l’ombre du grand marronnier dont les frondaisons recouvrent désormais toute la cour du couvent… (les premières années du festival, les spectateurs se pressaient au plus près de l’arbre pour grapiller quelques brins d’ombre !).

Clara Kastler, Hubert Woringer, François Duchâble, Isabelle Terjan au Couvent des Minimes de Pourrières

Clara Kastler, Hubert Woringer, François Duchâble, Isabelle Terjan au Couvent des Minimes de Pourrières © Bernard Grimonet

C’est en présence du compositeur, Tristan-Patrice Challulau, né à Aix-en-Provence et premier prix de composition au Concours musical international Reine Élisabeth de Belgique, que François-René Duchâble ouvrait les festivités en interprétant son Grillos allegrios pour main droite. « Saviez-vous qu’il y a 5000 espèces de grillons que la longueur d’onde de leur chant rend difficile leur localisation pour nos oreilles et que le grillon est droitier pour striduler ? » sourit le pianiste avant de dessiner avec fluidité les paysages nocturnes où résonnent les accords ostinato des insectes nimbés des vibrations d’une note grave qui s’éternise. Le compositeur remercia son interprète : « j’ai enfin entendu le souffle de la poésie de mon œuvre contrairement à ce qui se passe lorsqu’elle est jouée par un artiste spécialisé uniquement dans le contemporain ». Les enchantements se poursuivirent, émaillés des commentaires du pianiste qui passa à la main gauche avec le Prélude pour la main gauche de Scriabine, magie sensible qui se prolongea avec Docteur Gradus ad Parnassum,extrait de Children’s Corner de Debussy par Clara Kastler, sublime de virtuosité et de sensibilité. Cette immense artiste s’écroulait sur scène, jouant jusqu’au bout, en duo avec François-René Duchâble, un arrangement pour trois mains de la Petite musique de nuit de Mozart. D’un courage et d’une abnégation au-delà de toute mesure, son époux, Hubert Woringer prenait la suite pour que le morceau soit achevé. 

D’un courage au-delà de toute mesure, son époux, Hubert Woringer prenait la suite pour que le morceau soit achevé.
Le programme était remonté, réorchestré, remodelé au fur et à mesure, brillant, bouleversant, émaillé d’anecdotes par l’intarissable F-R. Duchâble. C’est la transcription pour deux pianos par Dutilleux du Clair de lune de Debussy qui accompagna la pianiste alors que les pompiers l’emportaient vers l’hôpital d’Aix. On joua sur les « partitions de Clara » qui avait tout réglé. On laissa Bach, ce n’était plus possible, on reprit Sirènes de Debussy, sans les sirènes (un petit piano aux effets électroniques, joué par Clara, devait accompagner de ses sons la mélodie centrale), la Romance du Concerto n° 2 de Rachmaninov… Isabelle Terjan déchiffra avec brio, les interprètes se surpassèrent, offrant la quintessence de leur art.

François Duchâble, Isabelle Terjan et Hubert Woringer © Bernard Grimonet

François Duchâble, Isabelle Terjan et Hubert Woringer © Bernard Grimonet

Le 8 mains final sera un six mains : l’inénarrable et jubilatoire Galop de Lavignac qui sera redonné en bis. L’art reste l’ultime réponse ?

Concert donné le 30 juin au Couvent des Minimes de Pourrières, dans le cadre de l’Opéra au Village.

Fausse gémellité et vraie complicité

Fausse gémellité et vraie complicité

Lucas et Arthur Jussen ont conquis le public de la Vague Classique à la Maison du Cygne
Difficile de séduire une assistance de mélomanes, surtout après le concert éblouissant donné par Alexandre Kantorow la veille ! 

Les deux frères néerlandais Lucas et Arthur Jussen relevèrent le gant avec panache. Cintrés dans leurs tenues noires identiques comme les jumeaux qu’ils ne sont pas (ils ont quatre ans d’écart), ils déboulent sur scène avec une énergie joyeuse vite transcrite dans leur jeu, mêlant œuvres à quatre mains et œuvres sur deux pianos. Cette humeur trouvait dans la Sonate en do majeur pour piano à quatre mains KV521 que Mozart composa à trente et un ans (1787) de superbes résonnances : toute la joie espiègle du musicien de Salzbourg, son tempérament joueur exalté par le film de Milos Forman, se voyaient traduits ici en un tempo particulièrement rapide et lumineux. 

Lucas & Arthur Jussen Vague Classique, Six-Fours Juin 2024

Lucas & ArthurJUSSEN©sixfoursvagueclassique

L’entente fine des deux complices est sensible, le choix du vertige est celui qui prime, ivresse heureuse des voltes pianistiques que l’on retrouvera dans la Fantaisie pour piano à quatre mains (D 940) de Schubert. La densité troublante de l’œuvre où les silences vibrent avec autant d’intensité que les notes était sans doute submergée par la théâtralité qui fait partie de la narrativité de l’œuvre : Franz Schubert écrivit cette pièce l’année de sa mort (1828) et la dédia à la jeune comtesse Caroline Esterházy, l’une de ses jeunes élèves qu’il aima profondément et sans espoir. L’allant du jeu et sa fougue donnaient une autre lecture, peut-être en accord avec l’âge du compositeur : Schubert est mort à trente et un ans.

L’osmose parfaite des deux frères était encore plus sensible sur le Rondo pour deux pianos op. 73 de Chopin. Entrelacements intimes, fluidité des gammes, équilibre, fraîcheur, séduisent par leur verve jubilatoire. Les deux pianistes semblent jouter, rivalisant de technique, s’emballent avec délectation dans le brillant de la partition.

Sans entracte, et malgré un piano dont l’accord a un peu « bougé » avec la fraîcheur qui s’installe, ils déclinaient les Six épigraphes antiques pour piano à quatre mains de Debussy et leur Antiquité fantasmée, creusant élégamment les contrastes, dessinant les étapes de cette musique qui pourrait être écrite pour la scène, miniatures ciselées où le piano rappelle les accents des flûtes, de la harpe, des cymbales antiques (crotales) de la Danseuse aux crotales. On flirte avec l’atonalité, on brouille les pistes de composition, on croit entendre des échos de Stravinsky. Les courtes épigraphes précédant chaque enluminure en livrent l’esprit, « Pour invoquer Pan, dieu du vent d’été / Pour un tombeau sans nom / Pour que la nuit soit propice… », lapidaires constructions poétiques …

Lucas & ArthurJUSSEN à Six-Fours Vague Classique 1erjuin2024

Lucas & ArthurJUSSEN©sixfoursvagueclassique

La Suite pour deux pianos n° 2 opus 17 que Rachmaninov composa durant l’écriture de son deuxième concerto permettait encore aux deux pianistes aux allures adolescentes de faire une démonstration de leur virtuosité. Le bonheur du compositeur d’avoir retrouvé sa veine créatrice est sensible dans cette œuvre effervescente qui, savante, se nourrit des musiques populaires, un écho slave dans la Romance (Andantino), un parfum d’Italie avec la Tarentelle (Presto). Les notes dansent s’emportent en respirations amples s’ouvrent au monde… en bis ce sera un Bach, parce que « tout vient de lui » sourient les interprètes. Incandescente simplicité.

Le 1er juin, Maison du Cygne, Six-Fours, La Vague Classique

Le monde est un théâtre

Le monde est un théâtre

La nouvelle création de la Compagnie Les Estivants a offert une étape de travail déjà fort aboutie au 3bisf
« Le monde est un théâtre ». La formule shakespearienne ne se doutait probablement pas combien le goût de se mettre en scène ferait florès aujourd’hui avec l’apparition des réseaux sociaux. Les animateurs de radio ou de télévision l’ont bien compris : la célébrissime émission nocturne de Macha Béranger sur France Inter, Allô Macha, en est un exemple flagrant : entre 0h 30 et 3 heures du matin, la parole était donnée par téléphone aux confidences des auditeurs. Reprenant avec humour le titre du film de Jacques Besnard sorti en 1975, C’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule, la comédienne, metteure en scène et dramaturge Johana Giacardi concocte avec une intelligence théâtrale folle un spectacle construit sur le mode des scènes ouvertes animées par un « Monsieur Loyal » de cirque (en l’occurrence une « Madame Loyal », interprétée par l’auteure en personne). 

Le dispositif scénique en cercle favorise la communication. Après une introduction facétieuse, les membres du public sont appelés à se confier sur un fait marquant de leur parcours. Immédiatement, une jeune femme se dresse et part dans une confession aussi vive que spirituelle et délicieusement provocatrice qui amène les spectateurs à approuver, d’abord silencieusement, puis par des applaudissements d’assentiment. Des remarques fusent, des rapprochements se dessinent. Certes, la plupart des interventions sont programmées et finement orchestrées. Des fils s’esquissent, passant du thème de Roméo et Juliette, à celui du théâtre dans le théâtre, du jeu des apparences, de ce que chacun livre aux autres. Quel est le personnage de chacun ? Impossible d’oublier l’origine des termes : « personnage » vient du latin « persona », désignant le masque de l’acteur, « per » signifiant « à travers » et « sonum », le son ; le masque est l’accessoire qui laisse passer la voix de l’acteur avant de désigner le rôle qu’il joue puis son « caractère ».

Esquisse travail Cie Les Estivants

étape de travail © Les Estivants

Le texte de la pièce, car il s’agit bien d’une pièce qui épingle les nouveaux modes de communication et d’être au monde, s’attache à l’ambiguïté du personnage théâtral, à sa véracité malgré le principe d’illusion qui le gouverne : sans doute, le théâtre est le seul lieu où les êtres sont vrais, car interprétant le rôle qui leur est dicté à l’inverse du kaléidoscope des apparences dans lequel les êtres se diffractent sur la scène du monde. Le quatrième mur est mis en miettes, convoquant chacun à un dévoilement qui peut aussi n’être que façade. Les mots ne révèlent que les histoires que nous construisons autour de nos propres représentations. Dans cet exercice de liberté, Anaïs Aouat, Naïs Desiles, Anne-Sophie Derouet, Édith Mailander et Johana Giacardi excellent. En exergue de la pièce, est cité Gilles Deleuze : « quel soulagement que de n’avoir rien à dire, le droit de ne rien dire, parce que seulement à ce moment-là il devient possible de saisir cette chose rare et toujours la plus rare : ce qui vaut la peine d’être dit ». Comme à son habitude, Johana Giacardi nous entraîne sans avoir l’air d’y toucher, sur un mode où l’énergie et le rire se chahutent, dans une réflexion profonde sur le l’art, les relations entre les êtres, le théâtre enfin, surtout…

Le 30 mai, 3bisf, Aix-en-Provence

  (Le spectacle sera créé la saison prochaine des Théâtres aux Bernardines)