Les tableaux du Jas 

Les tableaux du Jas 

Embouteillages, voitures qui reculent, cherchent désespérément une place, quel est cet attroupement nouveau autour de la bastide du Jas de Bouffan sous le soleil encore écrasant de la fin de l’après-midi ?
Le Festival Aix en Juin, cette géniale première partie gratuite du Festival d’Aix s’est glissé dans les temps forts de la ville qui l’a vu naître et s’inscrit à sa manière dans l’année Cézanne en occupant le parc de la Bastide du Jas de Bouffan, maison de campagne acquise par la famille Cézanne en 1859 et qui fut le point d’ancrage du peintre lors de ses allers et retours entre la Paris et Aix-en-Provence. C’est là qu’il créa son célébrissime tableau Les Joueurs de cartes.  Cette année voit la transformation de ce lieu en un centre d’interprétation de l’œuvre de Paul Cézanne et espace muséal. 

Au programme, s’entrelacent les époques, musiques issues du répertoire classique et de la création contemporaine par les deux quatuors, Quatuor Poiesis et Quatuor Ineo, qui ont été en résidence sous l’égide du Quatuor Diotima à travers concerts et master classes et par le G.U.I.D. Ballet Preljocaj, des danses extraites de pièces du chorégraphe Angelin Preljocaj, récemment académicien, reconnaissance d’un travail puissant, élégant et d’une infinie richesse.

Parc de la bastide du Jas de Bouffan © M.C.

Parc de la bastide du Jas de Bouffan © M.C.

Le spectacle s’orchestrait avec fluidité, les danseurs du Ballet Preljocaj instaurant une continuité souple entre les moments musicaux et dansés, installations et déplacements des pupitres des musiciens, accompagnant ces derniers dans leurs entrées et leurs sorties. Il n’est plus alors de cloisonnement entre les arts, mais d’une délicate rencontre.
Les deux quatuors proposaient chacun deux pièces, la première « classique », la seconde contemporaine.

Ouvrait le bal le Quatuor Ineo (Nadia Kalmykova et Liuba Kalmykova, violons, Sarah Maria Dragovic, alto et Constantin Siepermann, violoncelle) avec le Quatuor à cordes en mi mineur opus 44 n° 2 de Felix Mendelssohn Bartholdy. Les instruments s’accordaient au paysage sonore des cymbalisations des cigales (la sonorisation d’extérieur, si complexe, était impeccable !) pour offrir l’optimisme de la pièce écrite durant le voyage de noces du compositeur. Évitant l’écueil du pathos de l’Andante le quatuor n’en laisse percevoir que le recueillement, tandis qu’il sait s’emporter, virtuose, dans l’impétuosité des Allegro, Scherzo et Presto. Tout l’art du jeune compositeur se retrouve ici : il a 28 ans (on est en 1837), il vient d’épouser Cécile Jeanrenaud, fille d’un pasteur d’origine française, et il lui vient l’idée au cours de son voyage de noces de commencer un opus de trois quatuors à cordes (dont le n° 2 en mi mineur) « pour faire le point », ainsi qu’il l’écrit à sa mère. Le résultat en est brillant, rythmé, nourri de mélodies.

En diptyque, le Quatuor Ineo proposait Reflections on the Theme B-A-C-H pour quatuor à cordes (2002) de la compositrice contemporaine qui nous a quittés cette année, Sofia Goubaïdulina, (1931-2025). Cette œuvre fut composée à la demande du Quatuor à cordes Brentano qui avait invité en 2002 dix compositeurs et compositrices à écrire des pièces complémentaires à chaque mouvement de L’Art de la Fugue de Bach. Sofia Goubaïdoulina avait choisi la fugue finale, inachevée et dont le troisième et dernier sujet repose sur les notations allemandes correspondant aux lettres du nom de la famille de Bach (Si bémol, La, Do, Si bécarre), sorte de signature musicale de l’artiste qui apparaît ainsi au cœur de son œuvre. 

Aix en Juin / spectacle Cézanne/ Quatuor Ineo/ Jas de Bouffan © M.C.

Aix en Juin / spectacle Cézanne/ Quatuor Ineo/ Jas de Bouffan © M.C.

La facture impressionniste du travail de la compositrice se peuple d’apparitions tourmentées, s’exalte dans de fantastiques aigus, trouve des résolutions qui s’éteignent en fragiles suspens puis exultent dans l’air du soir.
 Le Quatuor Poiesis (Sarah Ying Ma et Max Ball, violons, Jasper de Boor, alto, Drew Dansby, violoncelle) s’attachait dans un premier temps à l’un des quatuors pour cordes que Joseph Haydn composa à son retour d’Angleterre où il avait rencontré de vifs succès à Vienne à la demande de son mécène le prince Anton Esterhazy. Son Quatuor n° 2 opus 71 a l’ampleur d’une symphonie et se mariait à merveille avec la tessiture large des instruments du Quatuor Poiesis, aux attaques sûres et aux empâtements sculptés. Violoncelle, violons, alto s’enchâssent à la manière de poupées gigognes, se tissent en contrepoints, s’élancent en octaves vertigineuses, jouent d’effets de surprise, dansent, alertes dans le Menuetto, et sont emplis d’humour dans un Finale subtilement puissant. 

En œuvre contemporaine avait été choisi le Quatuor à cordes (2024) du jeune compositeur américain (il est né en 1991), Brian Raphael Nabors. Le Quatuor Poiesis l’avait joué à sa création en octobre 2024 à l’Université de Cincinnati (Collège-Conservatory of Music, Werner Recital Hall) de l’assistance était subjuguée par la vivacité et l’élégance de cette pièce à la palette colorée et vibrante. On y entend la voix originale du musicien, sa façon de mêler les techniques les plus diverses issues des mondes classique, contemporain, jazz, RnB, Gospel, pour une expression personnelle vécue telle une « mosaïque » selon les propres termes du compositeur, empreinte d’un lyrisme sensible. Le Finale du morceau était tout simplement ébouriffant ! 

Aix en Juin / spectacle Cézanne/ Jas de Bouffan © M.C.

Aix en Juin / spectacle Cézanne/ Quatuor Ineo/ Jas de Bouffan © M.C.

Aix en Juin / spectacle Cézanne/ Jas de Bouffan © M.C.

Aix en Juin / spectacle Cézanne/ Quatuor Ineo/ Jas de Bouffan © M.C.

Le G.U.I.D. reprenait pour sa part des fragments de Parade (1993) et du sublime Requiem (s) (2024) d’Angelin Preljocaj, architectures mouvantes, géométries précises… l’espace se redessine à l’aune des évolutions des danseurs et des danseuses qui sont toujours d’une justesse précise et envoûtante. Ces pièces ne se contentent pas de la perfection plastique mais nous parlent, habitent et structurent les imaginaires. Le final sur Toxicity de System of a Down (Serj Tankian) sonne en point d’orgue. L’art prend alors une allure d’urgente nécessité, indispensable respiration qui nous relie au monde.
Bouleversants seront les saluts où tous les artistes se retrouvent en un maul complice qui rappelle à quel point l’union entre les êtres est ce qui nous rend humains.

 Spectacle donné le 1er juillet 2025 au Jas de Bouffan dans le cadre d’Aix en Juin et de l’Année Cézanne

Les voix lyriques de demain au festival d’Aix

Les voix lyriques de demain au festival d’Aix

La promotion 2025 des Voix de l’Académie réunit une phalange de jeunes artistes venus du monde entier, douze jeunes chanteurs et chanteuses ainsi que trois pianistes et chefs de chant, sous la houlette bienveillante et attentive d’artistes et pédagogues au sommet de leur art, selon une tradition établie depuis désormais plus de vingt-cinq ans. L’Académie sert de vitrine à ces artistes en développement de carrière, et joue un rôle de tremplin, les faisant connaître et découvrir par un public et des « chasseurs de talents » internationaux. 
Cette année, supervisent cette résidence le professeur de chant et directeur du département vocal de la Juilliard School of Music de New York, Darrell Babidge, le baryton Stéphane Degout, la pianiste et cheffe de chant Marine Thoreau La Salle, le chef d’orchestre Sébastien Daucé, directeur musical de l’Ensemble Correspondances (pour le dernier concert de la formation).
Contrairement aux sessions précédentes qui donnaient à écouter leur concert dans le cadre en plein air de l’Hôtel Maynier d’Oppède actuellement en réfection, les spectacles sont donnés dans la salle du Pavillon Noir qui prête chaque année ses murs aux manifestations du Festival d’Aix. Le passage du plein air à une structure fermée changeait un peu l’atmosphère habituelle de ces représentations, leur accordant un caractère plus rigide.

Chaque programme de concert explore un répertoire particulier, airs d’opéra, chant français, musique baroque française et italienne… La première représentation était consacrée à l’opéra. Chaque interprète avait en charge deux chants répartis entre les deux moments du concert, conçu comme un petit marathon interrompu par un entracte. La tension, liée à la représentation accompagnée d’un piano seul, était multipliée par les ordres de passage et les univers différents dans lesquels les artistes devaient entrer d’emblée en emmenant le public avec eux, avant de laisser rapidement la place à la performance suivante. On peut vraiment parler ici de performance, tant le travail vocal est soutenu par une étude précise de la dramaturgie musicale, une mise en scène minimaliste mais qui apporte une cohérence entre le propos chanté et les attitudes, les expressions, les mimiques, les mouvements des chanteurs.

Voix de l'Académie© Vincent Beaume

Festival d’Aix-en-Provence 2025 – Aix en juin – Résidence Voix © Vincent Beaume

Les trois pianistes, Benjamin Read, Anna Gershtein et Antoine Dutaillis, accompagnent avec une très belle justesse les voix, épousent les rythmes, attendent lorsque la modulation d’une ornementation prend davantage d’ampleur, offrent un écrin sensible aux chants dont la palette recouvre toutes les émotions humaines.
Certains savent faire sonner les idiomes des partitions, s’arcqueboutant comme le baryton Navasard Hakobyan sur les aspérités de la langue allemande dans l’air de Wolfram (acte III du Tannhäuser de Wagner) et les scansions du français dans une magnifique et convaincante interpétation de l’air de Zurga (Les Pêcheurs de perles, Bizet), ou offrant une articulation parfaite comme le baryton Armand Rabot qui dessine d’incroyables tableautins avec sa voix large et sculptée dans le prologue, air de Tonio du Pagliacci de Leoncavallo puis dans Le Roi de Lahore (Massenet), ou encore le ténor Hugo Brady aux superbes phrasés teintés d’un subtil vibrato naturel dans l’aubade de Mylio (acte II) du Roi d’Ys d’Édouard Lalo et La finta giardiniera (Mozart). Le travail de clarté des textes est remarquablement mené chez la plupart des interprètes, souligné par une expressivité qui tisse une complicité immédiate avec le public.

C’est en actrice accomplie que la mezzo-soprano Emily Treile aborde le récitatif et l’air de Junon du Semele de Haendel. Tout prend sens dans son approche vocale, les modulations et les vocalises ne sont plus de simples ornements caractéristiques du baroque, mais font partie du propos, insistant sur les intentions du texte. Elle sera bouleversante en deuxième partie avec l’air de Sapho « Ô ma lyre immortelle » (Gounod). La même puissance se retrouvera chez les sopranos Emily Richter, superbe Arabella (Strauss), puis Fiordiligi (Mozart) ou Meredith Wohlgemuth toute d’élégante finesse que ce soit dans l’air d’Ilia (Idomeneo de Mozart) ou l’air de Cléopâtre (Guilio Cesare in Egitto, Haendel). La soprano Lucia Tumminelli avec un délicat vibrato naturel apporte sa fraîcheur lumineuse à Halka (Stanislas Moniuszko) puis au sublime air de Liu (Turandot, Puccini). Séduit aussi la clarté et l’intensité de l’interprétation de la mezzo-soprano Mathilde Ortscheidt que ce soit dans le Cœur sans amour, printemps sans roses du Cendrillon de Massenet ou dans l’air de Sesto dans La clemenza di Tito mozartienne.

Deuxième concert de la Résidence Voix de l’Académie du Festival d’Aix-en-Provence consacré au chant français, sous la supervision artistique de Stéphane Degout. Le vendredi 27 juin 2025 à la Villa Lily Pastré. ARTISTES ENCADRANTS : DARRELL BABIDGE, STÉPHANE DEGOUT, MARINE THOREAU LA SALLE, SÉBASTIEN DAUCÉ. SOPRANO : SEMILY RICHTER, LUCIA TUMMINELLI, MEREDITH WOHLGEMUTH. MEZZO-SOPRANOS : MATHILDE ORTSCHEIDT, EMILY TREIGLE. TÉNORS : HUGO BRADY, MATTHEW GOODHEART, DANIEL ESPINAL. BARYTONS : ARMAND RABOT, NOAM HEINZ, NAVASARD HAKOBYAN, THOMAS CHENHALL. PIANISTES CHEFFE ET CHEFS DE CHANT : ANNA GERSHTEIN, ANTOINE DUTAILLIS, BENJAMIN READ. Photographies de Vincent Beaume.

Festival d’Aix-en-Provence 2025 – Aix en juin – Résidence Voix © Vincent Beaume

Les contrastes entre les œuvres permettent aux artistes de se confronter aux différents modes de traitement des thèmes, le baroque de l’Ariodante (Haendel) et le bel canto au souffle plus ample de l’air Furtiva lacrima de Donizetti dans lequel le ténor Matthew Goodheart évolue avec une belle aisance. Daniel Espinal prête sa voix de baryton à la romance de Rodolfo (La bohême, Puccini) puis au Roméo de l’Acte II (Roméo et Juliette) de Gounod, y modelant une émotion sensible tandis que Noam Heinz (baryton) passe avec aisance de l’air de Mercutio (Roméo et Juliette, Gounod) à Trouble in Tahiti de Bernstein où il joue avec les rythmes, les ruptures de ton, siffle, brossant une comédie enlevée. Thomas Chenhall accorde quant à lui les inflexions de sa voix de baryton à l’air de Valentin, « Avant de quitter ces lieux » (Faust, Gounod), personnage dont la pureté s’oppose à la fausse douceur de la Canzonetta de Don Giovanni (Mozart), les demi-teintes du premier air se parent d’ombres menaçantes dans le second à la dangereuse légèreté.
Plus de deux heures de spectacle ? On ne s’en rend pas compte tant la variété des univers et la beauté des interprétations captive l’auditoire. Les noms de ce concert sont à retenir, ils seront têtes d’affiche sous peu !

Le concert des Voix de l’Académie #1 a été donné au Pavillon Noir (Aix), le 25 juin 2025

L’art des obliques

L’art des obliques

Où l’oblique est le plus court chemin pour dévoiler les arcanes du souffle…

Coïncidence ? Parmi les premiers concerts organisés par Aix-en-Juin, deux proposés à l’abbaye de Silvacane, dans le cadre des Voix de Silvacane, mettaient en scène des flûtes obliques, Ney puis Kaval (lire ici).

 Celui qui murmure à l’oreille des roseaux

Sinan Arat a quitté la Turquie pour être formé au sein du programme « Global Musics » de l’Université des Arts de Rotterdam (CODARTS) auprès d’enseignants spécialistes d’instruments et de traditions musicales non-européennes, principalement auprès du maître Kudsi Erguner qui lui a transmis l’art du ney turc. 

Un son de flûte s’élève d’entre les voûtes, le silence s’installe sous la nef. Le musicien s’avance sur la petite estrade recouverte d’amples tapis, installée dans le chœur, sourit, joue encore, s’assied sur un petit tabouret, énonce quelques mots en français puis se fait traduire de l’anglais par Pauline Chaigne, Directrice adjointe de l’OJM et de la Programmation Méditerranée. L’artiste relève à quel point « c’est spécial » pour lui, cette rencontre entre l’univers minéral de l’abbaye et les roseaux qui constituent ses instruments, soulignant l’émouvante conjonction entre le nom des lieux, « Silvacane », c’est-à-dire « la forêt de roseaux » (au XIème siècle, des religieux de l’ordre de Cîteaux aménagent les terrains marécageux de la Durance à cet endroit) et le Ney, fabriqué à partir de roseaux, d’où le nom du spectacle : « le murmure du roseau sacré ».

Sinan Arat / Abbaye de Silvacane/ 20 Juin 2025 © M.C.

Sinan Arat / Abbaye de Silvacane/ 20 Juin 2025 © M.C.

Le roseau, coupé de sa terre, s’en éloigne, mais devenu instrument de musique, en parle et la retrouve. Se dessine toute une approche mystique de la musique, croisant les traditions musicales de l’ordre Mevlevi que l’on désigne sous l’appellation réductrice de « derviches tourneurs », et la poésie du fondateur de l’ordre, Jalal al-Din-Rûmî (1207-1273) qui donne à la musique un rôle central : reprenant les théories pythagoriciennes, la musique est une image de l’univers dont les sphères sont régies par les mêmes proportions que celles des intervalles entre les notes, bref, l’harmonie est imprégnée de concepts philosophiques et obéit à des rapports mathématiques qui orchestrent l’univers. La musique renvoie alors à une vision totale et cosmique.  

« Le Ney n’est qu’un roseau. Son secret, c’est la respiration. Sa source c’est le cœur qui vient donner son caractère sacré à la respiration. Aujourd’hui c’est par une même respiration, comme une prière pour nous et les autres que nous sommes ensemble. Alors que le monde s’agite, que la musique nous soit un refuge où nous puissions respirer. (…) Songez à tous les mystiques qui ont vécu ici, à la manière dont ils ont rêvé de vivre, écoutez le silence, qui est aussi de la musique, » sourit Sinan Arat qui demande de ne pas applaudir entre les morceaux pour ne pas en bouleverser la dimension mystique et de se contenter d’applaudissements en langue des signes.

Sinan Arat / Abbaye de Silvacane/ 20 Juin 2025 © M.C.

Sinan Arat / Abbaye de Silvacane/ 20 Juin 2025 © M.C.

La voix du ney seul emplit alors les âmes. Utilisant un looper de table (boucleur), le musicien enregistre des thèmes, les superpose, place ses improvisations sur les rythmiques ainsi composées, convoque tout un orchestre autour de lui : les mélodies s’élèvent sur d’amples nappes sonores, s’épicent des scansions précises que le souffle du musicien transformé en beat box a esquissé en trame. Les incarnations de la matière et de l’esprit se lovent tour à tour dans le chant humain et dans celui de l’instrument, l’un se substituant à l’autre, comme pour insister sur la porosité des mondes et le caractère indissociable du terrestre et de l’impalpable. Le ney devient une réponse mystique qui unit la nature sauvage et l’humanité.Le souffle se partage et Sinan Arat fait chanter le public à quatre voix (le quatre est le chiffre de la Terre). Les poèmes d’amour de Rûmî sont aussi des aspirations à l’élévation des âmes, et ceux de Sinan Arat ourlent de leurs sonorités les mélodies méditatives du ney.
Tout est symbole, depuis les musiques et les paroles mises en scène à la facture de l’instrument, qui comprend neuf segments, se basant sur la déclinaison de la perfection du trois.
Alors que le reste du monde tremble, ce soir-là au sein de l’abbatiale, en un instant hors du temps, on pouvait croire à une harmonie universelle possible…

Concert donné à l’abbaye de Silvacane le 20 juin 2025 dans le cadre d’Aix-en-Juin et des Voix de Silvacane

Kaval international !

Kaval international !

Coïncidence ? Parmi les premiers concerts organisés par Aix-en-Juin, deux proposés à l’abbaye de Silvacane, dans le cadre des Voix de Silvacane, mettaient en scène des flûtes obliques, Ney (lire ici) puis Kaval .
Le 21 juin, autre instrument « oblique », le kaval était à l’honneur grâce à Nedyalko Nedyalkov, formé à l’Académie de musique de Plodiv en Bulgarie et grand maître de cette flûte particulière, qui, dit-on, doit au diable les trous qui lui permettent de moduler davantage de notes. 
Il paraîtrait qu’aux temps très anciens des contes, il faut bien remonter jusque-là pour évoquer cet instrument qui a plus de 3000 ans, sans doute l’un des premiers de l’humanité si l’on exclut les lithophones, un berger jouait sur une flûte, peut-être taillée dans le bois souple d’un prunier ou d’un abricotier. Les sonorités aux subtiles harmoniques provenant de ce simple tuyau agacèrent le diable. Excédé, il s’empara de la flûte et la perça de plusieurs trous afin de faire taire le mélomane agreste. Ce que le diable n’avait pas prévu, c’est que ces trous apportèrent de nouvelles possibilités à l’instrumentiste qui fit naître de nouvelles mélodies encore plus enivrantes. L’histoire ne dit pas si le diable inventa alors les bouchons d’oreille pour faire cesser ces harmonies qui le dérangeaient tant. Le kaval était né, avec ses trois parties, encore une façon de se moquer du diabolique personnage par l’emploi d’un chiffre sacré !

Le concert réunissait le bel ensemble vocal Ev’Amu sous la direction de Philippe Franceschi, Nedyalko Nedyalkov, la chanteuse bulgare Stoimenka Nedyalkova et le guitariste Petar Milanov. Le joueur de kaval ouvrait le spectacle en descendant le transept pour rejoindre la scène. Harmoniques des pierres et du souffle… la guitare inventive de Petar Milanov venait le rejoindre avant de céder la place au chœur Ev’Amu qui nous emportait dans une évocation des musiques de la fin de la Renaissance et des débuts de la période baroque. D’abord, était convoqué Giovanni Giacome Gastoldi (1555-1609), compositeur, chanteur et maître de chapelle  qui, en dépit de son abondant catalogue d’œuvres religieuses, est surtout connu pour ses Baletti a cinque voci, très populaires à son époque.

Concert du 21 juin 2025/ Abbaye de Silvacane © M.C.

Concert du 21 juin 2025/ Abbaye de Silvacane © M.C.

Ces « ballets » sont nés de chansons et villanelles populaires. La Sirena, madrigal extrait de ces Balletti a cinque voci, entraînait le public dans ses tempos vifs « falalalalala ! » avant Liquide perle, Amor, dagli occhi sparse de celui que ses contemporains avaient surnommé « le cygne le plus doux » (il più dolce cigno), Luca Marenzio (Marentio) (1553-1599) renommé pour ses madrigaux, et Amante all’amata d’Adriano Banchieri (1568-1634) qui, moine à 19 ans, n’en écrivit pas moins, sous pseudo, des comédies et des farces et ne dédaigna pas la musique profane (brillantissime, il est le premier à avoir utilisé la barre de mesure dans son acception actuelle et noté les basses continues sur ses partitions de même que les forte et piano !).

Après cette entrée en matière italienne qui offrait aux voix un écrin propice à l’expression d’une palette colorée, on était invité à une plongée dans les musiques bulgares grâce aux arrangements de chants traditionnels par Filip Kutev (Vecherai Rado), Stefan Mutafchiev (Brala moma ruja cvete), Ivan Valev (Prochula se Neranza), puis des chants anonymes, Mome Kalino, Izkusala baba. La voix de Stoimenka Nedyalkova épousait avec une justesse élégante les rythmes asymétriques, les phrasés qui cultivent le petit ‘i’ accentué dans l’aigu et qui colore si bien les finales. Les intonations, l’ampleur, la tessiture même de la chanteuse ouvraient les portes d’un monde scandé par les fêtes et les actes du quotidien de la Bulgarie rurale. On se laisse séduire avec passion !

Concert du 21 juin 2025/ Abbaye de Silvacane © M.C.

Concert du 21 juin 2025/ Abbaye de Silvacane © M.C.

La suite instrumentale pour kaval et guitare, Pictures from Bulgaria, de Nedyalko Nedyalkov complétait l’image dessinée par les voix. La virtuosité devient ici évidence, et la musique est alors un jeu au cours duquel les musicien conversent, se taquinent, racontent, s’exclament, s’attristent parfois avant de secouer toute nostalgie par un air de danse où tout s’accélère joyeusement.
Le chœur revenait pour tisser les traits d’un autre continent, nous conduisant en Afrique du Sud avec des chants traditionnels, Wandibiza Umngoma, Indodana, dont la complexité et la beauté subjuguèrent un public déjà conquis, avant de finir par un arrangement de Michael Berewer du chant traditionnel sud-africain Hamba lulu, une petite merveille qui sera reprise en bis accompagnée par les improvisations du kaval et de la guitare.  

Concert donné à l’abbaye de Silvacane le 21 juin 2025 dans le cadre d’Aix-en-Juin et des Voix de Silvacane

De l’imitation des mythes

De l’imitation des mythes

S’inspirant du récit de celles que la mythologie grecque désignait sous l’appellation « les Déesses », autrement dit, Déméter et Perséphone, la dramaturge Pauline Sales compose un spectacle théâtral et musical créé en novembre 2024, Les deux déesses. Elle y articule le récit mythologique dans une perspective qui rejoint les préoccupations actuelles de l’écologie, du féminisme, de notre relation au corps, de la place de la femme dans nos sociétés mais aussi des relations complexes qui peuvent exister entre parents et enfants, entre mère et fille, et du passage à l’âge adulte. Le fil narratif est simple, Déméter harcelée par son frère Poséidon vient se plaindre à un autre membre de sa fratrie, Zeus, qui la viole, une enfant naît, Perséphone, qui à son tour sera enlevée par son oncle, Hadès, qui est le dieu des Enfers, le séjour des morts. Déméter désespérée refuse de faire pousser quoi que ce soit plongeant la terre dans une période de famine, tant qu’elle n’aura pas retrouvé sa fille. Un compromis sera scellé, Perséphone qui est attachée au monde des morts pour avoir mangé quelques grains de grenade, devra passer la moitié de l’année (ou trois mois selon les versions) auprès d’Hadès devenu son époux et l’autre partie à l’air libre avec sa mère. Ainsi naissent les saisons : l’automne voit mourir la nature et l’hiver est sans récolte, le printemps assiste à la réunion de la mère et sa fille et tout reverdit… 

 Petit détour par les mythes fondateurs 

Les mythes fondateurs ne sont pas tendres, on le sait, guerres, trahisons, meurtres, enlèvements, viols, rien n’est épargné ! Cependant, chaque épisode est une manière de rendre compte du monde, des climats, des reliefs, des cycles des saisons… l’inexplicable de chaque époque y trouve une résolution et des façons d’affronter les difficultés. Loin du conte, le mythe ne commence pas par « il était une fois », chacun de ses protagonistes a une personnalité et des attributs bien définis, même si ces derniers évoluent selon les époques et les lieux de leurs récits (Artémis sera déesse de la fécondité à Éphèse et protectrice de la chasteté en Grèce !). Les versions de chaque récit sont multiples. Si l’on reprend le Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine de Pierre Grimal, les épisodes et les variantes pullulent.

Aussi, Pauline Sales choisit dans le corpus du mythe ce qui sert son propos et l’adapte à notre contemporanéité. Elle présente Déméter et ses frères, Zeus ou Poséidon, tous trois de la deuxième génération des Olympiens, enfants de Cronos et de Rhéa, comme des jeunes gens qu’elle fera grandir. Elle écarte l’assouvissement des pulsions de Poséidon envers Déméter (la légende veut que pour échapper à celui-ci, lors peut-être de sa quête de Perséphone, elle aurait pris la forme d’une jument, en vain, Poséidon se transformant alors en étalon. Naquirent ainsi le cheval Aréion «aux crins d’azur » et une fille dont le nom était réservé aux initiés et désignée par l’appellation « La Maîtresse », «Despoina »), fait partir la déesse de l’Olympe dès qu’elle se voit enceinte des œuvres de Zeus, alors que dans la plupart des versions elle quitte le séjour des dieux après l’enlèvement de sa fille.

Les deux Déesses/ Pauline Sales / Théâtre des Ateliers © Gagliari

Les deux Déesses/ Pauline Sales / Théâtre des Ateliers © Gagliari

L’union de Zeus et de Déméter est dans la pièce un viol, dans d’autres textes, la déesse fera partie des épouses du roi des dieux, de même que Déméter est dans les mythes primitifs (selon Louis Séchan et Pierre Lévêque) une « déesse-Terre » associée à Poséidon (la violence subie de la part du dieu l’aurait fait surnommer Érinys, ou « La Noire » (Mélaina, Mέlaina) tant sa colère fut grande… Il ne s’agit plus ici d’une jeune fille qui vient se plaindre à l’un de ses frères des propos déplacés d’un autre.
Bref, « tout objet cosmique a une histoire. Cela veut dire qu’il est capable de « parler » à l’homme. Et parce qu’il « parle » de lui-même, en premier lieu de son « origine », de l’évènement primordial à la suite duquel il est venu à l’être, l’objet devient réel et significatif. Il n’est plus un « inconnu », un objet opaque, insaisissable et dépourvu de signification, bref, « irréel ». Il participe au même « Monde » que celui de l’homme » (Mircea Eliade, Aspects du mythe)

 Rendre actuels les mythes 

Le mythe explique, mais garde son épaisseur de mystère. Sa force réside là, dans sa capacité à pouvoir nous parler encore. Pauline Sales montre des femmes qui doivent se construire malgré les violences subies, exister par leur talent propre, la première par son pouvoir à rendre la nature fertile, la seconde se découvrira une puissante capacité d’empathie qui allège aux morts leur séjour dans le royaume d’Hadès. C’est par là qu’elle s’émancipe et trouve son nom : de Koré (« la jeune fille ») lorsqu’elle vit avec sa mère, elle devient Perséphone à partir du moment où elle règne sur les Enfers.

La pièce nous parle de la manière de se reconstruire après une violence subie, de la puissance de la vie, de la force des femmes qui ne s’enferment pas dans le ressassement de la douleur mais la dépassent, créent, décident. Déméter choisira lors d’une fête de mariage l’amour de Iasion, et le laissera, parce que libre, elle refuse de s’enfermer dans une relation quelle qu’elle soit. Perséphone exigera de sa mère qu’elle aime de la laisser indépendante et d’accepter le fait qu’elle ait grandi…  L’amour mal compris peut aussi étouffer. La mère grandit aussi, grâce à son enfant.  

Les deux Déesses/ Pauline Sales / Théâtre des Ateliers © Gagliari

Les deux Déesses/ Pauline Sales / Théâtre des Ateliers © Gagliari

La compagnie d’entraînement signait ici son travail final de l’année. Le choix de la pièce était le résultat du stage de trois jours en avril aux côtés de la dramaturge Pauline Sales, autrice associée à la promotion 2024-2025. Le directeur du théâtre des Ateliers, Alain Simon, a d’abord laissé les jeunes comédiens se confronter au texte afin d’imaginer par eux-mêmes un casting, une mise en scène. Ensuite, les propositions sont analysées, replacées dans une vision d’ensemble, le casting un peu remanié, le rythme réorchestré en une dynamique plus vive. 

Le résultat est remarquable de cohérence, de fluidité. La drôlerie vient en contrepoint du drame, les écueils du pathos sont évités avec finesse. La musique (Noé Das Neves (à la création sonore) et Loup Cousteil-Prouvèze) ne crée pas d’intermèdes mais se coule dans la narration comme une autre forme du discours qui passe par les voix parlées ou chantées en un même élan, le chant n’étant qu’une modulation autre de ce qui est mis en scène. Les mouvements scéniques, les changements d’acteurs et d’actrices selon les étapes de mûrissement des personnages, sont menés avec clarté et intelligence. 

Les deux déesses: Théâtre des Ateliers © X.D.R

Les deux déesses: Théâtre des Ateliers © X.D.R

Les costumes inventifs désignent efficacement les différents protagonistes. Les références filmiques, picturales ou quotidiennes contribuent à une approche familière qui ne désacralise pas le mythe mais le rend accessible et en dessine les échos dans notre monde : lutte des femmes pour leur émancipation, des mouvements de la Terre pour la protéger alors que l’on constate à l’échelle du globe des pénuries alimentaires, de chaque être pour se construire…

La réécriture est fortement rythmée, portée par une troupe aussi enthousiaste qu’espiègle. Comment ne pas tous les citer : Paul Alaux, Matthias Borgeaud, Cléo Carège, Loup Cousteil-Prouvèze, Noé Das Neves, Alice Nédélec, Mathilde Stassart, Sann Vargoz, Katja Zlatevska, dans les belles lumières de Syméon Fieulaine. N’oublions pas l’assistante stagiaire, Marianne Estrat. Quel superbe travail collectif ! Le final qui fait se rejoindre les trois interprètes de Déméter, comme dans les Trois âges de la femme de Klimt et Perséphone qui l’accueille dans la mort est bouleversant.

Les deux Déesses/ Pauline Sales / Théâtre des Ateliers © Gagliari

Les deux Déesses/ Pauline Sales / Théâtre des Ateliers © Gagliari

Les êtres se retrouvent, réunissant en un seul mouvement tout ce qui les compose en un temps unique qui comprend toutes les étapes d’une vie. Et c’est ici que commencent les grands Mystères, mais Éleusis est une autre histoire.

Ce spectacle a été joué sept fois du 12 au 19 juin 2025 au théâtre des Ateliers, Aix-en-Provence