Constellations

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La Calisto, un bijou baroque au Théâtre de l’Archevêché sous la houlette de Sébastien Daucé dans une mise en scène de Jetske Mijnssen

 S’inscrivant dans la première lignée de l’opéra, La Calisto de Francesco Cavalli avait été écrite pour une assemblée de mélomanes ne dépassant pas cent personnes : ainsi adapté à l’écrin resserré de la représentation, l’orchestre ne comptait que six musiciens (deux clavecinistes, un théorbiste et trois cordes). 
Au Festival d’Aix, repensé pour la cour de l’Archevêché et ses quelques 1250 spectateurs, ce modèle d’opéra baroque vénitien réunit 33 musiciens dont dix violons, deux cornets et trois sacqueboutes (ancêtres du trombone). La réorchestration ne s’arrête pas là : la partition de l’œuvre, copiée par Francesco Cavalli, son épouse et un assistant, reprend ce qui a été joué en première représentation au Teatro Sant’Apollinare de Venise le 28 novembre 165. Un seul manuscrit subsiste, conservé à la Biblioteca Marciana de Venise ! Manquent les ballets, certaines liaisons, aussi, le travail de réécriture totalement respectueux des lignes mélodiques originelles a complété l’ensemble par l’intégration d’extraits d’autres musiques de Francesco Cavalli lui-même, mais aussi de Giacomo Arrigoni, Carlo Farina, Giovanni Legrenzi, Biagio Marini, Tarquino Merula, Salomone Rossi et Giovanni Valentini, contemporains ou du moins du même siècle du compositeur. Il faut bien dire que le succès ne fut guère au rendez-vous de la création de cet opéra : l’un des chanteurs de la création, Bonifatio Ceretti qui jouait le rôle d’Endimione, meurt le soir de la première et le librettiste, Giovanni Faustini meurt durant la série des onze représentations prévues (28 novembre au 31 décembre 1651) le 19 décembre ! La réputation de « pièce maudite » fut vite accolée à La Calisto !

Le récit de la transformation de la nymphe Callisto (en français) en ourse puis en constellation (la « grande ourse ») est remanié par l’opéra. Ici Calisto n’aura pas d’enfant de son union forcée avec Jupiter (la légende lui donne un fils, Arcas, qui, devenu chasseur et poussé par Artémis/Diane, sera sur le point de tuer à la chasse sa propre mère changée en ourse. Jupiter/ Zeus l’en empêche et transforme la mère et le fils en constellations, la petite et la grande ourse). Le final choisi par la metteuse en scène Jetske Mijnssen résonne comme une vengeance féministe qui remodèle totalement le récit ! Calisto devenue étoile poignarde à mort Jupiter qui a causé par son égoïsme et l’aveuglement de son omnipotence tant de douleurs.

La Calisto / Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

La Calisto / Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

La metteuse en scène explique dans le livret de présentation (il faut souligner à quel point ces livrets sont précieux par les témoignages et les analyses des différents maîtres d’œuvre des spectacles joués !) combien sa lecture de La Calisto a convoqué celle du livre de Pierre Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses, écrit et publié plus d’un siècle plus tard (1782). Selon elle, s’établissent comme une évidence des correspondances entre Junon et madame de Merteuil, Jupiter et Valmont, Calisto et Cécile de Volanges… 

La mise en scène se refuse à une reconstitution antiquisante mais déplace l’action dans le cadre aristocratique du XVIIème siècle dans un cadre rococo. Au centre de la salle cernée de portes, un immense carrousel pivote pour donner à voir les dessous de l’intrigue. Sa rotondité symbolique sépare l’espace du ciel dévolu aux dieux de la terre où évoluent les humains et les divinités secondaires. Ouvert lors du prologue il présente une foule en deuil autour d’un long cercueil noir, celui de Calisto. 

La Calisto / Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

La Calisto / Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

La fin tragique connue, il suffit de rembobiner les fils de l’intrigue qui fourmille de déguisements, de quiproquos, de confusions. Le tragique de l’histoire se colore de passages comiques, qu’ils soient de situation ou de jeux de mots. Le plus drôle est sans doute celui des changements de voix de Jupiter qui prend l’apparence de la déesse Diane, désireux d’être aimé de Calisto pour laquelle il brûle de passion (le feu est récurrent ici, le roi des dieux est venu sur terre pour réparer les bêtises de Phaéton qui, chipant le char du soleil de son père, Apollon, a manqué brûler la planète, dépassé par la fougue des chevaux qu’il ne savait maîtriser. Écho triste aux incendies marseillais de ce début juillet, et plus largement au réchauffement climatique qui nous détruit).

Souverain, Alex Rosen campe un Jupiter à la voix de basse veloutée et une Diane lors de ses transformations à la voix de fausset dont il souligne quelques traits qui apportent une touche comique bienvenue (le choix de faire jouer le double rôle par le même chanteur est nouveau, au départ c’est l’interprète de Diane qui se chargeait d’être et la vraie déesse et son « imitation »). Ces dieux de l’Olympe venus sur terre pour réparer leurs erreurs sont bien peu divins et endossent des personnalités humaines bien peu reluisantes, abusant de leur pouvoir, manipulant, grugeant, se dissimulant toujours derrière un jeu complexe d’apparences, de non-dits, de feintes. Les colères de Junon ne s’attachent pas à son mari fautif mais aux victimes de ce dernier, 

La Calisto / Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

La Calisto / Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Diane (délicate Giuseppina Bridelli), sans doute exaspérée par les frasques de son père Jupiter se replie vers une chasteté qui ne lui convient pas et souffre de ne pouvoir vivre son amour pour Endymion au plein jour…
Paul-Antoine Bénos-Djian jongle entre ses tonalités d’alto et de contre-ténor dans le rôle d’Endymion avec une juste finesse. Anna Bonitatibus sait ne pas être une Junon caricaturale et trouve des nuances subtiles avec des pianos belcantistes somptueux. Toutes les voix sont riches et expressives et apportent une profondeur émotionnelle rare à cet opéra qui en raconte tant sur les mécanismes des passions humaines. Lauranne Oliva enfin, dans le rôle-titre incarne avec brio les désirs d’amour et de liberté de la nymphe, belle, émouvante, lumineuse.

La Calisto est jouée au théâtre de l’Archevêché dans le cadre du Festival d’Aix du 7 au 21 juillet.

La Calisto / Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

La Calisto / Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Comme un roman

Comme un roman

Curieusement très peu joué aujourd’hui, le seul opéra de Gustave Charpentier, Louise, est joué au Festival d’Aix dans l’écrin de la grande salle de l’archevêché dans une mise en scène de Christof Loy. Ce dernier en offre une lecture qui met en abîme le propos de ce que son compositeur qualifiait de « roman musical ».
Cet opéra en quatre actes et cinq tableaux apparaît dans l’histoire comme le premier opéra du XXème siècle, créé le 2 février 1900 à la salle Favart dans le cadre de l’Exposition universelle qui se voulut « bilan d’un siècle ».
La volonté de Gustave Charpentier d’ancrer puissamment le récit dans la réalité populaire vient sans doute des origines de ce dernier. « Fils de boulanger, né du peuple, non seulement il ne se cacha point (de ses origines), mais voulut faire une musique pour le peuple, et sur des sujets populaires, Louise est, on le sait, l’histoire d’une ouvrière. (….) il eut autant que sa musique, le souci d’une œuvre qu’il avait fondée, « Mimi Pinson » dont le but était de répandre la culture musicale parmi les ouvrières parisiennes. (…) jusqu’au bout il (est) resté le musicien qui, à tout autre, préfère le chant des âmes simples », raconte Pierre Waleffe dans sa Vie des Grands Musiciens Français (Éditions du Sud, Albin Michel, 1960). 

Quoi qu’il en soit, Louise est le premier opéra naturaliste, mariant situation sociale, familiale et lieux. La dimension dramatique du cadre influe sur le déroulement de l’action : un véritable hymne à la ville de Paris, symbole de vie, de liberté, de réalisation de soi, de joie de vivre, se dessine à travers les chants des grisettes, les petits métiers, colporteurs, marchands ambulants et des personnages pittoresques, tels, le pape des fous, la balayeuse, Irma, Marguerite la laitière, Élise, la petite chiffonnière, Suzanne, la glaneuse de charbon, Blanche, la plieuse de journaux, Gavroche, bricoleur, gardiens de la paix, noctambule. Paris devient un axe majeur de l’intrigue, lieu d’amours, d’ivresses, de fêtes, de lumières.

Louise /Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Louise /Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Le scénario est simple : une jeune ouvrière dans une manufacture de couture, Louise, vit chez ses parents qui se refusent à la voir grandir. Amoureuse du poète bohème Julien, elle s’enfuit, et devient la « Muse de Montmartre ». Son bonheur ne dure pas : sa mère, sous prétexte de la dépression dans laquelle son père a plongé depuis son départ vient la chercher. La vie dans sa famille se transforme en enfer, son père qui manque de la tuer dans un moment de rage la chasse.  

Christof Loy inclut cette trame dans une atmosphère d’irréalité en faisant débuter et finir la pièce (la construction de l’opéra est véritablement théâtrale) dans un hôpital psychiatrique.
L’espace scénique orchestré par le scénographe Étienne Pluss installe l’ensemble de l’action dans un grand hall, bordé de bancs, salle d’attente d’une institution médicale, hall de gare avec ses immenses fenêtres…
Tout commence dans l’atmosphère d’un film de Jacques Tati : les sons des talons des personnages qui traversent le lieu résonnent, le claquement des portes d’un couloir supposé claquent donnant une estimation de l’approche des personnes par l’intensité de leur bruit. Des malades sont appelés, des conversations chuchotées et inaudibles se tiennent, tandis qu’une jeune fille, prostrée sur le seul banc du devant de la scène semble attendre.
À la fin de la représentation, on la verra sortir de l’espace des consultations, fragile et déboussolée accompagnée de ses parents qui sont venus la chercher. Ce qui se passe entre ces deux temps s’inscrit d’emblée dans un rêve, une vision intime de ce que la jeune fille a ressenti, doublé de fantasmes dont on ignore la véracité.

Louise /Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Louise /Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Le résultat est splendide, porté par une véritable troupe constituée des Chœurs et Orchestre de l’Opéra de Lyon, la Maîtrise de Bouches-du-Rhône de Samuel Coquard, la Banda de l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée, une phalange coryphées et une formation de danseurs et danseuses, le tout sous la houlette de Giacomo Sagripanti qui mène tout cela avec une tension sans cesse maintenue et une justesse qui met en évidence la palette chatoyante du coloriste qu’est Gustave Charpentier.

En Louise,  Elsa Dreisig incarnait la fragilité et les tensions qui paralysent le personnage. Enfermée dans son rôle de jeune fille sous la coupe de parents qui la jugulent, elle transcrit par ses gestes, sa manière de se tenir l’étouffement de ses passions. Elle aura du mal à se laisser aller à l’amour. Lors de sa fugue, elle exultera de vie et de joie avec des accents d’un lyrisme épanoui avant de retomber sous la coupe terrifiante de ses géniteurs, une mère cruelle qui voit en sa fille une rivale et fait semblant d’ignorer l’amour incestueux que le père porte à sa fille.

Louise /Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Louise /Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Lorsqu’elle se heurtera à son père à la fin de l’opéra, elle atteindra des sommets d’expressivité dans sa révolte. La mère, Sophie Koch, est superbement imposante et dure avant de trouver une certaine douceur envers sa fille à la toute fin. Nicolas Courjal livre avec sa voix de basse à la tessiture ample un portrait complexe du père aimant, trop, impudique, et étrangement fragile. Habillé comme Julien dans la dernière partie du spectacle, il entre dans le délire de sa fille par une ambigüité diabolique. Adam Smith est un Julien très belcantiste, incarnant tous les désirs de Louise, avec une liberté ignorant toute entrave.

Les scènes d’ensemble sont d’une vivacité enthousiasmante, que ce soit celle de l’atelier de couture ou de la fête à Paris.
Aucune voix n’est en-dessous du propos, toutes séduisent par leur finesse, leur expressivité, leur gouaille parfois.
Les voix des enfants de la Maîtrise des Bouches du Rhône apportent leur fraîcheur dans cet ensemble opératique foisonnant.

Louise /Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Louise /Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

 L’opéra de Gustave Charpentier fut jugé scandaleux à l’extrême fin du XIXème et refusé par de nombreux directeurs d’opéras car il mettait en scène de manière trop explicite le désir féminin et la révolte contre l’autorité parentale (dans l’œuvre originale, contrairement à la relecture de Cristof Loy, un « happy end » permet à la jeune Louise de trouver la force de la liberté). Pourtant, dès sa création il remporta un triomphe qui ne fut jamais démenti jusque dans les années 1960. Musicalement, et cette facture est remarquablement soulignée par la version aixoise actuelle, cet opéra est à la frontière des époques, héritier du bel canto, il emprunte aussi des accents à l’œuvre wagnérienne, mais il annonce aussi la génération d’un Kurt Weill par son thème, son recours à l’entrée d’airs populaires, sa capacité à modeler les phrasés avec naturel, sans recherche de « faire beau », mais toujours au plus près de l’esprit de ce qui est énoncé.
Une reprise qui fera date ! 

Louise est jouée au Festival d’Art Lyrique d’Aix du 5 au 13 juillet au théâtre de l’archevêché (le 11 juillet il sera retransmis en direct sur arte.tv et le 14 juillet à 20h sur France Musique)  

Louise /Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Louise /Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Louise /Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Louise /Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

À l’ombre de la servante

À l’ombre de la servante

Quelle idée merveilleuse de programmer The Story of Billy Budd, Sailor, d’après l’opéra éponyme de Benjamin Britten dont la première version en quatre actes (1951) sera remaniée en deux actes et radio-diffusée en 1960 !
Cet opéra est issu du dernier roman posthume de Herman Melville (écrit avant en 1891 mais publié en 1924 après avoir été retrouvé dans un pot à biscuits !), Billy Budd, marin. L’auteur y raconte des épisodes inspirés de sa propre histoire, lui qui a passé une grande partie de sa jeunesse sur les bateaux, mais aussi de l’affaire Somers qui serait une source de l’histoire de Billy Budd. 

Ce qui a sans doute séduit Benjamin Britten dans ce récit, c’est sa puissance énigmatique et sa profonde ambigüité malgré l’apparente simplicité binaire d’une lutte entre le bien et le mal, le beau et le laid, et le sacrifice de l’innocence à l’autel d’une raison supérieure et inflexible. Ainsi apparaît, dans toute son opacité, la résolution du commandant du navire L’indomptable, Edward Fairfax Vere, qui condamne à mort, parce que c’est la loi sur le morceau de terre qu’est son navire, le jeune, beau, brillant et aimé de tous, Billy Budd, qui a tué sans le vouloir le terrible maître d’armes, John Claggart, qui le hait et a monté une terrible machination pour le perdre.

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d'Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d’Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

Le récit est mis en abîme, encadré par un prologue et un épilogue, dits par Christopher Sokolowski, après avoir mis en mouvement une ampoule allumée qui pend depuis les cintres, balancier de la houle marine, mais aussi des mouvements des âmes des personnages, pendule de Foucault qui inscrit la narration dans sa portée universelle… la faible lumière de cette lampe mouvante veillera sur l’action, s’éteignant juste lors de l’impensable. Minuscule veilleuse, elle rappelle la servante des théâtres, censée faire fuir les fantômes qui les hantent, tandis que la brume des illusions vient égarer les esprits et semer la confusion. Une estrade de praticables blancs symbolise le pont du bateau, une voile levée en arrière-plan invite au voyage. 

Quelques chaises, une table, des bougies, des redingotes cintrées, pantalons et débardeurs d’un blanc immaculé, une perruque, cela suffit à évoquer le cadre, tandis que, derrière l’estrade, quatre musiciens de scène (Finnegan Downie Dear dirigeant de son clavier  Richard Gowers, Siwan Rhys et George Barton) livrent une partition éloignée de celle de Britten (brillamment adaptée par Olivier Leith), mais d’une élégante efficacité qui souligne chaque étape de l’action, passant des sonorités du piano classique à celles du synthétiseur, s’arquant sur les contrastes, les vibrations, les éléments percussifs, baignant l’ensemble dans une atmosphère où les frontières entre le réel et le fantasmé se délitent, accompagnent de leur onirisme la dernière nuit de Billy Budd.

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d'Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d’Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

Tout commence donc par les mots de l’ancien commandant de L’indomptable qui affirme « je suis un vieil homme ». Peu importe que le chanteur soit visiblement jeune ! L’illusion théâtrale est imposée d’emblée. La clarté de l’articulation de chaque chanteur contribue avec leur jeu intense, précis, sans fioriture aucune, à la théâtralisation de l’ensemble et soulève des questionnements que l’on retrouve davantage au théâtre que sur les scènes lyriques. Tel le héros de Théorème de Pasolini, Billy Budd est au centre de l’action, duettise au fil des scènes avec le novice qui le trahira, Claggart qui s’acharne sur son sort, le commandant Vere qui n’aura pas le courage de le défendre. On peut d’ailleurs se demander si sa lâcheté ne dissimule pas aussi un penchant qu’il s’interdit. Billy Budd séduit tous ceux qu’il approche et la haine que lui voue Claggart semble procéder du dépit amoureux.

La mise en scène de Ted Huffman est d’une redoutable efficacité et sait garder une tension dramatique de bout en bout, tenant le public en suspens dans ce passage historique, en 1797, où les Anglais luttent contre les Français, dont le navire se nomme Déclaration des Droits de l’Homme, ces « fameuses idées françaises ». Leur combat n’aura pas lieu en raison de  la brume et du brouillard, chasse avortée contre un ennemi si proche et pourtant invisible qui n’est pas sans rappeler la quête du capitaine Achab dans Moby Dick.

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d'Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d’Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

Les chanteurs sont d’une impeccable justesse et campent chacun deux personnages (ils sont six interprètes pour onze personnages) avec une exemplaire virtuosité. Joshua Bloom d’une imposante noirceur est à la fois l’atroce John Claggart et l’ami Dansker, Christopher Sokolowski est la créature de Claggart mais surtout le commandant Vere, épris de pouvoir et cependant impuissant et lâche, avec de fantastiques aigus, Hugo Brady accorde sa voix claire au personnage du Novice, Noam Heinz son timbre de baryton à Mr Redburn et au Premier Maître, et Thomas Chendall au second maître et à Mr Flint. Enfin et surtout, Ian Rucker est un Billy Budd d’exception, ange tombé du ciel « enfant trouvé » à la voix d’une expressivité bouleversante, colorant d’une palette nuancée les multiples mouvements qui l’animent, espoir, colère, résignation et pardon.

Son personnage ne peut que bégayer lorsqu’il est confronté à l’injustice : la pureté de l’être est désarçonnée par la laideur des actes ou des pensées et se voit impuissante.
Et l’on retrouve ici la naissance de l’absurde esquissée dans un autre roman de Melville, Bartleby : une histoire de Wall Street.
Le protagoniste de ce récit, Bartleby, scribe de son état, répète d’une manière quasi systématique « I would prefer not to » (« je préfèrerais ne pas »).

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d'Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d’Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

La mise en retrait de soi devant l’incompréhensible, l’absurde de l’administration, de la haine, de la violence, semble être ici la seule solution désespérée que peut trouver un être humain.
Ted Huffman, Olivier Leith, Finnegan Downie Dear signent ici dans les lumières de Bertrand Couderc la création mondiale d’une œuvre de référence dont on se souviendra longtemps!

 Billy Budd est joué au Jeu de Paume dans le cadre du Festival international d’Aix les 5, 7, 8 et 10 juillet 2025

Le Festival d’Aix rend hommage à Pierre Audi

Le Festival d’Aix rend hommage à Pierre Audi

Le 3 mai dernier, l’impensable nouvelle de la disparition à Pékin du directeur du Festival international d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence bouleversait le monde de la culture. La 77e édition du festival lui est dédiée en hommage à son engagement et sa manière passionnée d’aborder programmation et œuvres.
Deux jours après l’ouverture du Festival, un hommage lui a été rendu dans l’écrin du Grand Théâtre de Provence en présence de la Ministre de la Culture, Rachida Dati, la directrice de l’UNESCO et ex-ministre de la culture, Audrey Azoulay, la maire d’Aix-en-Provence, Sophie Joissains…

Les prises de parole par ses collaborateurs proches, comme les metteurs en scène Peter Sellars ou Claus Guth, furent sensibles et justes, émouvantes et nourries d’anecdotes permettant de mêler le rire aux larmes. Certes, l’exercice convenu de l’oraison funèbre prête au dithyrambe mais comment en vouloir à ceux et celles qui souhaitent montrer à quel point la perte de l’homme et de l’artiste est importante !

Ressortaient les points essentiels, la passion inextinguible de Pierre Audi pour la musique, l’opéra, la culture, sa volonté de soutenir absolument la création, son désir de transmettre au plus grand nombre, son ambition de porter cette manifestation au plus haut niveau, ambition récompensée cette année, le 21 mai 2025 par le Prix Birgit Nilsson, le plus grand prix de musique classique au monde doté d’un million de dollars américains. La présidente de la Fondation Birgit Nilsson, Suzanne Rydén, était présente au GTP ce dimanche ainsi que Pierre Hermelin, Président du Conseil d’administration du Festival.

Pierre Audi © Joel Saget (AFP)

Pierre Audi © Joel Saget (AFP)

Une parole plus intime était livrée par l’épouse de Pierre Audi, Marieke Audi Peters, qui souriait en affirmant qu’elle avait découvert à la mort de ce dernier que sa famille était immense, englobant tout le monde culturel ! Étaient rappelées les grandes créations nées sous l’impulsion de Pierre Audi dont les qualités de metteur en scène permettaient un regard particulièrement aiguisé, Requiem, Innocence, Résurrection qui, quels que soient les avis à leur propos ont fait date ! Le directeur avait dû aussi faire face à la tourmente financière qui a compromis la vie du festival et avait su fédérer les aides des institutions tout en adaptant ses ambitions à un cadre économique plus « viable ».

Lorsque Pierre Audi se trouvait à Pékin, il préparait l’arrivée de Siegfried et du Crépuscule des dieux. C’est sans doute en écho à son approche de Wagner, que Sir Simon Rattle dirigea en compagnie d’une dizaine de musiciens de l’Orchestre Symphonique de la radio Bavaroise Siegfried Idyll, sublime de simplicité et de phrasés pailletés. Accompagnés par le pianiste Alfredo Abbati, se succédèrent les artistes lyriques Stéphane Degout, Nina Stemme, puis, aux côtés de l’ensemble Correspondances dirigé par Sébastien Daucé, Paul-Antoine Bénos-Djian.  

Conférence de presse à l'Archêché pour l'annonce du festival d'Art Lyrique aix 2025.</p>
<p>Pierre Audi

Pierre Audi © Cyril Sollier

Une vidéo donnait à écouter en préambule à tous les autres discours, ce qu’Etel Adnan, poète, peintre syro-franco-américano-libanaise (1925-2021), avait formulé à propos de son texte L’apocalypse arabe, que Pierre Audi (né au Liban comme la grande poète) mit en scène à partir de l’œuvre du compositeur d’origine israélo-palestinienne, Samir Odeh-Tamimi, en 1975. Y est évoquée la guerre civile au Liban en une allégorie puissante du rayonnement des cultures du monde arabe et du cataclysme qui les détruit. « Pourquoi n’écrivez-vous plus aujourd’hui sur le Liban » lui demandait-on. « J’ai déjà tout écrit, soupirait-elle, et cela ne fait que se passer en pire à chaque fois ! ». Citant Heidegger, « la poésie est une pensée qui va le plus loin possible », elle redéfinissait cette forme d’expression comme une « méditation, une une pensée portée à son extrême », soulignant que « (c’était) vrai de toute expression qui atteint sa maturité ».
Sans doute, c’est de là que tient le caractère visionnaire de celui qui fut aussi le directeur pendant trente ans à la tête de l’Opéra national des Pays-Bas, de vouloir porter à l’extrême l’art qu’il défendait et servait avec tant de passion.

Cet hommage a été rendu à Pierre Audi le dimanche 6 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence

Lorsque l’eau et les couleurs se rencontrent…

Lorsque l’eau et les couleurs se rencontrent…

Le deuxième ouvrage consacré à l’art de l’aquarelle de Pétra Wauters, Regards croisés sur l’aquarelle aux éditions Ulisse s’inscrit dans la continuité de son livre Ma méthode d’aquarelle : jusqu’au bout du pinceau, paru en 2021 dans la même maison d’édition. L’approche de cet art à la longue histoire est conduite ici sur le mode des exemples, des rencontres et de l’analyse des œuvres. Dans ce nouvel opus, Pétra Wauters conjugue son expérience d’artiste, de professeur et de journaliste culturelle, nous faisant partager ses émerveillements mais aussi ses techniques.

L’artiste nous invite à la rencontre de six autres peintres qui déploient leur propre vision du monde par le prisme de sensibilités modelées par leurs pays et régions d’origine ou de choix, Inde, Argentine, Pérou, Bretagne, Grand-Est, Île-de-France…

Pétra Wauters ayant elle-même beaucoup voyagé retrouve dans l’itinéraire qui naît de ces rencontres une cartographie poétique propice aux imaginaires.

Aquarelle Catherine Rey/ Regards Croisés sur l'aquarelle / Pétra Wauters © Pétra Wauters

Aquarelle Catherine Rey/ Regards Croisés sur l’aquarelle / Pétra Wauters © Pétra Wauters

Chaque peintre devient alors objet d’étude, présentation d’un florilège d’œuvres assorties pour la plupart d’un commentaire critique, micro-interview retraçant les itinéraires artistiques, analyse précise de l’élaboration d’un tableau en un « pas à pas » éclairant. En fin de volume, l’autrice propose dans le chapitre intitulé « Réalisations » quelques leçons « pas à pas ».

Tout au long du volume se posent les questions des matériaux employés, supports de papiers plus ou moins « lourds », absorbants, dont les factures correspondent à diverses marques. Que choisir ?  Le grain du papier, sa composition, cellulose ou coton, son format, tout entre en jeu. Il n’est pas de réponse définitive, c’est aussi le charme du propos de Pétra Wauters : elle n’impose rien, conseille, oriente, partage son expérience afin que chacun ait suffisamment d’éléments pour déterminer ses choix. Les sujets, la manière de les traiter, demanderont des outils et des supports différents. Est ainsi rendue tangible une réelle conscience d’artiste. L’art s’ancre dans la matière et cette jonction entre l’expression sensible et les moyens de sa réalisation est particulièrement touchante et intéressante.

portrait par Helen Barenton _ Regards croisés sur l'aquarelle © Pétra Wauters

Portrait par Helen Barenton /  Regards croisés sur l’aquarelle © Pétra Wauters

Certes, Bobby Lapointe chantait « La peinture à l’hawaïle / C’est bien diffic’hawaïle / Mais c’est bien plus beau / Dalida la di a dadi / Que la peinture à l’eau ». Il n’avait sans doute pas suivi le cours de Pétra Wauters ! Si les tableaux à la peinture à l’huile sont moins fragiles à conserver que ceux peints « à l’eau », ces derniers sont d’une difficulté de réalisation qui n’a rien à envier à ceux élaborés par d’autres types de peinture !

Pétra Wauters insiste sur le caractère de surprise, voire d’inattendu qui peut résulter de telle ou telle application, de tel dosage de l’eau, de telle capacité d’absorption des papiers… au séchage les couleurs varient, peuvent perdre de leur éclat.

Catherine Rey, l’une des artistes présentés explique combien elle « a été séduite par la douceur, la légèreté et la transparence offertes par l’aquarelle, mais aussi par la force que l’on peut donner aux pigments, l’imprévisibilité et les surprises qu’elle suscite dans chaque œuvre. Rien n’est figé, tout est vivant dans l’aquarelle ». 

portrait par Helen Barenton _ Regards croisés sur l'aquarelle © Pétra Wauters

Aquarelle Pétra Wauters / Regards croisés sur l’aquarelle © Pétra Wauters

Ses natures mortes offrent une incroyable palette de reflets et de détails, perles, montres dont les assemblages semblent conjurer le temps et le figent, pot de confiture entamé sur la table du petit déjeuner, seaux de peinture d’un « gros chantier », bobines de fil, boutons, fouillis émouvant d’un quotidien intimiste, lorsqu’une vieille deux-chevaux ou un tracteur ne deviennent des objets d’art au même titre qu’un bouquet de fleurs dans un vase ancien.  
On part au Pérou aux côtés d’Oscar Cuardos qui suggère dans chaque tableau une histoire, regard d’une femme qui retourne à son village, marché aux pots sur une place lumineuse, rues endormies mais aussi peut être mis en scène un canari aux couleurs vibrantes. L’Inde s’invite grâce à la rencontre de Vikas Vinayak Patnekar, ses paysages verdoyants, ses paysans entre terre et mer, ses marchés colorés, ses envols d’oiseaux. 

L’Argentine se trouve saisie par le regard d’Alejandro Fidelio qui nous conduit au bout du monde, au phare d’Ushuaia, au port de Mar del Plata, fait un long détour par Buenos Aires, évite tout folklore mais donne à voir avec la même poésie le quartier de la Boca ou les cataractes d’Iguazú. Les portraits de la « rémoise » Helen Barenton sont époustouflants de finesse (comment dire après eux que l’aquarelle est la technique du flou !!!).
L’artiste est aussi à l’aise dans ses « portraits » de ville ou d’animaux. Les émotions naissent de la délicatesse des traits, des équilibres des architectures, des transparences des fonds. 

Pétra Wauters / Ma méthode d'aquarelle © Pétra Wauters

Pétra Wauters / Ma méthode d’aquarelle © Pétra Wauters

Enfin, le « croquineur » Jean-Paul Schifrine révèle des talents de funambule, réussissant à accorder un équilibre à des constructions les plus improbables, croise l’univers du Château ambulant de Miyazaki, fait entrer l’imaginaire dans le familier, dessine des univers propices aux contes, déploie les ailes d’un « vaisseaunirique », jouant des mots avec la même aisance qu’avec des pinceaux, rend compte de la fragilité des choses humaines que la nature berce de ses branches accueillantes. On parcourt l’ouvrage comme une galerie d’art, aux superbes clichés, on s’attarde sur un commentaire poétique, l’énumération complexe des étapes de création… Regards croisés sur l’aquarelle apparaît comme le prolongement logique du cours évoqué dans « Ma méthode d’aquarelle », approfondissant la connaissance de cet art par la pratique de l’exemple. Une invite à sauter le pas et à s’intéresser à l’histoire plus large de l’aquarelle.

Regards croisés sur l’aquarelle, Pétra Wauters, éditions Ulisse