La Compagnie Les Faiseurs de pluie présentait sa lecture performance de Der Bau (Le Terrier) de Franz Kafka au théâtre des Ateliers. 

Le goût des mots, de leurs résonances va jusqu’à l’explicitation de l’entreprise annoncée : la feuille de salle précise que le terme « performance » est « pensé comme une action éphémère trouvant son sens dans son immédiateté et son impossible reproduction à l’identique ».
Dans un dispositif simple et pourtant chargé de sens (la table devant laquelle le lecteur s’assied est construite à partir de décors métalliques des ateliers du Festival d’Aix), Alain Fabert, nous plonge dans le texte posthume de Kafka, Der Bau, en français, Le Terrier. En allemand, le champ sémantique de Bau est large, désignant aussi bien le terrier des petits carnassiers que toute activité de construction et tout édifice qui en résulte (après le spectacle, certains se poseront la question de l’origine du Bauhaus fondé par Gropius en 1919).  

 « C’est moi qui ai agencé le terrier, et il semble que ce soit une réussite ». Ainsi débute le petit conte inquiétant de Kafka. Cette satisfaction première va se voir défaite au fil du récit en un acharnement aussi méthodique que terrifiant et ironique. La taupe paranoïaque qui rêve de bâtir le terrier parfait, à l’abri des dangers du monde voit surgir des menaces inattendues. De petits bruits ou frôlements inquiétants révèlent des présences inconnues qui font s’emballer l’imagination. La défaite s’orchestre entre celle de la construction du terrier protecteur et celle d’un esprit qui peu à peu se délite. 

Der Bau : Cie Les Faiseurs de pluie : Théâtre des Ateliers, Avril 2026 © MC

Le « sifflement » qui dérange la quiétude du terrier mène à des explications dont le caractère angoissant augmente au fil du discours : à l’hypothèse initiale des « petites bêtes », se substitue une autre plus alarmante : « mais peut-être – cette pensée aussi s’insinue en moi- s’agit-il d’un animal que je ne connais pas encore », « gros » et travaillant « à une vitesse folle ». Pourtant, le « Je » qui préside le récit s’est adonné à la fabrication de leurres : il a creusé un grand trou pour faire croire qu’il s’agit de l’entrée de son terrier alors qu’elle se situe plus loin, masquée de mousse. Le désespoir point dès les premières pages : « Je le sais bien, et c’est à peine si ma vie, même à son actuel apogée, connaît une heure de complète tranquillité ; cet endroit lointain sous la mousse obscure est celui où je suis mortel et c’est souvent que, dans mes rêves, une gueule concupiscente renifle alentour et sans trêve ».

La fonction protectrice du terrier est mise en cause : « je veux que le terrier ne soit rien d’autre que le trou destiné à me sauver la vie, et que, de cette tâche clairement définie, il s’acquitte avec toute la perfection possible […] Seulement, dans la réalité, il assure bien une grande sécurité, mais nullement suffisante ». D’ailleurs, « ce ne sont pas seulement les ennemis extérieurs qui me menacent ; il en est aussi dans le sein de la terre ; je ne les ai encore jamais vus, mais les légendes en parlent et j’y crois fermement. Ce sont des êtres de l’intérieur de la terre ; la légende elle-même ne saurait les décrire ; même ceux qui en ont été les victimes les ont à peine vus ». La contamination de la menace au sein même de l’abri, le niant, condamne l’esprit cherchant le repos à un travail incessant qui l’épuise.

Der Bau : Cie Les Faiseurs de pluie : Théâtre des Ateliers, Avril 2026 © MC

L’attente du danger dans ce long monologue inachevé (fin 1923) peut rappeler celle vécue dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, ou, plus récentes, les peurs qui poussent tant et tant de personnes aujourd’hui à se fabriquer des abris souterrains.
L’animalité du « je » était préparée par une lettre que Kafka écrivit à son ami Max Brod le 12 juillet 1922 : « Je cours en tous sens ou bien je reste assis, changé en pierre, comme devrait le faire un animal désespéré dans son terrier ». Il lui disait déjà en 1904 : « Telle la taupe, nous nous frayons une voie souterraine et nous sortons tout noircis, avec un pelage de velours, de nos monticules de sable écroulés, nos pauvres petites pattes rouges tendues en un geste de tendre pitié ».

Lors de l’entretien avec le public, Syméon Fieulaine (conception et direction artistique) évoquait ce « tango bizarre ». « C’est poreux : le protagoniste veut être seul, mais il a besoin des autres, curieusement pour s’en protéger. Il y a quelque chose de totalitaire dans sa manière d’aborder sa situation : son confort ne vaut que s’il n’est pas convoité par autrui. » « Bien sûr, il peut y avoir une lecture politique du texte : quand ça ne va pas, s’exprime le besoin d’un refuge. Le rapport aux autres est tellement complexe que l’on préfère rester seul plutôt que risquer l’altérité ». 
« Kafka, souligne-t-il, appelle tous les univers avec quelque chose de tentaculaire ». 
 Le rythme du texte répond aussi au souffle du lecteur, longues lampées, essoufflements… « le texte est comme une argile, une matière physique que la pensée tord ».  

Der Bau : Cie Les Faiseurs de pluie : Théâtre des Ateliers, Avril 2026 © MC

Le Terrier prend alors des allures de fable contemporaine. Son inachèvement même qui laisse le propos ouvert est porteur de sens et amène l’auditeur ou le lecteur à réfléchir sur son rapport à l’altérité et à lui-même. 
Dans l’antre sombre du théâtre des Ateliers, la lecture de ce texte prenait un tour encore plus symbolique et profond !

Der Bau a été joué le 25 avril 2026 au théâtre des Ateliers, Aix-en-Provence 

Photographies : Der Bau : Cie Les Faiseurs de pluie : Théâtre des Ateliers, Avril 2026 © MC