Une heure, juste une heure pour un coup de foudre musical ! Le Château de Barbe-Bleue de Bela Bartók a saisi l’auditoire du Grand Théâtre de Provence qui a ovationné son unique représentation au Festival d’Aix.

Dans l’obscurité la voix off de Jozsef Gyabronka énonce le Prologue. « Je veux dire un conte / comme on dit et raconte, / Il était une fois : dehors ? dedans ? / Conte ancien, ah, quel sens il a… ». Le texte dit en hongrois, la langue de Bartók, est d’une musicalité prenante. « Le chant s’élève, / Vous regardez, je vous regarde. / Le rideau de nos cils se lève… ».  

L’assemblée des spectateurs est invitée à entrer dans le regard du conteur, à passer par le filtre de l’histoire ancienne autour d’un vieux château. Les fantômes peuvent renaître le temps de la représentation. « Mes yeux sont grand ouverts. / Quand je les fermerai, alors vous applaudirez »…
La foule des musiciens emplit l’espace scénique (plus de cent interprètes sont réclamés par la partition !). Le baryton-basse Gérald Finley et la mezzo-soprano Irène Roberts, respectivement Barbe-Bleue et Judith, la dernière épouse du personnage, entrent en scène, précédant Klaus Mäkelä qui entame sa dernière année avec l’Orchestre de Paris et dirige deux œuvres opératiques majeures, La Femme sans ombre de Richard Strauss et Le Château de Barbe-Bleue de Bartók, deux productions d’anthologie !

Le Château de Barbe-Bleue / Festival d'Aix 2026 © Vincent Beaune

Le huis clos à deux voix qu’est Le Château de Barbe-Bleue s’accommode à merveille de la version de concert. Tout se concentre sur la luxuriance de l’orchestration et le duo sublime des deux personnages, Barbe-Bleue et Judith. Contrairement au conte de Perrault, il n’y a pas de peur entre ces deux êtres, ni d’appel au secours d’une Sœur Anne guettant l’arrivée des deux frères de la jeune mariée entre l’herbe qui verdoie et la route qui poudroie.

Barbe-Bleue fait visiter sa nouvelle demeure à sa femme, château sans fenêtres, obscur et froid. « Le mur est humide. De l’eau ruisselle. Barbe-Bleue, ton château pleure» s’exclame Judith. Sept portes se dressent, sombres. « Je vois de grandes portes closes. Il faut les ouvrir pour que pénètrent vent et soleil. Donne-moi la clef, Barbe-Bleue. Car je t’aime ». L’ouverture de chaque porte symbolise une étape dans la découverte de l’intériorité de Barbe-Bleue et correspond à une nouvelle affirmation de son amour.

Le Château de Barbe-Bleue / Festival d'Aix 2026 © Vincent Beaune

La lumière entre peu à peu à la suite de la jeune femme qui semble se délecter de ses découvertes. Le dévoilement des mystères apparaît comme la condition de la réalisation des sentiments. Barbe-Bleue cède les clefs les unes après les autres. Judith repousse sans cesse le baiser promis à son époux, impatiente d’avancer dans ses explorations. Pourtant derrière toutes les portes, même celle du trésor (que le célesta rend tangible par ses scintillements), le sang est présent. « Le château pleure, le château saigne » … et l’on se demande si la douceur de Barbe-Bleue est réelle ou machiavélique, si l’innocence de Judith est sincère ou relève d’un calcul, car elle sait par la rumeur que les femmes de Barbe-Bleue ont disparu, elle les croit assassinées.

L’ambigüité des personnages, le jeu étrange qui les enchaîne et les mène inéluctablement à la fin, au retour des ombres et au silence ajoute à la dualité des teintes sourdes et triomphantes de la partition. L’orchestre en donne une version brillante et sublime, gorgée de couleurs et de nuances, alliant les ombres et la lumière, se refusant au manichéisme mais teintant le tout d’une ironie sur laquelle tombent les larmes de l’avant-dernière porte qui dissimule un lac de larmes étendu à l’ombre ensanglantée des nuages… L’ampleur des voix, le caractère lumineux de celle de Judith, les graves de celle de Barbe-Bleue, emplis d’une étonnante douceur, s’accordent aux houles de l’orchestre.  

Le Château de Barbe-Bleue / Festival d'Aix 2026 © Vincent Beaune

La septième porte s’ouvre sur les femmes toujours vivantes de Barbe-Bleue qui donne alors à Judith un manteau étincelant mais bien trop lourd. Leur duo final est d’un lyrisme à couper le souffle, entre le chant d’adieu de l’un et les plaintes de l’autre qui se rend compte qu’elle a tout perdu. « Tu étais ma plus belle épouse ». La nuit envahit de nouveau le plateau refermant le conte : « Et désormais, ce sera toujours la nuit… / La nuit… La nuit… ».
Le silence tient la salle en suspens avant le déferlement des rappels qui ne cessent que lorsque le chef d’orchestre y met fin en demandant au violon solo de l’orchestre de donner aux musiciens le signal des accolades. Une heure de poésie pure !

Concert donné le 11 juillet 2026 au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival d’Aix

À noter : le concert sera diffusé en différé le 20 juillet à 20 heures sur France Musique.

Photographies © Vincent Beaune 

Le Château de Barbe-Bleue / Festival d'Aix 2026 © Vincent Beaune