Attendu désormais de façon rituelle sous la conque du parc de Florans depuis sa première venue en 2015 juste après l’obtention du prestigieux Prix au Concours international Chopin de Varsovie, Seong-Jin Cho proposait un programme dominé par la danse.

Correspondances

La première partie était construite sur un jeu d’échos entre les époques et les formes. À la Partita n° 1 en si bémol majeur de Jean-Sébastien Bach répondait la Suite pour piano opus 25 d’Arnold Schoenberg, représentant majeur de la Seconde École de Vienne et s’achevait sur le Carnaval de Vienne de Robert Schumann, refermant ainsi la boucle!

Sous les doigts du jeune pianiste, la Partita n° 1 déployait sa grâce, petite merveille d’équilibre et de douceur. Le piano, velouté jusque dans les trilles, avait une légèreté lumineuse: un Praeludium tout de marches harmoniques, suivi des danses, Allemande, Courante, Sarabande, Menuets, Gigue. Les ornementations et les trémolos semblent souligner une méditation contemplative. Les notes invitent à une danse devant le miroir comme éblouie d’elle-même. L’auditoire se laisse emporter dans le flux des danses, l’Allemande avec son mouvement perpétuel de doubles croches, la Courante et ses élans espiègles, la Sarabande et ses arabesques élégantes, les Menuets et leurs voix qui se répondent, la Gigue enfin et sa vivacité.

Seong-Jin Cho / Festival de La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

En petit clin d’œil par dessus les siècles, la Suite pour piano de Schoenberg reprenait une construction similaire, Prélude, Gavotte-musette, Intermezzo, Menuet-trio, Gigue, le tout en une écriture dodécaphonique magistrale. Parodie des danses anciennes? Morcellements, légers staccatos, syncopes, mesures percussives, pages ressemblant davantage à des toccatas qu’à des danses, c’est à un véritable feu d’artifice que nous conviait Seong-Jin Cho dans une interprétation puissante et nuancée!
Puis, la fête viennoise du Carnaval de Vienne de Robert Schumann livrait ses saynètes contrastées, où masques de carnaval, danses, retrait mélancolique, se parent de citations musicales, dont une phrase de la Marseillaise. Évocations de voyages, d’instants? Masques sous lesquels le compositeur s’avance avant de se livrer à la joie de la fête?

Ivresse des valses

Quatorze des Valses de Chopin furent jouées sans pause en deuxième partie. Leur ordre ne suivait pas le défilement numérique. Toute liberté d’organisation est possible, les valses n’ayant pas été toutes publiées du vivant de leur auteur (seulement huit). Peu importe les numéros, on s’abandonne au vertige des trois temps, à la magie aux multiples recoupements de ces « valses-poèmes » où la danse n’est qu’un prétexte à la rêverie.

La succession était peut-être un peu longue de l’avis du jeune pianiste. Mais tout y est si bien amené: nuances, pianissimi délicats comme pour donner du sens aux ombres du parc, frivolités enlevées, voltiges arpégées, pages virevoltantes, mesures désinvoltes, enthousiasmes de salon, rires, micro-portraits, tandis que le corps entier du pianiste épouse les rythmes, les jambes s’agitent, puis une sourde nostalgie naît, s’efface dans le papillonnement d’une série de croches…

Seong-Jin Cho / Festival de La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

On pensait toutes les connaître ces valses, et pourtant elles acquièrent ici une nouvelle vie, épousent les conversations d’un salon, offrent un contrepoint au sérieux d’un propos, dissolvent les pensées les plus graves dans l’évanescence de l’air du soir.
Espiègle, Seong-Jin Cho donnera en bis dans un arrangement de Grünfeld, Soirée de Vienne opus 56 (extrait de La Chauve-Souris de Strauss).

Concert donné le 8 août 2026 au parc de Florans dans le cadre du Festival de piano de La Roque d’Anthéron

Photographies © Franck Denis