La création universitaire, Audition Fiction, de Johana Giacardi soulève l’enthousiasme du Vitez
« J’espère que personne n’est venu ici ce soir pour voir un spectacle ! » déclare Johanna Giacardi, rieuse, alors que le public vient de s’installer dans la salle du Théâtre Antoine Vitez.
La représentation est particulière puisqu’elle est insérée dans le cursus universitaire des étudiants de l’AMU (Arts de la scène).
Outre le travail d’acteur, tous les autres métiers qui entourent la représentation sont déclinés : scénographie, mise en scène, régie, production, médiation, fabrication des costumes, bref, cette foule invisible « sans laquelle rien ne se passerait » (selon la formule rituelle qui accompagne la présentation de ceux qui ne se retrouvent pas sous les feux de la rampe).
Chaque année, le théâtre Vitez accompagne cette formation placée sous l’égide d’un (ou d’une) metteur(e) en scène invité(e).
La session 2025-2026 a bénéficié de la collaboration de Johana Giacardi, actrice, dramaturge, metteure en scène et cofondatrice de la compagnie Les Estivants (2026).
Plutôt que de choisir une pièce à travailler, l’artiste a préféré placer les acteurs en herbe dans un espace à la fois de création et d’interprétation, mêlant adroitement une réflexion intime sur ce que représente pour chacun le théâtre et la liberté d’adapter les mots des auteurs à des lectures nouvelles.
Quelle gageure que de choisir en création universitaire précisément le moment de l’audition ! Cette épreuve, comparable à un entretien d’embauche, demande aux postulants de tout mettre en œuvre pour être choisis, bref, « être les meilleurs » (lors de l’une des nombreuses saynètes qui composent la pièce, les pancartes brandies par les candidats soulignent avec humour leur supériorité, les prédisposant à être les « élus »).
Molière avant toute chose
Sur le mur de fond de scène, sont affichés les rôles dont la metteure en scène, Johana Giacardi, a besoin pour ses prochaines pièces, L’Avare et L’école des femmes. Les jeunes prétendants passent l’un après l’autre, accompagnés par un complice plus ou moins attentif à leur donner la réplique. L’une de ces dernières répondra au téléphone sans se soucier de la candidate qui blêmit lorsqu’elle voit sa prestation dévastée par cette nonchalance inopportune. Par ses mimiques cocasses, un autre volera, l’attention du public, à son interlocuteur.
Chacun donnera ensuite sa version d’une autre pièce dans laquelle il pense briller particulièrement. On rit à la tirade excessive de Don Diègue, aux exubérances des personnages de Don Juan, une Elvire tordante (oui, selon la manière de dire le texte, elle peut facilement entrer dans le panthéon des Cinémastocks de Gotlib et Alexis !), un Sganarelle désopilant, des effets de fumée grandiloquents, telle tirade du Misanthrope sera génialement pulsée sur un thème de I am, Scapin déambulera sur l’air de La Panthère rose, tandis que le Commissaire de L’Avare se transformera en héros de Western…
Tout devient objet de jeu. Qu’y a-t-il de plus sérieux ! Les costumes même nous font entrer dans les problématiques actuelles : la traîne d’une Elvire est constituée d’une vingtaine de sacs plastique roses recyclés ! Les scènes, finement redécoupées par Johana Giacardi, gardent tout leur sel et se voient imbriquées avec talent dans l’irrépressible mouvement qui pousse chaque étudiant à se dépasser.
Rythmant fortement les solos et duos, d’amples scènes d’ensemble rassemblent la foule débridée des acteurs qui s’emportent en chorégraphies efficaces et libératrices. Entre les « actes » de cette pièce qui refuse son nom de longues banderoles traversent le plateau, brandies par les candidats. On pourra retenir l’une des citations inscrites sur ces insignes de manifestation : « L’art ne doit pas permettre de masquer ses faiblesses mais peut s’avérer le moyen idéal pour les manifester. » (Robert Filliou, artiste, scientifique, inclassable, qui chercha à détourner les « principes d’économie politique » du penseur libéral du XIXème, John Stuart Mill, en Principes d’Économie Poétique, fondés non sur les critères du rendement mais sur la création d’un nouvel art de vivre).
Le théâtre entre illusion d’un monde et vérité intime
Chaque candidat était aussi invité à la fin de sa prestation à expliquer ses relations au théâtre. La profondeur des réflexions, leur caractère intime avaient quelque chose de bouleversant. Le théâtre prenait alors une tournure révélatrice, comme si le lieu lui-même et la manière de l’investir avaient une fonction cathartique.
« Je ne m’aime pas. Mais au théâtre, je veux parler avec les mots des autres, c’est plus facile. Être sur scène permet de ne pas être jugée », déclare l’une, « c’est le lieu où je peux enfin être bizarre » sourit l’autre. « Je joue Arnolphe, car il représente tout ce que je déteste. Le théâtre, c’est ce qui me fait le plus peur et en même temps j’ai l’impression d’y retrouver mon âme d’enfant ». « Faire du théâtre, ça a du sens » … Les mots hésitent, puis se bousculent, il y a un bonheur indicible à dire, chanter, danser, exprimer par les corps, les voix, ce qui est vraiment important.
Saisissante, la scène finale voit débouler sur le plateau tous les métiers du théâtre, chaque personnage arrive avec sa pancarte, énonce ce qu’il veut être, pleinement, couturière, ingénieur du son, des lumières, scénographe, médiateur, acteur, souffleur, metteur en scène…
Et on leur souhaite de réussir, de trouver dans ces professions tout le bonheur qu’ils manifestent ce jour-là devant le public du théâtre Vitez qui les ovationne.
Le théâtre, ce fantastique lieu de l’illusion, s’avère ici être celui de la vérité des êtres.
Audition Fiction, le 2 mai 2026 au théâtre Vitez, Aix-en-Provence (la pièce a été jouée du 28 avril au 2 mai)
Photographies © MC
Le casting:
Mise en scène de Johana GIACARDI
Assistante à la mise en scène : Romane GASTEBOIS, Camille BEY
Avec Céleste BARRAT, Emma BLASCO, Evan BOIS FOLVILLE, Anna-Léna BOYE, Manon CAILLAT, Valentine CUEFF, Lisa DAVID, Antoine DEPONT, Plume ESTEVE , Lou FONTAINE, Manal GATFY , Jaëlle HINGANT, Laurine LALOUX, Emma MARC, Alice MENOU, Yasmine OUSBOU, Ugo REGOLI, Mathieu SCATTARELLI, Adèle ZOCHLAMI
Création lumière et son : Laurène JEAN, Hal MOREAU
Régisseur son : Bachir LAHMOUDI
Scénographie : Lise ANANIKIAN, Juliette GALAN-NGUYEN
Production et Médiation : Alicia NOTTEAU-DELAIGUE
Texte : Johana GIACARDI, d’après Molière
« À présent, il devient nécessaire d’incorporer la leçon de l’art en tant que liberté de l’esprit dans la vie quotidienne de chacun, afin que celle-ci devienne un art de vivre. »
Robert Filliou, livre Teaching and Learning as Performing Arts, 1970, trad. fr. p.23
Il écrivait aussi, dans l’esprit dadaïste : « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ».




